INTERVERSION.

Léo Manougier.

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

A Clément.

Protégé par Cléo Protection cléoProtégé par Cléo

 

 

 

 

 

 

 

 

Synopsis :

Une étude vient de révéler que le composant d’un pesticide, l’Oudrozine, est responsable d’une des formes de la maladie d’Alzheimer. L’auditeur-comptable à qui il est demandé de provisionner l’action de groupe engagée par une association de victimes est aussi le petit-fils d’une femme atteinte de la maladie. Or, celle-ci disparaît sans laisser de trace après lui avoir laissé un insigne représentant un Cabazor. Pour essayer de comprendre le sens de cet écusson, il rencontre une chercheuse en théologie. Il est ainsi conduit à croiser le destin d’une traductrice du XVII° siècle, témoin des transformations de son temps. La résonance entre deux époques en plein bouleversement, entre Londres et Paris, entre deux religions et deux crimes vont le conduire à revoir sa conception du monde tout en étant confronté à des entreprises prêtes à tout pour ne pas disparaître.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avertissement : toute ressemblance avec des personnes ou des faits connus serait une pure coïncidence.

 

Remerciements : l’auteur remercie Paul qui lui donné un conseil déterminant à propos des premières pages ; Nathalie Dion, Maitre de Conférences à l’Université d’Orléans, pour avoir accepté d’être sa Première Lectrice et qui l’a fait avec un soin remarquable. Grâce à elle, une véritable coproduction a pu s’opérer qui a permis de rendre le texte fluide ; Fabrice Defferrard, directeur de l’IEJ de l’université de Reims, lui a notamment permis d’améliorer la fin du roman. L’auteur remercie également tous les membres de l’Ouvroir de Droit Potentiel qui, sur le modèle de l’Oulipo, créent du droit depuis plusieurs années à partir de contraintes littéraires (v. Oudropo.com).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prologue.

« Le corps du juge Godfrey a été découvert au point du jour, dans un ruisseau au pied de Primrose Hill, par trois tailleurs de pierre se rendant sur leur chantier. Il gisait face contre terre dans les détritus, sa perruque encore bien ajustée quoique salie sur la tête, portant une robe de femme tachée et déchirée, la lame d’une épée courte enfoncée dans le cœur. L’absence de sang a rapidement conduit le représentant de la Couronne chargé de l’enquête à conclure que le juge Godfrey était déjà mort lorsqu’il a été transpercé. Il était plus que probable également que le cadavre avait été déplacé. L’hypothèse du suicide a donc pu être écartée. Qualifié de « plus grand juge anglais» de son temps – il a tranché l’affaire Hobbes — , son assassinat a suscité un émoi considérable. Ses funérailles dans la petite paroisse de Paddington ont attiré une foule  de curieux. Dans les mois qui ont suivi les faits, les trois tailleurs de pierre qui se nommaient Green, Berry et Hill ont été arrêtés, jugés et exécutés. Contre eux, le représentant de la Couronne a surtout retenu une coïncidence de temps et de noms : à une époque ancienne, la colline de Primrose Hill s’était appelée Greenberry Hill. Avec leurs noms et leur présence sur place, ils ne pouvaient donc pas être innocents de la mort de la personne qu’ils avaient prétendument découverte. Pour autant, Green, Berry et Hill n’ont jamais avoué et les historiens admettent aujourd’hui que ce meurtre n’a pas véritablement été élucidé ».

Camilla Porodhu-Bracton, The Popish Plot, 1706 traduction pour Oudropedia par Vic You.

 

 

 

Chapitre 1.-Époque actuelle : sandwich.

Le sandwich organique n’a pas de goût. Les tomates, la viande, le pain : tout est cheap. Décidément bio ne veut pas dire bon. Il termine souvent son repas du midi avec un chausson aux pommes pour accompagner son café. Au moins le sucre ne le decive jamais, même s’il limite son expectance de vie. Le soleil commence à pénétrer son bureau comme chaque fois à ce moment de la journée et de l’année. Pour éviter que la pièce ne devienne étouffante, il baisse le store et ferme la fenêtre qu’il garde ouverte les matins de canicule. Il jette un œil à la grande cour magnifique et toujours vide où grandissent plusieurs merisiers. Elle a été revêtue de grandes lattes de bois exotique qui entourent les larges parterres où poussent des plantes sauvages autour des cerisiers. Le comité d’hygiène et de sécurité n’a pas validé l’accès public à la cour car les planches de bois qui avaient été posées à grand frais sont glissantes et potentiellement dangereuses.

Philippe s’apprête à vérifier les accontes complexes d’une des familles les plus riches de France. En raison du renforcement des contrôles, il devient de plus en plus difficile de faire disparaître des revenus. Il faut multiplier les sociétés intermédiaires dans différentes locations. Il s’y emploie avec Nadia, sa partenaire lawyeure spécialisée en droit des affaires et fiscalité. Dans leur idée, ils ne font rien d’illégal même s’ils frôlent souvent la limite. Dans une époque où il faut tout maximiser, ils sont les spécialistes de la triple optimisation : fiscale, financière, sociale. Au final, il est fatigué de ce métier qu’il exerce depuis plus de vingt ans. Le café n’a pas réussi à le booster.

Pour ne rien arranger, Philippe vient de recevoir de l’héritier de cette riche famille, le directeur général de la holding qui porte son nom, Jacques de Saint M’Hervé, une demande d’avis portant sur un risque contentieux apparu tout récemment. Une mise en demeure les menace d’un énorme procès qui pourrait potentiellement les mettre sur la paille. Le client demande comment provisionner une action de groupe sur le point d’être engagée contre eux et qui pourrait prendre des années, ou à l’inverse quelques heures seulement en application de la nouvelle ordonnance d’e-justice du 27 août dernier, ce qui est encore plus inquiétant.

Cependant, cette demande d’avis lui passe un peu au-dessus de la tête comme si elle n’avait guère d’importance car il est préoccupé par un problème familial. Non pas à propos de sa vie de couple qui est un naufrage depuis longtemps, ni à propos de son fils ou de sa fille qu’il ne voit guère, mais à cause d’une sorte de grain de sable qui s’est glissé dans les circuits pourtant bien huilés de sa routine. Grâce à ses revenus, il s’est construit une situation sécurisée qui le met à l’abri de la gêne qu’il a connue, enfant, quand il vivait dans sa région d’origine. Pourtant, un détail a légèrement fendu le pare-feu. Rien de grave, quelque chose d’insignifiant, un trouble superficiel, fronte-t-il.

Il décide de sortir de son bureau du 4° étage pour aller faire un tour.

 

Chapitre 2.- A l’époque : carpe.

La carpe provenant de notre étang accompagnée de haricots frais était vraiment de la liche. Les premières pommes de l’année nous furent servies avec pain et fromage. Peccati de gola ! Hélas, le vin, devenu aigre depuis quelques mois, gâcha un petit le plaisir ! Nous attendions les prochaines vendanges dont nous disions qu’elles pourraient être précoces cette année et avoir lieu à la mi-septembre. Le temps était bien beau depuis des semaines. Le bleu du ciel immuable et profond me faisait songer à la robe de la sainte vierge dont la statue venait juste d’être installée dans l’abbatiale. Les cigales cantaient sans cesse, beaucoup plus que nous qui nous rendions pourtant sept fois à la messe par jour. Une effluence de lavande nous enveloppait une bonne partie de l’année et nous laissait le sentiment que le monde entier avait été lavé de ses pêchés. L’on eut dit que ce moment de grâce allait durer toute l’éternité. Seul le lent raccourcissement des jours nous indiquait que nous nous approchions de l’automne.

J’avais eu du mal à retirer toutes les écailles des carpes collées sur ma peau. J’étais la sœur-tueuse de ce convent. Les poissons n’étaient pas mes favoris. On coupait la tête, on ouvrait le corps en longueur et on vidait les viscères. Il n’y avait point grand cas de spectacle. J’aimais mieux préparer les lapins en leur donnant un fameux coup sur une pierre tranchante ; je trouvais assez plaisant ensuite de les dépiauter en faisant glisser leur couverture de poils comme une robe sans couture. J’aimais aussi tuer les pintades à cause du coup de couteau sous la tête qui déclenchait une giclée de rouge.

Cependant, mon activité favorite était de tuer le cochon. Pour récupérer son sang chaud et faire du boudin, il fallait le laisser mourir à petit feu et l’entendre patiemment hurler comme un humain sur la planche de bois où je l’avais amarré. Voir les sœurs apeurées changer de chemin me mettait bien en joie.

 J’aimais ces gestes précis que j’accomplissais après avoir fait le vide en moi par une prière, un psaume ou simplement en fixant un arbre jusqu’à ce que je sente possible d’être à sa place. Je revêtais mon tablier noir par-dessus ma bure – j’avais été autorisée à porter une bure de moine beaucoup plus commode pour les travaux manuels. Je devais seulement avoir mes cheveux roux coupés courts et porter un foulard pendant les offices. Le plus dur dans ma tâche était son caractère répétitif. La viande n’était servie qu’au repas du midi et elle devait être cuisinée le matin. Je tuais donc la veille, durant l’après-midi. Il fallait une vingtaine de dindons pour faire un repas, et au moins 45 carpes. J’avais une assistante pour déplumer les volailles, chose que je n’aimais point faire moi-même. Danielle avec laquelle je partageais ma cellule venait généralement m’aider dans ce cas et nous pouvions discuter à loisir.

Le repas du midi en vint à s’achever. La sœur-surveillante me manda à la sortie du réfectoire — là où il est de nouveau permis de causer — que la mère supérieure était désireuse de me voir. Quoique je vivais dans ce convent depuis près de deux ans, c’était la première fois que j’étais invitée dans ses appartements. Elle s’était faite construire une dépendance ouverte sur l’extérieur qui donnait sur la place du village. Elle y recevait ses amis de la haute noblesse. Je traversai le cloître et débouchai sur le couloir qui conduisait à ce petit palais.

La sœur-surveillante m’accompagna dans une fort grande pièce. Rigide et taiseuse, sans autre nom connu que « sœur surveillante » elle était pourtant une des « ménageuses » (c’était le nom que l’on donnait aux 5 ou 6 dirigeantes) de l’abbaye. Autour de la mère supérieure, Claire de Rochechouart, s’était constituée une équipe d’une dizaine de sœurs chargée de la menance du convent, de l’hôpital et du monastère. Ici, les moines de l’abbaye étaient dirigés par les femmes depuis des siècles. L’organisation avait bien fonctionné, les problèmes de succession avaient été fort peu nombreux et jamais notre petite ville de prière n’avait eu à souffrir de la disette. Il faut dire que la sœur-supérieure qui devait être une veuve ayant eu des enfants fut toujours choisie parmi les premières dames de France. Elle connaissait donc toutes les familles qui comptaient. Les moines réunis dans la partie monastère étaient les rejetons sans héritage de la petite noblesse ou les fils plus ou moins débiles des « sauvages » du coin. Ils obéissaient donc naturellement à la sœur-supérieure en raison de leur rang social. La sœur-surveillante veillait à la stricte application des règlements : un pour les hommes prévoyant surtout des limites de territoire et divisant la journée entre le travail, la prière et la lecture ; un pour les femmes comportant surtout des limites intérieures ou relationnelles. C’est pourquoi je crus que mon secret avait été percé à jour et que j’étais reçue par la mère supérieure, pour être jugée et pour sûr condamnée. Je songeais à ce vers de Tacite que mon père m’avait fait apprendre par cœur : « Une amitié dont la dissimulation est le lien et votre intérêt le fondement ».

 

Chapitre 3.- Époque actuelle : librairie.

Philippe descend l’escalier jusqu’au basement. Quelques mois auparavant, son entreprise d’acconte a déménagé dans l’ancien collège sainte-Barbe près du Panthéon. Anecdote historique : c’est là que les fondateurs de l’ordre des jésuites, Ignace de Loyola, Pierre Favre et François-Xavier, se sont rencontrés. Ils partageaient la même chambre quelque part dans les étages. Son cabinet a quitté la banlieue ouest pour ces locaux splendidement rénovés. Le directoire de sa société a considéré qu’il fallait disposer d’une location au centre-ville, rassurante et faussement modeste. Après avoir quitté le centre, il y a près de vingt ans, ils y sont finalement revenus. Ils n’occupent qu’une des quatre ailes de l’ancien collège. Dans les autres se trouvent les locaux d’une université et d’une librairie de théologie comparée, la seule de ce type en France.

La veuve d’un milliardaire que le cabinet d’acconte a eu comme client a cédé l’immeuble à l’État à la condition qu’y soit installée et entretenue cette librairie que son mari a constituée à sa retraite. Lassé des opérations transactionnelles, cet homme a transmis sa société à un concurrent et consacré le reste de sa vie à réunir les ouvrages théologiques de ses rêves dans les bâtiments où les premiers guerriers jésuites avaient fait leurs armes.

Ce trader a déniché des dizaines de livres rares concernant toutes les religions et a refusé qu’ils soient scannés pour empêcher qu’ils ne circulent trop librement sur Internet. Pour lire l’un d’eux, il faut se déplacer dans ce lieu construit comme un coffre-fort où la température est stable et le degré d’hygrométrie contrôlé.

Philippe peut s’y rendre sans ressortir du bâtiment depuis le basement du cabinet d’acconte. Il ne sait pas encore comment il va s’y prendre pour résoudre la petite obsession qui l’a saisie depuis quelques jours.

 

Chapitre 4.- A l’époque : terres inconnues.

 Je fus reçue par la mère supérieure à l’étage dans un grand salon rempli de banquettes et de fauteuils en bois recouverts de coussins colorés. Les volets avaient été crouyés pour conserver la fraicheur de la pièce. De grands aristocrates par le statut et, la plupart — c’était sans doute un hasard — petits par la taille et le nez en trompette tourné vers le haut, causaient à voix basse sans regarder autour d’eux. J’eus l’impression de rentrer sous terre dans un repère de souris géantes. Je craignis d’être sanctionnée publiquement devant ces hurlubrelus ! La sœur-surveillante me désigna une banquette derrière le fauteuil où se tenait la mère supérieure, tournée vers une cheminée éteinte, en discussion avec un prêtre qui tenait la tête courbée. Ils discutaient d’une lettre écrite par une certaine Dame Sévigné à propos des convents de coton.

«  — Nous traiter de « convent de coton » ! Sa grand-mère, elle-même fondatrice d’un ordre conventuel, a dû se retourner dans son tombeau, s’offusqua la mère supérieure. Le prêtre à côté d’elle ajouta, avec l’expression de celui qui rapporte un mot d’esprit d’une personne illustre :

— Le père la Chaize m’a dit à propos de la Sévigné : « Elle adore par trop sa fille et point assez son d.ieu »*.

J’attendais qu’elle m’adresse la parole. La sœur-supérieure fut avertie de ma présence par un regard appuyé de la surveillante. Lentement, elle se tourna vers moi en approchant son fauteuil et proposa au prêtre de participer à la conversation. Je songeai qu’elle avait fait venir une sorte d’inquisiteur pour me passer à la question et me juger froidement.

  — Sœur Eva, je te présente le père la Colombière, il est venu spécialement de Paris pour te mander quelque chose.

 Il me salua avec un « bonjour Eva » un peu condescendant qui ne me dit rien qui vaille. Je fis un petit geste de la tête, me demandant bien ce que ce jeune père d’une trentaine d’années pouvait espérer de moi. J’étais encore une toute fraiche religieuse et n’avais prononcé mes vœux perpétuels que peu de temps auparavant. J’avais grandi au Pays-de-Galles dans une vieille famille aristocratique trop pauvre pour me garder. Étant la plus jeune des filles, j’étais vouée à la religion. J’étais d’abord allée à Llangoven, un petit convent dépendant de l’ordre des Fondevides qui subsistait secrètement malgré la fermeture de tous les monastères gallois depuis la réforme anglicane. Puis j’avais été envoyée sur le continent, à la maison mère, ici à Saint-Orsan.

 Le prêtre se mit à me causer d’une voix suave et légèrement fausse et voilée. Ses mots donnaient l’impression de traverser un tamis.

— Sœur Eva, la mère-supérieure est une de mes amies et m’a fort causé de vous. Vous correspondez à la personne que je recherche. Vous parlez la langue anglaise ?

— Oui enfin je l’ai appris très jeune mais ma langue maternelle était le vieux gallois.

— Vous pouvez traduire et interpréter des livres et des conversations en anglais ?

— Oui, je n’hésitai point.

*Selon un maître dont le nom est caché, il importe de mettre un point au milieu du mot d.ieu pour gêner sa lecture et éviter, par sa prononciation, une vaine tentative d’appropriation.

— Dans ce cas, j’aimerais bien que vous m’accompagniez dans ma mission. Cela vous changera de votre activité qui ne doit pas être agréable tous les jours !

Je ne répondais rien et il ne dit rien de plus sur sa mission. Je crus ouïr cependant, au cours de la messe basse entre eux qui suivit, une expression que je ne connaissais point, celle de Cabazor. Je n’osais demander ce que cela signifiait. Je ne sus point s’ils me donnaient vraiment le choix. Cela posait un problème vis-à-vis des vœux que j’avais prononcés. Devinant mes pensées la mère supérieure, posant une main sur celle du père, prit la parole :

— Ce n’est point commun, mais il est possible d’être mis en disponibilité de ses vœux de réclusion perpétuelle pour une raison religieuse impérative.

— La raison est-elle religieusement impérative  ? demandais-je, primesautière.

Ils se regardèrent un peu gênés. Mme de Rochechouart reprit la parole :

— Nous ne pouvons vous l’imposer et vous pouvez refuser, et comme on dit : dussions-nous en souffrir dans nos terres inconnues.**

 Je demandais des précisions, le voyage allait durer plusieurs mois, voire plusieurs années. Je devrais affronter les dangers des routes et des grandes villes. Je demandai à réfléchir, ce qui visiblement froissa le prêtre que je devinai – alors qu’il se tenait assis — fort grand et dont la robe de lin était bordée de fil d’or.

 La mère-supérieure plus compréhensive ou plus maline ne laissa rien apparaître. Maternelle et magnanime, elle me laissa le temps qu’il me faudrait pour me prononcer. J’hésitais : j’avais une bonne raison de rester. Par ailleurs, les voyages seraient certainement dangereux et ce père la Colombière ne me revenait point. Il était trop fort aimable pour être honnête ; point vraiment un homme de paix malgré son nom et l’air doux qu’il se donnait. Les deux côtés de son visage paraissaient autonomes et lui donnaient un visage tordu. C’est comme s’il n’avait point encore choisi sa tête. Autant dire qu’il ne regardait jamais dans les yeux.

 J’avais besoin de réfléchir. Ma confidente favorite, sœur Danielle, était à l’isolement depuis plusieurs jours car la sœur-surveillante avait estimé qu’elle causait trop. Je cherchais des réponses dans les psaumes, en vain.

 Cette nuit-là après Matines, en faisant ma promenade, je plaçai un caillou rond dans un endroit du mur séparant le convent du monastère qui avait été déformé par les racines d’un vieux châtaigner. C’était le signe convenu avec John.

**expression provenant du mouvement dites des Précieuses signifiant cœur.

 

 

Chapitre 5.- Époque actuelle : le rayon.

Pour répondre à la question qui le travaille intérieurement, Philippe se dirige, au sein de la  librairie de théologie comparée dans laquelle il vient de pénétrer, vers le rayon des livres consacrés au Sacré-Cœur. Il en ouvre quelques-uns at random et lit quelques lignes. Il y a des livres sur différentes institutions : lycées et églises du Sacré-Cœur à Bangalore, à Saïgon, à Québec ou ailleurs. D’autres livres traitent des missions menées dans le monde entier pour répandre le culte du Sacré-Cœur.

De son point de vue, il ne trouve que bondieuseries. Il n’a pas reçu d’éducation religieuse et ne comprend rien à ce qui lui semble plus étranger que la mythologie des Apaches. Personne d’autre ne parait s’intéresser à ces vieux livres poussiéreux au propre et au figuré. Il se sent perdu et ne sait par où commencer. Il ressent une forte envie de renoncer. Il prend un gros livre au hasard et à travers l’emplacement vide, voit de l’autre côté du rayon, en face de lui, une jeune femme qui s’est mise sur la pointe des pieds pour prendre un autre livre. Elle paraît surprise de le voir ainsi en face d’elle, mais disparait aussitôt. Il longe le rayon jusqu’au bout ; elle marche en faisant des petits pas. Arrivée à sa table, elle rechausse les lunettes qu’elle avait posées et ouvre le vieux livre qu’elle vient de rapporter du rayon. Elle donne l’impression de ne pas savoir qu’elle a été suivie. Il a gardé un fond de timidité, pourtant il lui semble assez naturel de lui parler. Elle dégage une autorité simple.

— Bonjour, peut-être pourriez-vous m’aider ?

— Oui ? fait-elle en relevant la tête comme si elle ne l’avait pas vu une minute auparavant dans les rayons de la librairie.

— Je cherche un livre sur le Sacré-Cœur.

— Ils sont là-bas, elle lui désigne le secteur dont ils viennent tous les deux de revenir.

— Oui, j’y suis allé, je vous y ai vue, enfin je ne sais pas par où commencer et je n’y obtiens rien.

— Crarie ! vous n’y comprenez rien et vous voulez savoir quelque chose, c’est mal parti.

— J’ai une raison familiale. Il explique en deux mots.

Dans la salle de lecture, quelques moines plongés dans des incunables et de vieux livres imprimés lèvent des yeux vagues, peut-être un peu choqués par cette conversation, quoique n’en voulant rien laisser paraître.

Elle paraît intriguée et ennuyée :

— Nous ne pouvons pas parler ici, j’ai quelque chose à finir mais nous pouvons, si vous voulez, prendre un verre à la cafét’, et elle ajouta : si vous avez le temps de m’attendre.

Il n’a pas vraiment le temps, mais décide de le prendre d’autant qu’il pourra travailler à la cafétéria de l’Institut de Théologie.

 

Chapitre 6.- A l’époque : fissure.

Depuis quelques temps, je m’étais aperçu que derrière un rideau de lierre, un des châtaigniers qui longeaient ce mur était creux. En me mettant à l’intérieur, je pouvais me loger sans être vue, à la hauteur d’une fissure du mur produite par le développement de l’arbre.

John était davantage à découvert de l’autre côté, au milieu des vignes. Cet endroit du parc était néanmoins assez éloigné des bâtiments. La sœur-surveillante qui passait du convent au monastère faisait sa ronde de nuit. Il y avait en réalité deux sœurs-surveillantes, mais nous ne les distinguions guère et ne leur donnions pas de nom différent. Elles se relayaient dans leur tâche. Elles suivaient le même parcours en égrenant des Ave Maria. Nous savions que nous avions un peu de temps entre chaque passage.

J’avais repéré John dans la masse des moines au cours de la messe dominicale dans l’abbatiale. Les autres jours nous étions strictement séparés. Je l’avais fixé longuement et, un jour, il m’avait remarquée. Depuis, nous passions une partie de la messe à nous mirer sans nous connaître. Il avait des traits fins, presque féminins, et un regard sombre.

Il avait eu la même idée que moi et cherchait une encoignure dans ce mur de séparation pourtant très surveillé. Je m’étais mussée plusieurs fois au cours de l’été dans ce tronc en espérant le voir passer seul. Plusieurs fois, je l’aperçus au loin sur le chemin qu’empruntaient les moines ne souhaitant point retourner se coucher après Matines.

Une nuit, il quitta son groupe de frères pour venir fourgoter dans le mur, sans doute à la recherche d’une fissure, dans le noir, à quelques mètres de moi. J’ai espéré en silence, avant de l’appeler doucement. Je ne connaissais pas encore son nom.

— Frère, m’ouïs-tu ? il se figea, peut-être un peu effrayé.

Je répétais : — Frère, je t’ai vu dans l’église, j’aimerais connaître ton nom.

Il s’approcha de l’encoignure du mur, je crois qu’il savait que j’étais celle qui le fixait dans l’église et dont il ne pouvait détourner le regard, quoique nous le faisions de manière discrète en ayant la tête presque baissée.

— John … et toi ? il parla tout doucement en tournant la tête. Le « toi » avait quelque chose d’intime qui me troubla.

— Eva.

— Je ne peux point rester.

— Reviens demain si tu veux bien.

— D’accord.

Quelques jours plus tard après nous être revus au même endroit, nous convînmes que nous laisserions une pierre ronde dans la fissure du mur quand nous souhaiterions et pourrions-nous rencontrer au milieu de la nuit. Le temps et les activités ne le permettaient point toujours. John ressemblait au Jésus humain et assez féminin que je m’étais figuré et je n’avais guère le sentiment de tromper le fond de ma religion en le rencontrant, même si je contournais les règles.

Nous ne nous voyions pas longtemps et ne pouvions guère nous toucher. Il m’avoua un peu curieusement qu’il aurait aimé être dans la peau de la Marie-Madeleine du Ch,rist. Nous n’avions que peu de temps avant le retour de la sœur-surveillante. Souvent, pendant plusieurs jours, je craignais de retourner dans ce que je considérais être « mon » tronc de crainte d’être prise sur le fait. Nous aurions pu être battus à mort pour cela.

Puis, le désir de le voir me ressaisissait et je plaçais une pierre ronde dans la fissure du mur. Parfois, il ne venait point ; je l’attendais quelques temps puis reprenais ma position la nuit suivante. Les jours passant mon inquiétude augmentait. Il fut parfois plusieurs semaines sans apparaître. Le moindre bruit me faisait tersauter. Il m’arrivait parfois de rester à attendre dans mon tronc sec en imaginant sa main invisible traverser le mur et venir me caresser. Je restais ensuite longuement en improvisant des prières afin que John aille bien et revienne. Danielle, mon amie, savait et me protégeait. Il m’échappait. Hélas ! c’était plus commode de désirer un J,ésus mort des siècles plus tôt. Pourtant, il finissait toujours par revenir et je n’arrivais jamais à lui demander ce qui avait pu l’empêcher de venir les jours d’avant. Il suffisait qu’il soit là pour que j’oublie mes inquiétudes.

En discutant dans le noir, John et moi nous rendîmes compte que nous provenions de la même île du nord. Il était le fils bâtard d’un noble irlandais et d’une baronne anglaise et avait grandi à Londres. Attiré par les études, il était entré dans un prieuré de la région de Londres avant, comme moi, d’être envoyé au siège de l’ordre des Fondevides, à l’abbaye de Saint-Orsan.

Au bout de quelques semaines de cette « relation » interdite, je perdis toute concentration. Je passais mes journées dans mes songes, incapable même de suivre les conversations de Danielle. Je m’imaginais avec lui marchant sur des landes celtiques sous un grand ciel océanique parcouru de trouée de lumière et de grands cubes d’averse. Maintenant, j’avais d’urgence besoin de lui.

 

Chapitre 7.- Époque actuelle : le mémo.

Philippe trouve une table tranquille et se plonge aussitôt dans son portable. Il ouvre le fichier que lui a envoyé le directeur juridique de Jacques de Saint M’Hervé à propos d’une éventuelle action de groupe. Apparaissent trois documents : un mémo résumant l’affaire, la mise en demeure de l’Association de Défense des Victimes des Produits Chimiques non Médicamenteux (l’ADVPCM) et une étude épidémiologique.

Il commence par ouvrir le mémo. L’ADVPCM a envoyé une mise en demeure de dédommager environ 700000 victimes, présentement malades, et 1500000 victimes potentiellement porteuses de la maladie sans l’avoir encore déclarée. Philippe réalise aussitôt que la Famille de Saint M’Hervé pourrait subir un discrédit public considérable avec cette affaire et, plus grave encore, risque la ruine.

L’affaire porte sur le composant d’un pesticide que cette entreprise commercialise depuis les années 1990. Une étude bulgare prétend avoir démontré que l’Oudrozine, le composant incriminé, est à l’origine de la forme la plus répandue de la maladie d’Alzheimer. Philippe est troublé par la coïncidence de ce sujet professionnel avec son problème personnel liée à la maladie de sa grand-mère. Le mémo précise aussitôt : on pourrait se rassurer en se disant que les victimes potentielles ne sont pas en état de se défendre et souvent en fin de vie ; néanmoins, il apparaît que les enfants de ces malades sont susceptibles d’engager une action de groupe qui pourrait rapporter d’importantes indemnités. D’autant plus qu’il apparaît, selon l’étude bulgare, que l’Oudrozine produit des effets sur plusieurs générations. La maladie se transmettrait par les gènes qui auraient été modifiés par l’Oudrozine. Cette molécule employée en petite dose dans le pesticide est issue du gaz moutarde utilisé pendant la guerre de 14-18. Philippe se dit que cette action pourrait leur faire perdre l’un de leurs meilleurs clients s’ils ne parvenaient pas rapidement à lui apporter des solutions rassurantes. Il se sent d’autant plus concerné qu’à la longue, Jacques de Saint M’Hervé est presque devenu un ami. Il en conclut qu’il faut qu’il débriefe d’urgence le sujet avec Nadia, sa partenaire layweure. Au même moment, il voit la chercheuse en théologie pénètrer dans la cafèt’.

 Chapitre 8.- A l’époque : traduction.

Ce n’est que la troisième nuit suivant mon entrevue avec la mère-supérieure que John refit son apparition. Je lui causai du père la Colombière et de mon éventuelle départance. Il garda le silence sans bouger avant de me parler un peu de lui-même.

— Au prieuré de Londres, je reçus comme cela, la visite d’un moine normand autoritaire, presque cassant, le père Eudes, qui voulait que je lui traduise un livre d’un professeur protestant à Oxford, nommé Baldwin. Il était question du Cabazor. Le texte de Baldwin était sec et aride, fort ennuyeux. J’étais jeune, je traduisis littéralement sans me poser de questions. Je pris cela pour une corvée. Il s’arrêta de causer, il avait entendu un bruit, un craquement. Puis il reprit :

— Tu es encore là ?

— Oui, mon cher John, je t’écoute.

— Deux ou trois années plus tard, j’appris que le père Eudes avait fondé l’ordre du Cabazor de Marie et J,ésus en Normandie. Il avait aussi publié un livre où je retrouvais des passages de ma traduction. Par Cabazor, il entendait la fusion des cœurs réels et éternels de J,ésus et de Marie. Il affirmait que leur pompe sanguine respective était transfiguré en un Cabazor unique. Il représentait celui-ci sous la forme d’un cœur inversé — la pointe vers le haut — comme pour montrer la direction à suivre vers le ciel. Il s’était visiblement inspiré de Baldwin même si, contrairement à lui, il faisait référence à Marie. Personne ne sait d’où provient ce mot de Cabazor. Jean Eudes était un homme ambitieux et fanatique. Ton histoire me fait penser à la mienne. Je songe que ton Colombière, étant donné sa manière de s’habiller et de causer, est un membre de l’Armée des Pères, une organisation papiste très hiérarchisée créée il y a quelques années à Paris dans le collège Sainte-Barbe. Il se prépare quelque chose, peut-être contre les puritains qui pullulent à Londres.

Je fus surpris qu’il sache tant de choses car il vivait au monastère depuis plusieurs années et lui en fis la remarque.

— Tu sais comme moi que même reclus nous percevons clairement les bruits du monde à partir des nouvelles que nous recevons.

— Est-ce que je dois accepter d’y aller ? Ils me donnent le choix.

— Je ne sais point s’ils te donnent vraiment le choix. Ce n’est pas leur genre. Ils veulent sans doute que tu te décides toi-même. Cela risque d’être dangereux, les catholiques ne sont point les bienvenus à Londres depuis le grand incendie.

Il garda longuement le silence dans le noir. Je passais aux aveux :

— Il faut que tu saches que j’ai du sentiment pour toi, même si notre relation est sans doute impossible.

Il eut une voix étouffée et résignée presque gênée :

— Rien en effet n’est possible pour nous en ce monde.

Je répondais du tac au tac :

— Ou tout est possible, au contraire.

J’aurais sans doute mieux fait d’avoir admis la sentence de John.

 

Chapitre 9.-Époque actuelle : écusson.

La chercheuse en théologie fait un petit signe de  tête à Philippe et se rend au comptoir commander un café. Il en profite pour forwarder le message de Jacques de Saint M’Hervé à Nadia en écrivant rapidement : « URGENT : peux-tu jeter un œil au message et aux documents joints ? Je t’appelle dans 30 minutes, bises ».

— Je m’appelle Claude, fait-elle, s’asseyant sur la banquette en laissant glisser une espèce de grand cabas plein de livres le long de son bras droit et en posant un grand Flat White qu’elle tenait de sa main gauche. Sans ses lunettes, elle est souriante et rayonnante.

Pris au dépourvu par son entrée en matière, il met quelques secondes avant de se présenter.

— Ah oui ! Moi c’est Philippe…

— OK, Philippe, j’ai 15 minutes, expliquez-moi votre problème.

Malgré ses 50 ans, il est intimidé par cette chercheuse qui n’a guère dépassé la trentaine et qui a des manières un peu brusques.

— L’histoire est plutôt simple, je suis allé rendre une visite à ma grand-mère il y a une semaine environ dans sa maison de retraite dans ma région d’origine pour ses 101 ans.

— 101 ans pas mal !

— Oui ! Quand elle m’a vu entrer, elle a cru que j’étais son fils, « Georges mon fils », a-t-elle dit. Elle m’a confondu avec mon père qui s’est tué avant ma naissance dans un accident de jeep à la fin de la guerre d’Algérie. Je lui ai dit que j’étais son petit fils et elle m’a resitué – du moins je crois. Nous avons un peu parlé. Son repas est arrivé. Elle a mangé ce qu’il y avait sur son plateau très lentement et consciencieusement en paraissant oublier ma présence. Puis, toujours très polie avec ma grand-mère, l’assistante de service est venue récupérer le plateau. Mon aïeule s’est tournée vers moi, de nouveau disponible. Je lui ai posé une question sur ses darents car je voulais savoir comment ils avaient vécu.

Claude l’interrompt :

— Vous êtes obligé de raconter tous ces détails ?

— Désolé, je vais essayer de faire court. Ma grand-mère a pris son sac à main sur un guéridon près du fauteuil où elle passe ses journées depuis que les douleurs dans ses hanches l’empêchent de se rendre dans le parc pour faire sa promenade. Elle en a sorti un petit insigne qu’elle m’a tendu : « Tiens il est pour toi, ma mère me l’avait donné, il te revient ». C’était une pièce de tissu ronde et épaisse, assez ferme, de la taille de la moitié de la main. Sur la surface avait été brodé un cœur à l’envers, pointe vers le haut, surmonté d’une croix entourée d’une couronne d’épine. Je ne sus pas quoi dire et n’ai pas posé de question. En fait, j’ai fronté qu’elle me refilait une bondieuserie provenant de je ne sais quel haut lieu religieux. Toute cette génération s’était rendu plusieurs fois en pèlerinage à Lourdes. J’aurais dû l’apporter avec moi pour vous le montrer, il est resté à la maison.

— OK et tu veux savoir ce que ce signifie cet insigne ? redemanda-t-elle un peu étonnée.

— Je le sais c’est un Cœur de J.ésus, tout le monde le sait.

— Oui mais ce n’est pas un simple Cœur de J.ésus. D’après ce que tu dis, il est inversé, c’est donc un Cabazor.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Cela dépend de ce que tu cherches.

— Justement à comprendre ce que cela veut dire.

— Ta grand-mère ne t’a rien dit d’autre ?

Philippe essaie de se souvenir de son dernier meeting à la maison de retraite avec sa grand-mère et de le raconter avec précision à Claude :

— Sauf l’affaire des dragons, non, mais c’est un peu du délire.

— C’est quoi cette histoire ?

— Une histoire de Cabazor en effet, j’ai cru que c’était un mot patois pour dire Sacré-Cœur. Ma grand-mère farfouilla encore dans sa table de nuit et me lut un texte qu’elle avait écrit dans une belle écriture scolaire faite de pleins et de déliés. Le titre en était : « Le Prince des dragons ». Je vais vous le lire car elle me l’a donné aussi (pourquoi a-t-il ce texte avec lui et pas l’insigne ? Il ne saurait le dire). C’est la seule histoire que le père de Marie-Rose qu’on appelait le père Nieul, avait racontée de la guerre.

— C’est qui Marie-Rose ?

— Ben, ma grand-mère, c’est comme ça qu’on l’appelle, c’est affectueux si on veut.

— Donc le père Nieul est ton arrière-grand-père, c’est bien ça ?

— Oui, exactement, admet Philippe se sentant en position d’écolier.

— OK continue.

 

Chapitre 10.- A l’époque : cuisine.

Je fus de nouveau mandée par la mère-supérieure qui désirait entendre ma réponse. Je me rendis dans son salon. Le père la Colombière était  là, lui aussi. Je leur dis que je ne souhaitais point partir. Je vis leur visage se durcir.

C’est la mère supérieure qui reprit la parole :

— La nouvelle ne te concerne point directement, néanmoins il importe que tu saches qu’un moine nommé John a été placé ce matin à l’isolement. Il a été pris dans les cuisines derrière un pilier avec une paysanne. Nous attendons ta réponse pour demain matin.

Je ressortis des appartements de la mère supérieure avec une tête de céleri rave. Sans trop savoir où j’allais. Je me dirigeais presque malgré moi vers les cuisines communes de l’abbaye. Elles dataient du temps de Robert de Moussé, le fondateur. Elles avaient été construites avec un toit pointu couvert de pierres plates pour plus de solidité. Ayant une forme octogonale, elles pouvaient fonctionner avec huit feux en même temps. La fumée était dense et montait plus haut que la tête, là où l’on pendait la charcuterie. Ce procédé permettait de la fumer lentement et ainsi de la conserver. C’était là que finissaient les cochons que je saignais. Chaque feu était installé dans une sorte d’abside surmontée d’une cheminée. L’entrée de cette mini-chapelle était encadrée par deux piliers. Derrière ceux-ci, suffisamment d’espace permettait de se musser, d’autant que la fumée empêchait toute visibilité.

J’imaginai John derrière un pilier avec sa paysanne. Je me sentis comme un passager clandestin découvert et éjecté d’un bateau en pleine mer. L’image idéale d’un John en ange chaste et protecteur, quasi christique, avait vécu. Je me l’étais fabriqué pendant ces longues après-midis insupportables où le temps n’avance plus et où le mal du pays, venu dont ne sait où, remontait en moi comme une humidité guerouante.

Je parvins à me calmer en songeant que Mme de Rochechouart avait cherché à me blesser tout en me menaçant. Je soupçonnai qu’elles (les sœurs-surveillantes et la mère supérieure) avaient mis à jour mon attirance pour John et qu’elles attendaient le moment opportun pour employer cette information à leur dessein. Je me demandais de même, dans mes moments de plus grande méfiance, si John n’avait point été chargé de me séduire discrètement afin que je puisse ensuite devenir leur marionnette.

Ma colère contre lui aurait pu me conduire à refuser de partir pour prolonger son isolement. On peut penser que, pour me punir d’avoir refuser, les ménageuses de l’abbaye n’auraient pas été tendres avec lui, à moins qu’il n’ait été aux ordres. Je craignais aussi, à l’inverse, d’être enfermée moi-même et peut-être torturée. Je sentais John assez extrême et libre pour s’être attachée à cette fille et croyais comprendre ses absences prolongées. Je le pensais aussi capable de toutes les compromissions. Mes pas, malgré moi, me conduisirent vers les cuisines. Les yeux durs d’une jeune paysanne qui se détourna sur mon passage ne me laissa guère de doute. Son regard disait qu’elle estimait avoir l’exclusivité et sans doute l’antériorité sur John. Je devais me désengager de son chemin.

La blessure de mon amour propre d’aristocrate – quoique pauvre – me fit autant souffrir que la « rupture » avec John que je décidais aussitôt — même s’il ne s’était à vrai dire rien passé entre nous et qu’il ne m’avait rien promis. Je me sentis aussi idiote que les grandes andouilles et saucisses qui pendaient au-dessus des cheminées de la cuisine monacale. L’idée de ramasser sur une table un gros couteau de cuisine et de la faire saigner comme une pintade me traversa l’esprit.

Seule dans ma cellule en l’absence de Danielle qui était encore à l’isolement pour cause de balossage, je pensai dépasser facilement ce cap. Tout me parut irréel mais il suffisait, pensai-je, de prier pour retrouver le sentiment de la réalité. Cependant, John se substituait dans mon imagination à toute tentative d’en appeler à la figure de J,ésus, celle-ci restant désespérément absente. Les mains jointes devant moi ou allonger face contre sol, rien n’y faisait.

Je n’allai point à Matines, je restai seule dans ma cellule. Je sentis monter la panique. Je m’appelai moi-même pour me calmer : « Eva, Eva, Eva, c’est toi ? ». Je tournai en rond de plus en plus vite dans la cellule comme une poule à laquelle on aurait bandé les yeux. J’avais opéré une sorte de jonction spirituelle avec John, j’en étais certaine, mais sa disparition à un bout de la chaîne invisible faisait de moi un fantôme. Je crus expérimenter la nuit mystique de Thérèse d’Avila : l’absence de D.ieu et la totale solitude. Ma famille était trop loin et je ne pouvais faire confiance à personne ici, en dehors de Danielle. Je m’arrachai la peau avec mes ongles sur le dessus de la main. Le ventre vide car je n’avais rien pu manger, je vomis ma bile dans un seau de chambre. Puis, je restai assise espérant me sentir un peu mieux, vacillante au bord de l’évanouissement  telle un cochon vidé de son sang. La lucidité revint doucement sans que je puisse parvenir à faire fuir la douleur intense sous mon nombril. Je me rendis aux Laudes, à la levée du jour.

La lecture des psaumes me fit du bien. D’autres que moi avaient connu la solitude de celui qui ne se sent plus relier à rien et avaient survécu. Le nom de J,ésus me parut vide de sens au milieu de la nuit ; il servait en fin de compte à dévier une émouvance envers un objet réel auquel on accordait une exclusivité folle vers un sujet imaginaire. Quelques-uns peut-être pouvaient faire de cet attachement une source de béatitude, mais cela me fit plutôt peur. Bien qu’ayant  pris un coup sur la tête, je pensai pouvoir remonter la pente. Je mandais à la mère supérieure, via la sœur surveillante, que j’étais prête à la départance.

 

 

 

 

Chapitre 11.- Époque actuelle : flambeur de dragons.

— Le père Nieul ayant été blessé dans les tranchées avait passé des mois à l’hôpital militaire. Après quoi, il avait été affecté comme mécanicien d’aviation. Son chef, un lieutenant, prétendait être l’as des abbés-pilotes, il était surnommé le grand flambeur de dragons.

— Trop dar son blase, fait Claude.

Philippe, qui n’est pas certain d’avoir capté l’information, continue son histoire.

— Cet abbé, l’as des dragons avait eu une maladie à l’âge de 6 ans qui le rendait distrait, il s’était mis à parler aux mouches. A 18 ans il a traversé la frontière espagnole pour entrer dans la mission du Cabazor, interdite en France à cette époque. Un peu plus tard, pendant la 1re Guerre Mondiale, il a distribué des médailles du Cabazor aux soldats qu’il rencontrait et se rendait volontaire pour des postes exposés. Il a choisi finalement l’aviation car, disait-il, « Les religieux sont les aviateurs de la vie spirituelle ». Cependant, en raison du règlement, on lui interdit d’accrocher le fanion du Cabazor sur son avion. Affecté à l’escadron des Crocodiles, il réussit à abattre des ballons d’observation que l’on appelait des dragons. En 1922 pour un almanach, il écrit son seul texte intitulé « Mon premier dragon » : « Pour soutenir mon courage j’avais ma confiance en D.ieu, en Notre Dame du Cabazor que je rendais responsable de ce qui pouvait m’arriver. J’attendais donc une occasion. Elle se présenta bientôt… un superbe ballon ennemi faisait le guet en bas. Assez loin, à 10 km environ. J’étais en queue de troupe et ruminais mon attaque. Vite un coup sur la commande du moteur. L’altimètre descend mais trop lentement à mon gré. Et le dragon ? Il est bien là en dessous, j’approche, il grossit très vite. Attention ! Zut, ma mitrailleuse n’est pas embrayée : V’lan ça y est d’un grand coup de poing. Ta ca Ta, Ta ca Ta. Sans viser je tire… A l’atterrissage mon premier mot se devine : « j’ai brûlé un dragon ». Aussitôt comme un écho, Nieul, mon brave mécano de s’écrier « il a brûlé un dragon » — « un dragon ? » — « ah, zut dit un autre ça c’est épatant » ». Du coup le règlement militaire céda à la gloire et il put arborer le fanion du Cabazor sur son avion. Après la guerre, ce lieutenant — l’as des dragons — est redevenu abbé à temps plein  dans une petite île des Papou. En 1924, âgé de 35 ans, après trois années de mission passées chez les païens, il a été tué par un jeune sauvage qu’il avait tenté de convertir au culte du Cabazor.

Claude l’écoute avec attention en aspirant de temps en temps son grand Flat White avec une paille. Philippe lui redemande :

— Qu’est-ce que je peux faire de ce fou furieux, tueur de dragons, mangeur de crocodiles et compteur de mouches ? C’est une espèce de Tintin au Congo de la guerre 14, ça m’est complètement étranger.

— Qu’est-ce que tu veux savoir ? Pourquoi elle t’a donné l’écusson à toi juste et pas à ses autres petits-enfants c’est ça ?

— Oui je suppose que c’est cela, reconnait Philippe.

— Il y a peut-être une raison mais elle peut être longue à trouver, le Cabazor, c’est à la fois une baudruche vide et quelque chose de complexe et d’érudit.

— Ben quoi ! c’est le Cœur du ch,rist et peut-être de M;arie. Qu’est-ce que ça change et qu’est-ce qu’il peut y avoir là-dedans ? Ma grand-mère, grenouille de bénitier, y croyait. Et aujourd’hui ça n’a plus aucun sens, voilà tout.

—   Ça c’est le côté baudruche.

— Et le côté complexe et érudit ?

— Je ne peux pas vous le dire comme ça, elle s’est remise à le vouvoyer apparemment sans raison, il faut du temps, de la confiance, des mots qui sortent. Pour le moment, je ne peux rien dire et d’ailleurs je ne suis certaine de rien. Je ne le sens pas.

Pendant qu’ils parlaient, la cafet’ s’est remplie d’étudiants sortant de cours. Claude et Philippe se mettent à parler plus fort pour s’entendre. Deux étudiants se sont assis à leurs côtés et Claude semble gênée par leur présence.

  — Mais alors comment je peux faire ? s’écrie Philippe.

— Je ne sais pas, readez, vous trouverez peut-être quelque chose.

— Je trouverai peut-être ? Vous m’avez complètement embrouillé.

Maintenant elle semble ennuyée :

— Oui je suis un peu désolée, votre problème est un casse-tête.

— Mais je ne comprends rien.

— C’est bien ce que je dis. Je n’aurai pas dû accepter ce café – en fait un Flat White qu’elle s’était elle-même payé d’ailleurs et qui commence à faire un bruit de bulles quand elle tire sur la paille. Je ne suis pas assez avancée pour communiquer aisément ma recherche comme cela à quelqu’un qui n’a guère de connaissance.

— Y a-t-il un livre pour commencer ?

— Oui bien sûr, répondit elle… et après réflexion : tenez-vous pouvez lire le livre du père Verkynden intitulé : « Cabazor, une histoire de solidarité française », il a tort sur toute la ligne car ce n’est pas d’origine française, mais au moins c’est ce qu’on peut appeler la ligne officielle.

 Elle est déjà debout en train d’ajuster son cabas de livres sur l’épaule. Elle lui sert la main pendant que Philippe reste assis. Il se sent tout à coup décalé parmi ces étudiants. Il la regarde s’en aller. Son téléphone se met à vibrer : c’est Nadia, elle n’a pas attendu qu’il la rappelle.

Chapitre 12.- A l’époque : imprimerie.

Quand la Colombière et moi avons quitté Saint-Orsan, j’ignorai encore notre première destination, tout en supposant que ce serait l’Angleterre. Au début, la trahison de John – quoique j’aie vécu notre relation de manière sans doute trop imaginaire — me laissa fiévreuse puis déprimée. Je n’ai point demandé où nous allions. Le ventre me brûlait comme si j’avais avalé des litres de vin aigre alors que, par ailleurs, je ne pouvais plus rien manger. Puis, je me sentis en colère contre tout le monde : John, la Colombière et la mère-supérieure. Je retrouvai un peu d’appétit. Mes envies de les trucider comme des lapins trahissaient un regain de volonté.

J’avais réussi à emporter plusieurs tomes des amours d’Astrée et Céladon de Monsieur Urfé. Ces livres me sauvaient la vie. L’invention de l’imprimerie avait tant changé nos comportements que j’avais peine à imaginer  comment cela pouvait être avant. Sans doute en réalité les gens se racontaient-ils des histoires, comme mon père le faisait, quand j’étais petite au Pays-de-Galles. J’avais déjà lu une première fois l’œuvre d’Urfé au convent, en cachette, aussi les cahots de la route ne me gênaient guère pour relire l’histoire. Céladon avait cru, à tort, que son amour, Astrée, l’avait trompée avec un berger. Il avait pourtant appris par un témoin qu’il y avait eu un quiproquo et qu’au contraire son amoureuse avait résisté à un baiser. Cependant, Astrée lui ayant à jamais interdit de reparaître devant elle car il avait douté d’elle, il décida de passer pour mort et de disparaître de sa vie. Je songeais moi aussi que l’histoire de la paysanne dans la cuisine de l’abbaye n’était qu’un quiproquo et peut-être même un mensonge de la soeur supérieure pour provoquer ma décision. J’eus la forte intuition, à la suite d’un songe, que je retrouverai John sur ma route pour creuser dans « nos terres inconnues », comme le disait la mère-supérieure Rochechouart.

Je finis par comprendre que nous ne nous rendions point en Angleterre car nous nous dirigions vers le nord-est. Le voyage devint monotone. L’automne était arrivé et les jours de pluie se succédaient. Nous protégions les fenêtres de notre voiture avec de grandes toiles. Pour autant, l’eau parvenait par endroit à s’immiscer. A chaque auberge, nos chevaux dés-attelés paraissaient maigres et penauds avec leur robe mouillée.

C’est un de ces soirs pluvieux qu’il m’arriva une chose étrange. Un homme en noir, assis au fond de la salle sombre de l’hostellerie dont je ne percevais clairement que les yeux intenses me regarda comme s’il voyait mon destin à travers moi. Je ne saurai point dire s’il avait vu la religieuse sous la bure de moine mais cela ne changeait rien. Il paraissait voir en moi un destin qu’il approuvait. Pour autant, nous n’échangeâmes pas un seul mot et je ne sus point quel était son nom. Le lendemain matin, quand nous nous sommes levés, il était déjà parti.

La Colombière, quant à lui, exigeait tous les jours que je lui donnasse des leçons d’anglais. Je lui racontai que c’était une langue facile à apprendre construite à partir du franco-normand importé en Grande-Bretagne par Guillaume le Conquérant. Au lieu de lui apprendre « I don’t understand » je lui ai appris « I don’t comprehend », plus proche du français ; au lieu de « this man is nice », « this man is sympathetic ». Sans jamais rien lui enseigner de complètement absurde, je lui pavai la route à de futurs malentendus ! J’espérai ainsi prendre ma revanche sans qu’il s’en aperçoive. C’était assez puéril, mais cela me fit du bien.

Il me manda de lui traduire un ouvrage protestant qu’il cachait dans un double fond de sa malle. Il s’agissait, drôle de coïncidence, du livre écrit par ce protestant professeur à Oxford, Baldwin, le même livre que John avait dû traduire pour le père Eudes. Je songeai que c’était là le signe que nous avions des destins croisés et que nous nous reverrions prochainement. Dommage que John ne m’ait point donné un exemplaire de sa traduction.  Je supposai que la Colombière n’était pas en situation de la demander directement à Jean Eudes si tant est qu’il connut son existence. Ce n’était point moi qui le lui dirait.

Repenser à John ramenait une douleur qui me donnait envie de crier contre ces groupes de corbeaux qui nous suivaient de temps à autre. J’avais connu des douleurs physiques — un poignet cassé, une dysenterie, une dent gâtée — mais ces douleurs violentes ne laissaient guère de souvenir et ne revenaient point pendant des mois. Soit l’on en défuntait, soit on les dépassait. Cette fois, je ne dépassai rien, je tournai ma douleur en boucle. Quand la voiture passait au-dessus d’une gorge, je devais m’accrocher aux bordures pour ne pas être tentée de sauter. Les battements de mon cœur s’emballaient et la panique montait. La lenteur de notre véhicule me démancyclait. Je me retrouvais en sueur sans avoir rien fait. Je craignais qu’un embouteillage ne nous bloque au bord du précipice. Un tel embarras pouvait survenir quand nous arrivions à proximité des villes où se tenait un marché. Je fus guérie de mes angoisses le jour où nous connûmes un véritable danger.

Chapitre 13.- Époque actuelle : dorfait.

— C’est bullshit, si tu veux mon avis, lui dit d’emblée Nadia au téléphone.

— Ah bon ! pourquoi ? lui redemande Philippe.

— Tu sais l’action de groupe en matière d’environnement n’existe que depuis 2016 en droit français.

— Non je ne sais pas, c’est quoi cette action de groupe ?

— C’est une nouvelle procédure : une association écolo peut agir à la place de milliers de victimes d’un dommage causé à l’environnement contre l’auteur de ce dommage.

— C’est quoi l’intérêt ?

— Ça coûte moins cher pour les victimes et elles sont plus fortes en groupe.

— Ça a l’air plutôt dangereux pour les entreprises, pourquoi dis-tu que c’est bullshit dans ce dossier ?

— La loi ne s’applique qu’aux affaires nées après son entrée en vigueur, pas aux vieilles affaires, or ici la plupart des victimes sont malades depuis longtemps. Elles ont dû absorber de l’Oudrozine — si tant est que le produit est vraiment dangereux — dans leur jeunesse.

— Donc l’action de groupe ne s’applique que pour les nouveaux cas déclarés depuis la loi, c’est bien ça ?

— Et encore on pourrait dire que ces personnes ont absorbé de l’Oudrozine bien avant.

— Mais c’est dur à prouver.

— Oui mais je pense que ce sera à la partie adverse de le prouver.

— Donc ?

— …Tout faisneur … quelconque de l’hormission, qui candit à autrui un dorfait, ….

— Excuse-moi Nadia, j’ai rien compris, ton cellphone marche mal, il y a un drôle de bruit, comme un cliquetis.

— Je m’approche de la fenêtre, là ça va mieux ?

— Oui, Oui.

— Je disais que si l’on cause à autrui un dommage il faut le réparer mais qu’ici il ne faut pas s’affoler, Saint M’Hervé a confié l’affaire à un gros cabinet anglais, Robbs and Hume, et je pense qu’ils vont rapidement prendre la mesure de cette action. Nous, pour la partie fiscalité et accontabilité, nous n’aurons qu’à suivre le mouvement.

— OK, OK ! approuve Philippe, s’il n’y a pas de risque je ne vois pas l’intérêt de provisionner.

— De toute façon provisionner c’est jamais que des pertes de revenus anticipées permettant de payer un peu moins d’impôt pendant une certaine période.

— OK, donc on se voit tout à l’heure au siège de Saint M’Hervé, j’attendrai à l’accueil à moins cinq.

— Ça marche, see you.

Bon ! ça n’était que cela. Il n’y avait pas de quoi paniquer. Philippe décide en sortant de la cafèt’ de retourner à la librairie emprunter le livre du père Verkynden que lui avait conseillé Claude, la chercheuse en théologie. Avec elle, il a l’impression que le Cabazor s’est dissout dans l’histoire, comme s’il n’avait jamais existé ou qu’il était devenu incompréhensible. Sa grand-mère a dû le mettre en contact avec quelque chose dont elle ignore l’origine.

 

Chapitre 14.- A l’époque : ombre.

La Colombière se désintéressait de moi. Il était assis dans le sens de la marche, pendant que j’allais à contre sens. Je traduisis parfois de manière approximative le livre de Baldwin. Il faisait remonter la notion de Cabazor à deux religieuses d’un convent allemand du XIII° siècle. Il paraissait persuadé que Luther s’en était inspiré dans sa doctrine. La Colombière fut choqué par un passage concernant la première femme de l’humanité. Selon Baldwin, Eve n’est point sortie de la côte du Ch,rist, quoique la version de Saint Jérôme le laissât accroire, mais fut placée tout contre l’homme pour l’empêcher de se prendre pour plus qu’il n’était. Baldwin écrivait que le mot de la langue d’origine, traditionnellement traduit par côte, voulant dire côté ou ombre, pouvait tout aussi bien être traduit par « contre » ou « aux côtés » de l’homme.

Concernant le Cabazor, c’était une autre affaire et la Colombière paraissait tendu dès que nous entrions dans la traduction d’un passage clef. Le Cabazor est censé englober tous les cœurs et représenter tous les croyants sans même qu’ils le mandent. Il n’existe point de peuple de fidèles susceptible d’être représenté mais une multitude de croyants devenue personne commune dès qu’elle est représentée par cet homme-d.ieu. J,ésus rend chacun présent au monde – ce que veut dire représenté — et paie, à sa place, la dette symbolique qu’il a contracté pour avoir été accepté sur terre. Il s’agit d’une forme de représentation, selon Baldwin, sans qu’aucun croyant n’ait besoin de donner son accord. Il reste évidemment que, pour lui, cela ne pouvait avoir un effet que pour les protestants.

La Colombière, très concentré, manda s’il était question des anges et de la vierge M;arie. Je répondis qu’il n’était question que d’une mère, Myriam, d’un père menuisier, Joseph, et d’un homme J,ésus qui n’est jamais accompagné par des anges. Ce passage rendit La Colombière furieux contre Baldwin, « ce protestant hérétique », comme il l’appela. Il maugréa tout haut. J’ajoutais que, selon Baldwin, cet homme, J,ésus, envisageait de créer une société où chacun vivrait à égalité sans rien posséder. « Avec ce fou il n’y a plus ni transsubstantiation de J,ésus ni médiation du clergé ». Il conclut furieux : « Il faut annihiler ce terroriste hérétique doublé d’un égalitariste fou mais il faut aussi extirper le mal à sa racine !».

 

Chapitre 15.- Époque actuelle : Grande Inversion.

Philippe a redemandé son courriel à Claude au cas où. Mais au cas où quoi ? Il remonte au 4° étage et entre dans son bureau donnant sur la cour intérieure du collège sainte-Barbe. La chaleur est montée de plusieurs degrés et il sait qu’il aura du mal à se remettre à vérifier des accontes.

Il réfléchit à cette étrange rencontre dans les rayons de la librairie. Claude est le genre de femme, féminine physiquement mais masculine dans la manière de s’exprimer qui ne permet pas d’être tout à fait à l’aise tout en le mettant étrangement en confiance. Elle fait partie de cette génération de femmes à l’origine de la « Grande Inversion », ce mouvement à la mode qui a donné lieu à une grande loi au milieu de l’été (n° 6775-106000 du 28 juillet dernier). On s’est aperçu qu’il ne fallait plus opposer raison et émotion car il existait une véritable raison émotionnelle et relationnelle. Une séparation entre raison et émotion s’était produite sans doute à la fin de la préhistoire, confirmée — là encore c’est controversé -, à la Renaissance.

Les femmes, passant des heures côte-à-côte dans le fond des grottes à travailler en discutant, étaient passées maîtresses dans la gestion rationnelle des relations tandis que les hommes avaient plutôt développé  l’instinct du chasseur et le sens de l’orientation. La raison analytique était plutôt du côté des femmes d’un point de vue culturelle, quand l’intuition et le sens du territoire était du côté des hommes. Avec l’invention de l’écriture et de l’agriculture, les hommes se sont emparés de la raison mais ils ne l’ont pas associé à l’émotion et à la relation. Ayant conquis une terre et l’ayant mise en valeur, ils voulait la transmettre à leur fils aîné qu’ils privilégiaient. Il leur fallait aussi développer des instruments techniques pour l’agriculture.

C’est ainsi que le monde ultra rationnel et mécaniste de l’occident s’est construit sur une séparation radicale entre raison et émotion. Il n’a cessé depuis lors d’étendre son empire. Le mouvement contemporain dit de la Grande Inversion, dont Claude est visiblement une thuriféraire, consiste précisément à reconnaître l’existence d’une raison émotionnelle et relationnelle. On en est encore à tirer toutes les conséquences, positives et négatives, de cette sorte de retour à la préhistoire, qui prend maintenant toute son ampleur.

La politique et les élections demeurent pour satisfaire la soif plutôt masculine de pouvoir et d’appropriation de fiefs. Les postes obtenus sont bien payés mais ne servent plus à transformer les choses. Ce qui a été mis en place en parallèle est une démarche bottom up. On a repéré au niveau des familles, des copropriétés et des petites institutions, la personne – pas toujours une femme – générant de l’harmonie dans la plus grande rigueur. Il s’agit souvent de personnes prenant soin des autres. On l’a placée dans un réseau plus large — quand elle ne l’était pas naturellement déjà -, d’une partie de la ville ou de l’entreprise pour lui donner une légitimité au plan local et pour faire profiter de ses aptitudes. Ces activités, jusque-là bénévolesn ont été rémunérées confortablement pour éviter toute tentative de corruption et pour une période de quatre ans non renouvelable. Un système de garantie et de contrôle a été organisé. Un regroupement des personnes remarquables capables de fonctionner dans ce cadre élargi a été opéré au plan de la commune puis de l’État et du sous-continent. Chaque personnalité peut effectuer quatre années à chaque niveau, puis redescendre doucement les degrés, si elle le souhaite.

Le vote a été maintenu pour ces personnes mais seulement pour s’assurer qu’elles n’ont pas versé dans le matriarcat ou le patriarcat en ne demandant plus l’avis de quiconque et en infantilisant leurs subordonnés. Le vote ne sert plus à dire oui mais à dire non au cas où il deviendrai nécessaire d’empêcher une personne d’exercer le pouvoir. Les écoles d’ingénieurs doivent maintenant recruter au moins 50 % de femmes et privilégier l’association de la technique avec les relations humaines, en mettant au point les inventions qui aident à développer son autonomie.

Philippe n’est pas complètement à l’aise avec le mouvement de la Grande Inversion car il craint qu’au fond il soit plus négatif que positif. Il se dit cependant qu’il se trouve, en tant qu’homme, dans une position partiale.

Pour couronner le tout une ordonnance du 27 août dernier (n° 6776-106001) a fixé la limite maximale du temps de travail à 30 heures par semaine en imposant par ailleurs 10 heures minimum de contribution aux services à la personne soit au sein de sa famille soit dans une association ou une institution. La règle vaut aussi bien pour les hommes que pour les femmes et tend à la revalorisation de ce que l’on appelle en anglais le care. Un tel service apporte tout autant à la personne autonome qui approfondit ainsi son aptitude à créer des relations juridiques qu’à la personne dépendante.

Philippe sort de sa réflexion en ouvrant le livre du père Verkynden sur le Cabazor que Claude lui a conseillé. Il parcourt en diagonale des histoires similaires qui se répètent à l’infini, à Nantes, la Roche-Bernard, Paris ou Marseille : il est mis fin à un malheur tel qu’une peste ou une guerre grace à cette relique à deux sous. Il n’y voit qu’une suite indigeste de fous à lier s’éprenant chacun à leur tour pour une idée, un symbole, un double symbole monté l’un sur l’autre, un cœur, des épines et une croix, à l’endroit et à l’envers. Il n’y voit qu’une sorte de pornographie religieuse, d’autant plus obscène qu’elle ne dit pas son nom. Rien ne lui est destiné, rien ne lui parle.

Il forwarde un email à Claude :

— Que faire de ce fatras kitsch, de phrases devenues vides de sens ? Par exemple : « J’entre dans le Cabazor comme dans une grenade ardente». Que faire de ces délires ? Quel est ce mystérieux Cabazor ?

Il regarde l’heure sur son écran d’ordinateur. Il est temps qu’il se rende à la réunion organisée par le président Saint M’Hervé.

 

Chapitre 16.- A l’époque : la corde.

La Colombière était furibond contre Jean Eudes dont il lisait des passages de son livre sur le Cabazor de J,ésus et de Marie en me prenant à partie :

— Il attire les foules vers son ordre avec des prêches fourrés de superstition. Il a créé un médaillon avec les cœurs de Marie et de J,ésus inversés pour guérir toutes les maladies, prétend-il. Il a été embobiné par cette sorcière irlandaise, Marie des Vallées, Mary of the Valley. Je suis certain qu’elle est sa maîtresse.

Cela devint une obsession chez lui. J’eus l’impression qu’il détestait encore plus Eudes, le catholique fanatique, que Baldwin, le protestant conceptuel. J’espérai ne point être allée trop loin dans mes traductions. Il n’était effectivement question ni de la vierge ni des anges dans le livre de Baldwin. Certains passages sur la Trinité étaient si compliqués que je ne parvins à leur donner du sens qu’en les simplifiant.

Pendant notre voyage, nous fumes épargnés par les voleurs. Cependant, un jour qu’il pleuvait à « vache qui pisse », nous faillirent nous noyer. Les chevaux tirant notre voiture s’étaient engagés sur le gué d’une rivière alors qu’ils avaient encore pied. Le niveau d’eau augmenta si brutalement que les chevaux durent se mettre à nager. Ils commencèrent à être emportés par le courant quand des paysans arrivant sur l’autre rive intervinrent. Un jeune paysan se jeta dans le courant avec une corde pour venir entourlier le cou du cheval de tête pendant qu’à l’autre bout leurs bœufs tiraient. Nous nous en sortîmes de justesse car notre véhicule était resté coincé, grâce à la corde, dans un rocher au milieu de ce puissant et inattendu torrent.

La Colombière remercia et bénit tout le monde. Il en conclut que notre mission était placée sous la protection de D.ieu. Le jeune paysan aurait bien aimé une récompense plus sonnante et trébuchante, mais La Colombière lui dit qu’il serait payé au centuple dans l’au-delà. A voir l’air sceptique du paysan, je me dis qu’il se faisait peut-être une idée assez exacte de l’injustice qui régnait dans ce monde-ci comme dans celui-là. Je dus échanger, derrière un bosquet, mes vêtements trempés avec une tenue de paysan. J’eus un instant l’envie de fuir, mais pour aller où ?

 Chapitre 17.- Époque actuelle : première réunion.

L’équipe de Robbs and Hume est assise en face de Philippe. Elle est composée de trois personnes, un anglais très longiligne, Michael Walzer, le chef, et ses collaborateurs dont Philippe n’a pas retenu les noms au moment des présentations, apparemment un jeune avocat franco-marocain et une stagiaire franco-allemande. Michael Walzer porte le col de sa chemise blanche ouvert vers le haut entouré d’un foulard rouge retenu par une broche. Il donne l’impression d’avoir une tête planant loin au-dessus de son corps. Sa voix haut perchée renforce ce sentiment.

Monsieur Hauteville, le directeur juridique et secrétaire général de la holding Saint M’Hervé, est à la droite du président qui se tient lui-même en bout de table. Il y a aussi Vic You que le président vient de lui présenter. Il est surpris par l’impossibilité qu’il y a à lui donner un genre. Il/elle est habillé(e) tout en noir avec un chemisier plutôt féminin et des cheveux de jais. Son teint parcheminé est autant masculin que féminin, ou aucun des deux. Il/elle est la/le chargé (e) de com de Jacques de Saint M’Hervé.

Ils sont réunis au huitième étage dans une salle  standard, sans fenêtre. Chacun est allé se servir en boisson. Michael Walzer enlève le sachet de thé de son mug, très à l’aise. Le président prend la parole rapidement pour résumer ce qu’il appelle un problème : la mise en demeure reçue la veille au soir de l’association de défense des victimes des produits non médicamenteux.

— Nous avons un problème qui est d’abord technique. Quel que soit la validité de l’étude bulgare, elle est parue dans une revue internationale sérieuse. Nous devons donc en tenir compte. Nous avons pu aujourd’hui, avec les équipes, mettre en place un process de remplacement en urgence de l’Oudrozine.

Vic You approuve de la tête, laissant entendre qu’elle/il pourrait communiquer à la presse cette information. Il/elle ajoute :

— Il faudrait aussi pouvoir annoncer le rappel des produits actuellement dans le commerce.

Impossible au son de sa voix de trancher la question de son genre.

— Oui c’est aussi prévu, vous avez raison, fait le président. Maintenant que faisons-nous de la mise en demeure ?

Michael Walzer explique qu’il ne faut pas s’affoler, que la loi ayant créé l’action de groupe en matière d’environnement ne s’applique que si le fait générateur a eu lieu après son entrée en vigueur. Il parle assez longuement pour expliquer que ce n’est pas l’action de groupe en matière de santé qui s’applique car l’Oudrozine n’est pas le composant d’un médicament, « ce n’est pas une nouvelle affaire du Mediator !».

— Donc il n’y a pas grand risque ? le coupe le président.

— Je ne dirais pas cela, il y a déjà les maladies qui se sont déclarées cette année, mais aussi celles qui pourraient se déclarer dans les mois et les années à venir. Il peut aussi y avoir de nombreuses personnes qui ont contracté la maladie avant l’entrée en vigueur de la loi qui pourraient se greffer à l’action de groupe pour éviter tous les tracas d’un procès.

— Oui mais ils seront irrecevables, avance Nadia.

— Oui sans doute mais on ne le saura que dans un ou deux ans, la procédure peut être longue et la négociation pourra continuer pendant ce temps-là. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que le tribunal pourrait décider d’utiliser la nouvelle e-procédure. Le risque serait alors que cela aille trop vite et que ça nous échappe.

Le président reprend la parole :

— Donc ce n’est pas sans risque ?

— En fait non, conclut Michael Walzer, un peu raide comme si l’on avait porté atteinte à son honneur.

— Faut-il provisionner alors  pour organiser la perte future et éviter le gros coup de bambou lorsque nous perdrons si jamais nous sommes condamnés ? fait le président en se tournant vers Philippe. Ce dernier réfléchit rapidement :

— On peut provisionner si le risque est avéré, ce qui semble être le cas ; il faut aussi pouvoir chiffrer le risque, ce qui me paraît bien délicat. Il vaudrait mieux ajouter une note au bilan que je prépare en ce moment.

— De toute façon, ajoute Nadia, quel que soit le montant soustrait au résultat imposable de cette année, il faudra le réintégrer si finalement on n’a pas à le payer ou si le montant est moindre.

— OK, OK, fait le président en se tournant vers le directeur juridique, Sacha Hauteville, qui doit être au courant : à vrai dire il y a un élément un peu nouveau, l’avocate de l’association des victimes, Maître Taha, vient de nous envoyer une offre de transaction.

— Combien ? s’enquiert l’anglais, l’esprit pratique.

— 843 millions d’euros tout compris, si je puis dire, à la fois pour les malades actuels et les malades futurs et même pour les familles de personnes décédées pour compenser leur préjudice moral.

— Gosh !

— Je ne vais pas pouvoir provisionner cette somme comme ça, fait Philippe.

— C’est le début d’une négociation, on est loin du bargain, précise le directeur juridique s’en sentant visiblement responsable.

— Oui mais cela part de bien haut, fit la/le chargé(e) de com la voix un peu eraillée, surtout — redevenant plus posé(e) — on ne peut pas provisionner sans que cela se sache et il faudra expliquer la somme retenue à la presse, ce sera pris comme une reconnaissance de culpabilité.

— Il ne s’agit que d’une réunion informelle pour faire le point, l’arrête le président, je voudrais que chacun précise les questions qui le concernent et que l’on parvienne rapidement à mesurer les risques et à prendre des décisions. Nous nous retrouverons dans deux jours, ici, à la même heure.

Tout le monde prend congé. Philippe va saluer le président qui lui dit d’attendre. Quand tout le monde est sorti, ils se rendent tous deux dans son bureau, grand mais sobre. Il y a deux fauteuils, le président s’assoit sans manière, montrant un peu de fatigue. Philippe prend place en face de lui. Le président a besoin de comprendre les véritables enjeux de cette action de groupe.

Chapitre 18.- A l’époque : Puyssanfond.

Nous entrâmes dans une zone occupée par les Espagnols. Je fus inquiète car on les disait cruels et sanguinaires. La Colombière garda fort bien son calme. Les papiers qu’il montra à une troupe qui barrait la route, nous permirent de passer sans difficulté. J’en fus toute étonnée ! Les soldats lui marquèrent même une certaine déférence en lui donnant du « mi padre». Je n’avais point encore appris que les Espagnols étaient les exécutants séculiers de l’Armée spirituelle des Pères à laquelle appartenait la Colombière. Au reste, Ignace de Loyola, le fondateur de cette armée, fut d’abord un bon soldat au service d’un prince espagnol jusqu’à qu’il soit blessé.

Au bout de deux semaines de voyage, nous arrivâmes dans une ville de Bourgogne nommée, d’après un habitant à qui je posai la question par la fenêtre, Puyssanfond. Colombière demanda, de la même manière, notre chemin dans la vieille ville et nous parvînmes devant une abbaye mixte de l’ordre des Fondevides dirigée par une veuve d’origine roturière, Bénédicte Orvières. Là, comme à Saint-Orsan, les hommes et les femmes étaient nettement séparés.

Notre fondateur, Robert de Moussé, l’avait voulu ainsi au XIIe siècle. Quoiqu’il eut passé du bon temps, comme on racontait sous cape, avec des filles de la forêt de Cranon, il avait évolué et inventé cette disposition géniale pour l’affinement du désir et la torture du plaisir impossible. Les femmes dirigeaient ; les hommes travaillaient et priaient. L’organisation du temps industrieux permettait de libérer des périodes de contemplation. Cependant, il était impossible de ne point imaginer ce qu’ils firent réellement en forêt.  J’eus fort aimé connaître ce Robert de Moussé, il devait être hardi compliqué. Je ne connus de lui qu’une châsse à l’abbaye de Saint-Orsan, près de l’autel de l’abbatiale, contenant son cœur bien aimé.

Les nonnes, comme dans tous les convents de l’ordre Fondevide, vivaient à deux dans des cellules, sans doute pour se surveiller mutuellement. A peine arrivée, on me fournit des habits neufs et je fus séparée du père la Colombière. On me présenta à celle avec laquelle j’allais partager ma chambre pendant mon séjour. Elle s’appelait Marie-Rose et m’apparut au départ fort sympathique et avenante. Elle était maigre et avait les yeux exorbités. Elle avait du être laissée seule dans sa cellule pour une bonne raison. Je mis des semaines à me figurer laquelle. Au commencement, je fus, je dois le dire, sous son charme.

 Chapitre 19.- Époque actuelle : Third Party Funding.

  — Qu’est-ce que tu en penses ? Je vais avoir besoin de toi sur ce coup-là, fait le président d’un ton las. Son vernis d’homme bien élevé, toujours svelte et fluide dans sa manière de parler — parfois seulement un peu cassant — s’est chargé de quelques grumeaux d’inquiétude.

— Je trouve cette affaire bizarre, trop énorme, d’où est-ce que cela peut venir ? redemande Philippe.

— Mon directeur de la sécurité s’est renseigné. L’association des victimes de produits non médicamenteux vivote depuis longtemps. Elle a été fondée pour récupérer des dommages et intérêts dans les actions civiles engagées dans les affaires pénales. C’est un peu une association parasite, son président est un margoulin, mais il n’a pas d’ambition.

— Taha, l’avocate, alors ? redemande Philippe

— Oui possible mais elle ne fait rien toute seule, il y a une société derrière. Je suppose que pour se lancer dans un tel rançonnage, il faut en avoir sous le coude.

— Mais comment cette société peut-elle agir en sous-main?

— Elle doit se servir d’un third party funding, un fond qui finance les gros procès et qui récupère près de la moitié des gains. L’association n’a pas les moyens de se lancer là-dedans même pour la mise en demeure, elle risquerait trop gros. Le fond doit l’avoir contactée pour lui proposer cette affaire.

— On peut savoir qui investit dans ces fonds ?

— Non c’est très difficile, le fond est au Luxembourg, il y a le secret bancaire. Je suppose que notre concurrent américain est derrière tout ça, mais en affaire il ne faut jamais être trop parano, dit comme s’il se parlait à lui-même Jacques de Saint M’Hervé.

— Bon, je crois qu’il faut laisser un peu reposer en réfléchissant bien, on a combien de temps devant nous ?

— Après la mise en demeure, l’association ne peut déclencher la procédure que dans quatre mois, cela nous laisse un peu de temps soit pour négocier soit pour préparer nos arguments.

— Et refaire faire l’étude épidémiologique ?

— Il faut des années pour refaire une telle étude et la faire valider au plan scientifique. Il y a déjà une équipe universitaire à Birmingham que nous finançons indirectement qui s’y est collée, mais il ne faut pas attendre des miracles de ce côté-là en tous les cas pas avant au moins quatre ans.

— Alors il faut gagner du temps.

— Oui, c’est aussi ma conclusion ! Bon, j’ai plein de boulot, merci pour cet échange, on se voit, dans deux jours.

— Avec plaisir. Juste, retenant le président par le bras, ton nouveau chargé(e) de com, je lui dis Monsieur ou Madame ?

— Ni l’un ni l’autre malheureux, Vic se bat depuis plus de dix ans pour obtenir la reconnaissance du sexe neutre. La Cour suprême de l’ordre judiciaire l’a finalement débouté(e) en 2017. Elle en veut terriblement à la présidente de la section de la Cour de cassation, Mme Peyre, qui a convaincu son collège de juges d’écrire que la division entre le sexe masculin et le sexe féminin était naturelle. Son combat est impossible, c’est ce qui m’a convaincu. J’aime les gens qui ont du caractère et un parcours personnel, c’est pourquoi j’ai préféré recruter Vic You plutôt qu’un profil plus classique. Et puis Vic a contribué à développer la com’ en matière de procès. Il ne suffit pas d’avoir un bon dossier, il faut aussi ne pas faire d’erreur avec l’opinion publique et la presse.

Dans l’ascenseur, Philippe vérifie ses emails. Claude, la chercheuse en théologie, n’a toujours pas répondu, mais il y a un message du directeur de la maison de retraite : « votre grand-mère a disparu, appelez-moi dès que possible ».

 Chapitre 20.- A l’époque : Glébert, le loup.

Avec Marie-Rose, ma nouvelle compagne de cellule, nous discutions longuement avant de nous endormir. J’eus l’impression d’avoir trouvé une véritable amie autant, voire plus, que Danielle à Saint-Orsan. Je racontai à Marie-Rose mon enfance au Pays-de-Galles. Elle voulut tout savoir dans le détail quoiqu’il n’y eut rien d’extraordinaire à conter.

Nous parlions en étant allongées à un mètre d’intervalle sur nos deux couches avec cette voix qu’ont les enfants lorsqu’ils parlent de leurs camarades. Elle m’écoutait en mangeant des poires encore  vertes, comme elle les aimait disait-elle, les unes à la suite des autres. Notre cellule donnait à l’Ouest et nos discussions suivaient parfois le rythme des après couchers de soleil colorés qui réussissaient à me rendre parfois triste, effrayée, en colère — à cause de John — et joyeuse en même temps — sans que je sache pourquoi.

Je confiais à sœur Marie-Rose les remembrances de mon enfance. Nous formions une famille heureuse quoique pauvre. Nous vivions de quelques impôts, la taille et le cens, sur des terres agricoles au bord de la mer et nous cultivions nous-mêmes quelques champs. On riait beaucoup à table. Le vieux gallois est une langue chantante et rigolote. Mon père, Gwinned, était un grand bonhomme à la barbe généreuse mélangée de roux et de brun. Il contait des histoires à dormir debout qui se passaient du temps des guerres entre le Pays-de-Galles (qui veut dire pays des étrangers du point de vue des anglais, Wales voulant dire étranger) et l’Angleterre. Mon héros préféré était Glyndwr (prononcer Gloyndour), un formidable guerrier qui après des études de droit à Londres, s’était engagé contre l’occupant. Avec une troupe réduite, il réussit à protéger le Pays-de-Galles des envahisseurs Anglais pendant des décennies. Il se mussa en forêt dans des trous cachés sous des tapis de feuilles. Avec ses guerriers, ils surgissaient de nulle part en arrière des troupes du roi d’Angleterre.

Mon père s’adressait aux plus jeunes sans paraître s’intéresser aux plus âgés de ses six enfants. En réalité, il savait parfaitement mettre en scène des histoires ayant plusieurs niveaux de compréhension, tout en donnant l’impression de parler d’oiseaux ou de poissons. Un jour par exemple, il raconta que déguisés en oiseaux géants avec des plumes de faucon, Glyndwr (Gloyndour) et sa troupe avaient fondu du haut des arbres avec des cordes sur une escouade de chevaliers anglais. Les chevaux avaient eu tellement peur que tous les chevaliers s’étaient retrouvés par terre, défaits de leur armure et presque nus comme des vers. Ils s’étaient mis à courir à travers la forêt en hurlant. Glyndwr s’en revint dans son palais de bois construit en haut des chênes de la forêt et sa bonne amie mit toute une nuit à lui retirer délicatement ses longues plumes collées.

Mon histoire préférée était celle du loup Glébert. Le bébé de Glyndwr avait disparu de son berceau et un loup à moitié mort gisait à proximité. Glyndwr l’acheva et partit à la recherche du nourrisson qu’il trouva indemne près de son chien mort. Il en conclut qu’en réalité, le loup avait voulu sauver le bébé du chien qui était jaloux de l’arrivée de cet héritier lui retirant l’affection de ses maîtres. Le chien avait dû vouloir se débarrasser du bébé qu’il prenait pour son concurrent. Le loup, lui, avait dû vouloir l’en empêcher. Le chien avait survécu quelque temps avec le bébé dans la gueule et s’était finalement effondré à retardement sous les coups du loup. Le comprenant Glyndwr attribua un nom au loup qui avait sauvé son enfant mais qu’il avait tué par ignorance. C’est ainsi que ce loup fut baptisé Glébert et qu’un tombeau lui fut dressé. Je finis par réaliser que le loup représentait nos ancêtres sauvages et généreux et le chien, nos faux amis anglais.

En revanche, les histoires de dragons, le rouge et le blanc, me faisaient peur. Ce fut un déchirement quand mes parents furent obligés de m’envoyer au convent. Cependant, j’avais eu une enfance si heureuse que j’avais envie de découvrir de nouveaux lieux. C’est ce qui explique que cette séparation ne me pesa point trop, du moins dans ses débuts. Je contais aussi à Marie-Rose mon premier convent à Llangolen au nord du pays-de-Galles. J’aimais beaucoup aller me promener au fond du parc près du pilier d’Essylt, une très haute pierre plantée dans le sol. Le roi Marc l’avait dressé à la mémoire d’Essylt (prononcer Esseult), sa femme, qui n’avait pu s’empêcher d’aimer son neveu Trestan à cause d’une sorte de philtre magique.

Marie-Rose réciproquement me conta une enfance malheureuse de bâtarde de duchesse et aussi, sans doute, d’élève surdouée.

Chapitre 21.- Époque actuelle : seconde réunion.

Philippe se sent comme absent à la réunion sur l’action de groupe du Groupe Saint M’Hervé. Il flotte dans un brouillard épais. Après avoir été averti par le directeur de la maison de retraite de la disparition de son aïeule, il lui a passé un coup de fil. Le directeur lui a expliqué rapidement les circonstances de la disparition de sa grand-mère. La veille au soir, la femme de service qui vérifie tous les jours à 22 h que les lumières sont éteintes a été surprise de ne pas la voir dans son fauteuil en velours vert près de la fenêtre où elle passait tout son temps. Elle n’était pas non plus dans les toilettes, ni dans le couloir. Elle demeura introuvable dans tous les étages. Personne ne l’avait vue dans le lobby. Elle s’était volatilisée.

Certaines personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer ont tendance à vouloir s’échapper et sont surveillées du coin de l’œil voire enfermées. Ce n’était pas le cas de sa grand-mère puisqu’en 20 ans elle n’avait guère quitté sa chambre que pour une promenade journalière dans le parc. Promenade qu’elle avait d’ailleurs cessé de faire depuis qu’elle souffrait des hanches. Tout cela explique que sa chambre n’était pas fermée à clef. Philippe s’est rendu à la maison de retraite et a participé aux recherches, en vain.

Après quelques jours de recherche infructueuse, il a repris le travail en se sentant égaré. Nadia a dû le trainer à la réunion au siège de la société Saint M’Hervé près de l’Arc de triomphe. Que lui importe d’anticiper des risques financiers d’une société quand une personne peut disparaître du jour au lendemain sans laisser de trace ? Nadia, dans le taxi, a essayé de le briefer et de lui résumer le résultat de ses recherches. Il a repris pied quand la discussion s’est mise à tourner autour de l’évaluation du préjudice et donc, a-t-il fronté, sur la provision.

C’est d’ailleurs la première question que lui pose le président au cours de la réunion :

— Philippe, pouvez-vous me dire à combien vous estimeriez la provision à passer en compte pour anticiper une perte contentieuse ?

Nadia pousse sous ses yeux la note qu’elle a préparée sur le sujet :

— La provision ne peut porter que sur une perte contentieuse probable, explique Philippe, elle ne doit pas être seulement éventuelle.

— De toute façon, complète Nadia, si jamais nous sommes condamnés nous devrons réintégrer cette somme en crédit dans nos résultats pour compenser la provision qui anticipe la perte.

Elle parle au nom de son client, ce qui est davantage une habitude d’avocat que d’auditeur comptable comme Philippe, censé être indépendant.

— A combien donc vous estimez la provision ? redemande Jacques de Saint M’Hervé.

— Actuellement la provision annuelle pour perte contentieuse est de 15 millions d’euros, indique Philippe, nous pensons qu’il est probable, disons envisageable, que votre entreprise ait à payer en fin de compte plusieurs dizaines de millions. Même si beaucoup de victimes seront considérées comme irrecevables, il y en aura quand même des centaines à être admissibles car elles auront contracté la maladie depuis moins d’un an.

— Nous avons estimé ce nombre en fonction des statistiques sur le nombre de nouveaux malades chaque année de cette espèce particulière de maladie d’Alzheimer, repris Nadia, nous avons utilisé la nomenclature dite Dintilhac qui prévoit des indemnités pour cause de longues maladies.

— Finalement, conclut Philippe, nous pensons raisonnable de passer en provision 53 millions d’euros cette année.

Michael Walzer fait non de la tête plusieurs fois :

— Nous ne parvenons pas du tout at the same result, nous pensons qu’il y aura beaucoup plus de victimes à s’agréger en jouant avec le lien de causalité, disant que l’Oudrozine n’a vraiment produit son effet que récemment en déclenchant la maladie et non pas au moment où les victimes ont absorbé le produit. Il y aura aussi des frais d’expertise importants. On ne peut exclure une lourde amende des autorités sanitaires, française voire anglaise ou américaine, s’il est établi que nous aurions dû connaître le danger. De toute façon, nous préconisons de settler le contentieux avant le délai de 4 mois et de ne pas aller devant les tribunaux, le risque est trop grand. Il nous faudra négocier serré, nous avons plutôt en tête 475 millions, en application d’un logiciel de négociation. Si le premier négociateur demande 850 millions, le second va démarrer vers 100 million et les parties devront se mettre d’accord autour de 450 à 500 millions.

Vic You, la/le chargé(e) de com intervient aussitôt :

— L’avantage du chiffre avancé par Philippe est qu’il passera relativement inaperçu, c’est une augmentation conséquente de la provision habituelle mais pas une transformation totale ; si le chiffre est plus élevé et atteint plusieurs centaines de millions, il faudra donner des explications aux minoritaires et à la presse.

— Oui Vic, ce point est important mais doit être pris en compte dans les conséquences de nos décisions, pas dans ses causes, précise le directeur juridique et secrétaire général Sacha Hauteville, un homme discret et généralement pertinent.

— Oui mais quel est le bon raisonnement ? redemande le président, partir des indemnités ou de la négociation, avons-nous déjà décidé de négocier ?

— De toute façon même si nous allons au contentieux, précise Michael Walzer, il faudra continuer la négociation.

— OK Michael, je comprends votre point, je reconnais votre pragmatisme, mais j’ai besoin de comprendre : avec qui sommes-nous en conflit, une association, un concurrent ou des victimes ?

— Un concurrent, fait Michael Walzer.

— Des victimes, réagit Nadia.

— OK Nadia, fait le président, je comprends votre souci, car notre produit cause des maladies. Il faut stopper sa commercialisation et réparer nos torts. Mais il ne faut pas non plus nous faire plumer par un concurrent qui tire les ficelles à travers un third party funding.

Sacha Hauteville, un homme au physique banal et inoffensif, genre Gérard Jugnot, qui a en son temps soutenu une thèse sur la mathématisation de la théorie pure du droit, prend la parole sans forcer la voix mais de manière tranchée :

— La question de fond n’est pas une question émotionnelle, nous reconnaissons tous que les torts doivent être réparés si nous en avons causés. Ce n’est pas non plus une pure question de business. La question théorique est de savoir si l’association représente les victimes, dans ce cas nous avons affaire à des victimes à travers l’association ; ou bien si nous avons affaire à une association pleinement partie qui ne représente pas directement les victimes mais les remplace. La question est donc : l’action de groupe est-elle un mécanisme de représentation ou de substitution ? Dans la première situation, la provision comptable doit être estimée à partir d’un calcul de probabilité portant sur les indemnités des victimes potentielles ; dans la seconde, il convient plutôt, effectivement Michael, vous avez raison, de raisonner en terme de négociation avec l’association.

Sacha Hauteville ne dit pas quelle position il préfère, mais le fait qu’il se tourne ainsi vers Michael en le nommant et en donnant tout son poids à sa proposition, laisse entendre à tous les participants qui ont l’habitude de ce type de réunion qu’il ne penche pas en sa faveur mais qu’il ne veut pas non plus se heurter de front à lui.

— C’est une approche cartésienne très française, fait Michael Walzer avec sa tête beaucoup plus haute que son corps, néanmoins comme a dit notre première ministre au moment de la négociation du Brexit propos du commissaire européen français, Michel Barnier : « il est beaucoup trop rationnel ! ». Dans notre affaire, dans les deux cas, que l’on raisonne avec les victimes ou avec l’association, c’est toujours plus ou moins de la représentation, et il faut décider pragmatiquement en fonction de la situation et du résultat à atteindre : minimiser les risques pour le futur.

— Vous êtes humiens quand nous sommes cartésiens, pour vous c’est le pragmatisme avant tout, la théorie peut être floue, c’est même un défaut d’être logique et cohérent, fait Hauteville un peu pincé ce qui ne va pas du tout avec sa tête plutôt joviale.

— Non ! nous ne sommes pas du tout « humians », Michael Walzer paraît outré, mais « hobbesians », ce qui compte est le pouvoir : qui a le pouvoir ici ? Qui détient les manettes et comment l’empêcher d’en abuser ?

Philippe, un peu mal rasé, un peu mal habillé, décide de prendre la parole :

— A mon niveau, je ne peux provisionner que si la perte est probable et raisonnable : dans cette affaire, je ne peux calculer cette perte potentielle qu’à partir de l’indemnité à verser aux victimes …

Mais Sacha Hauteville ne le laisse pas continuer :

— Il n’y a pas de position purement pratique. En disant cela, vous prenez position dans le débat sur la représentation. Vous impliquez que nous avons affaire à des victimes à travers une association et non à une association qui a pris la place des victimes dans un procès.

— Vous avez sans doute raison Monsieur Hauteville, fait doucement Philippe avec considération et sans agressivité, cependant je ne pense pas qu’il faille tenter de résoudre le problème théorique. Il vaut mieux trouver la solution pratique la plus raisonnable.

— Et nous pensons que la solution la plus raisonnable consiste seulement à augmenter la provision habituelle à 53 millions comme le suggèrent Philippe et Nadia, enchaîne à sa place Vic You.

— La position la plus raisonnable, s’insurge Michael Walzer plutôt hautain, si vous allez par-là, est de provisionner davantage, de communiquer fortement dessus et de settler l’affaire.

— OK, fait le président, se tournant vers Philippe, cela signifie que vous n’êtes pas favorable à une transaction dans le délai de la mise en demeure qui est de 4 mois ?

— On peut toujours tenter mais il faut démarrer beaucoup plus bas que 100 millions, calcule Philippe.

— Alors la négociation gonna échouer ! rétorque Michael.

— OK, OK, on arrête là pour le moment, conclut le président et en se tournant vers tout le monde : je crois que la solution penche plutôt vers la proposition de Philippe et Nadia, mais il y a une trop forte incertitude. Pouvez-vous refaire tous vos calculs, les rendre plus précis et affiner vos arguments ? Je ne pense pas qu’il se passera grand-chose dans les jours qui viennent et, de toute façon, il ne faut pas répondre trop vite. Je vous laisse dix jours pour réfléchir et travailler. Après la prochaine réunion, je déciderai. Et à propos quelqu’un sait si on est couvert par nos assurances ?

Sacha Hauteville reprend la parole :

— Mon équipe a préparé un mémo là-dessus, il n’y a rien à attendre de ce côté-là. L’action de groupe environnementale est spécifiquement exclue des contrats que nous avons conclus avec nos assureurs : ce n’est pas un incendie, ce n’est pas un contentieux classique, rien à faire !

— Bon je m’en doutais un peu, les assureurs ont toujours un temps d’avance sur les risques que nous encourrons.

Le président demande encore à Philippe de rester quand tout le monde est parti :

— Je suivrai ta position, tu le sais, il reprend le tutoiement quand ils ne sont que tous les deux.

— A vrai dire, Monsieur le président …

— Appelle moi Jacques en privé, je te l’ai déjà dit.

— Oui, Bon, … Jacques, fait timidement Philippe, j’ai un doute, j’ai besoin de réfléchir, ta première décision stratégique dans ce dossier sera importante pour la suite. Michael a peut-être raison : il vaut peut-être mieux payer beaucoup tout de suite et empêcher le plus possible les actions en justice futures que d’essayer de gagner du temps en se lançant dans un procès incertain.

— Je ne sais pas non plus, enchaîne le président, à notre dernier atelier philo sur l’approche philosophique du leadership notre conférencier a dit que Derrida pensait qu’un moment d’indécidabilité précède toujours une décision. Nous sommes dans ce moment. Actually, je pense que la théorie est importante pour comprendre une situation : qui est notre adversaire, l’association ou les victimes ?

— Oui ce n’est pas clair en effet.

Philippe se laisse ramener à son bureau en taxi par Nadia. Ils ne parlent pas beaucoup car Philippe a retrouvé l’état cotonneux dans lequel il se trouvait avant la réunion. Il ne pense déjà plus au meeting. Il se redemande où est passée sa grand-mère ? A-t-elle voulu lui faire passer un message avec son Cabazor ? Il faut qu’il comprenne mieux cet insigne  car c’est tout ce qu’il a pour le moment. Il revérifie ses emails et à tout hasard regarde dans les indésirables. Au milieu de la nuit dernière, vers 1 heure du matin, Claude, la chercheuse en théologie lui a donné un nouveau rendez-vous à la cafèt’.

Chapitre 22.- A l’époque : poires.

Marie-Rose se tourna sur le côté du lit, lança un trognon de poire dans un seau et me regarda droit dans les yeux. Son père avait été juge au parlement de Dijon. Il fut assassiné par un criminel qu’il avait pourtant gracié mais qui lui reprochait de lui avoir fait perdre son honneur. Elle n’avait alors que trois ans. Elle fut recueillie par des parents éloignés qui en voulaient à ses biens. Ils l’ignorèrent totalement en ne lui laissant qu’une écuelle par jour de soupe sans goût.

Elle pratiqua elle-même des mortifications tellement violentes qu’elle se retrouva paralysée à l’âge de neuf ans, incapable de marcher pendant quatre années. Elle fut guérie le jour où, à la suite d’un rêve de vol au-dessus des montagnes lui ayant procuré une jouissance extrême, elle décida qu’elle consacrerait sa vie à J,ésus.

Pourtant, ayant recouvré la santé, elle s’empressa d’oublier son vœu, se rendit à une fête avec des amies où elle se déguisa en homme. Elle s’est toujours reproché cette faute : avoir porté des ornements et un masque masculins au carnaval. Il faut dire qu’elle prit un fort grand plaisir ce soir-là à séduire deux hommes déguisés, à l’inverse, en femmes. Elle s’approcha d’eux à tour de rôle sans l’avouer ni à l’un ni à l’autre : un jeune homme déguisé en jeune femme qui se laissa faire avec une réticence  calculée et un grand quadragénaire qui fut séduit par son masque d’homme mais moins par son corps de femme.

Elle grandit avec d’autres bâtards et bâtardes. Pendant toutes ses années, elle ne vit jamais sa mère, la duchesse de Montmorency, une cousine du roi. Heureusement à l’âge de douze ans, elle eut avec ses camarades un précepteur remarquable, un gascon, qu’ils appelaient père Charles. Il n’expliquait jamais que ce qu’il avait profondément compris et rendait toute leçon passionnante. Dès qu’il ressentait un doute, il se mettait à échafauder des hypothèses.

Par forme d’exemple, on dit que l’intérieur de notre tête ressemble à une noix et qu’il faut donc, selon les charlatans qui nous tiennent de médecin, soigner les maux de tête avec de l’alcool de noix. Il ne voyait point le rapport. Vous vous entaillez le doigt avec un couteau et la forme de la plaie est une demi-lune. Vous allez soigner votre plaie en regardant la lune ? Tout se devait, affirmait-il, d’être rationnel. Tout avait une explication même si on ne pouvait point encore la connaître. Nous lui mandions ce qu’il faisait de D.ieu et de J,ésus. Son débit ralentissait, il choisissait ses mots avec précaution. « Je mets le mot de D.ieu sur tout ce que je ne comprends point ». Il disait aussi, ce qui avait beaucoup marqué Marie-Rose : « Je mets le mot de J,ésus sur tous les émotionnements que je ne saisis point ».

— Je suis mal à l’aise avec cette phrase, avouais-je à Marie-Rose.

Elle ajouta comme pour faire écho à ma remarque que le père Charles ne pouvait point parler de J,ésus sans se serrer contre elle. Cela l’embarrassait. Marie-Rose s’assombrit. Elle en avait à conter sur le moulin où elle avait grandi. Je n’aimai point tellement entendre cela. C’est sans doute pour cela que j’ai commencé à prendre mes distances avec Marie-Rose, jusqu’à ce que les choses se mettent à prendre un tour plus éprouvant encore.

Chapitre 23.- Époque actuelle : chocolat.

Cette fois, elle est arrivée la première. Sans jeter un regard autour d’elle, elle sirote un coca zéro et prend des pelletés de mousse au chocolat avec une longue cuillère. Philippe n’a pas faim :

— Ma grand-mère, Marie-Rose, a disparu de la maison de retraite, déclare-t-il à peine assis.

— T’es complètement con – il est un peu choqué par cette réaction, elle a un vague accent qu’il ne parvient pas à placer et qui peut expliquer son usage brusque de la langue –, tu penses qu’en cherchant des infos sur le Cabazor tu vas la retrouver, tu ferais mieux d’être là-bas pour la rechercher. Elle s’est remise à le tutoyer. Il se sent comme un petit garçon privé de ses forces, mais ne peut résister.

— J’y suis allé, se défend-il childishement, il y avait plein de gendarmes qui se sont déployés autour de la maison de retraite, j’ai cherché avec eux, rien. Je me suis mis en tête que peut-être cet insigne avait un rapport avec sa disparition. C’est pourquoi je suis revenu. En fait, on pense à tout dans ce cas-là. Ma tante Hélène, la fille de ma grand-mère, celle qui est dépressive, a même embauché un détective privé pour la retrouver. Marie-Rose marche à peine, elle n’a pas pu disparaître comme cela.

— Bon OK. Sur le Cabazor, qu’est-ce que tu veux savoir ?

— Ben je sais pas : quel sens ça a qu’il soit à l’envers ?

— Rien que ça, tu ne sais pas où tu mets les pieds.

— Ah bon c’est si compliqué ?

— Oui et non, disons qu’il y a plusieurs niveaux de lecture, plusieurs époques.

— Je pensais que c’était juste une bondieuserie, même si vous m’avez dit que c’était un casse-tête. J’ai pensé que c’était un peu comme la Trinité.

— Je fais ma thèse sur le sujet et je peux te dire que ce n’est pas juste une bondieuserie ni un morceau de bravoure théologique. D’une certaine façon une partie de l’histoire de France est liée au Cabazor. Je dirais même que le crime originel de la France est lié au Cabazor.

— Rien que ça ? Mais quel est le rapport avec ma grand-mère ? Philippe n’est pas d’humeur à discuter des crimes de la France.

— Je n’en sais rien du tout.

— Et pourquoi au juste faites-vous une thèse sur le Cabazor ? Philippe pose cette question par curiosité comme s’il sortait d’un rêve.

— Je suis arrivée avec ce sujet lors de mon premier rendez-vous de thèse. Mon directeur m’a posé la même question que toi. Je n’ai pas pu l’expliquer sauf que : c’est comme si le sujet m’appelait. Après avoir fait médecine et quelques années de pratique en ville, j’ai voulu reprendre des études un jour par semaine. J’aime étudier et mener des recherches. J’en avais un peu marre des angines et des grippes. J’en ai eu aussi ras le bol du credo sur les avancées formidables de la médecine alors que les tueries massives s’accumulent pour des raisons religieuses. Et puis je me suis heurtée à mes confrères. J’ai voulu avoir une approche globale et relationnelle de la médecine en interrogeant les malades sur l’état de leurs rapports avec leur famille et dans le cadre de leur travail sans pour autant verser dans le psychologisme. J’ai sans doute fait l’erreur de critiquer l’approche affreusement technicienne et symptomatique (ne traitant que des symptômes et jamais des causes) de mes confrères qui a l’avantage de rapporter beaucoup d’argent puisque les consultations sont brèves. J’ai fait l’objet d’une cabale au sein de l’ordre des médecins ; un confrère qui m’avait dans le nez a demandé qu’une enquête disciplinaire soit ouverte contre moi pour une prétendue dérive chamanique. J’ai eu gain de cause mais il a réussi à m’isoler. Je n’ai sans doute pas été très politique.

— C’est drôle j’ai connu la même situation l’année dernière au sein de l’ordre professionnel des acconteurs. Je me suis heurté à l’acceptation non critique des normes américaines qui imposent de tout valoriser financièrement dans les bilans, même des choses totalement immatérielles, sans jamais prendre en compte, en revanche, les bonnes relations qu’une entreprise peut avoir en interne et en externe. Or, des évaluations que j’appelle relationnelles et non quantitatives sont aussi nécessaires pour donner une image sincère et fidèle de la santé d’une entreprise.

— C’est dar, en effet, que nous ayons un peu la même histoire, nous sommes en quelque sorte d’une autre époque.

— Époque qui est peut-être plutôt devant nous que derrière nous.

Philippe ne s’est pas senti aussi proche de quelqu’un depuis longtemps. Une sorte de chaleur et de confort se met à envelopper leur discussion. Claude reprend doucement :

— Les avancées de la médecine n’empêchent pas la montée des relations tendues et violentes. J’avais envie de comprendre quelque chose aux problèmes théologiques en jeu pour vraiment sauver des vies. En licence, je suis tombée sur un article curieux concernant le Cabazor. Un auteur italien du XIV°, le père Collecio, en faisait la seule possibilité de l’athéisme.

— Je ne comprends pas, Philippe est intrigué, qu’est-ce qu’il a voulu dire ?

— Il n’est pas facile à comprendre, l’article est écrit en langue populaire assez obscure, il cite des prédécesseurs de ses idées comme si la sienne n’avait aucune originalité. Il remonte à la nuit des temps. Pour lui, ce que j’ai compris pour le moment, il n’y a que ce symbole qui puisse asseoir un athéisme véritable.

— C’est absurde, il y a rien de plus catholique que ce symbole et tout athée qui se respecte n’a rien à faire de ça. Vous êtes certaine de la date de cet article ?

— Oui à un an près.

— Si ma grand-mère si chrétienne avait su, elle ne m’aurait jamais donné cet insigne.

— Évidemment, elle ne pouvait pas savoir, l’article n’est jamais cité et je suis tombée dessus presque par hasard en allant faire des recherches dans la villa Degrassi à Venise.

Philippe se sent un peu perdu tout à coup. Il porte la tasse de café à ses lèvres avant de s’apercevoir qu’il l’a déjà finie.

Claude semble chercher ses mots :

— Tu crois que tout est simple, que tout a un sens, que ta grand-mère t’a remis un fétiche kitsch en provenance de Lourdes.

Elle continue de le tutoyer de manière directe et rafraichissante, alors qu’un peu d’embonpoint trahit sa cinquantaine et aurait pu lui faire un peu impression. Elle lui parle comme s’il était un ado en recherche. Elle s’exprime d’une manière ferme, profonde, donnant l’impression de voir des choses importantes là où, pour lui, il n’y a que dérive irrationnelle. Quand elle le regarde avec ses yeux noisettes pailletés, il sent des picotements agréables dans sa tête comme quand une personne remplit des papiers à notre place. Sous certains angles, elle ressemble à Marlène Jobert – une actrice de sa jeunesse -, sous un autre – sans qu’elle paraisse le décider – à une tortue géante ayant une force hypnotique.

— Mais bon, vous m’avez parlé du plus extravagant avec cet article du père – comment l’appelez-vous ? — Collecio ? c’est bien ça, concernant le Cabazor mais pas du plus connu j’imagine, c’est quoi la version officielle ? Il fronte qu’en la vouvoyant, elle va se remettre à le vouvoyer, mais l’absence de réciprocité ne semble pas la gêner.

— La version officielle ? Même le plus connu reste bizarre, je vais te dire, tu sais pas ce qu’il peut y avoir derrière tout çà.

Elle ajoute de manière universitaire :

— Le Cabazor est à l’origine de l’expression des sentiments intimes et donc d’une certain façon de la Révolution française, on peut aussi affirmer – c’est du moins la thèse que je défends – qu’elle est à l’origine de certaines pensées communistes et même de la « Grande Inversion ».

Philippe paraît ne rien entendre et ramène la conversation vers des questions plus concrètes :

— Mais toi, qui fais une thèse dessus justement, tu as du recul et tu peux me dire pourquoi ma grand-mère m’a remis cet écusson ?

— Tu as lu le père Verkynden, si j’ai bien compris. Tu peux lire maintenant les mémoires du père la Colombière sur sa rencontre avec Sainte Marie-Rose Froy de Bouillon. Il faut toujours aller à la source.

— Marie-Rose ? Le même prénom que ma grand-mère ?

— Eh oui !

Elle le laisse en plan avec ça. Par réflexe, il regarde son portable. Il repense à l’action de groupe touchant la société Saint M’Hervé. Avec Nadia, ils se sont partagés le travail pour préparer la prochaine réunion. Nadia s’occupe du risque juridique et des enjeux fiscaux à l’aide des algorithmes de justice prédictive et Philippe doit réaliser plusieurs scénarios pour étaler la provision. Ils pensent être en mesure de montrer qu’il convient de diminuer le résultat net annuel avec une somme provisionnelle pendant sept ans en mettant, dès cette année, une somme de 53 millions de côté pour le cas où ils perdraient ce procès. Ils pourraient même en profiter pour payer un peu moins d’impôt sur les sociétés car ils vont devoir déclarer moins de revenus. Il faudra qu’il en discute avec le directeur financier du groupe Saint M’Hervé.

Comme par hasard, Nadia l’appelle à ce moment-là. Elle embraye aussitôt :

— J’ai fait des recherches,  l’action de groupe s’est finalement peu développée ces dernières années car les associations chargées d’engager les procédures pour le compte de milliers de victimes potentielles n’ont pas les moyens de se lancer dans ce genre d’aventure. Les risques pour leur client, la famille Saint M’Hervé, peuvent donc être ou très grands ou très faibles. Les fourchettes issues des études algorithmiques fournies par la société Cause-analytique ne donnent aucune certitude car il n’y a pas assez de jurisprudence en France et même à l’étranger. L’action de groupe peut mettre en danger la société du client, ou pas.

 Philippe, qui se sent débordé, la coupe un peu plus sèchement qu’il n’aurait voulu :

— Nadia, tu ne veux pas me rappeler en fin de semaine. J’ai une mauvaise intuition.

Chapitre 24.- A l’époque : un nouveau culte.

Marie-Rose suivait de près, grâce à la maille des convents des Fondevides, les débats parfois violents qui opposaient l’Armée des Pères et les jansénistes, « les crypto-protestants français », disait-elle. Elle considérait qu’il y avait du bon dans l’approche développée à l’abbaye de Port-Royal. Leur grammaire rédigée en deux parties était, selon elle, une merveille.

Un soir où la grêle tombait par intermittence, elle me conta l’origine de son projet. Après des semaines de privation, elle eut un matin au réveil la révélation qu’il fallait créer un véritable culte du Cabazor. Elle exposa son idée à sa hiérarchie : à la sœur supérieure du convent qui en référa au père la Chaize, le confesseur du roi et le général secrétaire de l’Armée des Pères en France.

« Il m’envoya cet homme ambitieux, nota-t-elle, le père la Colombière avec lequel tu es venue. Je suis bien certaine qu’il ne t’a rien expliqué.

Elle leva la tête vers moi et je notais des cernes bleus sous ses grands yeux vifs et tourmentés. Étant confirmée dans son intuition par mon silence, elle continua :

— Il y a un thème récurrent dans l’histoire de la religion dont personne n’a  tiré de conséquence valable en terme de culte.  Il s’agit du Cabazor. Il me semble nécessaire d’en faire un thème politique et gallican. Il faut le lier à l’autonomie religieuse de la France, à la royauté mais aussi à une mise en commun des biens royaux. Les fidèles ont besoin d’une foi simple, émotionnelle et individuelle pour ne pas succomber à la Réforme. Ils ont besoin tout autant d’images et de statues que d’une meilleure répartition des terres. Notre cœur du bas, plein d’erreurs, doit être remplacé par un autre cœur en sens inverse – le Cabazor — susceptible d’accueillir la lumière d’en haut. Marie-Rose traça dans la poussière un cœur inversé pointe en l’air pour montrer qu’il était propulsé vers le haut.

J’émis une réserve en me ressouvenant de ce que m’avait dit John :

— Il y a déjà ce protestant en Angleterre, Baldwin, qui veut en faire un culte anglican pour tirer l’église de son roi vers le puritanisme. Et il y a aussi, ce Jean Eudes qui a inventé un culte croisé aux Cabazors de Marie et de J,ésus. Cela fait beaucoup de monde.

— J’ai rencontré Jean Eudes, il y a de nombreuses années. Il est venu à Puyssanfond pour tenter de nous convaincre d’adopter son culte. Son approche mêlant J,ésus et Marie est trop superstitieuse, trop païenne, elle maintient en enfance. C’est un nouveau culte des reliques à travers les cœurs réels d’une mère et son fils. Ce que je propose est une interprétation symbolique mais non abstraite. Eudes avait vaguement cité Baldwin à l’époque. Néanmoins, j’avais compris le danger. Il faut réussir à neutraliser et contourner Baldwin en développant mon idée de culte du Cabazor en Angleterre avant qu’il n’ait réussi à y imposer son culte puritain à l’église anglicane. Pendant ce temps, en France, j’irai annoncer avoir reçu des révélations mandant au roi de développer ce nouveau culte.

En l’écoutant, je compris que j’avais affaire à une visionnaire, certes fragile, mais visionnaire quand même.

— J’ai exposé mon projet au père la Colombière qui a envoyé son rapport au confesseur du roi, le père la Chaize. Il paraît qu’il s’est montré intéressé par mon idée qui se combine avec un autre projet beaucoup plus prosaïque qu’il a à l’esprit. Je n’en sais point davantage. Je suppose que tu as été placée ici par le père la Colombière pour vérifier que je ne délirais point.

Je lui racontais partiellement comment j’étais arrivée à Puyssanfond avec la Colombière et qu’effectivement on ne m’avait point expliqué les choses comme elle le faisait. Néanmoins je n’avais toujours point envie de lui causer de John. J’aurais peut-être dû après tout.

Chapitre 25.- Époque actuelle : Zigzag.

 Avant d’arriver à leur lieu de rendez-vous au Zigzag, place Maubert, il l’aperçoit marchant juste devant lui. Il n’est pas certain, à vrai dire, que ce soit elle. Il croit la reconnaître à sa façon de se passer la main dans les cheveux. Il  trouve son corps plus  gracile qu’il n’a cru. Elle a accepté de le revoir à la suite de son dernier email. Il avait indiqué dans la case « objet » : « URGENT, URGENT ». Elle a fini par répondre après plusieurs jours au cours desquels il a commencé à se redemander sur quel pied danser avec elle.

Avant de se rendre à ce rendez-vous, il a envoyé un message au président Saint M’Hervé en lui disant qu’il ne sait toujours pas quelle décision adopter concernant la provision de l’action de groupe, qu’il a besoin de temps. S’étant débarrassé de cette préoccupation pour le moment, il peut se reconcentrer sur son problème privé. C’est la première fois qu’il rencontre Claude en dehors de l’Institut et il y a quelque chose d’awkward dans ce rendez-vous.

— Alors ? fait-elle, toujours très directe, une fois son grand Flat White et l’expresso de Philippe apportés.

— On a retrouvé ma grand-mère à trois cent mètres de la maison de retraite, dans un champ de choux-fleurs. Elle était décédée depuis une semaine. Les feuilles de choux l’avaient recouverte si bien qu’aucun gendarme passant à proximité ne l’avait repérée, explique Philippe en ayant l’impression que l’univers entier devient irréel. C’est Jeanne, la fille de tante Hélène, la cousine dont je me sens le plus proche, celle aussi qui se bat contre un cancer du sein, qui m’a averti qu’on venait de la retrouver.

— Je suis désolée. Elle est morte de quoi ? Redemande Claude en médecin.

— On ne sait pas exactement, elle a dû heurter un caillou en tombant car elle avait une blessure à la tempe, mais on ne sait pas pourquoi elle est tombée, elle a dû avoir un malaise.

Claude tire sur la paille de son grand Flat White en évaluant la situation clinique.

— Bon, il y a une enquête ?

— Oui, enfin, elle est terminée, je suis allée hier à l’enterrement. Il neigeait. Il y avait beaucoup de monde, j’ai dit bonjour à un tas de gens que je ne connaissais pas, des cousins éloignés surtout. Le groupe s’est dispersé rapidement sous les flocons lorsqu’ils se sont mis à tomber en pluie.

— Je suis désolée. Hum, j’ai l’impression qu’il y a autre chose. Qu’est-ce qui te tracasse ?

— Ben, ce qui me tracasse ? Philippe se sent à l’aise avec Claude, presque trop car il ne filtre guère ses pensées et se remet à la tutoyer : tu vois, elle a été découverte avec un insigne du Cabazor serré dans sa main, le même que celui qu’elle m’a offert.

— Elle a dû vouloir prier dans les champs.

— Oui peut-être, mais celui qu’elle m’a donné était celui que lui avait confié sa propre mère ; elle n’a jamais parlé d’un second insigne. Je trouve ça bizarre.

— La multiplication des Cabazors …

— Oui, sans rire.

Philippe se penche sur son expresso auquel il n’a pas touché sans paraître le voir.

— Tu veux en savoir davantage sur le cœur inversé ? redemande Claude doucement.

— Oui, c’est important pour moi, même si mon meilleur client a un problème plus urgent.

Claude ne lui pose pas de question sur cette dernière remarque comme si elle ne l’avait pas entendue et se décide à parler :

— Il y a plusieurs époques qui se sédimentent à propos du Cabazor. Ce qui pourrait te concerner a eu lieu pendant la Révolution française. Un petit groupe de prétendus contre-révolutionnaires composé d’hommes et de femmes – chose rare à l’époque — le portait pendant la deuxième chouannerie vers 1798. Généralement parlant, l’insigne des chouans comme des Vendéens était le Sacré-Cœur ordinaire. Or, ce petit groupe mené par une femme nommée Jarboeuf, avait décidé de l’inverser comme l’avait fait avant eux des révolutionnaires anglais favorables à une approche égalitariste de la société, les Levellers (sobriquet voulant dire les niveleurs), et de planter la croix sur la pointe du cœur. Ils appelaient ce cœur inversé un Cabazor de Marat. Cette Jarboeuf — c’était son pseudonyme de chouanne — essayait de lutter contre la propagande républicaine. Elle estimait qu’on essayait de faire passer les chouans pour des contre-révolutionnaires. On les présentait comme des incultes aux ordres de l’aristocratie, du roi et de l’Église. Or, pour Jarboeuf, la chouannerie n’était pas contre-révolutionnaire, au contraire, elle cherchait à emmener la révolution plus loin, en faveur de tout le monde, riche ou pauvre, homme ou femme, et pas seulement en faveur des bourgeois. Les paysans en avaient assez que tous les biens des aristocrates et de l’église qui provenaient largement des impôts qu’ils payaient depuis des siècles soient rachetés par les bourgeois des villes car les enchères montaient trop haut pour qu’ils puissent les suivre. En employant le symbole du cœur inversé, Jarboeuf entendait indiquer que la hiérarchie sociale et même la hiérarchie des sexes devaient disparaître et qu’il ne fallait plus partir du haut mais de la base pour concevoir la société. Jarboeuf se moquait bien de la grande aristocratie de l’ouest, quand bien même les chouans avaient recruté quelques-uns de ses membres car il s’agissait de militaires de carrière et que les paysans ne connaissaient rien à la guerre. Les chouans restaient en faveur du roi, mais, comme en Angleterre, en faveur d’un roi sans pouvoir, entièrement contrôlé par un parlement représentant toutes les couches de la population. Jarboeuf se moquait tout autant de la hiérarchie de l’église et même de la foi naïve et mythologique en un dieu-homme. Elle pensait néanmoins que le christianisme possédait un langage poétique en faveur des femmes et des pauvres. Il fallait reconnaître une sorte de dette à la nature en mettant en commun ses biens, sans pouvoir central.

— C’est plus ou moins inspiré de Spinoza si mes souvenirs de philo ne sont pas trop mauvais, non ? dit Philippe un peu au hasard.

— Spinoza je ne sais pas, mais Marat sans doute. Jarboeuf avait dû quitter son village quand elle était tombée enceinte hors mariage et elle a, semble-t-il, suivi quelques études à Paris en y allant vagabonder. Elle y aurait croisé Marat. Ils se sont sans doute rencontrés dans une taverne où elle assurait le service pour gagner sa vie. Marat a pu lui parler d’un cœur inversé qui remontait à un protestant anglais nommé Baldwin ayant influencé les Levellers, les députés égalitaristes du parlement pendant la Révolution anglaise. Ce cœur inversé symbolise le fait de fonder la structure sociale sur les humiliés, les pauvres et les femmes, producteurs et consommateurs de base, personnes dépendantes se voulant autonomes. L’idée avait été reprise par des catholiques aussi différents que Jean Eudes et Marie-Rose Froy de Bouillon pour permettre un accès direct, pauvre et égalitaire à J,ésus et à son père tout en payant sa dette symbolique à D.ieu en partageant les biens. Dans cette approche, tout se passe comme si J,ésus se substitue aux fidèles pour payer leur dette et effacer leur pêché.

— Cette histoire de dette symbolique à D.ieu me dépasse ! lâche Philippe.

— Si tu veux l’actualiser tu n’as qu’à penser au sentiment de dette que tu as vis-à-vis de tes parents ; la dette symbolique vis-à-vis de D.ieu c’est plus général, c’est d’avoir été admis sur Terre malgré les fautes commises par tes ancêtres, Adam et Eve, les premiers à avoir voulu savoir pourquoi ils étaient sur cette planète.

— Un, j’ai plus de parents ; deux, je crois que j’ai décidé moi-même de venir sur Terre ; trois je ne crois pas à la fable du péché originel. Quant à J,ésus, celui qui se substitue à moi, cela m’évoque un remplaçant au football, le « substitute » ou « sub » qui entre quand un joueur est blessé.

— Tu sais, je vais te dire, le péché originel c’est juste le fait que tout le monde, toi et moi, tout le monde, fait des erreurs dont il met des années à se remettre ou qui le laisse terrassé sur le terrain.

— Arrête on dirait un sermon.

Claude, esquivant la critique, dit doucement ;

— Je vais te dire aussi, moi non plus je n’ai plus de parents.

Ce nouveau point commun les rapproche comme s’il était écrit qu’ils devaient se rencontrer. Ils sont comme coupés du reste du café, place Maubert. Claude continue :

— A mon avis, je vais te dire, à la fin du XVIIIe siècle on vivait en France, au niveau de l’élite, le développement d’un rationalisme assez mécanique, ce qu’on a appelé les Lumières. Tout devait donner lieu à une démonstration scientifique, les choses, les hommes et même les dieux. On ouvrait les premières écoles d’ingénieurs pour fabriquer des ponts de plus en plus hauts. Les petites gens des campagnes se sentaient de plus en plus bêtes, arriérées et isolées, encore plus les femmes que les hommes.

Claude se jette dans un monologue un peu délirant qui dépasse Philippe. Il reconnaît le discours du mouvement de la Grande Inversion.

— Quel est le rapport avec ma famille ? Je ne vois aucun lien avec cette Jarboeuf. Ce qui compte pour moi est de savoir pourquoi ma grand-mère gardait un deuxième Cabazor.

— Je l’ignore, je suppose qu’un ou plutôt « une » de tes ancêtres faisait partie de ce groupe.

— Je vais chercher mais je n’en ai jamais entendu parler. D’ailleurs c’est curieux, l’histoire dans ma famille paraît s’être arrêtée à la Première Guerre Mondiale. Je n’ai jamais entendu parler de quoique ce soit avant.

— Je t’avais prévenu, les connaissances historiques ne nous aident pas forcément à comprendre notre histoire familiale.

— Comment faire alors ?

— Il n’y a pas de solution, il faudrait pouvoir réactualiser tout cela mais c’est mort, ça n’a peut-être plus de sens.

— On n’a plus de racine alors ! Plus jamais les ventres des églises ne pourront enfanter ! Il se surprend à dresser cette conclusion emphatique sans y avoir songé avant. Claude le fait sortir de sa réserve.

— Oui, je crois que c’est vrai, c’est pour cela que je cherche encore. J’espère encore.

Philippe est encore plus perplexe qu’en arrivant.

— Y a-t-il un livre sur le sujet ?

— Non pas vraiment. L’histoire officielle ignore complètement le mouvement cabazoriste de la Révolution qui a été anéanti jusque dans la mémoire collective, même le père Verkynden n’en parle pas dans son livre de référence.

— « Pas vraiment » ça veut dire quoi ?

— Il faudrait que tu vois.

— Que je vois quoi ?

— Je ne peux pas t’en dire plus pour le moment.

— Et Marie-Rose Froy de Bouillon, lui dit-il comme quelque chose qui lui revient en mémoire, est-ce qu’il y a quelque chose à chercher de ce côté ?

Il regrette aussitôt d’avoir dit cela, comme s’il avait manqué de respect à Claude. Elle ne répond pas et lui dit simplement qu’elle doit se remettre au travail. Ils se séparent en se faisant la bise place Maubert. Elle lui serre le bras  longuement.

Il retourne à son bureau en haut de la rue Valette. Il essaie de se reconcentrer. Il travaille sur différentes options de provision dans le cadre de l’action de groupe engagée contre la société Saint M’Hervé. La prochaine réunion approche. Une idée désagréable lui est venue à l’esprit, de manière fulgurante, à la sortie du café : il se redemande s’il n’est pas en plein conflit d’intérêt dans cette affaire de class action ou plutôt de collective redress action comme on préfère dire en Europe.

 

Chapitre 26.- A l’époque : bien commun.

Marie-Rose pouvait faire imploser sa communauté. Elle ne pensait point que l’on devait vivre avec des règles strictes. Il fallait mettre tous les biens en commun. Pour tout autant, il ne fallait pas que chaque individu passe après le groupe. Nous avions chacune notre personnalité et notre propre rythme. Elle rêvait plutôt de vivre comme les Béguines de Bruges — des femmes indépendantes dans un espace réservé au centre de la ville — et aussi de voyager par soi seule, si elle en ressentait l’envie. Je pressentais que si ses propos étaient connus, ils ne pourraient point rester impunis. J’admirais Marie-Rose de tirer toutes les conséquences de ses idées. Elle critiquait tant et plus les nouvelles armes, en particulier les énormes canons que les armées d’Europe employaient à se détruire. Pour elle, la technique devait être au service des relations et non pas de l’instinct irrationnel présidant à la chasse, l’appropriation et la guerre. L’organisation ultra rationnelle des batailles de notre temps l’a laissait horrifiée car elle y voyait une inversion des rôles entre les hommes et les femmes et une perversion de la technique. Elle songeait que tout cela pouvait avoir des conséquences dramatiques sur la condition de l’homme moderne.

Le père la Colombière dans sa biographie n’a jamais écrit cet aspect de la pensée de la sainte. Sans doute ne l’avait-elle pas présenté ainsi. Elle devait cependant le répéter au moins partiellement à la Colombière. Il avait dû percevoir le potentiel subversif de ces positions. Son appel au roi n’était pas un acte politique d’allégeance à la tradition : il signifiait que le roi devait se contenter d’un rôle de garant du Cabazor sans exercer véritablement le pouvoir qui devait revenir à un ensemble de personnes, quelle que soit leur origine, repérées pour leur compétence dans des petites institutions : famille, convent ou corporation.

Marie-Rose se confessait cependant tous les jours au père la Colombière qu’elle trouvait chaque jour plus formidable et « agréable physiquement », me confiait-elle. J’avoue que j’évitai de me rendre en confession avec lui. Je n’étais point prête à m’y fier. Nous continuâmes de parler longuement à voix basse, allongées presque côte à côte, le soir avant de nous endormir en critiquant les sœurs de l’abbaye, les sœurs-surveillantes surtout, la grosse qui mangeait tout le temps, l’hypocrite qui inventait des histoires sur tout le monde, la mélancolique qui voyait tout en noir, etc., mais nous ne parlâmes plus de nous-mêmes.

 Marie-Rose commença à m’agacer un peu : elle avait des manies. Quand elle mangeait, elle n’acceptait qu’une seule chose en dehors des poires vertes : une montagne de châtaignes bouillies avec un grand verre de vin coupé à l’eau de miel. Elle parlait de la lumière du Cabazor à tout bout de champ, comme s’il était dans la pièce. Elle se réveillait en pleine nuit en poussant des cris de joie. Ce que je trouvais d’ailleurs turlurieux quand elle était en transe, les yeux révulsés, est qu’elle appelait J,ésus comme s’il était son amant.

 Souvent aussi elle ne m’adressait point la parole comme si elle vivait toute seule dans sa cellule. Elle ne remettait jamais rien en place. Toute chose demeurait là où elle l’avait posée et utilisée jusqu’à l’usage suivant. J’eus bien de la peine à garder un coin de cellule propre et rangé. Je trouvai ainsi dans mon lit des brosses pleines de cheveux, des lettres à moitié écrites et beaucoup de livres.

 Elle finit par être intrusive avec ses questions et je me méfiai des confessions qu’elle pouvait faire au père la Colombière. Je préférai toujours ne point lui parler de John, d’autant qu’elle n’avait point hésité dans le passé à dénoncer publiquement plusieurs sœurs qui s’étaient laissées aller à quelques vices séculiers. Je crois qu’elle commençait à me faire peur.

 Chapitre 27.- Époque actuelle : conflit d’intérêt.

En tant que petit-fils d’une personne décédée de la maladie d’Alzheimer, Philippe est susceptible d’être une victime par ricochet de la société Saint M’Hervé. Il n’est pas aisé de déterminer le type d’Alzheimer dont souffre un malade. Il est clair cependant que sa grand-mère Marie-Rose a été exposée à l’Oudrozine puisqu’elle vivait à la campagne, là où les pesticides sont répandus.

Faut-il qu’il confie cette action de groupe à un autre acconteur du cabinet ? Ses rapports amicaux avec Jacques de Saint M’Hervé ne le lui permettent guère. Il faudrait au moins qu’il lui déclare un risque de conflit d’intérêt et aussi qu’il lui dise qu’il n’a aucune intention de poursuivre sa société. Il se demande bien d’ailleurs ce qu’il pourrait attendre d’une telle action. Il rédige un message à Nadia pour lui redemander son avis sur ce risque de conflit d’intérêt.

Nadia répond presque instantanément à son message : « Il faut que tu écrives une lettre officielle au président Saint M’Hervé, lui expliquant la situation de potentiel conflit d’intérêt dans lequel tu te trouves en raison du décès de ta grand-mère ». Puis elle ajoute :  « Le président Saint M’Hervé te dira s’il souhaite que tu sois remplacé par un autre acconteur. Je ne crois d’ailleurs pas que tu aies grand intérêt à te joindre – si jamais elle est vraiment engagée en justice — à l’action de groupe. Tu ne pourrais au mieux qu’obtenir des dommages et intérêts pour préjudice moral. Le plus probable est que tu n’obtiendrais rien car Marie-Rose, ta grand-mère, était déjà malade avant l’entrée en vigueur de la loi qui ne s’applique donc pas. De toute façons, il vaut mieux régler cela avant la réunion, je passe te voir ».

En attendant, il vérifie ses emails indésirables et tombe sur un message que lui a envoyé Claude :

« Message adressé à Sainte Marie-Rose Froy de Bouillon par notre Seigneur Jésus-Christ le 16 juin 1675, jour de la Fête-Dieu :  » Fais savoir à Louis XIV qu’il obtiendra sa naissance de grâce et de gloire éternelles par la consécration qu’il fera de lui-même à mon Cabazor adorable.  » »

Cela le change des accontes de résultat et des provisions de la société Saint M’Hervé. Il a l’impression que l’Internet existait au XVII° siècle et que Marie-Rose Froy de Bouillon est une sorte de geek chargée de transférer des messages divins au roi.

« On a appris récemment, ajoute Claude sans donner de précision, en découvrant le manuscrit d’une certaine sœur Eva qui a partagé la cellule de Marie-Rose Froy de Bouillon, qu’elle n’était pas une sœur inculte et naïve mais une véritable mystique intellectuelle. Le père la Colombière qui a écrit la biographie de cette sœur Marie-Rose a préféré passer sous silence certains faits pour donner l’impression d’une véritable révélation faite à un cœur simple et passionné ».

Philippe n’avait pas d’idée précise de comment on transmettait un message au roi en 1675. Il reprit le livre du père Verkynden sur le culte du Cabazor. Il le lit un peu en désordre en utilisant l’index.

Depuis le début de cette année-là, le père la Chaize était le confesseur du roi. Il était, par son ascendance maternelle, petit-neveu du père Coton, confesseur d’Henry IV. Ils étaient confesseurs de génération en génération dans cette famille ! observe Philippe qui se redemande si l’on peut se transmettre des secrets de confesseurs entre grand-oncle et petit-neveu. Le père la Chaize modéra le roi dans sa lutte contre le jansénisme. Beaucoup de seigneurs cherchaient à approcher le roi par son intermédiaire.

La Chaize était membre de l’Armée des Pères et donc un héritier des trois amis, Ignace de Loyola, François-Xavier et Pierre Favre, les fondateurs de la compagnie qui avaient partagé une chambre dans ce même collège Sainte Barbe où Philippe a son bureau. Il est frappé par cette coïncidence. On peut penser que Marie-Rose Froy de Bouillon a dû, elle aussi, passer par l’intermédiaire du père la Chaize.

On frappe à sa porte depuis un moment mais il a intégré le bruit à sa lecture comme s’il était dans un rêve. Finalement, la porte s’ouvre avant qu’il n’ait pu dire d’entrer.

 

Chapitre 28.- A l’époque : scarification.

 Le père la Colombière avait dit à Marie-Rose que j’en savais long car j’avais traduit l’ouvrage de Baldwin. Elle me conta que, la nuit, elle rêvait qu’elle entrait dans le Cabazor, comme dans un espace chaud et humide. Elle se sentait pleine de joie ; seulement parfois elle avait peur d’y rester enfermée.

— Est-ce que tu veux vraiment entrer dans le Cabazor ? lui mandai-je un après-midi particulièrement long et ennuyeux où elle m’expliqua pourquoi elle se dévêtait et se donnait des coups de couteau sur la surface de sa peau.

Elle parut embêtée comme si je révélai quelque chose de tabou :

— Comment le sais-tu ?

— Ma bien bonne ! tu sais la nuit parfois tu causes de choses bizarres.

— Bon d’accord, cependant j’en ai parlé au père la Colombière et il ne veut pas que j’en parle à quiconque.

  — Tout cela est très troublant.

— Mais tu as raison, je dois aller jusqu’au bout et continuer d’annoncer au monde qu’un nouveau culte doit être rendu au cœur sacré et renversé de J,ésus que l’on appelle le Cabazor. Chacun lui doit d’avoir payé la dette de l’univers. On doit tout mettre en commun pour le remercier de s’être mis à notre place. La fusion totale des biens et des cœurs conduira au Royaume de D.ieu sur terre.

Je pensai qu’elle était folle et peut-être ensorcelée. Elle écrivait sans relâche au roi, le cousin de sa mère, par l’intermédiaire du père la Chaize. Elle lui mandait sans cesse de transformer le cœur inversé de Jésus en symbole de la France. Elle mélèyait tout, de manière exaltée. Je fis un cauchemar : au milieu de la nuit, elle se levait et me pendait par les pieds à la poutre de notre cellule.

Chapitre 29.- Époque actuelle : une nouvelle.

— Je savais que je te trouverai là ! c’est Nadia.

— Tiens, c’est rare que tu passes, c’est dar que tu sois là.

— Oui, j’avais un client à voir dans le coin, j’ai essayé de t’appeler mais tu n’as pas répondu.

Elle est rayonnante, elle lui paraît plus grande que d’habitude, les joues un peu roses.

— Ah oui, désolé, j’ai pas regardé mes messages.

— Ça va ? T’as écrit le message au président sur ton éventuel conflit d’intérêt ?

— Oui, oui t’inquiète pas, j’y réfléchis.

— C’est en lisant ce livre que tu y réfléchis ? Elle se penche pour lire le titre : « Le Cabazor, une histoire de solidarité française» par le père Verkynden. Ça parle de provision et d’action de groupe ce truc ?

— Non pas vraiment mais …, il hésite, avec Nadia il a toujours eu d’excellentes relations de travail, mais ils ne parlent jamais de leur vie privée … peut-être au fond que oui.

— T’es sérieux ?

— Et pourquoi pas ? Philippe ne croit pas forcément à ce qu’il dit, mais cela évite de lui parler de sa grand-mère.

— C’est un truc religieux, non ? J’aime pas tellement l’idée de mettre en relation droit et religion, ça me fait plutôt peur et je ne crois pas ça utile.

Philippe ne s’imagine pas tellement Nadia avoir peur. Elle défend depuis des années de gros clients dans des affaires impliquant de forts enjeux de pouvoir et d’argent. Grande et généreuse, le monde paraît toujours plus clair avec elle.

— Mais il y a toujours une origine religieuse au droit non ? fait Philippe.

— Une origine religieuse historiquement, oui, sans doute mais je préfère que les deux restent bien séparés. En tous les cas, c’est ma conviction, bon, mais je suis pas venue pour te parler de ça.

— Ah ? Tu veux qu’on reparle de l’action de groupe ?

— Non pas pour le moment. Je voulais t’annoncer un heureux évènement.

Philippe réfléchit rapidement :

— T’es enceinte ?

— Oui !

— Ah super, ça va faire … ton troisième, non ? C’est ça ?

— Oui et c’est une fille, j’ai demandé à la deuxième échographie. Après deux garçons, je suis très contente.

— Génial, c’est pour quand ?

— Dans 5 mois, du coup, je voulais te prévenir, je vais m’arrêter pendant quelque temps, je me ferai remplacer par une collaboratrice.

— Tu t’arrêtes quand ?

— D’ici trois mois environ et ça dépend de comment se déroule ma grossesse, j’ai eu pas mal de problèmes la dernière fois.

— OK, tu me diras, pas de souci. Ceci dit j’aimerais bien qu’on ait trouvé avant la solution au problème de la provision dans l’action de groupe sur l’Oudrozine.

— Oui t’inquiète pas, on a encore à peu près trois mois avant qu’elle ne soit engagée devant un tribunal, si jamais elle l’est, et ton dilemme pour décider du montant de la provision n’est pas si compliqué.

— Ah bon et tu ferais quoi, toi ?

— Calculs statistiques tout en prenant en compte la négociation.

— T’es pour Michael Walzer alors : la somme forte de 450 millions ?

— Non pas à ce point-là, t’as qu’à dire 85 millions au lieu de 53

— Oui mais pourquoi plus 85 que 53 ? C’est un compromis, mais cela n’a pas de sens.

— Pourquoi veux-tu donner du sens à tout ? Il faut bien décider et « Il vaut mieux un mauvais compromis ….

— … Qu’un bon procès », oui je sais, mais justement j’y arrive pas, il y a trop de choses qui m’échappent. Philippe en disant cela referme le livre du père Verkynden.

— Tu veux que je t’aide à écrire la lettre sur ton éventuel conflit d’intérêt ?

— Non, je te remercie, je m’y mets tout de suite.

Nadia repartie, il va à la fenêtre regarder les merisiers. Il s’est toujours senti proche des arbres ; ses enfants se moquent de lui lorsqu’il en parle. Son fils et sa fille lui manquent. Il voit passer un loriot d’un jaune flamboyant qui file d’un arbre à l’autre. Il est rare en Europe de voir ce bel oiseau exotique. Un plus petit oiseau jaune et vert traverse dans l’autre sens. La femelle loriot est plus discrète. Cela doit être frustrant, fronte-t-il, d’être un arbre et de voir circuler sur ses branches ce couple de nomades virevoltant.

 

Chapitre 30.- A l’époque : ceinture de ronces.

Pendant quelques jours, Marie-Rose garda le lit, désespérée. La lumière du Cabazor lui avait fait faux bond. Elle n’était plus visitée. Elle faisait au contraire des cauchemars : elle s’enfonçait dans un tas de fumier jusqu’à en être ensevelie, elle ne pouvait plus en sortir. Parfois, elle me réveillait en hurlant qu’elle ne pouvait plus bouger, que son cœur allait s’arrêter, puis elle finissait par comprendre qu’il ne s’agissait que d’un mauvais rêve. J’étais désarçonnée de la voir ainsi débeler. J’osai lui demander où toutes ses idées allaient bien pouvoir la conduire. Comme perditionnée, elle me répondit d’un ton mystique et guerrier à la fois : « C’est la Grande Inversion du cœur qui conduit à la mise en commun du tout ! Je pars de mon cœur de simple mortelle et je me plonge dans une lumière supérieure».

Je ne sus plus comment m’y prendre avec elle. J’admirais et m’inquiétais en même temps de sa passion sans limite. Je continuai certes de critiquer Baldwin dans son approche glaciale du Cabazor. Mais au fond de moi je la trouvais plus calme et rassurante. S’il devait y avoir un culte du cœur inversé de J,ésus, ce dont je doutais, au moins devait-il être simple et doux, mais non furieux. Sœur Marie-Rose n’avait aucune attirance pour le Cabazor de Marie et J,ésus dont causait le père Eudes. Elle ne cessait de prétendre que ce n’était plus du christianisme mais du paganisme, le culte de la mère archaïque. Elle me manda encore de lui faire un rapport sur le livre de Baldwin dont la simplicité lui plaisait.

Il faut dire qu’elle ne se ménageait point. Dans les périodes où J,ésus ne la visitait plus dans ses songes, pensant que c’était de sa propre faute, elle s’imposait de véritables séances de torture. Elle ne dormait plus dans son lit mais sur le sol de pierre, habillée seulement d’une ceinture de ronces. Elle se lavait avec des orties fraichement cueillies. Toute rouge de douleur, elle se griffait partout sur le corps avec des branches de rosier : « il faut dompter son corps, disait-elle, pour qu’il puisse accueillir la lumière ».

Elle continuait d’écrire des lettres à son cousin le roi qu’elle fermait en priant longuement. Elle les donnait au père la Colombière pour qu’il les transmette via le père la Chaize, le confesseur royal et le Général secrétaire de l’armée des Pères en France. Je me souviens encore de ce qu’elle disait de la Colombière : « Il est très gentil la Colombière, il trouve tout normal, je lui dis que je mange mon vomis et mes excréments, il me comprend très bien. Il me regarde, prend son air de celui qui écoute et note la phrase dans son petit carnet ».

Puis l’exaltation retomba, elle se plaignit de douleurs multiples et passa ses journées au lit. Elle eut mal à la tête, au dos, au cou. Ses os se desséchèrent – selon elle — et elle ne put plus lever un bras. Elle n’avalait même plus de poires vertes ou ses plâtrées de châtaignes. Elle n’acceptait que de l’eau bouillie. Elle avait l’obsession de la propreté et faisait changer ses draps deux fois par jour.

Mon séjour à l’abbaye du Puyssanfond me donnait bien du deu. Le monde me parut devenir mou et inconsistant. Le temps s’accéléra sans raison. L’espace se déformait dans mes cauchemars. Je perdis mes repères. Finalement, je mandai à être entendue en confession par le père la Colombière. C’était le seul moyen de le voir et de pouvoir lui causer.

Dans l’abbatiale, j’entrais dans un confessionnal glacial tout en pierre. Je fis part au père la Colombière des difficultés que j’encontrais à cohabiter avec Marie-Rose Froy de Bouillon ainsi que de ses transes. Il m’ouït sans rien deviser, puis il marqua un long silence derrière la porte du confessionnal. Je crus bien qu’il dormait. Enfin, je le sentis bouger :

— Tout ce que vous me contez là est utile, vous n’avez rien fait de mal à son égard. Le temps est venu pour nous de départir. Surtout ne causer à personne de sa vision concernant le partage des biens, cela pourrait avoir de fâcheuses conséquences.

Quand je revins à la cellule que je partageais avec Marie-Rose pour lui dire au revoir, je poussais la porte sans frapper. Marie-Rose Froy de Bouillon gisait morte, entourlillée dans les draps, le visage violacé et tordu. A travers ce masque de douleur, je suis certaine d’avoir aperçu un plan profond de sérénité.

Chapitre 31.- Époque actuelle : goutte.

Avant d’envoyer un message écrit au président Saint M’Hervé sur son éventuel conflit d’intérêt, Philippe tente de l’appeler et laisse un message à son secrétariat l’avertissant qu’il lui envoie une lettre à caractère officiel.

Sur son bureau en forme de goutte, Philippe écarte tout ce qui concerne l’accontancie. Il place devant lui la biographie originaire de Marie-Rose Froy de Bouillon écrite par le père la Colombière et celle récente du père Verkynden. Il prend une feuille blanche dans le casier de l’imprimante et cherche un crayon au fond de son sac. Il s’en sert si peu qu’il met du temps à en trouver un. Sa main habituée à l’ordinateur peine à écrire les premiers mots. Il note le nom de la sainte et trace une ligne verticale. Dans une seconde colonne, il écrit le nom de jeune fille de sa grand-mère : Marie-Rose Nieul. Il pense pouvoir faire une sorte de tableau en partie double comparant la vie des deux  Marie-Rose.

Malgré ses profondes réserves à l’égard des bondieuseries, Philippe fronte que c’est la seule manière de comprendre quelque chose à la mort de sa grand-mère, pré-communiste sans le savoir. Il est persuadé que sa grand-mère Marie-Rose a été prénommée d’après cette sainte. Il ouvre l’ouvrage du père la Colombière.

Marie-Rose Froy de Bouillon était considérée comme déséquilibrée par une partie de sa communauté. Elle a écrit elle-même dans son autobiographie pour répondre aux critiques : « L’on crut que j’étais possédée ou obsédée, et l’on me jetait force eau bénite dessus, avec des signes de croix, avec d’autres prières pour chasser le malin esprit. Mais Celui dont je me sentais possédée, bien loin de s’enfuir, me serrait tant plus fort à lui. Le diable me livrait de furieux assauts, et mille fois j’aurais succombé, si je n’avais senti une puissance extraordinaire qui me soutenait et combattait pour moi, parmi tout ce que je viens de dire. »

Son biographe, la Colombière, la décrit comme une jeune femme refusant de s’alimenter : « Elle ne pouvait plus rien manger. On s’en aperçut et on lui en fit des réprimandes. Sa supérieure et son confesseur lui ordonnèrent de prendre tout ce qu’on lui servirait à table. Quoique cette prescription lui parût au-dessus de ses forces, elle l’exécuta. Il en résulta des vomissements si fréquents et un tel ébranlement général dans sa santé, qu’on finit par la dégager de cette obéissance, lui donnant celle de ne prendre que ce qu’elle pourrait. Sa mortification n’y perdit rien et se trahit dans cette phrase : « Le manger, je l’avoue, m’a causé de rudes tourments depuis ce temps-là, allant au réfectoire comme à un lieu de supplice, auquel le péché m’avait condamnée ». Elle souffrait d’une forme  d’anorexie, se dit Philippe.

Avec l’aide de son biographe, le père la Colombière, son « vrai et parfait ami », Marie-Rose a fait connaître le message que J,ésus lui a adressé. C’est le début du culte du Cabazor, un bon siècle avant Jeanne Jarboeuf qui l’a costumizé.

Claude n’empêcherait pas Philippe de fronter qu’ils étaient tous cinglés : Marie-Rose Froy de Bouillon de recevoir des messages délirants de sa divinité, le tueur de dragons allemands, toute l’Église pour croire aux délires d’une femme malade et peut-être sa propre grand-mère de donner foi à tout cela. Aucun message n’a été, apparemment, transféré à Louis XIV. Les lettres de Marie-Rose ont sans doute été interceptées par le père la Chaize.

Cependant, deux siècles plus tard en pleine guerre 14, le ministre Painlevé a dû empêcher les soldats catholiques d’apposer sur les drapeaux français le signe du Cabazor.

Philippe refronte à l’as des dragons dont lui avait parlé sa grand-mère. Peut-être que l’insigne du Cabazor qu’elle lui a transmis provient tout simplement du père Nieul, son arrière-grand-père, qui a été sous les ordres de ce lieutenant aviateur tueur de dragons. « Mais alors ma grand-mère centenaire, dans quelle folie a-t-elle vécu ? L’écusson du Cabazor était-il le signe de sa folie ? Et de quoi est-elle morte au juste ? Si je comprends quelque chose à sa vie je comprendrai peut-être quelque chose à sa mort. Vas pas trop vite, si tu veux avoir une chance de comprendre », s’exhorte lui-même Philippe. Il est assez convaincu par la conclusion du père Verkynden : « Sainte Marie-Rose Froy de Bouillon n’aurait sans doute rien pu faire toute seule. Elle a été utilisée dans un climat politique et religieux difficile à comprendre aujourd’hui ».

Le métier de Philippe consiste, en principe, à checker des bilans, préparer des budgets prévisionnels pour ses clients et faire des reportings. En période de charrette, il reprend le travail à 2 h du matin et se recouche vers 9 ou 10 h sur le canapé de son bureau pour une ou deux heures de sieste. Cela fait quelque temps qu’il est sorti de cette période de charrette mais il doit encore se recaler, c’est pourquoi en ce milieu d’après-midi une certaine torpeur l’envahit doucement.

Son portable vibre. C’est le président :

— Merci pour ton message, mon vieux. Tu as toute ma sympathie à propos du décès de ta grand-mère, mais t’aurais dû me dire qu’elle avait disparu. Philippe ne répond rien. Le président continue :

— Sur le conflit d’intérêt, je vais te faire une réponse écrite officielle pour garder une trace. Mais je ne vois aucune raison de te redemander de laisser ta place sauf si tu veux adhérer au groupe des victimes. Je comprends tout à fait que, dans cette période difficile, tu souhaites être déchargé d’un dossier épineux mais j’ai besoin de toi. Tes conseils comptent beaucoup pour moi.

Philippe le rassure :

— Ne vous inquiétez pas, je veux dire ne t’inquiète pas, je n’ai aucune intention de me joindre à l’action de groupe.

— Ah ! d’ailleurs, à ce propos, la réunion a été décalée d’une semaine car Michael Walzer est retenu par une série d’audiences à la Cour de Justice de Londres.

Philippe se redemande si ce n’est pas une façon élégante de lui laisser du temps pour se remettre, mais bon peu importe, cela l’arrange.

— En attendant, j’ai une très grande faveur à te redemander. Le laboratoire de Birmingham qui vérifie et approfondit l’étude Bulgare a besoin d’un cobaye de toute urgence pour se soumettre à une expérience. Tu es la personne idoine car il faut une personne dont un parent – qui peut-être un grand-parent — a eu la maladie d’Alzheimer et qui, par ailleurs, a toute ma confiance pour ne rien dévoiler à la presse.

Philippe se sent un peu coincé et perdu. Pris de court, il accepte de se rendre au laboratoire de Birmingham. Après coup, il se dit qu’il aurait dû, au minimum, différer sa réponse.

 

Chapitre 32. – A l’époque : source.

Marie-Rose avait laissé un mot à mon attention  : « J’entre dans le Cabazor ressuscité de J,ésus qui prend par la même façon la place de mon propre cœur uni à celui de la Colombière. A toi asteure, ma chère Eva, de mener à bien ta mission. Prends bien soin de ne jamais tirer le bien de sa source». Je n’ai guère compris ce qu’elle voulut dire par « ne jamais tirer le bien de sa source ». Elle était comme ça, à sortir des phrases qui faisaient songer ! Je pris une double décision : ne montrer ce mot à quiconque et ne point conter cette vision du triple cœur unissant Sœur Marie-Rose, J,ésus et la Colombière. Ce fut sans doute une femme visionnaire et intelligente, mais aussi un être torturé et sans bordière.

Après avoir découvert sœur Marie-Rose, enraidie, j’alertais la sœur surveillante. Elle s’occupa de tout discrètement. Elle nota en observant de près la tasse placée sur la table de chevet que Marie-Rose s’était probablement empoisonnée avec une décoction de fruits d’if. Elle ajouta comme pour elle-même : « Dire que l’if est le symbole de l’éternité ». Il y avait en effet au fond de la tasse des baies rouges écrasées qu’elle me montra. Je fus conduite au milieu de la nuit dans le bureau de la mère supérieure, Bénédicte Orvières. Elle ne ressemblait guère à Mme de Rochechouart, la supérieure de Saint-Orsan si raffinée et dominatrice. La femme devant moi respirait la simplicité et l’intelligence. Elle me reçut dans un coin de son bureau où se tenaient deux fauteuils en osier.

Elle avait une autorité naturelle et ne s’adressa point à moi de manière maternelle. J’eus le sentiment d’être à son niveau. Elle parlait à quelqu’un en moi que je ne connaissais point. Elle était belle mais ne paraissait pas s’en soucier. Ses phrases étaient longuement mûries avant d’être exprimées. Le fait d’être au milieu de la nuit entre deux messes rendait plus mystérieux encore ce rendez-vous à la lumière de la bougie.

Elle me causait de choses et d’autres comme si elle voulait ramener cette étrange nuit à la réalité quotidienne. Elle me laissa tranquille quelque temps m’apportant simplement un verre d’eau. Je crois que j’ai regardé dans le vide pendant de longues minutes. Puis, elle s’est assiétée en face de moi, le visage bienveillant. Je songeais bêtement que je ne pourrais point retourner me coucher auprès d’une morte. Finalement, Bénédicte Orvières se décida à deviser en profondeur.

Chapitre 33.- Oudropoque.

«  La Sorbonne venait de condamner les idées de Luther. Je m’occupais des intérêts d’un duc qui voyageait beaucoup. Quand il décida de s’exiler car il pensait que cela allait mal tourner en France, je le suivis. Le royaume du B. nous faisait les yeux doux. Nous avons mis plus d’un mois pour arriver à notre destination, une ville située au bord du fleuve O. Je quittai, comme Luther, mon statut d’abbé pour ma nouvelle vie de converti. Au temple je rencontrai Eva, la fille d’un officier. Je n’avais jamais rencontré une telle femme. Autonome, elle repensait tout par elle-même, sans rien prendre pour argent comptant. Elle avait lu, avec son frère, la Bible en latin, grec, hébreux tout comme en allemand. Sa liberté me grisait ; nous allions faire des promenades dans les forêts alentour.

Une fois au milieu des arbres la tempête s’est levée. Un couple de chevreuils tournait autour de nous et nous regardait drôlement avant de déguerpir. Nous écoutions le vent dans les arbres profond, violent, libre. Elle me prit la main et me fit traverser un épais bosquet de houx. Une étendue d’eau limpide et chaude dormait au milieu des fougères. C’était une source d’eau chaude qu’elle seule connaissait. A notre contact, la surface noire devint blanche comme du lait.

Le vent s’atténuait par moment puis reprenait violemment couchant presque les fougères autour de nous. Sous la capuche qu’elle avait conservée dans la source, le visage d’Eva ressembla un instant à celui d’une tortue : elle avait les yeux un peu sortis de leur orbite et une fine rangée de dents posés en fer à cheval. J’étais  serein au milieu de cette forêt en furie profonde. Le couple de chevreuils est réapparu en se frayant un chemin dans le bosquet de houx. Lui, le mâle, nous a regardés longuement entre les branches, intéressé comme s’il allait venir vers nous, elle derrière plus timide. Puis, il s’est détourné, soudain, et à sauter au-dessus des branches suivi de sa compagne et ils ont disparu. La tempête s’accéléra encore. Ils voulaient peut-être nous prévenir.

Un arbre, à cinquante mètres, s’est écroulé d’un coup de tout son long, sans craquement annonciateur. Eva me souffla qu’il nous fallait sortir de la forêt, rejoindre les berges de l’Oder, avant de nous faire écraser. Nous avons presque couru. Tous les vieux arbres s’effondraient les uns à la suite des autres. Une cime termina sa course à quelques centimètres de nous. Enfin, nous sommes parvenus à l’orée de la forêt, le long du fleuve au milieu des joncs longs et épais qui se penchaient de tout côté comme des cheveux sous un séchoir. Nous restâmes quelques instants à reprendre notre souffle, regardant l’eau du fleuve contourner une langue de terre et entrer dans une sorte de petite mer formant des vagues successives, virant ensuite dans ce port naturel jusqu’à s’échouer avec force sur la berge. Eva sortit un couteau de sa manche. Nous étions protégés par un jeune et vigoureux tronc d’arbre qui ne risquait pas de céder.

Elle arracha avec précision des morceaux de peau d’un chêne. J’avais toujours trouvé ridicule de dessiner des petits cœurs sur les troncs d’arbre. Mais elle dessina un cœur inversé, la pointe en haut. Elle le coupa en deux de deux coups secs qui laissèrent intact, au milieu, une bande d’écorce».

Quand Philippe achève de raconter son rêve, le psy est encore en train de tailler ses crayons. Après avoir regardé le plafond, il se met à écrire consciencieusement. Le shrink relève la tête :

— A qui ressemble cet Eva dans votre rêve ?

— Je n’y ai pas fronté avant, mais, oui, il s’agit du visage d’une chercheuse en théologie que j’ai meeté il y a quelque temps. Nous avons bien fité.

Ce rêve semble tout à fait incompréhensible à Philippe. Les griffures des photos qu’on lui a montrées la veille au soir, à peine arrivé dans le labo de Birmingham après un voyage en train depuis Paris via Londres, étaient pourtant profondes et claires. Le psy parait un peu embêté. Quelque chose cloche, il ne sait pas exactement quoi. L’expérience ne parait pas avoir été concluante mais elle n’est pas sans intérêt. Il faudrait peut-être augmenter la dose de drogue. Il conduit tout de même Philippe dans la salle de projection où se trouvent déjà la directrice de recherche et son adjoint.

 

Chapitre 34.- A l’époque : Bénédicte Orvières.

Vous avez vécu une grande épreuve — le vouvoiement venant d’une mère supérieure s’adressant à une toute jeune sœur comme moi était inhabituel.

— Je suis un peu perditionnée, je dois vous avouer, j’ai prié depuis que j’ai découvert le corps de Marie-Rose et je ne parviens point à chasser de mon esprit les images d’elle.

— Justement, précisa Bénédicte Orvières, je voudrais essayer de vous en dire un peu plus afin que vous compreniez les enjeux et que vous n’ayez point l’impression d’être le jouet des évènements. Il se peut d’ailleurs que vous soyez amenée à être une actrice de ce qu’il va maintenant peut-être se passer.

— Qu’est-ce qu’il va peut-être se passer ? lui mandais-je un peu abruptement.

— Personne ne le sait précisément encore, probablement quelque chose à Londres. Ce que je vais vous conter va vous paraître compliquant, essayez de l’entendre, cela pourrait un jour donner du sens à ce que vous allez, ventié, avoir à traverser.

— Vous savez, je ne suis point très lucide, j’ai l’impression de vivre un mauvais cauchemar.

— Oui je le sais et c’est pourquoi je vous cause. Je vais vous demander de faire un effort pour accueillir ce que j’ai à vous dire.

— Je vais tâcher de faire mon meilleur.

— Vous vous en êtes aperçue : des hommes participent actuellement à un jeu de domination dans le cadre d’une pensée religieuse et politique étroite.

— Sauf dans notre ordre, en effet. Je répondis comme si tout était normal.

— Nous, les femmes, vivons généralement dans la précision des relations ; nous ne nous passons rien et pouvons être fort cruelles ; nous n’avons point besoin de règles nombreuses et précises car ce qui nous dirige est l’équilibre dans les relations de telle sorte que si une personne est dépendante elle ait une chance de remplenir autonome. On réduit souvent notre influence au cercle familial ou à des petites communautés telles que ce convent ; même ainsi nous influons beaucoup sur les familles aristocratiques et bourgeoises sans pour autant chercher la visibilité du pouvoir. Un jour, je ne sais par quel moyen technique, les savants retrouveront toutes les traces de ces influences aujourd’hui souterraines. Certains hommes, rares, fonctionnent aussi comme ça et, à l’inverse, quelques femmes se mêlent des rapports de domination.

— Oui, fis-je petitement, ne voyant pas du tout où elle voulait en venir.

— Tu seras, la mère supérieure Orvières venait de passer au tutoiement, probablement prise dans un jeu compliqué de rapports de pouvoir et d’idées. Le père la Colombière qui fut formé à cette fin comprend essentiellement les rapports de force, mais de façon si subtile qu’il les habille d’un dogme sans faille fondée sur le contrôle des objectifs pour améliorer l’âme d’une personne. C’est le dogme de l’évaluation développé par l’Armée des Pères. Il paraît solide mais il laisse fort peu place à l’agencement des relations humaines. Tu devras faire des alliances et serrer au plus près sans jamais te laisser envahir par des dogmes, c’est-à-dire par une pensée que tu crois supérieure aux autres.

— Je dois dire, approuvais-je pour aller dans son sens et montrer ma capacité de recul, que je n’ai jamais tellement aimé les confessions annuelles telles que l’Armée des Pères nous les impose.

— Il faut que tu comprennes le principe du Cabazor tel que tu l’as vécu sans le saisir avec la pauvre et pourtant grande soeur Marie-Rose avec laquelle j’étais en dialogue depuis vingt ans. Le Cabazor est le nom d’un lieu situé entre les personnes, le lieu de la plus grande rigueur. Tu ne dois rien céder sans vouloir écraser l’autre et s’il ne peut point te résister, tu dois le guider vers l’autonomie.

Je hochai la tête en croyant comprendre, je pensais à mes bonnes relations avec Danielle.

— Quand cette juste distance est trouvée entre deux personnes ou entre soi et les forces du monde – cela ne dure guère que quelques secondes à chaque fois — une émotion profonde survient, fulgurante et insaisissable, que tu vas chercher ensuite à retrouver par, ce qu’on appelle, la raison du cœur. Les hommes ont plutôt une pensée rationnelle qui se veut détachée des passions car ils ont été formés pour la chasse et la guerre. Mais leur éducation les coupe en général trop de leur émotions pour les rendre capable de vivre complètement dans la rigueur des relations.

L’image de John que je croyais pourtant doux et lumineux me traversa l’esprit.

— Marie-Rose vit – Bénédicte Orvières se reprit — vivait de manière permanente dans ce lieu qu’est le Cabazor et elle avait aussi une très vieille faille personnelle, une profonde blessure intérieure.

— Elle aimait le cœur inversé de J,ésus c’est bien ça ? mandais-je pour essayer d’y comprendre quelque chose.

— Ça, ça n’est que l’apparence des choses, si tu en restes là, tu ne comprends rien. Marie-Rose a beaucoup lutté contre elle-même. Elle s’est beaucoup perditionnée et a beaucoup blessé autour d’elle, c’est pourquoi nous l’avons laissé seule. Elle cherchait chez l’autre une résistance suffisante pour créer cet espace sans fusionner. Tu n’as point besoin de J,ésus pour parler de cela, ce n’est point une question de nom propre. Dès lors que tu mets un nom propre, tu crées un être fantasmé. La question est celle du vide entre deux personnes que tu peux faire exister.

— Vous voulez dire que cet espace entre nous peut être trouvé dans toutes les religions ?

— Toutes les sagesses, oui ! Marie-Rose vivait sur une corde raide entre deux montagnes, aux limites de la raison, ayant épuisé tous ses émotionnements.

— Je ne suis point certaine de comprendre.

— Quand tu touches à ce Cabazor, cet espace merveilleux, pendant les quelques secondes que cela dure, un sentiment de plénitude survient, qui veut simplement dire que la mort est vaincue comme fin vaine d’une vie, non seulement la mort mais aussi, ce qui est presque pire, l’absence de limites temporelles et spatiales de l’univers.

— Je croyais que Dieu avait créé l’univers en quelques jours ?

— Oui, mais il y a probablement plusieurs univers, des multivers, elle dit cela d’un ton profond comme si elle avait accès à des connaissances que tout le monde ignorait.

— Vous voulez parler d’une transe mystique de fusion avec D.ieu ?

— Il ne faut point employer ce terme de D.ieu qui égare car, devenu nom propre, on en fait un être mythologique portant une barbe et décidant des orages.

— Qu’est-ce qu’il faut dire alors ?

— Médite seulement à l’intervalle entre les personnes ou entre toi et l’homme qui est en toi, certains – très rares — y ont accès par le pur amour. Par forme d’exemple, Mme de Guyon a connu cet état avec l’abbé de Foix qui l’a suivie partout.

— Je connais le parcours de Mme de Guyon qui donne beaucoup à songer, mais la fin de sa vie, recluse dans une sorte de prison, fut plutôt triste. Il faut donc que je médite sur un espace vide ?

— Vide oui, mais potentiellement vivant entre deux personnes ou au-dedans de toi dans la plus grande précision. Tu n’es bien sûr pour rien dans le décès de Marie-Rose et tu ne dois point en parler pour ne pas porter atteinte à l’expansion inévitable et discrète de la dévotion du Cabazor. Elle a probablement connu un épisode de mélancolie absolue, le trou noir qui conduit en quelques secondes à mettre fin à sa vie. Le lien permanent qu’elle avait su créer en elle s’est rompu et elle n’a pu retrouvé son chemin. J’ai déjà observé ce phénomène chez d’autres religieuses.

Cette conversation énigmatique eut au moins le mérite de me détourner de l’état de sidération dans lequel j’étais depuis que j’avais trouvé le corps de Marie-Rose. J’aurais bien aimé une explication plus concrète de la mort de Marie-Rose et aussi qu’il lui soit fait justice si jamais son désespoir était venu des injustices qu’elle avait subies.

Bénédicte Orvières me laissa dormir sur une banquette. Aux aurores, elle me réveilla et me conduisit aux écuries où se trouvait déjà le père la Colombière. Sans un mot, elle me fit monter dans la voiture. Avant que je ne le réalise, nous étions de nouveau sur les routes.

 

Chapitre 35.- Époque actuelle : Birmingham.

A son arrivée à Birmingham trois jours plus tôt,  une carte magnétique et un code ont été remis à Philippe. Ils servent à ouvrir la porte de l’appartement où il a été installé dans l’immeuble du labo. Un infirmier en blouse blanche lui a administré une drogue et proposé de regarder des photos bizarres sans rien lui expliquer. L’opération a été répétée chaque soir depuis lors et, chaque matin, il a acconté ses rêves sans qu’il ne se passe rien.

Le seul incident est survenu la veille en fin d’après-midi quand il  a voulu rentrer dans son appartement et que la carte magnétique n’a pas voulu fonctionner. Il a appelé le numéro d’urgence indiqué sur la carte et deux techniciens sont arrivés rapidement. Avant de lui ouvrir, avec son propre passe-partout magnétique, le leader des deux techniciens lui a demandé son passeport et de bien vouloir lui indiquer par avance une preuve qu’ils trouveraient dans l’appartement qui établirait son identité. Il n’avait malheureusement pas d’autres papiers à l’intérieur. Il a fini par dire qu’il devait y avoir des livres en français. Magnanime, l’homme de la sécurité, a paru se satisfaire de cette réponse même s’il n’a, finalement, pas regardé le livre que Philippe est allé lui chercher. L’homme n’était pas en charge du remplacement des cartes magnétiques et lui a conseillé de s’adresser à l’administration du labo quand elle serait ouverte le lendemain. Philippe lui a redemandé :

— Je ne peux donc pas ressortir ce soir, si je veux ?

— Votre credit card a sans doute démagnétisé the key. No, vous ne pourrez pas rerentrer, mais si vous have to, alors vous devrez nous rappeler, mais don’t call us several times, OK ?

Philippe se sentit coupable d’avoir démagnétisé la carte-clef et accepta comme une peine son sort de prisonnier d’un soir. La nuit lui apporta le rêve des arbres qui tombent.

Après l’avoir écouté, le psy le conduit jusqu’à un ascenseur et, de là, jusqu’au troisième sous-sol. Au bout d’un long couloir, ils entrent dans une salle de projection. Une femme d’un certain âge parlant français avec un accent américain, qu’on lui présente comme étant la directrice de recherche, lui indique un siège au milieu de la salle au 3° rang :

Actually, c’est de là que vous verrez le mieux.

La directrice de recherche et le psy s’installent de part et d’autre de Philippe. Celui qui paraît être l’adjoint de la directrice se place à sa droite.

Le noir se fait et l’écran s’allume. Apparaît aussitôt la double hélice caractéristique d’un ADN.

— Est-ce que je vais assister à un doc sur la génétique ? fait Philippe un peu décalé.

— En un sens oui, fit la directrice. Pour pouvoir vérifier l’étude bulgare et en particulier la transmission de la maladie d’Alzheimer aux générations suivantes via la molécule d’Oudrozine, nous avons voulu travailler sur tout ce qui semble sans aucun sens sur un ADN, des scories, des griffures, des poussières de poussières, ce que l’on appelle souvent des pseudogènes, etc. Nous avons fait les poubelles de l’ADN en quelque sorte.

— Et qu’avez-vous trouvé ?

— Rien de très précis, mais nous avons quand même une hypothèse et c’est pour la vérifier que vous êtes ici.

La focale se met à grossir et la caméra plonge dans les méandres infinitésimaux de l’ADN en trois dimensions. Des milliers de boucles s’entortillent dans toutes les directions. De temps à autre, la caméra s’arrête sur des choses bizarres aux formes produites au hasard comme si une tasse de café avait été renversée.

— Voilà un exemple de ces objets non identifiés. L’adjoint pointe avec une flèche infra-rouge une partie d’une image du film qui vient d’être stoppé. Bien sûr ils sont dus principalement au hasard, mais n’y a-t-il rien d’autre à trouver dans ces traces sans apparente logique ou symétrie ?

Philippe reconnaît la photo qu’on lui a montrée la veille au soir en lui disant qu’il valait mieux qu’ils ne comprennent pas l’expérience pour éviter de la fausser.

— Est-ce un ADN spécial que vous me montrez ? il se doute un peu de la réponse.

— C’est le vôtre, précise la directrice, provenant de la parcelle de peau qui vous a été enlevée à votre arrivée et, celui-ci – une photo est projetée sur la partie de l’écran laissée jusque-là dans l’ombre – est celui de votre grand-mère. Avec votre autorisation nous avons prélevé son ADN sur un cheveu resté dans sa chambre à la maison de retraite.

— Alors dites-moi, maintenant, je peux savoir quelle est votre hypothèse de recherche, si tant est que je puisse la comprendre ?

Well, nous pensons que ce sont des traces phylogénétiques. Un romancier hongrois du milieu du XXe siècle a fait l’hypothèse de l’existence de ces traces dans l’ADN, mais personne ne l’a pris au sérieux car nous pensions tous qu’il n’existait que de très anciens gènes, parfois millénaires et des croisements parfois heureux, parfois malheureux entre ces cellules. Mais alors, comment expliquer ces griffures tracées sur ces anciens gènes, comme vous pouvez le constater, sans logique, sans symétrie, sans rationalité évidente ?

— J’avais raison de craindre que je ne comprendrai rien, c’est quoi ces traces phylogénétiques, des ajouts récents ? redemande Philippe.

— En un sens oui, fait la directrice indulgente, qu’est-ce qui pourrait expliquer ces gribouillages en dehors de détériorations locales ?

— Désolé, mais cela ne fait aucun sens pour moi, qu’est-ce que vous voulez dire ? En vivant, j’abime mon ADN ?

— Vous et vos immédiats ancêtres. Chaque gribouillage de gène finit par recouvrir de plus anciens qui deviennent illisibles et qui, peut-être, à la longue se mêlent aux premières cellules et les transforment.

— Dites-moi alors : avec quel crayon je fais ces graffitis sur mon ADN. Est-ce que je devrai être poursuivi par la police pour abimer les murs de ma ville intérieure ? Philippe sent que son ironie cache un malaise profond due à la présence de sa grand-mère sous forme d’ADN.

— Pour être précis, nous pensons que certains évènements parviennent par leur particulière force à laisser une trace sur l’ADN.

— Comme un traumatisme par exemple ou une maladie ? redemande, tout à coup sérieux, Philippe qui commence à percevoir l’intérêt de cette hypothèse.

— Exactement, soit les traumatismes soit même des bonheurs prolongés comme une passion amoureuse. Nous n’en savons pas plus pour le moment, c’est comme une pierre de Rosette.

— OK, alors qu’attendez-vous de moi, vous croyez que je peux vous aider à déchiffrer ces pattes de mouches ?

— Oui peut-être, nous pensons qu’en mettant en contact une personne avec ses griffures, celle-ci peut reconnaître la trace laissée par une ancienne blessure comme une cicatrice. Nous avons photographié ces formes sous différents angles, les avons comparées avec celles de votre grand-mère et nous vous avons montré depuis trois jours les griffures communes. Il faut dire que l’étude bulgare paraît bien avoir établi que la fissuration de l’ADN dans certaines maladies d’Alzheimer était due à la présence de molécules d’Oudrozine. Mais, la corrélation qu’ils ont prétendu avoir établie entre l’Oudrozine et la maladie d’Alzheimer n’est que statistique. Leur étude montre que, dans 85 % des cas, les deux phénomènes sont présents en même temps. Cela ne veut pas dire que pour votre grand-mère précisément, l’Oudrozine a été la cause de sa maladie. Nous vous avons montré des photos impliquant des résidus d’Oudrozine et les griffures voisines sur l’ADN. Nous espérions que vous reconnaîtriez quelque chose à l’état de veille ou peut-être, mieux à l’état de sommeil. Nous pensons qu’il peut y avoir une rencontre entre votre inconscient et ces traces car il est envisageable qu’elles soient le résultat d’un processus inconscient.

— Ce qui me conduit à vous poser une question : j’ai plusieurs cicatrices sur le corps, elles ont des formes bizarres, non voulues. Si on me montre la forme d’une de ces cicatrices, je ne vais pas me souvenir de l’accident qui l’a causé.

— En êtes-vous bien certain ?

— Il faudrait que je sache où se trouve cette cicatrice sur mon corps. A part une patte d’oie que j’ai sur le pouce gauche je ne vois pas les autres en permanence et je ne pourrai pas les reconnaître.

— Et comment vous êtes-vous fait cette patte-d’oie ? interroge la directrice de recherche.

— Je me souviens très bien: je montais le berceau de ma fille avant sa naissance et je me suis donné un coup de cutter. Nous avons dû aller aux urgences.

— Vous voyez bien, vous avez bien mis en relation cette cicatrice avec des faits.

L’adjoint français reprend la parole  :

— Je crois que vous soulevez là un point important, nous avons une image psychique de notre corps. On peut mettre en relation des traces sur l’ADN avec des parties du corps pour remonter au traumatisme ou plus généralement à l’évènement marquant. Si nous parvenons à montrer qu’un traumatisme autre que celui produit par l’Oudrozine est à l’origine de la maladie, alors nous pourrons commencer à montrer que, contrairement à ce qu’avance l’étude bulgare, il n’y a pas de corrélation – ou plutôt il n’y a pas de corrélation nécessaire — entre l’Oudrozine et cette forme de la maladie d’Alzheimer. Sinon, nous pourrons au moins corroborer l’étude bulgare et peut-être mettre au point un test de dépistage pour les descendants de ceux qui ont cette maladie.

As a matter of fact — coupe la directrice,  peut-être agacée par l’intervention de son adjoint qui révéle par trop leur intention —   nous avons recruté un psychanalyste, ici présent, pour vous écouter raconter vos rêves. Basically, il regarde vos traces d’ADN et peut, par le jeu du transfert, interpréter certaines griffures.

— Cela pose quand mêle un problème de confidentialité, non ?

— Non, je vous rassure, nous n’avons accès qu’au rapport du psy.

— Crarie ! C’est un peu ce que je viens de dire !

— Il faut savoir ce qu’on veut, tranche la directrice.

— Comment pouvons-nous faire une recherche sinon ? ajoute le psy qui prend la parole à son tour.

 Chapitre 36.- A l’époque : la mort tue.

Nous roulâmes plein nord. Je supposai que nous étions en route pour l’Angleterre. Nous sortîmes de la zone occupée par les Espagnols. A partir de là, la Colombière paru plus nerveux que d´habitude. Des bandes de croquants pouvaient nous attaquer à tout moment. Je ne voyais pas comment lui poser des questions sur Marie-Rose. Il était distant, passant son temps à lire des lettres et des livres dans le fond de la voiture. Surtout, malgré les cahots de la route, il écrivait beaucoup. Je ne parvenais point à lire ce qu’il inscrivait avec sa plume tersautante. Il continua d’exiger son cours d’anglais tous les jours. J’avais épuisé mes idées pour lui présenter l’anglais comme un composé de mots français ou latins mal prononcés.

Je pris le risque, par vengeance, frustration et un peu d’espièglerie – j’étais encore fort jeune — d’opérer quelques inversions. Avec du recul, je m’aperçois que je n’avais rien compris au discours de sœur Bénédicte sur le Cabazor. Ce n’est que des années plus tard dans mes relations avec les ermites de la forêt de Cranon que je finis par comprendre et vivre ce qu’elle m’avait expliqué.

Restée un peu gamine, j’expliquai à La Colombière qu’en anglais, « esprit » se traduit par « spirit » de telle sorte que ses futurs auditeurs pourront penser qu’il parle des esprits invisibles quand il croira parler de sa conscience qui devrait plutôt se traduire par « mind ». Et puis, comme un joueur qui ne peut plus s’arrêter, je misai une somme encore plus élevée. Je lui dis que D.ieu, dans cette langue païenne qu’est l’anglais, se traduit par un mot proche de déesse : c’est-à-dire Death prononcé Desse. J’inversais ainsi dieu et la mort, death. Enfin, j’eus l’idée saugrenue de lui enseigner que tuer se disait Heal tandis que soigner se disait Kill.

Il alla lui-même plus loin en étant fier d’avoir construit la phrase suivante : « the death kills many people» autrement dit, selon lui, en retraduisant littéralement : Dieu guérit de nombreuses personnes. En réalité, il avait exprimé une idée bizarre : « la mort tue de nombreuses personnes ».

Je ressentis le besoin le soir, dans les auberges où nous dormions, d’inscrire mon histoire dans un cahier. Je me tendais ainsi un miroir qui me maintenait entière. C’est comme cela que je commençai à prendre des notes sur notre voyage. C’était encore une façon de m’appeler moi-même « Eva, Eva », pour ne pas disparaître. Nous mîmes une semaine pour rejoindre une grande ville. En fin de compte, ce n’était point Londres, mais tout bonnement Paris.

 

Chapitre 37.- Époque actuelle : cobaye.

Être cobaye d’une telle expérience peut porter atteinte à l’intimité, beaucoup plus que s’il s’agissait de tester des médicaments contre le psoriasis, fronte Philippe quelque peu égaré se rappelant qu’il se trouve dans un troisième sous-sol à Birmingham.

Le psy a pris la télécommande et montre avec la flèche infra-rouge une zone précise de la photo de son ADN :

— On voit visiblement que les taches à cet endroit-là forment une sorte de paquet confus de sortes d’allumettes, qui fait fronter à un vieux bateau de bois échoué sur la grève après une tempête.

— Oui, crarie, mais je ne vois pas du tout comment cela a pu éveiller quoi que ce soit en moi.

— Vous savez quand on fait une recherche, explique le psy, on n’est jamais certain de trouver, si nous ne trouvons rien ce sera déjà un résultat de recherche.

— On gagne à tous les coups alors, si on trouve ou si on ne trouve pas, on trouve quand même ?

— A moins, dit le psy d’un ton mystérieux, que l’on trouve quelque chose que nous ne voulions pas trouver, comme une sorte d’anti-Graal.

Philippe ne peut s’empêcher de s’étonner :

— Je vous trouve bien littéraire tout à coup !

— A vrai dire l’épistémologie récente, explique le psy, a intégré dans la recherche scientifique les pensées dites littéraires du chercheur et ses émotions. La littérature est une manière de faire parler la singularité en soi, or il s’agit là de ce qui intéresse le plus la science de nos jours. On nomme ce mouvement « Science and Litterature« , d’où d’ailleurs ma position dans ce laboratoire.

Philippe n’est pas vraiment tranquillisé par cette remarque. Il est entré dans un monde qu’il ne maîtrise pas. Il sent la présence de forces économiques, financières et théoriques derrière tout cela, une sorte de pensée puissante à l’œuvre et qu’il ne parvient pas à déchiffrer. Ne s’est-il pas laissé dépouiller d’un tout petit peu de son âme ? Il se rassure en de disant qu’il vaut mieux être partie prenante de ce genre d’aventure qu’en dehors, à en subir les résultats.

Depuis le début de l’expérience, il a fait des rêves qui n’étaient pas parus particulièrement intéressants à l’équipe de recherche. Cette fois, son rêve suscite la réflexion. Le psy continue sa démonstration :

— Vous ne le savez sans doute pas mais vous avez un ADN très particulier, c’est un ADN d’homme avec un supplément de femme. Vous êtes homme juridiquement, mais votre ADN est aussi partiellement femme. On appelle cela le syndrome du tueur. Pour le dire techniquement, vous avez un cariotype XYX alors que les femmes ont normalement un cariotype XX et les hommes un cariotype XY. Ce qui est surprenant d’ailleurs est que chez vous cela n’a quasiment pas eu de conséquences, même sur la fertilité.

— Je serais une femme ? interroge Philippe.

— Une femme et un homme. Mais ne vous inquiétez pas ce qui compte est le genre non le sexe biologique. Cela ne vous empêche pas d’être pleinement homme du point de vue du genre.

— Je ne suis pas certain de savoir quoi faire de cette information.

— Nous ne pouvons que vous renvoyer à votre médecin traitant en France. Nous ne sommes pas un centre de care. Une des choses qui est intéressante dans votre rêve est cette chute d’arbres les uns à la suite des autres, causée par une tempête comme quand on déplace plusieurs bâtonnets d’un mikado en même temps.

— Cela traduirait une sorte de traumatisme, c’est bien cela ?

— Oui peut-être, ce qui compte n’est pas la réalité de ce qui est arrivé, mais l’effet que cela vous fait aujourd’hui.

— OK, mais cela arrive à la fin de mon rêve, que faire du reste ?

— C’est encore plus intéressant, vous paraissez faite allusion à une sorte de crypte comme s’il y avait quelque chose de cachée dans votre ADN, une source cachée entourée de fougères et derrière une haie de houx. Cette crypte paraît remonter à un lointain passé car vous situez votre rêve il y a plusieurs siècles. Je me demande d’ailleurs si la capuche et la vision de la tortue ayant des dents disposés en forme de fer à cheval ne renvoient pas au conte du petit chaperon rouge et à la grand-mère qui devient loup.

— Certes, mais dans mon rêve, précisément, c’est une tortue !

— Oui, il y a une grosse différence en effet. En fait, continue le psy, votre rêve est de nature à révéler que vous portez en vous une crypte qui s’est créée à la suite d’un traumatisme, c’est ce que l’on appelle depuis un livre écrit par deux psychanalystes, Abraham et Torok, un fantôme, et cela pourrait remonter à votre grand-mère. L’affect d’abandon que j’ai ressenti moi-même, en raison sans doute d’un phénomène de pré-transfert, paraît me le confirmer.

— Du coup, ajoute l’adjoint, vous êtes un cas intéressant car ce n’est peut-être pas l’Oudrozine, pourtant présente également, qui est à l’origine de la fissuration de l’ADN chez votre grand-mère et on ne peut donc pas prédire ce qu’il en sera du développement de la maladie chez vous. Il faut que vous recherchiez dans l’histoire de votre famille un autre type de traumatisme.

Philippe se perd en réflexion. Sa grand-mère lui a transmis une griffure d’ADN comme elle lui a transmis un écusson du Cabazor et il a rêvé d’un Cabazor gravé sur un arbre par cet Eva, la femme-tortue – il s’agit sans doute de Claude mais il a préféré garder pour lui cette information, enfreignant ainsi la première loi de l’analyse. Est-ce que le Cabazor pourrait symboliser cette griffure, cette blessure ? Il n’a pas très envie d’exposer devant ces savants cette espèce d’intuition.

Philippe sort dans la lumière de l’entrée du bâtiment de recherche. Apparemment, il peut rentrer à Paris, quand bien même il revient de ce laboratoire avec davantage de questions que de réponses. Il se redemande même si, pour le coup, il ne devrait pas faire partie des victimes par anticipation de l’Oudrozine et s’il ne devrait pas se joindre à l’action de groupe engagée contre la société de son ami, Jacques de Saint-M’Hervé. Tout serait différent si effectivement la fissuration de l’ADN était due à un autre traumatisme. Mais alors, il faut qu’il détermine cet autre traumatisme pour peut-être comprendre par avance sa future maladie, s’il va la déclencher ou même s’il peut l’éviter. Il n’est pas certain d’avoir envie de savoir s’il développera à coup sûr la maladie d’Alzheimer. Il se sent aussi en plein conflit d’intérêt et d’amitié avec le président de la holding Saint-M’Hervé.

Vérifiant ses emails, il s’aperçoit que Claude lui a écrit un bref mot : « J’espère que cette photo te plaira, rdv demain à la même heure au Zigzag ». Il clique sur le fichier contenant la photo pour l’ouvrir. Il s’agit d’un cliché d’une peinture représentant une Marie-Rose Froy de Bouillon minuscule entrant dans un Cabazor géant et blanc comme une fontaine de lait. Une sorte d’Alice au pays des merveilles d’un ancien siècle. Il est frappé par la coïncidence avec son rêve concernant la fontaine de lait. Il ne peut s’empêcher d’y voir aussi une sorte d’invite amoureuse de la part de Claude. Mais il doit se faire des idées.

Chapitre 38.- A l’époque : bouchons.

 Nous entrâmes très tôt dans la ville, avant, m’expliqua-t-on, l’heure des bouchons. La Colombière, soudainement motionné de revenir dans sa ville natale, conta que dans quelques heures les carrioles de poissons s’agglutineraient sur toute la longueur de la rue des Poissonniers ; les carrioles de légumes s’entasseraient dans la rue Saint-Jacques et les voitures transportant des barriques de vin seraient bloquées rue Saint-Antoine. Étant justement entrés par la rue Saint-Jacques, m’expliqua-t-il comme si j’existais tout à coup, nous prîmes ce qu’il appela la rue Sainte Geneviève – du nom de la sainte qui avait autrefois sauvé la ville — avant de redescendre la rue des Carmes. Nous nous rendîmes au Collège sainte Barbe où l’on me trouva une chambre au deuxième étage. J’y restais plusieurs jours à espérer qu’un évènement survienne. J’aurais bien aimé en profiter pour aller visiter la ville mais l’on m’avait fait interdiction de sortir.

 On m’apporta des repas frustres. Je regardais par la fenêtre une cour intérieure où il ne se passait jamais rien. Enfin, un frère du collège vint me chercher. Il me manda de remonter jusqu’au nez le bas de mon foulard. Il me conduisit à pied dans un hôtel particulier situé en bas de la rue Saint-Jacques qui à cette heure était effectivement encombrée de charrettes et de carrosses. Il m’expliqua que les petits carrosses à louer bon marché avait pris la place des lourdes diligences qui ne gagnaient plus d’argent. Du coup, elles roulaient au ralenti dans les rues en cherchant les clients, ce qui entraînait des ralentissements. Nous arrivâmes rapidement devant un bâtiment neuf et pimpant.

 Je n’avais jamais vu autant de faste, de domestiques en livrée, d’ors et de moulures. On me conduisit dans un somptueux salon empli de banquettes et de grands de ce monde dans leur plus bel apparat. Je portais ma tenue de religieux, le visage presque cachée, et je sentis les autres visiteurs me regarder de travers. Les hommes étaient bien plus gringaillés et déguisés que les femmes. Ils étaient grimés et portaient d’énormes perruques imitant des cheveux longs. Ils étaient couverts d’étoffes aux couleurs clinquantes et de bijoux aux doigts. Ils portaient  des jupes bouffantes, des grands manteaux évasés en forme de robe et des collants qui leur moulaient le bas ventre. Ils marchaient enveloppés d’une effluence de lavande et de chèvrefeuille. Les femmes se contentaient de robes simples et sombres, riaient avec des voies flûtées et me faisaient plutôt penser à de jeunes abbés se racontant des balauderies. Le spectacle se résumait pour moi à de gros pigeons arc-en-ciel frottant leurs ailes au sol en direction de pigeonnes à peine effrayées. J’espérais là plusieurs heures errant dans les couloirs et les escaliers, aussi à ma place que l’eut été Glyndwr à la cour du roi d’Angleterre.

 Je fus surprise de voir passer Mme de Rochechouart habillée en grande dame et non plus en sœur supérieure. Il était rare qu’elle quitte Saint-Orsan, l’abbaye mère. Elle parvenait à faire venir le monde à elle, elle n’avait point le besoin d’aller vers le monde. Elle ne me jeta point même un regard de biais.

 Pour me délasser, j’écoutais une conversation entre dames du monde à propos d’une pièce d’un certain Molière, un auteur controversé récemment décédé. Sa pièce intitulée le festin de Pierre ou Don Juan,  venait d’être mise en vers par Thomas Corneille:

— La version de Thomas est bien meilleur que l’original, fit la plus petite qui causait de ce dramaturge comme si elle le connaissait personnellement. Il y a mis beaucoup plus de sentiments et nous touche dans nos territoires inconnues.

— Molière avait bien trop de faignantise pour mettre ses pièces en vers, ajouta la plus élégante.

— Thomas Corneille, un juriste qui vit dans l’ombre de son frère Pierre, était tout indiqué pour mettre en vers une pièce concernant un personnage nommé Pierre, tacha de dire avec esprit la plus grande qui avait un rire de cheval.

— C’est stupide ce que tu dis, Thomas est maintenant plus célèbre que son frère, le défendit la plus petite.

— Ce n’est pas comme ce bourrin de Racine, lâche la plus élégante, qui avec son Phèdre, veut nous imposer la règle des trois unités, d’action, de temps et de lieu. Il faudrait jeter ses pièces dans le feu avec la Brinvilliers ou les envoyer au Canada avec Jacques Cartier.

— Tu nous empoisonnes, fis la plus grande qui goutait particulièrement les jeux de mots et qui partit dans un grand rire équestre.

Un grand silence se fit quand entra un prêtre paraissant flotté au-dessus de la mêlée. Il était habillé sobrement, ce qui ne l’empêcha point de faire un fort effet aux dames. Elle cessèrent brutalement de balosser et lui firent les yeux d’Astrée. J’entendis qu’il s’agissait de Philippedepierre, le célèbre confesseur de la reine qui venait en visite. Il fut reçu aussitôt et ressortit moins d’une heure plus tard, toujours le pas rapide, laissant derrière lui une traine d’admiration. Je me demandais bien ce qu’il venait faire auprès du confesseur du roi. Était-il bien indiqué que les confesseurs du roi et de la reine s’échangent des aveux entre eux ? Et que venait faire Mme de Rochechouart dans ce paysage-là ?

 Personne ne m’adressa la parole. J’étais invisible. Ces belles personnes du monde ne savaient encore rien du Cabazor et ignoraient tout comme pareil que j’allais peut-être participer à quelque évènement à Londres. Personne ne pouvait deviner non plus ce qui se tramait derrière les portes avec Mme de Rochechouart. Je n’en étais point spécialement fière mais je trouvais les gens de cette cour plutôt vains.

Finalement, un domestique vint m’avertir que j’allais être reçue. Je ne savais même point par qui.

 

Chapitre 39. – Époque actuelle : Philippedepierre.

 Claude arrive en retard au Zigzag et sourit en l’apercevant. Elle enlève son imper et s’assoie. Elle porte un chemisier un peu décolleté. Au bout d’une minute, elle se plaint du froid, sort un pull fin de son grand sac et l’enfile. Il fait pourtant plutôt chaud. Lui aussi a fait attention à son codresse, il a revêtu son léger costume bleuté. Il s’est longuement regardé dans la glace et s’est trouvé encore jeune.

 Elle commande un coca zéro, un grand Flat White et une assiette de mousse au chocolat. Une fois la commande arrivée, elle verse un peu de coca dans le Flat White et un peu de ce breuvage sur le sommet de la montagne de mousse. Philippe, sur la carte des vins, a choisi un verre de vin naturel des coteaux de Loir. A quelques mètres d’eux, une dame ayant l’air catastrophé a fini son verre. Elle farfouille dans sa bourse pour payer. Plus loin, un homme avec un étui à violon paraît attendre quelqu’un. Il fixe Claude sans qu’elle ne paraisse s’en apercevoir.

Arrivé de Birmingham peu de temps auparavant, Philippe est venu directement de la Gare du Nord. Claude lui redemande ce qu’il fait dans la vie et contre toute attente son activité la passionne. Il entre dans cette conversation sans  aucune conscience de sa localisation. Elle lui redemande des détails sur les opérations qu’il pratique.

Il lui dessine le circuit de l’argent d’un des milliardaires dont il a la charge sans pouvoir révéler son nom, pour des raisons de confidentialité. Elle boit ses paroles quand il évoque les charges et les taxes que ce riche entrepreneur paie, les sommes qu’il met à l’abri et les fondations qu’il crée. Il trouve que son intérêt pour le sujet est forcé, qu’elle surjoue.

— Ton milliardaire, en réalité, fait de la charité sans peut-être le savoir, ce qu’il fait n’est pas très éloigné de ce que faisaient les grands aristocrates du XVII° siècle.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Saint Philippedepierre, le confesseur de la reine, allait convaincre les plus riches de l’aider dans son œuvre de charité auprès des paysans les plus pauvres. Au final, c’est comme s’ils envoyaient leur argent dans un paradis fiscal.

— Je ne vois pas bien en quoi puisqu’ils y laissaient une partie de leur fortune.

— Oui mais il n’y avait pas de système bancaire, à l’époque, — sauf les monts de piété qui servaient à passer des périodes difficiles — et le roi occupait son temps à chercher de nouveaux moyens de soutirer de l’argent à ses sujets. Comme ça les riches mettaient leur argent hors circuit comme dans un paradis fiscal.

— Oui, mais ils ne le récupéraient pas, alors que mon milliardaire peut mobiliser cette somme quand il veut.

— A voir ! ton milliardaire ne retire jamais sa fortune non plus, sauf très grave problème, donc l’argent est utilisé par la banque se trouvant dans ce paradis fiscal et repart en investissement, en fondations, comme ce que faisait Philippedepierre.

— Ça fait quand même une grosse différence avec les grands aristos du XVII° qui ne pouvaient pas du tout récupérer l´argent qu’ils avaient abandonné aux réseaux de ce Philippedepierre.

— Il y a d’autres moyens de récupérer de l’argent. Monsieur Pierre, comme on l’appelait, jouait un rôle important dans la nomination des prêtres et chaque famille se devait à cette époque d’avoir plusieurs prêtres ou religieuses ; la paix dans les campagnes pouvait également être un bon retour sur investissement.

— Je ne vois pas le rapport, tu peux m’expliquer ?

Claude pourtant maigre vient d’enfourner une grande quantité de mousse au chocolat mélangée à son Flat White-Coca et ne peut pas immédiatement répondre. Un ancien bus vert avec des ailes blanches se gare devant eux place Maubert. Des membres du Samu Social qui, de loin, ont l’air de cosmonautes descendent et se répandent aux alentours par groupe de deux ou trois pour apporter du secours au SDF.

Quand elle reprend la parole sa langue est toute noire :

— Si tu pars du principe que l’économie de la charité, c’est encore de l’économie qui arrange tout le monde, c’est une forme d’équivalent fonctionnel de l’économie de marché.

— Tu vas chercher loin, là ! note Philippe, au moins ce Monsieur Pierre venait bien au secours des plus pauvres, pas les multinationales d’aujourd’hui.

— Oui il avait la foi et il était proche de l’Armée des Pères. Mais tu sais les multinationales aujourd’hui ne parlent que de leur responsabilité sociétale.

— Qu’est-ce que tu sous-entends, que les grandes entreprises font de la charité ? Il commence à la trouver délirante, comme une jeune femme de la ligue communiste révolutionnaire qui aurait réponse à tout.

— Tout système économique est accompagné d’une propagande.  Monsieur Pierre, comme on l’appelait, était doué en théologie, mais il n’a pas oublié, après ses études bibliques à Toulouse, d’obtenir une licence en droit à la Sorbonne.

— Donc ? redemande Philippe qui perd le fil.

— Il connaissait et maîtrisait parfaitement à la fois la manière de mettre en œuvre l’économie avec des contrats et des institutions et la théologie en sachant naviguer entre l’Armée des Pères papistes, les jansénistes proches des protestants et les frondeurs gallicans, ceux qui étaient en faveur d’une religion purement française aux mains du roi.

— Tu me perds complètement : janséniste, papiste, gallican, c’est qui ces keumés ? Tout ce qui compte est qu’il avait la foi, c’était un saint.

— Oui, c’est comme cela qu’on le présente aujourd’hui et on a peut-être raison. En tous les cas, il n’a pas hésité à vendre un cheval qu’il ne possédait pas, disparaître pendant trois ans prétendument comme esclave en Tunisie, puis, il s’est fait apprenti alchimiste, voire même, selon certains historiens, a passé trois ans à dilapider un héritage. Il a aussi été accusé d’un autre vol dont on l’a dédouané. Pourquoi crois-tu qu’il était si bon confesseur auprès des grandes dames de la haute société ? Il a dû commettre tous les crimes, ce qui est d’ailleurs, paraît-il, un passage obligé pour les carrières de saint. Pour comprendre tous ces courants, dis-toi que les jansénistes d’hier sont les néolibéraux d’aujourd’hui, les gallicans sont les nationalistes de droite et parfois d’extrême droite tandis que les papistes sont les solidaristes universalistes et écologistes.

— Ce n’est peut-être pas si simple comme analogie et je ne comprends pas où tu veux en venir, lui fait Philippe, qui serait ce Philippedepierre aujourd’hui ? On a dit à un moment que c’était l’abbé Pierre – tient il porte le même nom ! — mais il est mort, qui l’a remplacé ? Ou bien qui est la sœur Marie-Rose d’aujourd’hui, qui prend sa suite dans le culte du Cabazor ? Madonna peut-être ?

Claude remet un peu de coca zéro dans son Flat White et cette fois choisit d’y ajouter deux cuillerées de mousse au chocolat épaississant ainsi sa boisson.

—   Ça va être froid ! fait remarquer Philippe.

— Oui c’est comme ça que j’aime le Flat White, de toute façon dans ce mélange, il y a déjà des excitants, précise Claude comme pour devancer les critiques.

En une fraction de seconde Philippe a cru voir dans le visage de Claude, la gueule de la tortue souriante aux yeux profonds dont il a rêvé à Birmingham. Elle déglutit, puis répond à propos de la chanteuse américaine d’origine italienne :

— Madonna est certainement une continuatrice honnête de sœur Marie-Rose, elle brandit le Cabazor ensanglantée sur plusieurs photos. Ceci dit, elle ne se défend pas de vouloir la gloire et l’influence tout en appelant à la paix et au partage universel. Elle n’est pas à la tête d’une entreprise de milliers de personnes et particulièrement de femmes, comme l’était Philippedepierre.

Philippe commence à trouver qu’elle est un peu exaltée. Elle continue pourtant à parler de ce saint du XVII° siècle dont il n’a rien à faire :

— Son vrai nom était Philippedepierre en un seul mot, soit dit en passant, pas « Philippe de Pierre » en trois mots comme on le crois souvent.

— Tiens ! Son nom est devenu un prénom, d’habitude c’est plutôt l’inverse, les prénoms deviennent des noms, Jean-Paul Jean par exemple.

— Chez moi, Claude ne précise pas où se trouve ce « chez moi », c’est le parrain qui donne le prénom.

— Il ne faut pas qu’il ait mauvais goût, alors ! Bon, mais ce Philippedepierre était un peu un imposteur, non ? Philippe ramène le sujet à son point de départ.

— Il n’était pas intéressé personnellement et montrait tous les signes d’une vie austère — malgré sa vie mondaine —, mais c’est vrai qu’il adorait le pouvoir, maîtrisait absolument tout dans son entreprise et était une éminence grise auprès de la Reine. Il contribuait à la nomination de tous les prélats de France qu’il aidait à confirmer par le Pape grâce à sa « succursale » romaine.

Au moment de se quitter, Claude l’embrasse près de la bouche en lui serrant le bras. Pourquoi ne pas se revoir la semaine prochaine ? redemande Philippe à une Claude qui répond naturellement : « oui bien sûr ». A chaque fois qu’il passe du temps ensemble, Philippe ressent une recrudescence d’énergie.

Il doit cependant reconnaître qu’il n’a pas beaucoup avancé. La réunion sur l’action de groupe de la société Saint M’Hervé qui a été décalée a lieu le lendemain et il n’a toujours pas de réponse à la question que le président lui a posée sur la provision. Sa grand-mère tourne dans son esprit en même temps que sa chercheuse en théologie. Il ne peut se recoucher et compte sur les quelques heures de lucidité qui lui reste pour « assurer » dans la journée. Il reviendra chez lui en début d’après-midi pour faire une sieste.

 

Chapitre 40.- A l’époque : père la Chaize.

Je montai un étage en suivant l’huissier en livrée qui était venu me chercher. Des jeunes femmes sveltes descendaient gaiement pour se rendre en ville. On me fit entrer dans une antichambre et enfin dans un immense bureau. Le père la Colombière se tenait debout, fort grand et quasi voûté près de la fenêtre ; Mme de Rochechouart le visage hautain était assise dans un fauteuil d’osier ; un petit homme énergique se trouvait derrière son bureau en train d’écrire. Sans me regarder, il m’intima de m’asseoir. Je pris l’une des deux chaises installées devant son bureau. Il écrivit encore quelques minutes, nous laissant en suspens. Enfin, il posa son instrument. Avec son habit luxueux, il ressemblait à un prince. Mme de Rochechouart se leva légèrement et s’assit sur une chaise placée sur le côté du bureau. Le père la Colombière s’approcha lui aussi comme s’il avait répondu à un ordre discret. Il s’assit à mes côtés, courbé en avant. Il avait perdu tout autorité dans cette position d’humilité presque servile et attendit comme moi que le haut personnage commence à parler :

— Bien, je voulais vous connaître avant que vous ne partiez pour Londres. La Colombière et Mme de Rochechouart m’ont beaucoup causé de vous.

Il parlait d’eux comme s’ils n’étaient point-là.

— Vous êtes prussienne d’origine, c’est bien cela ?

— Non, point du tout, je suis né au Pays-de-Galles.

— Ah oui très bien, donc vous parlez la langue des Anglais ?

— Oui, en effet.

— Vous ne le savez sans doute point, mais c’est moi, père la Chaize, le confesseur du roi qui ait envoyé la Colombière en mission à Saint-Orsan. Nous avons pensé avec Mme de Rochechouart que vous remplissiez tous les casiers.

Je ne comprenais point cette expression, mais je supposais que cela voulait dire que je correspondais à la personne qu’il recherchait.

— Vous avez cohabité avec la pauvre Marie-Rose Froy de Bouillon à Puyssanfond, n’est-ce pas ? fit-il en se penchant en arrière dans son fauteuil.

— En effet.

— Vous pourrez donc testimoner de ce qu’elle disait quand vous serez à Londres.

Je ne vis point bien l’intérêt de parler du comportement peu équilibré de cette personne à Londres, mais je n’en laissai rien paraître.

— Je le ferai bien sûr, si on me le mande.

— Ne cachez rien, c’est le mieux, sauf la manière dont elle nous a quittés et ses délires concernant la mise en commun des biens.

Je pouvais donc parler des autres délires de ma roomate, de sa façon de se nourrir et de se fouetter, du fait qu’elle mangeait des montagnes de châtaignes tout en buvant pas mal de vin ; je pouvais même conter qu’elle avalait des excréments et du vomis. Je pouvais tout dire, sauf qu’elle s’était empoisonnée et qu’elle était favorable au partage des richesses. Tout cela m’apparut très estrange.

— Je ne cacherai rien sauf les points dont vous parlez, j’imaginais déjà la réaction amusée et tout à la fois écœurée de mes interlocuteurs en m’entendant testimoner de la vie de Marie-Rose. Je doutais qu’elle soit un jour canonisée.

— Ce que vous allez faire à Londres est important. Vous ne le ferez point pour un pays en particulier ni même pour une religion en particulier, nous ne mangeons point de ce pain blanc-là.

— Excusez-moi je suis un peu perdue, qu’est-ce que je vais faire à Londres ?

— Vous allez être au service d’une duchesse italienne qui aura besoin que vous l’aidiez à apprendre l’anglais, elle vous interrogera aussi sur Marie-Rose Froy de Bouillon.

— Bon, fort bien.

Je ne voyais point en quoi tout cela ne pouvait point avoir de rapport avec la religion ou avec la France. Le père la Colombière ne dit rien et paraissait soumis.

— En réalité, c’est une opération à deux étages qui ne visent rien de moins qu’à rétablir le catholicisme en Angleterre. Ce que je vais vous dire là doit rester entre nous. Je sais que nous pouvons vous faire confiance.

J’aperçus Mme de Rochechouart hocher la tête. J’entendis une sorte de menace dans cette dernière phrase. Je songeai à John et me demandai s’il était encore au cachot. Si jamais il ne m’avait point trahi et que toute l’affaire avait été montée pour me convaincre d’y aller, il serait sans doute en danger si je ne faisais point ce qu’ils m’intimaient de faire. Je n’osai point  demander des nouvelles de John à Mme de Rochechouart de peur de lui causer davantage de souci s’il était encore enfermé.

— Nous avons déjà fait signer un engagement secret au roi d’Angleterre Charles II afin qu’il rende, de nouveau, officiel le catholicisme dans son pays dès qu’il le pourra. Mais il a besoin d’argent pour ne point avoir à réunir le parlement qui sinon décide de l’impôt et est plutôt anglican, voire protestant.

— Je croyais que les anglicans étaient protestants, m’étonnais-je.

Un peu agacé le père la Chaize prit un ton didactique :

— Les anglicans sont à mi-gué entre les deux. Ils reconnaissent la hiérarchie du clergé, mais pas l’autorité de Rome. Leur liturgie reste proche de la nôtre et ils vénèrent tout autant que nous la m;ère de D.ieu.

— Je comprends mieux.

— Le père Philippedepierre a levé à cette fin une somme importante auprès de toute l’aristocratie française  avec l’aide de Mme de Rochechouart. Mais il faut aussi qu’il y ait une avancée religieuse et symbolique. Les protestants ont eu raison sur bien des points dans leur critique du catholicisme. Nous étions trop portés à la superstition. Il faut mettre fin au culte absurde des reliques qui entraîne d’ailleurs un trafic de fausses reliques. Il faut arrêter avec la vente des indulgences.

— Et les remplacer par quoi ? fis-je en brusquant un peu le père la Chaize qui n’avait point l’habitude d’être interrompu.

— Eh bien, c’est là que vous intervenez. Il faut remplacer les éléments les plus critiquables de notre pratique par le culte catholique du saint Cabazor. Nous allons créer une dévotion au cœur inversé de J,ésus. Il devient nôtre quand nous avalons l’Hostie et prend notre place, en nous, pour laver nos pêchés. Cela permettra aussi d’empêcher que se développe un culte protestant du Cabazor fondé sur une idée abstraite et délirante selon laquelle J,ésus aurait été le représentant d’une multitude sans qu’il y ait de transport de la substance divine de J,ésus en nous.

Je n’étais point certaine de tout comprendre, mais je lui étais reconnaissante de m’expliquer le sens de ma mission en Angleterre.

— Quand vous serez là-bas, soyez naturelle, et priez. Mais attention, ne dites à personne ce que je viens de vous expliquer. Il est dangereux d’être catholique en ce moment en Angleterre. Plusieurs dizaines ont été tués pendant la grande peste et le grand incendie de Londres.

— Oui, mon père, je ferai attention.

En se tournant vers Mme de Rochechouart, il lui manda :

— Avez-vous quelque chose à dire à votre protégée ? Le mot « protégée » sonna à nouveau comme une menace dans mon esprit.

— Non, en me regardant elle continua, nous comptons sur vous ; je vous sais capable de réussir pleinement votre mission. Vous pourrez ensuite vivre dans la paix de D.ieu.

Je crus entendre dans cette formule que je serai peut-être en paix avec John.

— Je vous bénis, conclut la sœur supérieure.

Le père la Chaize se tourna vers la Colombière et lui remit un sac de cuir qui devait, je le supposais, contenir une partie de l’argent destinée au roi anglais. Il lui tendit aussi un petit sachet de papier.

— Tenez-vous pourriez en avoir de nouveau besoin.

La Colombière regarda rapidement et je crus apercevoir des baies rouges. Le rendez-vous se termina ainsi. Je guessais que le père la Chaize voulait me voir, me jauger et me montrer discrètement qu’il me contrôlait. J’étais glacée en pensant à ces baies rouges et à sœur Marie-Rose. Se pouvait-il qu’ils aient … Je ne pouvais imaginer qu’ils aient pu l’empoisonner. S’ils l’avaient fait, pourquoi me montrer ces baies maintenant ? Pouvais-je les dénoncer ? Mais qui m’entendrai ? Ils faisaient de moi leur accomplice. Je me tournais vers Mme de Rochechouart pour savoir si elle avait vu et compris. Je me heurtais à un visage hautain et digne me faisant comprendre qu’on ne faisait point d’omelette sans casser des œufs.

J’eus le profond sentiment que le père la Chaize tirait beaucoup de ficelles et qu’il ne fallait point jouer au plus fin avec lui. Il me tenait par les deux bouts. Il était bien capable de remplir un cimetière de ses ennemis si cela s’avérait nécessaire. En tous les cas, le lendemain au collège sainte-Barbe, un frère m’avertit de me préparer au départ.

 

Chapitre 41.- Époque actuelle : cave.

 Depuis quelques années, en accord avec sa femme, Philippe s’est installé dans la cave de l’immeuble. Sous le vieil escalier de pierre, dans un espace comportant un soupirail, il dort et travaille parfois. C’est le seul endroit de la cave accessible sans empiéter sur la propriété du Maharadjah, son riche voisin franco-indien, propriétaire de la plupart des caves (son vrai nom est Sougoumar Shomashakar, mais tout le monde l’appelle le Maharadjah). C’était cela ou ne plus revoir ses enfants si elle devait engager le divorce, lui a expliqué sa femme. Il a eu une passade avec une jeune accontrice de la boîte. Sa femme l’a sue en le faisant filer par un détective et elle le menace régulièrement d’un divorce contentieux – rapport d’enquête à l’appui — s’il ne fait pas ce qu’elle lui redemande.

Il rentre en début d’après-midi comme il l’avait prévu ; il s’aperçoit cependant qu’il n’a pas pris les clefs de l’appartement. C’est la première fois que cela lui arrive, il n’oublie jamais rien en général. Il essaie de joindre sa femme, sa fille, en vain. Il se redemande où il va pouvoir faire sa sieste.

Sa situation est assez ironique, il vit dans une cave de 5 mètres carré alors qu’il gagne plus de 15000 euros par mois et qu’il doit en grande partie s’en remettre à sa femme pour élever les enfants. De temps à autre, un de ses deux enfants vient le voir, le soir, sous la terre, prendre une des choses qu’il a en stock. Il achète tous les jours sur ventres-privés.com des produits de lessive ou de vaisselle, des nettoie-lunettes, des pâtes, du vin pas cher, des vêtements et même des bouchons d’oreille : il a eu un lot de 1000 pour presque rien, ceci dit il n’en a pas l’usage car, dans sa cave, c’est très calme. Il y a à peine de quoi bouger. Il faut dire que le stock de lessive ne diminue plus car sa femme qui s’est convertie à l’organique a décidé de fabriquer elle-même la poudre à partir du bicarbonate.

Pour savoir si Philippe est là ou bien pour aller puiser dans le stock lorsqu’il est absent, ils ont mis au point une technique : il ne sort pas avec les clefs de la cave, mais les dépose dans l’entrée de l’appartement au 3° étage de l’immeuble où il monte tous les jours. Il garde seulement les clefs de l’appartement. Comme ça, en plus, les voisins peuvent croire ou feindre de croire qu’il vit encore chez lui. C’est comme ça qu’il se retrouve, aujourd’hui à la porte de l’appartement et de sa cave. Il se sent bête à attendre sur le palier qu’un de ses enfants ou sa femme revienne.

Sur son téléphone, les notifications des bombardements en Iran ou à Kaliningrad se succèdent. Il ressent une joie mauvaise comme, lorsque sur l’autoroute, il y a un bouchon sur la voie opposée. Il ne faudrait cependant pas que ça se rapproche, fronte Philippe. Une certaine diminution du nombre de guerres dans le monde a tendance à l’angoisser. Il a même très peur qu’on trouve un jour une solution au conflit israélo-palestinien. Un vide intérieure s’ouvrirait qui lui paraissait sans fond. Il se redemande pourquoi il a tant besoin qu’il y ait des conflits dans le monde pour se sentir exister.

Ses idées se mettent à dériver et il s’étonne d’être encore en faveur d’une plus grande égalité entre les humains. Cela répond à sa soif théorique de justice, mais à quoi bon puisqu’il va mourir. Il faut au contraire qu’il y ait des gens de plus en plus riches qui peut-être parviendront un jour à ne jamais mourir grâce à des traitements hors de prix. Son portable lui notifie que Paris connait un épisode de pollution : l’on a effectivement l’impression de marcher dans un nuage de fumée, la gorge serrée.

Il opte finalement pour le cinéma puisqu’il ne peut pas rentrer chez lui. Survit, non loin de là, une salle d’art et d’essai qui date de la fin du XIX° siècle, le Keops. Il est presque deux heures de l’après-midi : il y aura certainement un film en noir et blanc à passer. Cacher dans la pénombre, il pourra dormir, en espérant qu’il ne se mette pas à ronfler.

Chapitre 42.- A l’époque : diligence.

 Je fus heureuse de retraverser la Manche. Trois ans auparavant, quand j’avais fait le chemin inverse, je voyageais vers l’inconnu, le vaste continent. Je comprenais ce qu’avaient dû ressentir les découvreurs de l’Amérique. Cette fois, je retournais dans mon île même si je ne connaissais guère Londres, n’y étant passée qu’une fois rapidement lors de mon voyage aller. La mer était plate et je ne fus point même malade. A Douvres, nous montâmes dans une énorme diligence peinte en noir tirée par six chevaux. Elle était pleine à craquer et son toit était couvert de valises. Cela ne l’empêcha pas de nous emmener très rapidement vers Londres. Un homme habillé de noir, assis tout au fond, me disait quelque chose. Il me regarda avec bienveillance sans me parler, mais je ne parvins pas à me souvenir où nous nous étions déjà rencontrés. Je n’osais le lui demander.

Je commençais à espérer avec impatience les premières maisons de la capitale anglaise quand notre diligence fût arrêtée en pleine forêt de Westminster  par des broussailles tombées sur la voie. Aussitôt après, une cinquantaine de femmes nous entourèrent. Elles portaient des foulards et des robes. Elles étaient armées de haches et de fourches à trois dents.

Je compris à la réaction des autres passagers chuchotant tout bas qu’il s’agissait du gang des Miss. Cinq d’entre elles descendirent les bagages du haut de la diligence pendant que les autres nous tenaient en respect. Les cinq femmes ouvrirent rapidement les malles. Elles placèrent tous les objets de valeur dans un coffre de petite taille. Quand l’opération fut terminée, l’une d’elles se tourna vers une femme de grande taille qui paraissait être la chef.

La grande femme fit un signe de la tête sans causer. Aussitôt, les cinq femmes qui étaient chargées de remplenir le coffre se départirent derrière les arbres de la forêt épaisse. Les autres nous tinrent encore en joue quelques minutes, puis la chef abaissa son trident. C’était, semble-t-il, le signe du départ, la dispersion fut immédiate, tel un nuage d’étourneaux, plus ou moins dans la même direction. La scène en son entier fut fort brève et me parut irréelle. Je n’étais pas certaine de l’avoir vraiment vécue. J’ai observé ces femmes comme si j’avais été transportée dans une histoire racontée par mon père.

Le silence revint. Nous étions saufs. Un homme, un prêtre, je crois, se sentit mal, il s’allongea sur le sol et nous manda à boire. Nous vérifiâmes et refermâmes nos bagages. Mon sac était intact. Il faut dire qu’à part les amours d’Astrée et Céladon, je n’avais guère qu’un habit de rechange et un livre de prière. Certains autres passagers avaient perdu des bijoux et des pièces de monnaie. Je tentais d’en consoler quelques-uns. Une troupe royale arriva – avertie je ne sais comment — mais trop tardivement. Nous ne pûmes donner la moindre description utile de ces assaillants qui étaient en réalité, je le compris enfin, des hommes qui se déguisaient en femmes pour ne pas être reconnus. Quoique cette partie de la forêt se trouvât aux abords de la ville, il serait sans doute impossible de les retrouver.

La diligence repartit finalement. La nuit était tombée. Le conducteur alluma des lampes à huile qui me rassurèrent quelque peu. Chacun garda le silence. Je trouvais ces personnes plutôt stoïques. C’était sans doute ce que l’on appelle le flegme anglais. Puis, elles se mirent à causer et je pris ainsi conscience  de quelques-unes des tensions profondes de ce pays.

Chapitre 43.- Époque actuelle : atelier d’écriture.

 Il hésite entre deux films : une version ancienne de La religieuse tirée du livre de Diderot et une  récente production israélienne, « Le Procès d’Amsalem« , qui le tente. Cependant, il démarre un peu plus tard et est trop actuel pour servir de bruit de fond à sa sieste récupératrice. Il a déjà l’impression de flotter. Il y a seulement un inconvénient au film en noir et blanc : il donnera lieu à une discussion avec l’Écrivain Saara Linlau qui a eu son heure de gloire et est revenu sur le devant de la scène récemment avec son roman « Mother Submission ». Philippe craint qu’il soit difficile de dormir au cours d’un débat, mais il se dit que cela lui permettrait de se réveiller. Juste avant le commencement du film, il voit, à sa grande surprise, Claude entrer dans la salle. Il lui fait un petit signe, elle parait ne pas le calculer. Enfin, elle lui fait un signe de la tête et s’assoit assez loin de lui avec l’homme qui l’accompagne. Philippe se dit que dans le cadre de sa thèse, elle doit visionner tous les films ayant des sujets religieux. Elle doit aussi être intéressée par la présence de l’Écrivain Saara Linlau. Ou bien tout simplement, elle avait envie de voir un film avec son ami. Elle a forcément un copain, quoiqu’il ait plutôt imaginé – va savoir pourquoi — qu’elle était seule. D’ailleurs, la tête du type lui dit quelque chose mais il ne parvient pas à le remettre.

Il visionne le film dans un état second, s’endort quelques micro-instants, mais reste tout de même accroché, contrairement à ce qu’il avait prévu. Finalement après deux heures de projection, l’Écrivain prend la parole.

Philippe a déjà entendu cet écrivain à la télé et avait été frappé par la tension qui émanait de lui. Il ne la retrouve pas immédiatement. L’Écrivain a du mal à trouver ses mots pour justifier le choix de ce film dans le cadre d’une université populaire. Philippe réalise alors que la salle est remplie de retraités. Il y a aussi quelques étudiants dont Claude, sûrement des thésards en cinéma ou en religion. Évidemment un jeudi à 14 heures !

Petit à petit, le propos de l’Écrivain se fait plus clair mais assez plat. Puis, il s’égare et devint plus intéressant. Diderot, dont le livre est adapté par ce film, nous parle d’outre-tombe de sa sœur qui a été forcée de devenir religieuse. Saara Linlau précise qu’il n’a jamais participé à un atelier d’écriture mais que cela l’intéresserait beaucoup. On lui a raconté comment cela se passe, on y apprend à camper un personnage, un lieu, une action. Mais, il refuse de le faire car pour lui l’écriture n’est pas un procédé. Dès lors que l’on pense la manière de faire une scène, c’est foutu. Il ne veut pas non plus faire un film car cela suppose de faire un scénario et cela ne l’intéresse pas vraiment car la littérature, ce n’est pas seulement raconter une histoire, c’est trouver ces petits riens qui font la vie. Par exemple, dans le film « La religieuse », quand la nonne se tourne, le visage en pleurs, face à son confesseur, elle lui dit « merci beaucoup », de manière inattendue. Dans sa vie, c’est peut-être la première fois qu’en fin de compte, elle a pu se livrer. Philippe ne se souvient pas de ce passage qui a dû correspondre à l’une de ses micro siestes.

Un spectateur essaie de le faire parler de son roman « Mother Submission« . Un silence attentif se produit car tout le monde est venu pour entendre l’écrivain sur ce sujet :

— Je ne reviendrai plus sur ce roman qui appartient au passé maintenant. Je ne crois plus que les mères vont prendre le pouvoir. Le sens de la « Grande Inversion » est ailleurs : c’est une révolution de la sensibilité.

— Oui mais quand même, vous l’avez écrit, ce roman. Alors, c’était seulement pour régler vos comptes ? fait une femme assise à côté du précédent spectateur à avoir pris la parole.

On s’attend à ce que Saara Linlau pète les plombs de rage. Mais ce n’est pas ce qui arrive. Il se contient :

— Une seule chose compte dans un roman: comment exprimer sa sensibilité ? Et pour cela, il n’y a qu’une solution ou qu’une règle : il faut être libre. Chacun a sa sensibilité, c’est cela qu’il faut exprimer, sinon cela ne sert à rien. Après, le procédé, c’est simple, c’est juste une question d’oreille pour bien entendre la phrase, savoir si elle sonne bien.

Philippe finalement pose une question qui n’a rien à voir en apparence avec « Mother Submission » :

— Dans le film « La religieuse », les personnages ne sont justement pas libres, ils sont enfermés dans leurs institutions disciplinaires et leurs liens juridiques, mais ils s’échappent quelques instants de leur destin. Est-ce que cela suffit pour exprimer sa sensibilité, ces quelques moments de liberté ?

— Vous voulez dire que le film porte sur l’enfermement des personnages ? lui redemande l’Écrivain presque agressivement, comme s’il s’agit d’une attaque personnelle.

— C’est justement la question que je vous pose, répond Philippe sur la défensive.

L’Écrivain Saara Linlau retrouve la tension qu’il lui avait connue dans cette émission de télé où il l’avait vu passer :

— Dans le film, aucun personnage n’a le choix, ce sont des personnes qui entrent en contact avec la Vie avec un grand V depuis leur vie sans grand éclat. Chacun a sa vie, on n’y peut pas toujours grand-chose, mais parfois on voit la vie passée, on la fantasme, on la rêve. Dans le film, la religieuse qui assiste à la communion de sa nièce se rappelle ce qu’elle fut, ce qu’elle aurait pu être, ce qu’elle rêvait d’être et se met à pleurer dans l’église, ce qui entraine les pleurs de toute l’assistance. Elle est prise dans les contradictions du réel et du temps.

Philippe, qui ne voit pas de quelle scène l’écrivain veut parler, se demande s’il n’a pas non plus dormi à ce moment-là. Il craint aussi d’avoir été un peu agressif avec sa question, vue la tension de la réponse. Il se redemande si c’est lui ou l’Écrivain Saara Linlau qui est le plus enfermé dans sa vie. Il répond alors exactement comme la religieuse :

— Merci beaucoup.

Ce qui a pour effet de manière illogique de relancer l’Écrivain.

— Celui qui écrit est sans doute celui qui est le plus enfermé. Il doit être hors de la vie pour pouvoir écrire, mais s’il est hors de la vie, il ne la ressent plus assez pour la restituer, il est enfermé dehors.

Philippe sent venir le monologue de l’Écrivain qui ne peut plus s’arrêter :

— Mais s’il tente de vivre sa vie pleinement en remettant à plus tard l’écriture, il est trop fragile pour affronter les cruautés quotidiennes. Il s’est préparé à les écrire et donc, il y est sensible ; mais s’il est sensible, il a du mal à supporter d’être dans la vie pleinement, sans écriture. Dès qu’il veut écrire, il n’a plus rien à dire car il est hors monde, cependant quand bien même il aurait quelque chose à dire et qu’il resterait pour cela dans le monde, il serait dans un quotidien qui l’empêcherait d’écrire. Il se couperait de ses liens, de ses amis et de sa famille, pour pouvoir les observer du dedans. L’écrivain est une religieuse devenue employée.

— Sollers a déjà dit tout ça dans les années 70, rectifie un retraité qui prend des notes et qui a l’air d’en savoir long.

— Ce qu’il n’a peut-être pas dit, reprend fermement Saara Linlau, est que pour sortir de cette impasse, le texte prend le dessus sur l’auteur qui, dès lors, acquiert un nouveau nom. L’auteur devenu le secrétaire d’un flux continu doit faire le nécessaire pour sauver les apparences.

— Mais si l’Écrivain ne trouve rien à dire et qu’il n’y a aucun texte susceptible de prendre le dessus, que se passe-t-il ? reprend Philippe qui n’est pas certain d’avoir tout compris.

— Mishkin ! Ce n’est pas qu’il n’a rien à dire, mais qu’il n’a plus de règles pour le dire. La rhétorique est morte, partout en littérature, en politique et même devant les tribunaux. L’art d’écrire et de parler est mort. C’est pour cela d’ailleurs que l’on mulitplie les concours d’éloquence. On ne parle jamais tant que de ce qui a disparu. Il faut se redonner des contraintes spécifiques pour avoir une chance de pouvoir écrire quelque chose sur la société telle qu’elle est vraiment.

— Vous parlez de la société et aussi de la justice, Philippe ne parvient pas à s’arrêter de poser des questions, je crois me souvenir que Flaubert faisait beaucoup référence au droit dans son « Éducation sentimentale » ; par ailleurs il existe un véritable genre des romans juridiques aux États-Unis. J’ai l’impression que les écrivains français ne s’intéressent plus au droit.

— Ça dépend, mais c’est globalement vrai. Je crois que c’est parce que les sociologues sont passés par là et ont établis leur spécialité universitaire en dehors du droit, pendant que les facultés de droit voulaient rester dogmatiques et ne pas laisser la place à des sciences auxiliaires. C’est tout le contraire aux États-Unis où les facultés de droit installées dans les départements d’art ont aspiré toutes les sciences humaines à elles. L’étude de la société en France menée par les sociologues et les écrivains s’est mise à ignorer le droit, ce qui est sans doute dommage. Bien je vais m’arrêter là.

Le fait d’avoir concédé quelque chose est si difficile à supporter pour l’Écrivain qu’il ne peut plus continuer sa conférence. Il est copieusement applaudi et plusieurs personnes vont lui parler.

Philippe sort du cinéma en ayant l’impression d’avoir assisté à un vrai atelier d’écriture. Il cherche Claude du regard, mais elle parait pressée : il la voit au loin entrer dans une bouche de métro avec son copain. Elle se retourne quelques secondes, le cherchant du regard, comme à regret, mais c’est peut-être son imagination. Son regard s’attarde quelques secondes sur sa silhouette qu’il voit de dos. Il la trouve, une nouvelle fois, plus gracile qu’il ne pensait.

Il lui envoie un SMS pour savoir si elle a le temps pour un Flat White-Coca dans les jours qui viennent afin de discuter de leur sujet d’intérêt et ajoute un inhabituel « je  vous embrasse ». Il se met à attendre sa réponse et consulte tous les cinq minutes ses courriels, puis toutes les dix minutes ; progressivement l’écart devient si grand qu’il comprend qu’il a été maladroit. Elle ne lui répondra plus.

De retour dans sa cave, il allume sa lampe LED qui met beaucoup de temps à lui donner une lumière satisfaisante. Il se déshabille dans une sorte de pénombre. Couché, il peine à s’endormir, puis il rêve que Claude et lui sont dans un cinéma côte à côte. Elle lui passe la main sous le bras, lui pose un baiser sur la  bouche. Quelqu’un l’appelle derrière lui : « Philippe » : il ne se retourne pas tout de suite. Quand finalement, il regarde derrière lui, il reconnait une collègue qui le regarde avec dédain. Il tombe alors dans un puits sans fin s’agrandissant à l’échelle de l’univers, puis aussitôt se mettant à se rétrécir au point de l’écraser.

 

Chapitre 44.- A l’époque : enclosure.

 Selon les passagers de la diligence, il fallait durcir les lois, ratisser la forêt et pendre ces mécréants. Une voix se détacha, celle d’un prêtre anglican, celui-là même qui avait eu un malaise. Il se présenta comme étant le vicaire de Drexham, je ne savais point du tout où cette ville pouvait se situer  :

— En même temps, s’il n’y avait point eu cette affreuse enclosure – un mot que je ne connaissais pas non plus – de la plus grande partie de la forêt de Westminster et une déforestation qui s’en est suivie, ces paysans-forestiers ne seraient jamais devenus hors-la-loi.

— Les enclosures, c’est l’avenir, s’énerva un homme devenu rouge que l’on me présenta ensuite comme un député du parlement du nom de Payton. C’était celui qui avait perdu le plus d’argent dans l’embuscade.

— C’est peut-être l’avenir pour les riches propriétaires, point tellement pour les pauvres, fit le vicaire.

— C’est l’avenir pour tout le monde, fit le monsieur étrange habillé en noir avec un fort accent italien, mais il y aura des perdants. Je ne parvenais toujours pas à savoir où j’avais bien pu le rencontrer.

Je demandais à ma voisine, ce que signifiait ce mot d’enclosure. Elle me répondit en messe basse.

— C’est quand un champ ou une forêt où tout le monde pouvait venir ramasser du bois, des fruits, des champignons, et faire paître ses bêtes, ce que l’on appelle un common, est entouré par une clôture pour élever des moutons ou pour planter des céréales sur une grande surface en y mettant de l’engrais.

— Pourquoi ils ne pourraient point continuer à y faire paître leur bête, dans cette forêt ? L’interrogeai-je sans rien comprendre.

— Mais parce que le propriétaire des moutons et du champ de céréales veut les protéger.

La député Payton qui nous avait entendus ajouta :

— Grâce à l’enclosure, on peut produire davantage et nourrir plus de monde. On ne s’oppose pas au progrès.

Le vicaire ne se laissa pas convaincre :

— Le progrès sans justice n’est point le progrès, mais le règne du plus fort.

— Mais tout est légal, réagit le député, et les propriétaires ont des titres, ils peuvent faire ce qu’ils veulent sur leur terre, je ne vois aucune injustice là-dedans.

— Ils ont des titres de propriété que leur fabriquent leurs sollicitors, mais les pauvres gens qui n’ont plus de quoi vivre devraient bénéficier de coutumes qui sont ainsi ignorées, repartit le vicaire.

Gosh ! Ils voudraient qu’on respecte leur loi alors qu’ils attaquent les honnêtes gens ! Ils n’ont qu’à les prouver leur coutume, renvoya Payton qui visiblement avait l’habitude des débats.

— Il n’y a point d’évidence. Ce sont des coutumes orales difficiles à établir et, en général, les juges sont plutôt du côté des propriétaires, s’obstina le vicaire.

— Ils sont du côté des propriétaires car ils ont des titres, c’est aussi simple que cela.

— C’est facile de fabriquer des titres, le vicaire de Drexham commençait à se répéter et à être à court d’arguments.

— Le grand juge Godfrey a d’ailleurs condamné ces paysans efféminés à payer un loyer au propriétaire s’ils voulaient continuer à jouir de cette partie de la forêt, conclut le député Payton.

Le mari de ma voisine, commerçant de son état, alla dans son sens :

— De toute façon, rien ne peut justifier le vol et de s’en prendre ainsi à des innocents, le roi doit faire le ménage à moins qu’il n’ait intérêt au désordre.

La conversation commençait à s’enliser quand nous entrâmes dans les faubourgs de la ville. Peu de temps après, nous arrivâmes dans le centre qui était en plein travaux. Le grand incendie avait eu lieu moins de dix ans auparavant et la reconstruction n’était point achevée. On voyait partout surgir des immeubles et des hôtels particuliers en pierre. On n’utilisait plus le bois que pour les échafaudages. La ville serait ainsi protégée définitivement des incendies.

Le palais pimpant neuf dans lequel j’allais vivre se trouvait dans Saint James Park, tout près de Buckingham Palace. Je compris que nous allions habiter chez le duc et la duchesse d’York.

Chapitre 45.- Époque actuelle : cœur.

 Un rayon de soleil traverse le soupirail de la cave où il a fini par s’endormir après le cinéma. Une fois levé, Philippe cherche l’écusson du Cabazor qu’il ne retrouve plus. Il soulève les cartons de lessive et les piles de boîtes de bouchons d’oreille. Rien ! Il a honte, alors que sa grand-mère conservait tout, ne perdait jamais rien et même entassait tout dans son grenier. Elle lui a laissé entendre qu’elle avait cet écusson dans son sac depuis longtemps et que c’était sa mère qui le lui avait confié. Celle-ci le tenait peut-être d’ailleurs de sa propre mère. Il ne sait pas exactement quand a vécu la grand-mère de sa grand-mère, mais on peut imaginer qu’elle soit née dans les années 1840 ou 1850. Que s’était-il passé à cette époque qui mérite que l’on en garde une trace ? Il n’en saura sans doute jamais rien.

 Ne pouvant s’endormir, il a essayé de trouver pendant une partie de la nuit quelque chose dans les archives départementales en ligne, mais en vain. Tout simplement — c’est ainsi que le considérait sa grand-mère — le Cabazor était un symbole de foi. « Elle a voulu me transmettre ainsi la foi de mes ancêtres ». Pourtant, Philippe n’en a rien à faire, il n’est pas croyant et trouve bien kitsch ces colifichets. Cet insigne était visiblement artisanal, mais il ne traduisait rien d’autre qu’une appartenance à la religion populaire.

 Philippe cherche, à sa pause-déjeuner, en mangeant un sandwich dans son grand bureau du collège Sainte-Barbe, sur Oudropédia : « Le Cabazor est une dévotion au symbole de l’amour divin par lequel le fils de Dieu a pris la nature humaine et a donné sa vie pour les hommes. Dans sa forme inversée, ce symbole met l’accent sur les concepts d’amour et d’adoration voués au Ch,rist et sur l’accès direct et égal à la divinité de tous les chrétiens. Le Cabazor a été institué comme dévotion par le pape Clément XIII en 1767 et étendue à toute l’Église catholique romaine par le pape Pie IX en 1858 en même temps que le culte de l’immaculée conception».

 Tout cela ne lui dit rien qui vaille, sauf les dates peut-être : 1858 peut correspondre au moment où la grand-mère de sa grand-mère a reçu l’insigne. Les informations devaient déjà circuler mondialement au sein de l’Église. Plus loin dans l’article, il apprend que cette dévotion remonte à la Cène et au moment où l’apôtre Jean plaça sa tête sur le Cœur de Jésus. Il note avec intérêt que le cœur au cours de l’antiquité n’était pas le lieu des épanchements mais de l’activité mentale en général, le lieu de l’intelligence. Il en est surpris n’ayant jamais fronté que son cerveau se trouvait dans son cœur. Ainsi, le cœur serait aujourd’hui la tête, la Sacrée-Tête. Il n’était pas question, à l’origine, de sentiment, mais de rationalité. Une inversion s’est opérée. Il trouve irrationnel que la rationalité au cours de l’histoire ait pu avoir son siège dans un cœur !

Il faut encore qu’il comprenne ce qu’est une dévotion. Il décide de descendre à la librairie théologique en espérant un peu tomber sur Claude. Elle n’est pas là. Il cherche dans un dictionnaire : « Les dévotions catholiques sont des types de prières et de pratiques qui n’ont pas été élaborées officiellement par l’Église mais qui sont issues de pratiques spirituelles développées par des particuliers ; elles ne suffisent pas à elles seules pour le Salut. Elles expriment souvent la foi du charbonnier naïf et illettré qui a besoin de miracle ». «  Quel charabia pour un mécréant comme moi, se dit l’acconteur ; de toutes les façons, je dois être bien loin de pouvoir atteindre le salut ».

 Il lit encore que la dévotion du Cabazor s’est développée à la suite de la révélation faite à Marie-Rose Froy de Bouillon au XVII°. Il le sait déjà. Quant aux dates, il est de plus en plus perdu, cela aurait touché ses ancêtres avant le XIX° siècle, au XVII° ? Mais à vrai dire le symbole existait avant : « La tradition catholique a toujours associé le Cabazor avec les Actes de réparation dédiés au Ch,rist ».

Il a besoin de marcher. Il se rend au jardin du Luxembourg, fait le tour, passe devant les pratiquants du Taï Chi Chuan, puis devant les joueurs d’échec roumains. Il s’assoit finalement sur un banc peu après la petite statue de Mendès-France. Le vide en lui finit par laisser la place à une sorte de pensée. Le Cabazor renvoie à un acte de réparation des peines subies. Qu’y a-t-il à réparer dans sa famille ? Il se sent pris dans un labyrinthe, perdu dans une forêt épaisse. Il est bien avec cela. Marie-Rose, sa grand-mère, a grandi dans une région maintenant déchristianisée où les églises sont fermées à clef. Une des ordonnances de la « Grande Inversion » autorise d’ailleurs leur transformation en centre culturel sous forme de bien commun à ceux qui veulent y participer et y investir. Philippe a le sentiment d’avoir échoué à comprendre la mort de sa grand-mère avant même d’avoir commencé tout en étant obligé – par un sentiment de dette inexplicable – de poursuivre sa quête. Marie-Rose, sa grand-mère a tenté de lui transmettre une foi superstitieuse en lui remettant cet insigne qu’il a maintenant perdu. Il ne va pas s’engager dans une étude christologique ou liturgique pour laquelle sa grand-mère n’avait strictement aucun intérêt.

 Il doit admettre qu’il a été très content de recevoir cet insigne sans valeur, mais qu’il n’a pas su quoi en faire et qu’il ne le sait toujours pas. Il est pourtant touché sans savoir pourquoi. Il s’imagine que cet insigne a aidé toute sa vie sa grand-mère à supporter les épreuves, notamment la mort prématurée en Algérie de son fils aîné, Georges qui est aussi son propre père qu’il n’a pas connu. Sortie de la messe du dimanche, elle pouvait regarder l’insigne et prier. Cependant, il a peut-être aussi joué un rôle dans sa mort.

  Philippe se dit que ce n’est peut-être pas un hasard s’il habite au pied d’une colline où se trouve justement la Basilique du Cabazor. Sa mère qui était venue visiter son appartement au tout début de son installation, juste avant son accident, était allée s’y recueillir. Philippe trouve d’ailleurs curieux d’y voir autant de monde provenant de tant de pays. Chacun y trouve à exprimer des émotions profondes. Cet appel au cœur d’un dieu fait homme paraît s’étendre au monde entier, sans qu’il n’y comprenne rien. Dieu sait pourtant qu’il est capable de démêler, voire parfois d’embrouiller si nécessaire, des accontances complexes.

 Il se sent tout à fait foreign à cette dévotion. Il regrette d’ailleurs de ne pas avoir cette foi simple et baroque. Il se souvient de ce qu’a dit l’Écrivain Saara Linlau dans le cinéma : « Une œuvre doit faire mine de rien, toucher à l’essentiel sans le dire ». Il ne voit pas du tout comment cet écusson insignifiant qu’il tient entre les doigts de sa mémoire peut toucher à l’essentiel, alors même qu’il l’a déjà laissé glisser hors du temps, en le perdant.

Sa pensée se met à dériver sur un autre sujet. Il pense aux semaines à venir et à une série de voyages qu’il doit faire pour son groupe de travail européen sur « Accontances et Class action« . Il doit se rendre à Rome puis à Vienne. L’idée lui vient d’inviter Claude à l’accompagner.

Une voix l’appelle « Philippe, c’est toi  ?». Devant lui, il ne l’a pas vu venir se tient justement Claude qui se rend sans doute à la librairie théologiques pour ses recherches. Elle n’a pas son cabas de livres habituel. Elle a l’air inhabituellement fatigué, enveloppée dans un grand châle bleuté et les mains enfoncées dans les poches. Elle accepte de s’asseoir près de lui, le long de la pièce d’eau installée au pied de la Fontaine Médicis :

— Ça va ? tu n’as pas l’air bien, tu es blanche.

— J’ai un problème dans l’épaule gauche, elle lui montre son épaule qui est entourée d’une attelle sous son pull, je ne peux plus dormir tant cela me fait souffrir. Les médecins me font passer des tonnes d’examen. Ils ne savent pas ce que c’est. Ils m’ont fait une infiltration qui m’a fait du bien quelques jours, mais la douleur est revenue. Je vais te dire, mes os se dessèchent sans que personne ne sache pourquoi, ni d’ailleurs comment arrêter le mouvement. Elle, habituellement si forte et directe, paraît tout à coup abattue. Philippe s’explique maintenant pourquoi elle n’a pas répondu à ses emails.

— Tu prends pas d’anti-douleur ?

— Si ce matin. Je me sens un peu mieux. Je prends de la cortisone. Comme çà mon épaule dort.

— Peut-être que c’est juste un moment à passer, que tu as une vie stressante, c’est sûrement très dur de faire des recherches.

Claude penche sa tête sur l’épaule de Philippe, qui est tenté de lui mettre la main dans les cheveux, mais se retient. Puis elle se retourne vers lui, les yeux humides.

— J’en peux plus d’être seule, de ne pas réussir à terminer ma thèse, de vivre loin de chez moi.

Philippe l’accueille dans ses bras et la réconforte sans trop la serrer. Il a peur de lui faire mal : ses os paraissent prêts à se briser en morceaux. Philippe incongrument se redemande s’il ne devrait pas l’embrasser. Elle se détache doucement, puis dit qu’elle doit s’en aller. Elle ne veut pas qu’il la raccompagne.

En revenant vers son bureau, il est sur le point de traverser une petite rue en sens unique quand arrive une voiture rouge en sens interdit. Sur le toit, il y a un grand sac à main bleu que l’occupante a du poser pour ouvrir la porte du véhicule à clef. Elle stoppe pour laisser passer Philippe qui lui indique le toit de la main. Elle fait non de la tête car elle croit que Philippe lui reproche de rouler en sens interdit. Il crie « vous avez oublié votre sac sur le toit », elle regarde sur le siège passager puis interloquée sort finalement de son véhicule pour y trouver son sac, elle remercie vivement Philippe qui marche déjà vers son travail.

Son portable vibre. Nadia l’appelle :

  — Tu veux que je passe te prendre ?

  — Ah oui pourquoi ?

  — Tu n’as pas oublié ?

 Philippe ne voit pas de quoi elle parle et cherche en vain. C’est Nadia qui le lui rappelle :

  — La réunion chez Saint M’Hervé !

 

Chapitre 46.- A l’époque : Anne-Marie de Modène.

Dans le palais de Saint James Park, je fus installée dans l’aile d’Anne-Marie de Modène, la duchesse d’York. C’était une jeune italienne intelligente, cultivée et simple comme le sont les plus grands. Je fus très excitée de travailler pour une telle femme. Le père la Colombière me manda de revêtir une tenue d’abbé pour lui rendre visite et lui donner des cours d’anglais.

 Nous causions en anglais qu’elle connaissait encore mal et qu’elle voulait perfectionner. En fait de tenue d’abbé, je portais un habit coloré de pourpre et d’or. Le col de mon ensemble était brodé et portait en décoration des fleurs de cerisier. J’avais le sentiment d’être un coq montrant sa crête à la cour de la duchesse. Cela ne me déplaisait point, à vrai dire. C’était beaucoup plus drôle qu’un convent et je préférais être en parade dans une basse-cour plutôt que de couper la tête à des volailles. La duchesse humble et fervente catholique n’était point aussi pimpenante que moi. Il m’était très curieux de devoir porter une perruque de faux cheveux longs sur mes propres cheveux camouflés par des épingles. J’avais choisi de ne pas mettre une trop épaisse couche de fond de teint pour laisser apparaître mes taches de rousseurs. Au point où j’en étais ! J’ai d’ailleurs songé à plusieurs reprises que la duchesse n’était peut-être point insensible à mes charmes d’abbé quoiqu’elle n’ignorât rien de mon état ! En tous les cas, elle aimait fort me tenir le bras et me causer tout près de ma face.

J’avais aussi retrouvé auprès d’Anne-Marie de Modène l’homme en noir de la diligence, celui qui devisait avec un accent italien et qui me rappelait quelqu’un. Il s’appelait Marc Florio. Il avait un destin hors du commun. Ambassadeur de Venise à Londres lorsqu’il était jeune, il avait réussi à convaincre Cromwell pendant la guerre civile de rouvrir les portes de l’Angleterre à des migrants juifs. Depuis, il était devenu une sorte de chef de sa communauté tout en donnant des cours d’hébreux biblique à la duchesse.

Il continuait de voyager beaucoup pour, disait-il, préparer la publication auprès d’un imprimeur vénitien d’un ouvrage sur la lumière. J’aimais beaucoup discuter avec lui du changement d’époque que nous vivions et en particulier des évolutions de la science. Il considérait que la lumière n’était ni un corps ni une onde telle qu’une vague de la mer, mais un espace entre des points formant avec tous les autres rayons un entrelacs de cordes invisibles et infiniment petites. Pour lui, d’ailleurs, le droit, c’est-à-dire en réalité les relations entre les gens, n’était rien d’autre que la science des cordes invisibles et vigoureuses entre les humains qui leur donnait ou leur prenait leur lumière. Il me donnait l’impression de pouvoir voir à travers les corps. Je n’osais toujours pas lui demander si nous ne nous étions point déjà vus quelque part.

Le père la Colombière quant à lui était devenu le confesseur personnel d’Anne-Marie de Modène. Il remplaçait le père de Saint-Germain qui avait dû rentrer précipitamment en France après avoir été soupçonné de fomenter un complot contre le roi d’Angleterre. Il faut dire que Londres était alors au cœur d’une tension mondiale entre catholiques et puritains, ce qui cachait en réalité une tension internationale entre Français et Hollandais. Il assurait chaque dimanche l’office à la chapelle catholique se trouvant dans le palais personnel de la Reine, nommé Sommerset House. Il avait décidé de lancer le culte du Cabazor en glorifiant la vie de Marie-Rose Froy de Bouillon. Il était enfin rayonnant et se tenait plus droit que d’habitude. Je suis certaine que ce fut la meilleure période de sa vie. Sa taille et son art oratoire enthousiasmaient les dames de la cour qui étaient acquises au catholicisme. Avec Anne-Marie de Modène et la Reine, ils avaient le projet de créer un convent dédié au Cabazor dans la banlieue londonienne. Ils étaient persuadés que la reconquête catholique de l’Angleterre était en marche. Je ne pouvais m’empêcher de songer que leur mouvement risquait de se heurter à une violente opposition.

J’ignorais encore que j’allais être moi-même prise dans la tourmente d’une période où l’on ne pouvait pas ne point choisir son camp.

 

Chapitre 47.- Époque actuelle : troisième réunion.

Une  personne nouvelle a pris place autour de la table du meeting. Il y a bien Michael Walzer, l’avocat de Robbs and Hume avec sa tête beaucoup plus haute que le corps posé sur un col de chemise immaculé serré par un foulard rouge fluo, ainsi que ses deux collaborateurs. Vic You a étalé des coupures de presse sur la table. Il/elle est toujours en noir et ne peut, pas plus qu’à la réunion précédente, être qualifié(e) d’homme ou de femme. Sacha Hauteville, le directeur juridique de Saint M’Hervé, est un homme de taille moyenne, de visage banal qui aurait fait un parfait espion. Il a apporté avec lui un gros dossier. Nadia et Philippe, chargés des questions d’accontance et de taxité, font face à l’équipe de Robbs and Hume. Le président est à un bout de la table et la personne nouvelle a pris place à l’autre extrémité. Ils sont locatés dans la même salle de réunion sans fenêtre que la fois précédente, au huitième étage de la Holding dirigée par Jacques de Saint M’Hervé qui prend la parole :

— Je vous présente Oscar Nesterlé, fondé de pouvoir de la banque Hussard, commence le président, et s’adressant à lui : pouvez-vous nous faire un point financier de la class action ?

L’homme est bien mis, grand et svelte, son costume gris taillé sur mesure donne toute confiance, ses chaussures sont cirées à point. Seule une mâchoire proéminente donnant sur une dentition de fauve révèle qu’il ne s’agit pas d’un simple courtier, mais d’un cador de la banque Hussard :

— Le président a eu l’excellente idée de nous mettre dans la boucle, dit-il en préambule et de façon faussement modeste, je sais que vous hésitez entre provisionner top rate ou bottom rate. Pour parler simple : vous hésitez entre une provision toutes choses égales par ailleurs de 850 millions TVTPA ou de 53 millions TVTPA. Je vais être très franc avec vous : dans les deux cas, il vous faudra shorter le reste à porter en compte si vous parvenez à un settlement ou si vous êtes condamnés, sauf à dealer avec le fisc.

— Merci d’être franc, fait le président qui donne l’impression d’avoir tout capté.

— Vous avez déjà un important taux de reste à recouvrer chez nous et si vous deviez mettre en compte courant plus de 200 millions, nous ne pourrions sans doute plus vous suivre. Cela deviendrait trop risqué, et je peux vous assurer qu’aucune autre banque sur la place ne vous prêterait une somme supplémentaire sans une garantie exceptionnelle.

Tout le monde, à l’instar du président, prétend avoir compris son langage technique. Le débat continue comme s’il avait lieu entre des personnes de langues différentes qui ne veulent pas s’en apercevoir.

Philippe se lève discrètement et se rend aux toilettes. En se lavant les mains il essaie mentalement d’atteindre les 20 secondes conseillées par les hygiénistes, mais plusieurs personnes entrent et sortent sans respecter ces exigences. Il se dit qu’un nudge serait nécessaire afin que tout le monde ait intérêt à passer plus de 20 secondes à se laver les mains plusieurs fois par jour : par exemple celui qui n’aurait pas eu la grippe pendant 30 ans gagnerait un voyage aux Seychelles pour deux personnes. Quand il revient, il a l’impression qu’il n’a rien raté :

— Que faudrait-il faire alors si nous décidions de provisionner à 450 millions pour entrer en négociation ? Redemande le président.

— Je vais être brutal malheureusement, tranche le banquier. Dans le contexte actuel, il vous faut continuer à verser de forts dividendes pour soutenir l’action de la holding. Or, une augmentation de capital n’est pas possible car ça ne se fait plus. Ce serait un coup à perdre la confiance du marché. Par ailleurs, aucun prêt à ce niveau ne serait envisageable, vu le taux d’endettement potentiel qui serait le vôtre. En conséquence, la seule chose raisonnable qui resterait à faire serait de vous placer sous le protection de la loi sur la sauvegarde des entreprises.

 Cette fois tout le monde a compris. C’est une façon technique et polie d’annoncer que la société serait placée en situation de cessation des paiements.

 Michael Walzer s’agite sur son siège et sa tête roule de droite à gauche comme s’il était juché sur un voilier en plein roulis :

— C’est une partie de poker, il ne faut pas montrer ses faiblesses. L’on peut annoncer une provision élevée pour entrer en négociation sans dévoiler nos mauvaises cartes.

— Ce n’est pas un jeu, l’arrête aussitôt Sacha Hauteville, hyper sérieux malgré son visage d’acteur comique.

Le président se tourne vers Philippe et l’interroge du regard :

— Dans ces conditions, hésite Philippe, je pourrais proposer de provisionner plutôt à 53 millions ce qui correspond à un risque avéré et en plus à nos possibilités d’emprunt. La négociation pourrait alors commencer autour de 30 millions.

— Ils vont se moquer de nous et déclencher une campagne médiatique, fait l’Anglais la tête en avant.

— Pour le moment, précise Vic You qui se sent visé(e) dans sa fonction de chargé (e) de com, les journaux ont commenté l’étude bulgare mais rien n’a filtré sur l’action de groupe. Il y a juste un journal financier qui s’interroge sur les suites judiciaires possibles sans apporter de précisions.

— Il ne faut pas céder à la panique et s’en tenir aux principes, rappelle de façon mesurée Sacha Hauteville  : contre qui nous battons-nous, une association, un groupe concurrent ou une série de personnes physiques souffrant de maladie ? Avons-nous affaire à un mécanisme de représentation ou de substitution ?

Nadia souffle à Philippe :

— Ça y est, il recommence avec sa théorie ! Je ne vois pas à quoi ça sert.

Philippe se sent ailleurs, il ne parvient pas à se concentrer tout à fait. Il fronte en permanence à la fois à sa grand-mère décédée et à Claude, oscillant de l’une à l’autre dans un cercle vicieux intérieur. Il se redemande s’il ne devrait pas quand même se faire remplacer dans cette affaire.

— Je ne capte pas, fait le président en s’adressant à Oscar Nesterlé, nous vous avons fait gagner des fortunes.

— Et nous vous avons toujours soutenu, ajoute aussitôt le banquier qui n’a pas l’intention de s’en laisser compter.

— Oui c’est vrai, pourquoi alors aujourd’hui vous ne pouvez plus nous couvrir ?

— Le risque est trop élevé, sourit à pleine dents carnivores le fondé de pouvoir de la banque Hussard.

— Carrément, mais cela ne me satisfait pas vraiment, rétorque le président.

— Le risque est trop élevé … pour nous, précise Nesterlé.

— Ah Oui !, je comprends mieux, grimace le président qui n’apprécie guère ce jeune loup qui n’apporte aucune solution et cherche avant tout à protéger sa propre maison de tout effet secondaire.

— Ce que je veux dire, Nesterlé sent qu’il est allé trop loin, est que si nous vous prêtons plus de 200 millions dans le contexte actuel, nous risquons de ne pas revoir cette somme et …, il parut hésiter à continuer, d’être nous-même en difficulté, nous n’avons pas fait que des bonnes affaires ces temps-ci et nous sommes un peu justes.

— Ce que vous voulez dire, tente d’éclaircir le président, est que si nous ne nous plaçons pas en cessation de paiement et que nous essayons d’obtenir l’argent qui nous est nécessaire pour transiger dans cette foutue action de groupe, c’est vous qui risquez la faillite ? C’est bien ça.

— Non ! nous ne risquons pas la faillite, ce n’est pas une option entre vous et nous, car si nous sommes en difficulté c’est tout le système bancaire qui est en danger par un effet domino. Il y a un risque systémique. Nous risquerions ce que l’on appelle une résolution bancaire.

— C’est quoi ça ? l’interroge Sacha Hauteville.

— Une forme sympathique et expéditive de liquidation qui a lieu en un week-end quand la bourse est fermée et qui permet de payer les principaux créanciers de la banque en pompant tous les dépôts des clients : actions, obligations, trésorerie. Le lundi matin à l’ouverture des bourses, la banque n’existe plus et ses clients ont perdu leur fortune. Ils n’ont plus que les larmes pour pleurer, comme on dit, et un pistolet pour se faire sauter le caisson ; Oscar Nesterlé paraît tout à coup quelque peu hystérique.

— Il est bien commode le risque systémique, accuse doucement Hauteville, en attendant nous risquons de céder à la panique ; il faut s’en tenir à un raisonnement fiable et en tirer les conséquences financières ensuite, pas l’inverse. L’association est-elle le simple représentant de personnes physiques avec lesquelles nous aurions in fine affaire ou le substitut unique de ces victimes dont elle prend la place et endosse en quelque sorte les souffrances ? Un substitut unique qui pourrait bien être un homme de paille cachant un concurrent, d’ailleurs.

Philippe a la tête de plus en plus basse et Nadia ne dit rien, ils ne voient pas la solution.

Michael Walzer revient à la charge :

— Je pense qu’avec des théories vous risquez d’être finalement très déçus ; il vaut beaucoup mieux payer tout de suite, même une somme élevée, et je suis pretty sure qu’on peut obtenir un tel prêt sur le second marché transactionnel.

Le président perd un peu son sang-froid :

— Oui mais à quel taux ? Crarie, on tourne en rond.

Le banquier reprend d’un voix suave :

— A vrai dire, nous serions prêt à vous suivre si vous acceptiez de vendre votre entreprise afin qu’elle rapporte davantage.

La phrase fait l’effet d’une bombe. C’est comme s’il avait crié « soleil » et que tout le monde était resté tétanisé dans sa position. La sauvegarde de l’entreprise selon une procédure de redressement judiciaire passe encore, elle fait partie de la vie économique. L’on peut sortir  plus fort qu’avant d’un redressement. Mais l’idée de vendre l’entreprise génère un lourd silence envahi de fantômes.

— Vendre à qui ? Rompt brutalement le président.

— Eh bien, à votre concurrent américain, la société Edidad, par exemple, suggère Oscar en souriant, ce qui fait apparaître toutes ses dents et notamment des canines pointues.

— Bon ! Nous y voilà, fait le président se reprenant ayant enfin saisi de quoi il retourne, il se tourne vers tout le monde : merci pour toutes ces informations, je pensais que nous pourrions décider aujourd’hui, mais il nous faut encore quelques jours de réflexion. Il faut qu’en début de semaine prochaine on ait un plan d’action. Il n’y aura pas de délai supplémentaire.

A la sortie, il dit quelques mots en aparté à Philippe :

— Tu n’as pas l’air très en forme, mon vieux, je suis désolé pour ta grand-mère, prends quelques jours de repos si tu veux. N’oublie pas que j’ai besoin de toi, c’est pas seulement pour la provision. Tu as bien compris que c’était une façon de concrétiser les enjeux. J’ai besoin de ton œil et de ta sagesse pour décider.

Philippe qui se sent pris par d’autres préoccupations tourbillonnantes ne répond rien. L’idée même qu’il soit actuellement capable de sagesse le dépasse, mais il ne tient pas à décevoir le président. Il lui répond faiblement :

— Cette réunion a été très utile, je pense que je ne suis pas loin de pouvoir te donner un conseil. Mais tu as raison, il faut encore laisser mûrir.

— A propos tu ne m’as pas parlé de cette théologienne que tu as rencontré récemment.

— C’est le labo de Birmingham qui t’a parlé d’elle ?

— Oui, en effet, mon directeur de la sécurité impose un reporting permanent sur ce qui se passe là-bas.

— Cela ne devait-il pas être confidentiel ?

— Je n’ai pas d’autres détails, rassure-toi, il y a un doute à propos de cette femme dont tu rêves sous la forme d’une tortue.

— Pourquoi ? La tortue tue ? provoque Philippe en s’apercevant que la formule sonne drôlement. Il le redit tout haut pour l’entendre lui-même : hein ? La « tortue tue-t-elle » ? et il se met à rire bruyamment sans pouvoir se contrôler.

— C’est nul comme blague, le refroidit le président, tu devrais faire gaffe.

Philippe se sent en réalité très loin de pouvoir donner un véritable avis. Sacha Hauteville qui l’a attendu dehors avec Nadia, les raccompagne à la sortie. Dans l’ascenseur, le directeur juridique doit utiliser son badge pour déclencher la fermeture des portes. A chaque étage, les nouveaux entrants passent leur badge devant le tableau des étages pour des raisons de sécurité. La descente se fait ainsi lentement et en silence. Dans le taxi, il tente d’appeler Claude sans succès. Finalement, il lui propose par texto de l’accompagner à Rome en fin de semaine ou à Vienne dans trois semaines.

 

Chapitre 48.- A l’époque : Puritains.

 La duchesse d’York me mandait souvent de venir en début d’après-midi avant que son salon ne s’ouvre à la bonne société. Dans ses appartements donnant sur les jardins, elle me faisait asseoir sur un confident en forme de huit. Nous nous tournions ainsi le dos, tout en devisant. Les têtes proches l’une de l’autre nous pouvions chuchoter. Elle était particulièrement intéressée par le culte du Cabazor et ce que j’avais vécu avec Marie-Rose Froy de Bouillon :

— Monsieur l’abbé, je dirais qu’elle fut une sainte visionnaire, conclut-elle, après m’avoir écoutée – pour ne pas risquer d’impair au cas où l’un de ses invités arriverait en avance, elle avait décidé de m’appeler « Monsieur l’abbé » quand nous étions seules.

— Au début j’ai songé en effet qu’il s’agissait d’une personne inspirée et profondément pieuse.

— Et par après ?

— Quand elle a commencé à mélèyer le culte du Cabazor et le roi de France, j’avoue m’être sentie perplexe. Elle en causait tout le temps. Elle disait que le roi de France devait être averti, que J,ésus lui avait parlé, que le roi de France devait lier son règne à celui du Cabazor.

— C’est tout ce qui vous a gêné ?

— Non, c’était par-dessus tout ses mortifications quotidiennes. Elle dormait sur le sol, se mettait une ceinture de ronce, se fouettait elle-même avec des branches d’épines. Tout cela parce qu’un jour, jeune femme, elle s’était amusée à mettre un masque d’homme pour une soirée et à fréquenter deux hommes comme s’il s’agissait de femmes.

— A vrai dire ce n’est peut-être pas tant le fait de mettre un masque et de fréquenter des hommes que le fait de vouloir changer de personnalité qui l’a hantait, songea tout haut la princesse.

— Et puis elle se réveillait au milieu de la nuit en hurlant de joie, je vous jure, elle disait des choses que je peux à peine répéter (mais je me souvenais du Père la Chaize qui m’avait recommandé de ne rien cacher) : « Je visite ton Cabazor, je m’en vais au plus profond de ton cœur, qui remplace le mien et je fais le vide en moi pour te laisser la place».

— C’est plutôt fort.

— Vous trouvez ?

— Oui, j’aime la sensualité dans la religion, c’est mon côté italien. C’est un peu comme si, Monsieur l’abbé, je vous admettais dans mon lit.

— C’est chrétien cela ?

— En France et en Italie oui ; point le fait de vous coucher dans mon lit, elle s’empourpra quelque peu, la sensualité, veux-je dire. Néanmoins, ce n’est point très chrétien ici en Angleterre, surtout chez les Puritains. Ce sont des protestants austères qui veulent purifier l’Angleterre des catholiques. Ils veulent pour cela retirer toute sensualité à la religion, être totalement dans l’intellectualité et les affaires. Ils me glacent. Les hommes avec leur costume sombre trois pièces deviennent comme des femelles pigeonnes. Pour moi, les hommes doivent se comporter et s’habiller comme des coqs.

Je n’étais pas certaine de compréhendre les enjeux mais je m’y connaissais en volailles et la référence aux pigeonnes me parlait.

— Mon mari, le duc d’York, hésite entre les deux religions pour des raisons stratégiques, d’autant qu’il est le prétendant au trône si jamais le roi Charles II disparaît. Mon mari a un secrétaire, Coleman, qui ne veut point être appelé confesseur comme on le dirait dans le monde catholique. C’est un protestant proche des puritains. Ce conseiller, Coleman, est influencé par un professeur d’Oxford nommé Baldwin qui a été le premier, comme vous le savez, à vouloir porter un culte au Cabazor, le cœur inversé de J,ésus. Dans son esprit, il ne s’agit pas du cœur au sens charnel mais de l’amour de tous les hommes au sens abstrait, un amour-charité plutôt qu’un amour-passion. Je n’ai aucune confiance dans ce Coleman. Il est hautain, faussement sympathique, tordu.

J’étais un peu perdu avec ces distinctions. Mais comme j’étais en confiance, je demandais :

— Mais qu’est-ce qu’il y a d’actuellement nouveau avec le Cabazor ?

— Ce qui est nouveau est d’en faire une dévotion, c’est-à-dire un rite provenant de la base des croyants. Avant, il s’agissait d’une façon de parler des mystiques. Là il s’agit de la foi individuelle, sensuelle et émotionnelle de chaque croyant, du plus simple au plus érudit. C’est pourquoi d’ailleurs le Cabazor représente un cœur à l’envers : il part du bas, bottom up, comme on dit ici, même s’il paraît que cela sonne un peu grossier comme expression pour un anglais. A cette heure, cela devient le fil rouge des messes de Monsieur la Colombière dans la chapelle de la Reine, à la Sommerset House. C’est une foi régénérée.

— Comment cela ?

— Par avant on croyait aux reliques des saints. Par exemple, à l’abbaye de Saint-Orsan, d’où vous venez vous conservez le cœur de Robert de Moussé, le fondateur de l’ordre des Fondevides. Vous priez son cœur comme si le saint était encore là. Or, on sait bien qu’il n’est plus là. On n’a plus besoin aujourd’hui de ces reliques, d’autant qu’il y a eu des abus et des escroqueries que les protestants ont eu raison de dénoncer. Baldwin a voulu opposer à la culture des reliques un culte du cœur de Jésus sans relique, le culte du Cabazor. Le problème est que son rationalisme est mâtiné de nationalisme, il veut en profiter pour maintenir l’Angleterre indépendante et détachée de la papauté.

— Je comprends un peu mieux. Mais, n’est-ce point justement ce que propose Jean Eudes avec le culte du Cabazor de J,ésus et de M;arie ? Pourquoi mettre en avant Marie-Rose Froy de Bouillon ?

— Jean Eudes s’est fourvoyé avec une guérisseuse, Marie of the Valley, une irlandaise passablement païenne. C’est une sorte de sorcière. Elle soigne tout en utilisant une médaille croisant les deux cœurs de M;arie et J,ésus à l’envers comme des spirales celtiques. C’est autant de la superstition que les reliques. Tôt ou tard les protestants opposeront des critiques à ce nouveau culte, ce qui ruinera à nouveau la religion catholique.

Je n’étais pas certaine de tout comprendre. Je songeais que protestants et catholiques pouvaient bien avoir des cultes différents du Cabazor. Je pensais que mon rôle était terminé puisque j’avais rapporté tout ce que je savais sur cette Marie-Rose Froy de Bouillon. C’était avant que j’assiste au procès de Hobbes.

Chapitre 49.- Époque actuelle : boulanger.

En rentrant chez lui, Philippe s’arrête prendre du pain chez le boulanger du bas de sa rue. Cela le ramène sur terre d’acheter sa baguette et de discuter même furtivement avec cet artisan. Il ne connaît ni son nom, ni son prénom. Il a repris la boutique il y a cinq ans environ. Il vient des îles mais il ne sait pas exactement laquelle, la Guadeloupe probablement. Il a vécu aux États-Unis où il a tenu une boulangerie. Il est revenu à Paris où il a souvent l’occasion de parler anglais avec ses clients. Son pain est bon sans être exceptionnel, mais il n’est pas pâtissier et ses repas du midi n’attirent pas les foules. Il se lève à 4 heures du matin et ferme entre 14 heures et 15 heures pour faire la sieste. Son frère le remplace à la caisse le midi pendant qu’il prépare les sandwichs.

 Philippe et ce boulanger échangent toujours une phrase ou deux. Ils ont toujours la même conversation, même s’il s’agit d’une variation continue sur le même thème. Certains soirs, l’un et l’autre ou l’un ou l’autre n’ont pas envie de parler et ils se contentent des phrases usuelles de politesse. Lui, le client-accontable a un jour prétendu, par boutade, qu’il faisait beau quand il pleuvait ; le patron de la boulangerie s’en est amusé, mais a maintenu avec fermeté l’usage qui veut qu’il fasse beau quand il y a du soleil. Son origine guadeloupéenne avait sans doute parlé pour lui. De là, s’est trigguée une conversation ininterrompue.

 « Les nuages ne sont-ils pas aussi beaux que le soleil ? », lui avait rétorqué Philippe.

Puis un autre jour :

Le patron : – Vous devez être content, aujourd’hui il pleut.

Philippe : — Oui enfin du beau temps ! on respire un peu mieux, à demain.

Autre jour : le patron — Vous n’avez pas pris votre parapluie, malgré ce temps ?

— J’en profite un maximum pour bien me mouiller.

Un petit rire du patron, presque un gloussement, cela suffit pour qu’ils se disent bonsoir, jamais rien d’intime n’est dit.

 Et encore : le patron :  – On arrive enfin à l’été.

Philippe : — Oui malheureusement on sort de la belle saison !

 A une autre occasion : le patron : – vous devez être content il a encore plu aujourd’hui.

Philippe : — Ah bon j’ai rien vu, j’ai trop travaillé, j’ai pas pu profiter du beau temps !

 Un matin : Philippe : – Enfin un peu de pluie.

Le patron : — Oui, mais moi je préfère le soleil, on peut aller à la plage, faire du surf.

— C’est curieux ce que vous dites il y a des sports que l’on fait quand il y a du soleil, les bains de mer par exemple ; des jeux que l’on fait quand il y a de la neige, comme le ski ; des jeux que l’on fait quand il y a du vent, du surf ou le char à voile, mais il n’y a pas de sport que l’on fait quand il pleut.

— Ah non tiens ! Ceci-dit j’ai vu l’autre fois quand il a plu si fort un gamin dans la cour d’une école jouant, avec son tricycle, à se jeter dans les flaques d’eau!

— OK mais c’était un jeu, pas un sport ! rectifie l’acconteur.

Et Enfin : Philippe : – C’est horrible vous avez le soleil dans les yeux à cette heure-là (le soleil en se couchant envahissait la rue dans toute sa longueur et pénétrait en effet directement à travers la vitrine).

Patron : – Ah non j’adore ! ce serait encore mieux si c’était mon appartement.

 Et ainsi de suite pendant des années sur un air de Brassens, mais pas plus de deux fois par semaine. Ils ne connaissaient pas leurs opinions respectives en dehors du temps ; ils ignoraient jusqu’à leur nom. Un jour, le patron revendra sa boutique, ou bien un jour l’accontable déménagera et ils n’auront jamais su qui ils étaient.

 Ce soir-là avant de ressortir, Philippe a vu passer sur le trottoir à travers la vitrine celui que tout le monde appelle « le Maharadjah » en compagnie de sa femme, la main dans la main. Il ne peut s’empêcher de fronter en les voyant au bonheur des gagnants dont parle la Bible. L’homme ne jette pas un regard vers le magasin.

En sortant, Philippe consulte son cellphone. Claude a laissé une réponse laconique à sa proposition de l’accompagner à Rome ou à Vienne : « non, désolé ».

 

Chapitre 50.- A l’époque : grand juge.

Le juge Godfrey n’est pas un juge comme les autres, c’est un personnage important, quand bien même l’histoire ne lui fera peut-être pas justice, comme c’est souvent le cas pour ceux qui fabriquent réellement la texture des évènements.

Marc Florio venait de répondre à ma question portant sur le juge que nous allions voir présider. Notre voiture suivait celle de la duchesse d’York au milieu des rues encombrées pour cause de constructions. Nous étions partis de Saint James Park pour aller à la Cour de Justice sur le Strand où devait avoir lieu une audience déterminante dans l’affaire Hobbes. La duchesse tenait absolument à être présente. Elle trouvait ce procès passionnant et lui prédisait des conséquences sur des centaines d’années. J’avais pris place dans une voiture avec son professeur d’étude biblique, Marc Florio, avec lequel je m’entendais fort bien. Il speakait français avec un fort accent italien. Il me causait comme à un homme que je paraissais dans mon habit d’abbé, sans en être dupe.

— Qu’est-ce qu’il a de si particulier ce juge ? lui demandai-je.

— C’est un homme complexe capable de sentir son époque et dans une grande affaire, comme l’est probablement le procès Hobbes, d’opérer un basculement.

— Qu’est-ce qui vous fait songer à cela ? Dans l’affaire Hobbes il ne peut point prendre de décision franche ou alors c’est de nouveau la guerre civile.

— Je crois qu’il a déjà tranché de grandes affaires même si on ne s’en rend point bien compte. C’est un juriste classique issu d’une vieille famille normande. Il a fait son droit à Temple Inn en dessous du Strand, le long de la Tamise, avec d’excellents barristers. Puis, il a fait de bonnes affaires en faisant venir du charbon des Midlands et en le vendant à bon prix. Il a su tisser de bonnes relations avec tout le monde quelle que soit sa religion. Lui-même est un peu flou sur la sienne. Il est, je pense, plutôt anglican. Certains le disent proche des catholiques car il a reçu chez lui Mary of the Valley, la guérisseuse irlandaise. Il prétend qu’elle n’a fait que soigner ses migraines. D’autres assurent qu’il est proche des protestants et notamment du député Payton qui se réunit avec son groupe du Ruban Vert dans un des pubs appartenant à Godfrey. Je crois qu’il essaie de ménager tout le monde tout en gardant de justes distances.

— Comment est-il devenu juge ?

Bene tu sais, ici, on devient juge quand on a de l’expérience et pas mal d’entregent. Il a été élu par les juges de Londres parmi les juristes de son âge. C’était avant la grande peste.

— Il n’a pas magouillé ?

— Point que je sache, magari. A vrai dire on peut toujours obtenir quelques voix de manière habile ici sans donner de sommes d’argent, en en prêtant par exemple ou en rendant des services. C’est plutôt ce que j’appellerai un retour de puits de marches.

Je ne compris pas l’expression, mais je sentis le gist.

— Et puis il s’est bien comporté pendant la grande peste, il est resté en ville. Il a tenté de calmer les esprits en évitant à plusieurs catholiques de se faire lyncher car on leur attribuait l’origine de la peste. Le roi qui, lui, avait quitté la ville l’a fait chevalier pour sa bravoure. Cela ne l’a point empêché de l’enfermer quelques temps plus tard.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Peu après la grande peste, un autre malheur s’est abattu sur la ville : le grand incendie. On a dit qu’un dénommé Robert Hubert, un catholique français de Rouen, avait mis le feu à une boulangerie. Robert Hubert fut pendu, mais on appris plus tard qu’il n’était pas encore à Londres quand l’incendie s’est déclenché. Ce fut sans doute un incendie accidentel qui s’est propagé à partir de la boulangerie d’un certain Farriner qui se trouvait sur Pie Street. Le juge Godfrey une fois de plus a tenté de calmer les esprits et, quoique non saisi de l’affaire, a avancé que Robert Hubert n’était sans doute point coupable. Un témoin ayant vu Robert Hubert sur un bateau en provenance de France le jour où l’incendie a débuté a confirmé son assertion***. A la suite de cela, le roi a mandé au juge Godfrey de présider le Tribunal du Feu, un tribunal créé spécialement pour décider qui, des locataires ou des propriétaires, avaient suffisamment d’argent pour payer la reconstruction d’un immeuble. Cela a permis de lancer très rapidement les travaux en évitant des discussions sans fin.

— Comment alors le roi en est-il venu à arrêter un tel juge ?

— Il y a eu une affaire de gros sou avec le pharmacien du roi. Le juge Godfrey lui avait prêté de l’argent pour lui permettre d’engager des travaux sur une grande partie de la rue Fleet Street où il possédait auparavant quelques vieilles maisons en bois. Néanmoins, le pharmacien ne l’a pas remboursé et le juge Godfrey l’a fait enfermer pour l’obliger à payer sa dette. Le roi a réagi en faisant enfermer Godfrey à son tour en lui faisant le reproche d’avoir profité de sa situation de juge pour faire des affaires en prêtant de l’argent. Il est resté trois mois à la Tour de Londres, puis le roi l’a relâché à la condition de mettre fin à toutes les poursuites contre son pharmacien.

— Ce n’est pas vraiment ce que j’appellerai une grande affaire, c’est plutôt poissonneux, non ? Quelle grande affaire a pu le rendre célèbre ?

— La grande affaire est venue plus tard, l’année dernière, dans Brown contre Vermuden.

— Jamais entendu parlé, personne n’en cause en France, de quoi s’agit-il ?

Notre voiture arriva près de la Cour de Justice sur le Strand. Nous allâmes nous installer dans le fond de la salle d’audience toute en bois sculpté. Le clerc plaçait chacun selon son rang et repoussait les badauds. L’affaire Hobbes attirait toute l’intelligentsia londonienne.

***Le Monument commémorant le grand incendie de Londres comportait à l’origine une mention incriminant les catholiques. Cette mention a été effacée.

 

Chapitre 51.- Époque actuelle : Maharadja.

 Le Maharadja, c’est le nom que tout le monde lui donnait dans l’immeuble, a été égorgé, chez lui, la nuit du 24 au 25 décembre, à son domicile. Les lettres « K.a.b.a.z.o.r» ont été inscrites sur sa poitrine, à l’emplacement du cœur. La police a interrogé Philippe comme tous ses voisins. Lui plus longuement que les autres puisqu’il avait eu un différend avec ce Monsieur Shomashakar, à propos de la verrière.

L’immeuble est composé de quatre ailes de cinq étages formant un grand rectangle qui entourent en son centre ce qui était un entrepôt au premier étage et sur plusieurs niveaux de sous-sols. Le Maharadjah a voulu remplacer le toit de tuiles de l’entrepôt par une verrière pour se faire un immense loft. En fin de compte, il s’agit plutôt de multiples clochetons de verre entourant une coupole tout aussi transparente. Il avait promis lors du vote de l’assemblée générale de la copropriété de rendre opaque la nuit ce qui est devenu un vrai palais. Il brille au contraire de tous ses feux jusqu’au petit jour. Sa mort tragique le rachète quelque peu.

Le Maharadjah était né en Inde quoiqu’il prétendît être venu au monde dans le XX° arrondissement de Paris. Au départ et pendant près de dix ans ses locaux dans les sous-sols et au premier étage ne lui ont servi que d’entrepôt pour son entreprise de peinture et de bricolage. Il se montrait avenant, souriant, sympathique, même s’il payait toujours au dernier moment ses charges.

 Un jour, il a redemandé à la copropriété, le droit de faire une verrière sur la terrasse à la place du toit de tuiles. Il prétendait qu’il y avait des problèmes d’infiltration. Il avait recruté une architecte qui était venue voir Philippe comme tous les autres inhabitants avant la réunion de syndic en lui expliquant le projet. L’architecte avait reconnu qu’il n’y avait : « Crarie, aucun problème d’infiltration mais que c’était un bon projet ». Lors de la réunion, Philippe a obtenu que cette verrière devienne opaque la nuit et non un bulbe géant de lumière.

 Deux ans plus tard les travaux ont commencé, la première tranche a duré deux ans, deux ans de marteau piqueur. Puis, divers travaux plus ou moins bruyants se sont poursuivis pendant des années, jour, nuit, samedi et dimanche compris. Jamais le Maharadjah n’a voulu dire quelle était la destination de ces nouveaux locaux et jamais la verrière n’est devenue opaque la nuit. Les inhabitants virent apparaître des clochetons et des coupoles transparentes, particulièrement lumineuses durant la nuit.

 Philippe eut l’impression que l’on construisait une cathédrale souterraine sur les anciennes carrières de gypse de Paris. Or, l’immeuble avait déjà bougé et comportait plusieurs longues fissures. Il frontait que ces travaux risquaient de l’endommager.

Au final, le nouvel espace fait près de 10000 m2 et s’étage sur trois niveaux organisés autour de plusieurs patios de plus de douze mètres de profondeur construit sous la coupole et les clochetons. Ces derniers sont légers et blancs. C’est le voisin du deuxième étage d’origine pakistanaise qui lui a expliqué, avec admiration, ce que le Maharadjah avait réalisé : « c’est le Taj Mahal au cœur de Paris ».

Quand Philippe a réclamé une certaine opacité la nuit, le Maharadjah lui a dit vaguement qu’il comptait le faire, qu’il ferait poser des filtres. Il n’en a jamais rien fait. Il faut dire que ce point n’avait pas été repris dans le compte rendu écrit de l’assemblée générale. Philippe n’avait aucun recours.

 A la dernière réunion, il y a quelques semaines, une nouvelle copropriétaire portant en permanence une capuche  laissa entendre qu’il fallait mieux laisser courir. Elle était statisticienne dans une autorité de régulation, la Commission Bancaire, et aimait à ses heures perdues faire des roulades au-dessus des clochetons du palais du Maharadjah. Elle était ce que l’on appelle une yamakoussi amateure. La statisticienne au comportement assez furtif, portant le nom de Léo Scalviel, finit par convaincre tout le monde qu’il fallait mieux « fermer les yeux ». Elle déclara à Philippe, sans noter l’ironie de ces propos avec sa précédente formule, que la nuit ces mille lumières ne la gênaient pas et qu’elle trouvait le spectacle plutôt beau.

 Il y a quelques jours, le Maharadjah a construit une nouvelle entrée à son palais entraînant l’obstruction du soupirail qui éclairait pauvrement la cave où dort Philippe. Ce dernier s’énerva auprès de Léo Scalviel qui lui répondit qu’il aurait fallu qu’il soit présent à l’assemblée extraordinaire (AGE) ayant décidé de ce point. Le hic est qu’il n’était pas au courant de cette assemblée. Elle lui dit pourtant avoir vu, durant cette réunion, l’accusé de réception qu’il avait renvoyé signé de la convocation. Or, il n’avait rien signé. Il soupçonnait le Maharadjah d’avoir signé à sa place en récupérant le papillon de convocation dans les boîtes aux lettres qui ne fermaient plus guère. Il redemanda à Nadia s’il pouvait s’engager dans un procès. Elle lui dit qu’il gagnerait peut-être, s’il parvenait à établir les faits, mais que ce serait violent et qu’il se fâcherait avec tout le monde.

Puis, monsieur Shomashakar dit le Maharadjah fut égorgé dans son palais. Philippe de son balcon le voyait tous les soirs avant de descendre sous l’escalier de la cave pour dormir, il l’apercevait dans son fauteuil, vingt-cinq mètres plus bas sous l’une de ses coupoles en verre, pratiquant le yoga. Il l’avait encore vu hier soir avant lui-même de partir dans le XVI° arrondissement passer  le réveillon de Noël en compagnie du président Saint M’Hervé.

Avec ce dernier, ils s’étaient promis de ne pas parler boulot. Ils avaient bu et raconté leur vie de couple. Philippe n’était rentré que dans la journée du 25. Il passa récupérer la clef de la cave où il dormait. Du troisième étage, regardant négligemment à travers la coupole, il ne vit qu’une forme longue, avachie et rougeâtre, la tête bizarrement en arrière, les yeux grands ouverts semblant l’appeler au secours.

 

Chapitre 52.- A l’époque : Brown contre Vermuden.

 Le juge Godfrey se faisait attendre. Chacun y allait de son commentaire. Je regardais dans l’assistance, des fois que John y serait. Je me rappelais à la raison devant l’inanité d’une telle pensée. Il y avait toute l’aristocratie et la haute bourgeoisie intellectuelle de Londres. C’était le dernier endroit où un moine fugitif, si tel était le cas, serait venu se musser. Je mandais à Marc Florio des précisions sur l’affaire Brown contre Vermuden. Il ne se fit pas prier.

— On a causé de cette affaire l’année dernière mais je crois qu’on n’en a point bien perçu les enjeux. Un vicaire d’une paroisse du sud de Westminster, Brown, était propriétaire d’une forêt. Tu te souviens nous étions dans la même diligence venant de Douvres, eh bien nous avons traversé cette forêt.

— Ah oui ! je me souviendrai des Miss qui nous ont arrêtés ! fis-je, surprise de m’apercevoir que cet épisode m’avait plutôt laissé un bon souvenir.

— Ce sont des paysans hors la loi qui se déguisent en femme, rappela Marc.

— Oui oui, c’est ce qu’on m’a dit.

Quindi, il y a une relation avec l’affaire Brown contre Vermuden. Tu vas voir. Des tas de paysans vivaient autrefois dans cette forêt en ramassant le bois mort et les champignons. Ils faisaient aussi paître leurs animaux dans les clairières. C’était une coutume : ils ne payaient point de taxe au vicaire Brown, le propriétaire. Puis ce vicaire a été sollicité par un riche marchand de Londres pour déforester une partie de cette propriété et enclore les nouveaux champs. Il voulait créer une ferme modèle, planter du maïs — une céréale découverte en Amérique — utiliser des engrais de fumier et il fallait donc éviter que des animaux viennent y paître.

— Qu’est-ce qu’il voulait faire au juste ce vicaire ? j’essayais de comprendre.

— L’idée du vicaire était de demander aux paysans de payer une taxe pour pouvoir rester dans une partie de la forêt tout en déforestant l’autre moitié. Il voulait faire d’une pierre deux coups. Il avait le sens des affaires. Il se peut qu’en réalité il cherchait un moyen pour qu’ils quittent la forêt et le laissent enclore tous les champs qu’il voulait.

— Comment ont réagi ces yeomen ?

— Ils se sont fâchés très fort. Ils ont dit que la forêt était un bien commun, même si le vicaire Brown en était propriétaire, qu’ils n’avaient jamais rien payé, qu’on faisait comme ça depuis toujours. C’était la coutume. Ils ont refusé d’acquitter la nouvelle taxe et ont défait systématiquement les clôtures que le riche marchand londonien faisait installer dans les nouveaux champs issus de la déforestation.

Gosh ! Le nouveau monde contre l’ancien monde !

— Exactement, alors Brown, le vicaire, les a attaqués devant le juge Godfrey. Comme ils étaient très nombreux et que le vicaire ne connaissait pas leurs noms, il a engagé ce qu’on appelle une class action en choisissant quatre représentants, parmi ces paysans, qu’il a attaqués nommément.

— On a le droit de faire ça ?

— En Angleterre oui, cela existe depuis toujours, soit la multitude attaque par la voix de ce qu’ils appellent des représentants, soit la multitude est attaquée au travers de quelques représentants.

— OK, mais peut-on encore causer de représentation si l’on ne connaît point le nom des personnes représentées ?

Pour moi la représentation était plutôt un terme religieux, le pape représentait D.ieu sur terre et les évêques représentaient le pape et ainsi de suite jusqu’aux laïcs. A chaque fois, tout se passait comme si c’était la personne représentée dont le nom était connu et avec son accord qui agissait. Marc Florio paraissait s’être pris de passion pour cette affaire car il avait réponse à tout, des réponses qu’il prononçait en français avec son bel accent italien :

— En Angleterre oui, en tous les cas devant les cours de Common Law qui ne marchent point toujours très bien d’ailleurs pour des raisons politiques. Devant les cours d’Equity plus influencées par le droit canon, c’est différent.

— Je n’y comprends plus rien.

— C’est point grave, tu n’as point besoin de savoir ça pour comprendre l’affaire.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Le juge Godfrey a donné raison aux paysans ?

— Les paysans pensaient qu’il irait dans leur sens, mais lui s’est contenté d’appliquer la loi sur les enclosures qui a été littéralement achetée au parlement par les bourgeois qui pratiquent ces déforestations. Et puis au fond, c’est un progressiste : il voit d’un bon œil ces nouvelles cultures.

— Alors en quoi c’est une affaire importante ?

— Eh bien il n’avait condamné que les quatre représentants de la multitude des yeomen vivant dans cette forêt et son jugement devait pourtant s’appliquer à tous les autres paysans. Or, il y en avait un, Vermuden, un cultivateur venu de Hollande, un peu moins pauvre que les autres, ayant pu se payer un barrister, qui a résisté. Il a essayé de faire appel contre le jugement du juge Godfrey, mais celui-ci ne l’a point autorisé à interjeter appel.

— Ah bon ? Parce qu’il faut être autorisé pour faire appel ?

— Ici oui, ce n’est point pareil qu’en France où tout le monde peut aller devant les parlements et in fine devant le Conseil des Parties installé auprès du roi. Vermuden a alors fait une seconde requête devant le juge Godfrey en disant qu’il ne voyait point pourquoi ce jugement devait s’appliquer à lui puisqu’il n’avait point été partie au procès, d’ailleurs la preuve, disait-il, il n’avait point eu l’autorisation de faire appel. Le procès n’avait point été engagé contre lui mais contre quatre « représentants » auxquels il n’avait point donné son consentement.

— Je comprends : le gist est de savoir si Vermuden était partie représentée sans l’avoir voulu par les quatre représentants attaqués et donc lié par le jugement ou s’il était étranger au procès, c’est bien ça ?

Si, t’as compris l’idée.

— Il a point dû être content le juge Godfrey !

— Je ne sais, mais ce n’est pas le genre à exprimer ses émotions et il s’en est plutôt bien sorti. D’une certaine façon, cela lui a donné l’occasion d’écrire un beau jugement. J’ai encore en tête sa conclusion.

— Vraiment ? Tu es vraiment un fou de droit, toi !

— A quelques mots près, il a écrit : « Si Vermunden, l’un des multiples défendeurs représentés sans ayant donné de mandat, ne devait pas être lié par mon jugement dans un tel cas d’enclosures, les affaires du même type telles celles qui concernent les usagers d’un moulin seraient infinies et impossibles à terminer ». Pour autant, eventually, il a autorisé Vermuden à faire appel.

— En clair ?

— Eh bien, il a considéré que Vermuden était lié par le jugement alors même qu’il n’avait pas donné son consentement à ses « représentants » tout en l’autorisant finalement à faire appel, pour être cohérent. C’était habile de sa part. D’ailleurs la House of Lords en appel a confirmé le jugement du juge Godfrey, ce qui a encore renforcé sa réputation. Mais ce qui m’a intrigué et qui fait de lui, à mon avis, un grand juge est qu’avant de parvenir à cette conclusion, il a écrit une drôle de phrase.

Marc laissa un long silence se former.

— Quelle phrase, tu peux me dire ? je tentais de le faire parler alors qu’il paraissait perdu dans un abîme d’interprétation.

— Il a écrit en gros, je cite de mémoire : « Ce justiciable hollandais, Vermuden, estime que la représentation n’est possible que si le représenté a donné un mandat au représentant d’agir en son nom et pour son compte. Or, sir Edward Coke-Parodhou a longuement disserté sur la représentation dans son traité publié pour la dernière fois à Londres en 1632. Il estime qu’en Common Law, comme chez les Maures, un représenté peut être imposé à un cocontractant qui pensait conclure une affaire avec la personne même d’un représentant, lorsque ce qui compte est le contenu de l’échange et non pas les personnes impliquées. Ce qui compte, pour favoriser le commerce, est la chaîne non les extrémités, dès lors la chaîne peut être transmise avec des extrémités différentes ».

— C’est de la poésie, si tu veux mon avis, cela me faisait songer au discours que m’avait tenu Bénédicte Orvière la nuit de la mort tragique de Marie-Rose, mais il y avait une différence que je ne parvenais point à exprimer. Finalement je finis par dire :

— Ce n’est pas tant une chaîne entre des extrémités qui peut voyager qu’un vide entre deux personnes.

— Si on prend la poésie au sérieux, oui je le crois aussi bien, fit Marc en me regardant fixement comme s’il me reconnaissait.

— Ce que je ne figure point dans tout cela est le rapport avec les Miss, concluais-je pour redescendre sur terre.

— Eh bien, les paysans condamnés n’ont point voulu ou pu payer les taxes au vicaire Brown. La déforestation a continué et ils sont maintenant pourchassés par les troupes du roi et pendus s’ils touchent aux enclos. Ils se sont réfugiés dans le reste de la forêt et se déguisent en femme pour ne point être reconnus quand ils attaquent les voyageurs.

A ce moment-là l’huissier nous demanda de nous lever et de faire silence : le juge Godfrey était sur le point d’entrer dans la salle d’audience par la porte du fond.

 

Chapitre 53.- Époque actuelle : immeuble sans charge.

 Philippe observe à travers la coupole transparente, pendant plusieurs minutes, son voisin le regarder de travers sans bouger. A cette distance d’une vingtaine de mètres, il ne parvient pas à être certain de son état. Il doit cependant tirer la seule conclusion possible : cet homme est mort. Il avertit la police. On lui dit de ne pas bouger et de ne pas chercher à intervenir. Il reste au troisième étage le temps que les forces de l’ordre arrivent.  Sa femme et ses enfants sont partis dans sa belle-famille pour les fêtes.

Il entend la police pénétrer bruyamment dans les locaux du Maharadjah, puis l’observe à travers la coupole protéger la scène de crime. La journée paraît ordinaire et pourtant une personne est morte violemment cette nuit dans ces locaux. Deux policiers en civil montent enfin l’interroger.

— Il est curieux cet immeuble, fait un inspecteur d’une quarantaine d’années, pas très grand, paraissant sportif, avec un accent du sud-ouest, il faut prendre l’escalier de secours pour arriver jusqu’au troisième étage ?

— Tarsa, répond d’un ton mécanique Philippe, nous avons réussi à diminuer les charges au maximum. On peut dire que c’est un immeuble où il n’y a quasiment plus de partie commune et où ce qui est collectif a été réduit au minimum. Le second étage a été privatisé et s’est réservé l’accès à l’escalier principal. Si bien que nous devons utiliser l’escalier de secours. Le dernier étage, le 5°, a réussi à privatiser l’ascenseur car le premier ne voulait pas payer pour les autres et que du coup la somme devenait élevée pour ceux des autres étages. L’acheteur de l’ascenseur le loue ensuite à ceux des étages d’en dessous lorsqu’ils en ont besoin, pour des déménagements notamment. Le 3° et le 4° utilisent l’escalier de secours comme vous avez pu le constater.

— Et pour les poubelles, ça se passe comment ? redemande le policier avec sa pointe d’accent, en interrompant Philippe.

— Chacun a ses poubelles, explique Philippe, qu’il met lui-même sur la rue et il n’y a plus de ménage collectif, chacun le fait ou le fait faire pour sa partie. Enfin, le premier étage et les sous-sols appartiennent, appartenaient, veux-je dire, au Maharadjah.

— Le Maharadjah ?

— Oui je veux dire Monsieur Shomashakar, mais tout le monde l’appelle, l’appelait, le Maharadjah. Il a fait construire sa propre entrée principale.

— Sans autorisation ? demande abruptement le policier qui le fixe.

— Oui à vrai dire, je n’étais pas très content. Je n’ai pourtant jamais souhaité sa mort si c’est à ça que vous frontez. Quand je suis revenu ce matin de mon réveillon de Noël et que je l’ai vu à travers sa coupole, j’ai regretté de m’être fâché contre lui, il était plutôt sympathique.

— On peut vous redemander où vous avez passé le réveillon de Noël, fit le policier avec son accent.

— Oui, pas tout à fait, enfin je veux dire « tout à fait », j’ai fait un lapsus, j’étais avec un de mes importants clients et ami, le président Saint M’Hervé de la société du même nom.

— Et vous faites quoi dans la vie ? redemande l’inspectrice aux cheveux très blonds en chignon qui vient de lever la tête de sa tablette et qui ne paraît pas s’être renseignée avant de commencer l’enquête de voisinage.

— Je suis acconteur, c’est comme cela que je connais le président Saint M’Hervé.

— D’après notre fichier, ajoute-t-elle, vous avez récemment été interrogé par la police à propos d’une dame que l’on a retrouvée morte dans un champ de choux.

— C’était ma grand-mère, on ne sait pas très bien comment elle est morte.

— D’après ce que je lis, elle s’est ouvert la tête en tombant.

— Oui, c’est ce que les policiers ont dit.

— Vous n’avez rien observé de particulier en arrivant ce matin ? reprend l’inspecteur avec son accent du sud-ouest.

— A part ?

— Oui à part… le mort ?

— Non je ne crois pas, au fait il est mort de quoi ?

— Un coup de couteau dans la carotide, répond froidement l’inspecteur. Avec la pointe, l’assassin a ensuite écrit le mot Kabazor au niveau de son cœur, est-ce que ce mot vous évoque quelque chose ?

Philippe pâlit et n’a pas le temps de fronter. Il répond bêtement comme pour détourner l’attention :

  — Non, on dirait un nom provenant du Seigneur des Anneaux.

Le policier n’a pas relevé la tête de ses notes et sans donner davantage d’information termine :

— S’il vous revient quelque chose, n’hésitez pas à nous appeler. Vous allez être convoqué au commissariat du XX°, sans doute demain, on vous appellera.

Les deux policiers partent frapper aux autres portes de l’immeuble en empruntant les différents escaliers et ascenseur qui ont fini par donner un caractère labyrinthique à ce bâtiment.

« Qui a bien pu faire ça ? » Se redemande Philippe.

 

Chapitre 54.- A l’époque : procès Hobbes.

Le pauvre Thomas Hobbes fut amené avec un respect rude par deux gardes. Il était enfermé depuis plusieurs mois à la Tour de Londres et ne payait pas de mine. Sans perruque, il était complètement chauve. Les mouches venaient se coller en permanence sur son crâne et surtout il tremblait de partout. Il paraît que certaines maladies font cet effet, même si la personne n’est point nerveuse. J’eus aussitôt pitié de ce vieil homme a l’air intelligent et un peu vaniteux. Je reconnus sur le banc de l’accusation l’évêque de Drexham. Je l’avais connu quand il n’était encore que vicaire, il était avec moi et Marc Florio dans la diligence qui s’était fait attaquer par les Miss.

Nous attendîmes encore dans le silence quelques minutes, puis le juge Godfrey fit son entrée depuis la porte du fond et monta sur son siège situé en hauteur. Avec sa longue perruque brillante et sa tenue parfaite, il marchait avec majesté et aisance. Il frappait par son nez long et puissant tandis que ses yeux paraissaient renfoncés derrière d’épais sourcils. Il s’installa lentement puis regarda tranquillement l’assistance donnant l’impression de passer en revue chaque visage un à un. Nous avions le sentiment d’être en visite dans son salon de réception.

L’affaire Hobbes avait débuté depuis plusieurs semaines. L’évêque de Drexham avait accusé le philosophe Thomas Hobbes de blasphème, d’athéisme et aussi de porter atteinte à l’Église anglicane en lui retirant tout pouvoir au bénéfice du roi. On avait même fait venir de France, un évêque catholique qui avait été sur le point d’engager un procès dans son propre pays pour des raisons similaires contre Hobbes. Ce dernier avait d’ailleurs dû quitter la France pour l’Angleterre afin d’éviter ce procès. C’est finalement chez lui, en Angleterre, qu’il allait devoir s’expliquer. De nombreux autres témoins avaient été entendus par le juge Godfrey. Il ne restait qu’à entendre la plaidoirie du barrister de Hobbes.

Celui-ci s’avança pour prendre la parole. J’ai oublié son nom car son discours fut le plus court de l’histoire. Il a commencé par dire :

— Le père de Hobbes était vicaire. Anglican, il s’était embrouillé avec des protestants qui lui demandaient d’abandonner les croyances superstitieuses des catholiques envers les saints, les fantômes et les esprits. Il s’est battu physiquement contre eux pour défendre ses idées. Plutôt que d’être condamné par la justice, il a fui et pour cela a abandonné sa famille,  particulièrement son fils de trois ans. Vous comprenez pourquoi Monsieur Hobbes a passé toute sa vie à fuir et à chercher une autorité absolue qui soit au-dessus des lois ?

Hobbes prit la parole sèchement pour lui faire savoir qu’il n’était point son avocat pour dire des fadaises pareilles :

— On n’explique pas la pensée d’un philosophe par sa biographie, je me défendrai donc tout seul, fit la voix tremblotante du vieux sage imbu de lui-même.

— C’est votre droit, mais c’est à vos risques et périls, lui expliqua avec bienveillance le juge Godfrey.

— Je vais résumer la pensée que j’ai développée dans mes livres et spécialement dans le Léviathan. On dit de moi que je suis athée car j’ai écrit que D.ieu était une fiction. On dit de moi qu’il n’y a qu’un souverain qui n’est ni D.ieu ni son représentant, le roi. On m’a reproché d’ignorer l’importance du pape et parfois celle des évêques anglicans. On m’a aussi reproché d’ignorer les pouvoirs du parlement, de dire qu’un député ne représentait point le peuple, que le peuple n’était en rien souverain.

— Oui Monsieur Hobbes, nous savons ce que l’on vous reproche, lui confirma un peu plus sec le juge Godfrey.

— Ce qu’il faut comprendre est que je ne suis point athée et que je ne suis point non plus contre le pape ou les évêques anglicans et je n’ai rien contre le parlement, la voix du philosophe se faisait de plus en plus ferme. Ce que j’avance et démontre est que le pouvoir ne se partage pas, il est unique et rare, seul le souverain détient le pouvoir absolu.

Il parlait avec hauteur sous un nuage de mouche au-dessus de sa tête et en tremblant de tous ses membres. Mais ces tremblements ne paraissaient en rien connectés à ses paroles qui tombaient comme des arguments implacables. Le juge Godfrey paraissait un peu décontenancé par cette entrée en matière théorique, mais ne se laissa point embrouiller par ce raisonnement :

— Est-ce que cela veut dire que moi, votre juge, je ne suis pas souverain dans votre affaire ?

Un murmure se fit entendre dans l’assemblée, le juge Godfrey mettait son autorité en jeu, alors que Hobbes se mettait lui en véritable danger. Les mains du vieux philosophe tremblaient comme des feuilles, mais il ne paraissait point si frail que cela.

— Revenons au point de départ du raisonnement, intima-t-il : la multitude des hommes ne peut connaître que le chaos et la guerre civile, si elle ne s’organise point. Cependant, en elle-même, la multitude n’est point une personne, n’est point une entité. Elle ne peut point être représentée, puisqu’elle n’est point une personne même fictionnelle. Un député ne peut donc pas représenter le peuple qui n’est point une personne. Il peut seulement être choisi par un grand nombre de personnes pour décider à sa place de ce que doit être une loi.

— Continuez, je vous en prie, tout en répondant à ma question.

— J’y viens, le philosophe paraissait avoir oublié qu’il parlait à un juge. Eh bien, il faut comprendre que le représentant précède le peuple. C’est parce qu’il y a un souverain que le peuple s’organise comme société et non l’inverse. Le souverain incorpore les caractéristiques communes à tout le monde. Chaque membre du peuple est en quelque sorte compris dans le souverain qui est une personne commune à tous, autrement dit l’image de chacun, et chaque personne accepte a posteriori son autorité et son pouvoir de représentation. Le souverain n’est pas simplement un homme, il est tous les hommes par voie de représentation. Il peut supporter chacun et agir en son nom. Chacun est ainsi inclus dans le souverain et représenté a posteriori, c’est-à-dire sans donner un accord a priori.

Je restais interloquée par ces propos qui constituaient mot pour mot une phrase rédigée par Baldwin. J,ésus et Adam sont, selon Baldwin, des personnes communes représentantes de l’humanité. Les représentants précèdent, selon lui, l’organisation de l’humanité. Se pouvait-il que Hobbes, le philosophe anglican voire athée, ait lu les livres puritains de Baldwin sur le Cabazor et sur la représentation de tous les croyants par le Ch,rist ? C’est dans son dernier livre qu’il écrit que les croyants sont représentés par le Chr,ist sans qu’ils aient à donner leur accord car c’est l’existence d’un représentant qui les constitue a posteriori en un groupe organisé. Hobbes expliqua encore autrement sa position :

— Le souverain est le véritable créateur de la société, il n’est point, comme on le croit, institué par la société. Celle-ci est organisée grâce à l’existence d’un représentant, le souverain justement. C’est seulement ensuite qu’elle passe une convention avec ce souverain qui lui préexiste. Ce monstre qu’est la société organisée, le Léviathan, autrement dit l’État, nous permet de vivre ensemble en sécurité et en paix. Les traits de la multitude représentée par le souverain sont communs à chacun et peuvent concerner aussi bien les hommes que les femmes. La multitude peut donc tout aussi bien être représentée par un roi que par une reine, eux-mêmes personnifiant le souverain.

— Vous ne répondez toujours point à ma question, s’irrita le juge Godfrey sans être impressionné outre mesure par ce discours.

Hobbes imperturbable continua son raisonnement. Le nuage de mouches au-dessus de sa tête m’apparut en un éclair comme formant une sorte d’auréole :

— En ce sens, D.ieu aussi est une fiction écrite par le souverain.

— Quoi vous pouvez répéter ? Vous avouez que D.ieu n’existe point ?

Hobbes reprit patiemment sans paraître se soucier des conséquences de ce qu’il avançait publiquement :

— Le pouvoir étant unique et entre les mains du souverain, celui-ci représente à la fois D.ieu et la multitude des sujets, mais autant D.ieu que les sujets du roi, ne sont organisés que parce qu’il y a quelqu’un pour les représenter. C’est en ce sens que D.ieu est logiquement une fiction qui vient après le souverain.

Un murmure parcourut la salle devant ce qui apparaissait être un blasphème passible de la peine de mort :

— Surveillez bien votre langage, je préfère vous mettre en garde, le grand nez du juge Godfrey oscillait de haut en bas et de bas en haut.

— Le mot fiction ne signifie point que D.ieu n’existe pas et que je suis athée, recommença Hobbes qui prenait le ton d’un précepteur confronté à un élève ne comprenant rien à son cours. Cela signifie que le souverain précède le peuple qui n’est point sans lui un corps unifié et il précède de la même manière D.ieu que l’on dit tout puissant. C’est pourquoi le roi ou la reine personnifiant le Léviathan, namely le pouvoir souverain, doit rester le chef de l’Église anglicane et que nous devons être les sujets obéissants du roi, ce qui nous empêche point d’avoir des droits à son égard issus de la liberté que  nous avions à l’état de nature. Je n’ai d’ailleurs point inventé tout cela. Je reconnais avoir été influencé par notre grand théologien d’Oxford, sir Baldwin.

Un murmure se fit dans la salle à l’invocation du nom de cet universitaire protestant fort influent. Je ne m’étais donc point trompée.

— Nous ne faisons point le procès des religions, ici, rappela le juge Godfrey, pour autant vous n’avez toujours point répondu à ma question concernant mon propre pouvoir de juger.

— Un juge est aussi une personnification du pouvoir absolu qui précède le justiciable. Vous êtes une image du souverain. Représenter, c’est avoir l’apparence de ce que l’on rend présent. Vous êtes le représentant particulier du souverain  Léviathan dans cette affaire,  tandis que le roi est le représentant du souverain en général.

Le juge Godfrey parut se perdre en réflexion. Puis il releva la tête, son nez s’élevant vers le plafond doré, il ne contrôla sans doute point le sourire qui éclaira son visage, il avait la tête de celui qui pense pouvoir rapidement annoncer « échec et mat » :

— Monsieur Hobbes, pourriez-vous me dire qui vous êtes en tant qu’auteur de livres de philosophie ? N’êtes-vous point aussi un souverain ?

Hobbes parut tout à coup exalté par la question et ne mesura point les dangers qu’ils couraient en répondant à brûle-pourpoint :

— Je suis comme le souverain celui qui est l’image des autres, mais je ne les dirige point, je les justifie en quelque sorte, je justifie le détenteur de la souveraineté.

— Pouvez-vous être plus précis, moins abstrait peut-être ?

— Je suis celui qui précède en imagination le souverain et donc la société.

— Et donc ?

— Donc je précède la fiction qui construit la réalité de la société.

— Et D.ieu aussi est une fiction, selon vous ? interposa le juge qui sentait qu’il pourrait bientôt ferrer son poisson.

— Oui je l’ai déjà affirmé et si c’est cela que vous voulez me faire dire, Hobbes était plus rapide que le juge Godfrey, mais aussi plus exalté, je précède D.ieu et le souverain en tant qu’auteur de fiction théorique.

Un fort murmure parcourut la salle et le juge Godfrey, maintenant satisfait des réponses apportées à ses questions, mis fin à l’audience.

 

Chapitre 55.- Époque actuelle : arrestation.

Le boulanger guadeloupéen a été arrêté pour le meurtre du Maharadjah. Personne ne sait trop  pourquoi. Le magasin a été fermé, des scellés ont été posés. Philippe ne peut en apprendre davantage avant le soir. En voulant se rendre à son appartement pour récupérer les clefs de la cave, il trouve sur son palier le voisin du 4e, Monsieur Elizabeth. Il parle de l’extérieur de l’ascenseur avec sa femme à l’intérieur, coincée avec leur bébé. Elle a voulu prendre l’ascenseur appartenant au propriétaire du 5e sans son autorisation. Elle ignorait qu’il avait fait poser un dispositif qui bloque l’ascenseur dans ce cas.

Sa femme est claustrophobe et en pleine panique. Philippe l’aide à appeler au téléphone le voisin du 5e qui n’est pas encore chez lui à cette heure et qui envoie un dépanneur. Ils discutent sur le palier en attendant le technicien. Le couple Elizabeth s’apprêtent à déménager. Leur appartement est en indivision avec la belle-mère de Monsieur Shomashakar et cela se passe mal. Monsieur Elizabeth confirme ce que l’acconteur fronte de lui. Ce voisin connait ainsi des dizaines d’ennemis au Maharadjah qui auraient pu le tuer et pas seulement le boulanger. Philippe l’interroge sur le boulanger. Pour Monsieur Elizabeth, il s’agit d’une autre histoire de copropriété.

Le magasin de bricolage de Monsieur Shomashakar appartient au même immeuble que la boulangerie, mais donne sur la rue parallèle. M. Shomashakar a racheté toutes les caves et a retiré les séparations entre les caves ce qui fait que le local du boulanger a commencé à se fissurer. Des étais ont été posés mais cela n’a pas suffi : un arrêté de péril a été pris et le boulanger a reçu l’ordre de quitter son local commercial sans aucun moyen pour en trouver un autre. Il n’a cependant pas encore obtempéré. L’assurance n’a pas voulu payer car elle a estimé qu’il ne s’agissait que d’un problème de vétusté. Le boulanger guadeloupéen comptait sur l’expertise qui devait montrer que Monsieur Shomashakar était responsable des fissures en ayant ôté les séparation dans les caves, pour récupérer une somme conséquente et obtenir la réparation. Pourtant étonnamment, l’expert a donné raison à Monsieur Shomashakar. Les fissures, a estimé l’expert, ne peuvent provenir  des caves qui ont été refaites et des murs de pierre qui ont été retirées. Le boulanger a tenté un recours, en vain. Il a tout perdu. On comprend qu’il se soit fâché au point de tuer le Maharadjah. Il a, comme on dit, un mobile.

La police l’a aussi arrêté, paraît savoir Monsieur Elizabeth assez calme pendant que sa femme dans l’ascenseur n’arrête pas de crier en pleurant qu’elle est claustrophobe, car il a été vu marcher dans le quartier vers 4 heures du matin la nuit du crime, ce qui correspond à l’heure approximative de la mort. Enfin, il fait partie de l’église du Cabazor de J;ésus, un mouvement religieux né en Amérique du sud. Les offices de cette église sont très exaltés : plusieurs personnes se mettent à parler en langue pendant que d’autres se prenant pour des prophètes se mettent à écrire « Cabazor » sur tous les murs. Quand Philippe signala le meurtre après avoir aperçu le corps sans vie en contrebas, c’était justement la matinée de Noël. Sans compter que le mot Kabazor a été gravé sur le torse de la victime. On peut se redemander alors pourquoi il a été rédigé avec un K ?

Malgré tous ces indices, le boulanger ne cesse de clamer son innocence d’après ce que l’on peut savoir par le procureur. Philippe se redemande qui pourrait bien l’avoir tué si ce n’est pas le boulanger. Personne de suspect n’a été vu sortant du « palais » où Monsieur Shomashakar exceptionnellement était resté seul cette nuit-là.

Philippe fronte à sa grand-mère, elle aussi morte sans que l’on sache tout à fait comment. Sa pensée dérive vers Claude dont il est sans nouvelle depuis son refus sec de l’accompagner à l’étranger. Elle a creusé en lui une sorte de salle d’attente  si cotonneuse que tout le reste lui paraît sans intérêt. Il regarde mécaniquement son portable : Nadia lui a laissé plusieurs messages. Il doit d’urgence prendre position sur la provision à porter en compte dans l’affaire de l’Oudrozine. Le président a aussi tenté de l’appeler après s’être réveillé le lendemain de Noël avec une gueule de bois. Philippe a complètement oublié cette histoire de provision. Aurait-elle quelque chose à voir avec ces morts, voire même avec Claude ?

Chapitre 56.- A l’époque : debriefing.

Au retour, Anne-Marie de Modène, la duchesse d’York, a souhaité que nous montions dans sa voiture. Nous étions tous persuadés que Hobbes allait être pendu. A contre-courant, Anne-Marie de Modène nous déclara avoir beaucoup aimé la phrase de Hobbes disant que les femmes pouvaient détenir le pouvoir absolu tout autant que les hommes. Elle me confia en chuchotant dans l’oreille qu’elle était certaine que si son mari devenait roi, elle serait actually le souverain caché détenant le pouvoir absolu. Je suis restée interloquée à la regarder, souriante et si vivante, continuer la conversation mondaine dans le carrosse comme si elle n’avait pas proféré une énormité. Cette femme n’était décidément point ordinaire. Je me souvins à ce moment-là qu’elle était une amie de longue date de Mme de Rochechouart, la sœur supérieure de Saint-Orsan. C’était toutes les deux des femmes de pouvoir, si cette expression a un sens.

Nous attendîmes le jugement pendant plus d’un mois, certains que le juge Godfrey allait condamner Hobbes à la pendaison. Finalement, une gazette lancée depuis peu par un cabaretier fit connaître le passage essentiel d’un jugement de quarante pages qui en étonna plus d’un :

« En tant que juge, je suis, selon les propres théories de Hobbes, l’auteur de ce jugement et je personnifie le souverain, je peux donc commander au roi, dans cette affaire particulière, de libérer Hobbes et mande au roi de lui verser une pension tout en lui interdisant pour l’avenir d’écrire dans les domaines politiques et religieux afin qu’il ne soit point porté atteinte à la paix civile par des propos qui pourraient être mal interprétés».

 Les mauvaises langues ont dit que le juge Godfrey avait ainsi pris sa revanche sur le roi qui l’avait emprisonné pour défendre son pharmacien. Il lui montrait que lui aussi pouvait lui donner un ordre. Ces langues mauvaises ajoutaient qu’une telle insolence montrait toute son indépendance, mais risquait de lui porter préjudice rapidement. D’une façon indirecte, ce jugement audacieux lui coûta la vie.

Chapitre 57.- Époque actuelle : questionnement.

Cette nuit-là, Philippe rêve de nouveau qu’il tombe dans un puits qui s’élargit, puis se rétrécit au point de l’étouffer. Au réveil, il se souvient de la mort tragique de son voisin le Maharadjah, songe à sa grand-mère et se redemande absurdement s’il n’y aurait pas de relation entre les deux. Claude ne répond plus à ses emails. Dans sa cave désormais sans lumière, il allume une petite lampe.

Il aperçoit le livre du père la Colombière sur un carton de coton-tige à l’envers qui lui sert de table de chevet et ouvre au hasard. Sainte Marie-Rose Froy de Bouillon a résumé les conséquences du culte public du Cabazor: « Je prépare à la France un déluge de grâces lorsqu’elle sera consacrée à mon divin Cabazor ». Puis, il continue la lecture : cette sainte a décidément une biographie surprenante. Ainsi, alors qu’elle ne supporte pas la saleté, elle est placée comme aide-soignante à l’infirmerie et un jour, elle décide d’avaler le vomi d’une patiente. « De santé fragile, écrit son biographe la Colombière, elle n’en continue pas moins ses flagellations, ainsi que les macérations les plus extrêmes, voire les plus répugnantes, qu’elle mentionne elle-même dans ses Mémoires ». C’est seulement quand son cœur fut pur grâce, on le suppose, à ces mortifications, qu’elle s’est mise à avoir des apparitions de J,ésus et à recevoir ses messages. Il lit aussi le passage concernant l’épisode londonien du père la Colombière. Il a été arrêté peu après la mort du juge Godfrey pour avoir tenté de catholiciser trois protestants, puis a finalement été expulsé vers la France.

Au fond, il faudrait réussir à élucider ce qu’il s’est vraiment passé à Londres autour du Cabazor et de l’assassinat du Juge Godfrey. L’ayant compris il pourrait peut-être capter ce qu’il s’est passé avec sa grand-mère et peut-être même avec son voisin, Monsieur Shomashakar, sur la poitrine duquel le mot Kabazor a été inscrit. Tout tourne autour de la mort de ce juge, le juge Godfrey. Il en est persuadé. Le père Verkynden ne le convainc pas dans sa présentation traditionnelle de ce meurtre et du rôle insignifiant joué par le père la Colombière. Il cherche à être poli pour ne froisser personne, mais cela devait se savoir que la Colombière ne s’était pas contenté de catholiciser trois protestants.

Il faudrait qu’il puisse lire le fameux manuscrit de la sœur Eva, cette sœur, dont lui a parlé Claude, qui aurait vécu aux côtés de sœur Marie-Rose. Il a cru comprendre que Claude le détient, mais justement il n’a aucun moyen – si elle ne lui répond pas — de la retrouver. Il soulève un cageot au-dessous duquel il conserve une centaine de boîtes de gâteau sec qu’il a achetée sur ventres.privés.com. Il ouvre un paquet et mange un biscuit, puis deux, puis trois. Il ressent le besoin de se sentir plein. Le paquet de galettes au beurre finit par y passer. Il regarde à nouveau son portable.

Nadia lui envoie message sur message, texto ou téléphone, concernant l’action de groupe qui risque d’être engagée contre la société Saint M’Hervé. Elle lui rappelle qu’une réunion a eu lieu sans lui et que le président attend d’urgence son avis. Il laisse tous ces messages sans réponse tout en sachant que, d’une manière ou d’une autre, il va dans le mur.

 Philippe reçoit enfin un message de Claude au milieu de la nuit : «RDV à l’abbaye de Saint-Samson demain à 17 h ». Il va récupérer sa vieille Renault Clio dans un parking souterrain et prend la route. Après quelques heures de conduite, il s’arrête pour dormir dans un hôtel Campanile à L.

 Chapitre 58.- A l’époque : John.

Le lendemain même de la lecture du jugement  Hobbes, j’ai retrouvé John. Il n’y a pas eu de suspens, de recherche longue et hasardeuse. Je l’ai reconnu dans le couloir d’apparat de notre palais malgré sa tenue de servante. Il m’a aussi reconnu dans ma bure dorée. J’ai songé que pour me retrouver il avait dû s’habiller en femme de chambre et entrer au service de la duchesse comme domestique. Un nouveau mur nous séparait, nous ne pouvions aisément nous isoler avec nos statuts et nos accoutrements. Avec nos regards, nous nous montrâmes un réduit sous le grand escalier où l’on rangeait tout le matériel de nettoyage. Il n’était point utilisé la nuit, si bien que nous pourrions y être tranquilles.

Nous nous tenions debout coincés contre des balais, John habillé en femme et moi en homme, plus précisément en prêtre. Nous nous sommes étreints, maladroitement car c’était en réalité la première fois. J’ai trouvé son contact plus sec et moins doux que je ne l’avais imaginé. Cependant, son odeur était sucrée et une sorte de courant d’eau de source s’est remis à couler entre nous. John pris tout de suite la parole rompant le charme et chuchotant :

— Un danger menace, Eva crut que John s’imaginait encore dans l’abbaye.

— Au contraire il n’y a plus de danger puisque nous ne sommes plus à l’abbaye.

— Tu ne comprends point ce qui se passe ?

— Non qu’est-ce qu’il se passe ? fis-je un peu mutine pour qu’il arrête de se prendre pour un comploteur, et d’abord raconte-moi comment tu es arrivé là.

— OK, cela va t’aider à compréhendre. Nous n’avons point beaucoup de temps, quelque chose va arriver et tu peux aider. Bon, j’ai passé trois mois à l’isolement dans l’abbaye de Saint-Orsan, j’ai cru devenir fou. J’essayais de comprendre ce qui se passait avec les indices que tu m’avais fournis. J’ai eu une intuition et j’ai résolu de la suivre. Il me fallait ruser pour y parvenir. A la sortie de l’isolement, j’ai joué celui qui était devenu tout à fait docile. On me donnait les tâches les plus ingrates, je nettoyais les latrines, épandais le fumier, épluchais les légumes. Je faisais tout sans sourciller, l’air triste et soumis. Ils m’ont ensuite mandé de réparer le mur de l’abbaye, là où il était abîmé comme pour me punir d’avoir utilisé cette faille. J’étais surveillé à chaque instant. Puis, ils m’ont mandé de repaver le chemin de l’entrée de l’abbaye. Je soulevais des pierres toute la journée. Je faisais ce que l’on me disait de faire. Il m’a fallu plusieurs mois pour surprendre un moment d’inattention de la sœur-surveillante. Des voleurs avaient réussi en creusant un tunnel à voler de la nourriture, elle en était bien contrariée. Je dû boucher le tunnel. Puis, on me remit sur le pavement du chemin. La sœur-surveillante avait son attention retenue par le bâtiment où l’on conservait la nourriture. Un jour, elle entendit un bruit suspect — je ne sus point ce que c’était — et me laissa seul quelques minutes sur le chemin de l’entrée de l’abbaye. J’en profitais aussitôt et réussis à passer les grilles de l’entrée au moment où entrait un chariot de vin. Le gardien me vit, je me mis à courir, il allait moins vite que moi. J’ai couru plusieurs kilomètres puis je me suis mussé dans un talus.

— Et alors, où es-tu allé ?

— Mon intuition était que Baldwin pourrait m’aider. J’avais traduit son livre sur le Cabazor pour Jean Eudes. Tu avais été en quelque sorte enlevée à cause de cette même histoire. Je pensais que tout tournait autour de cela et qu’il ne s’agissait pas d’une simple question doctrinale. L’Armée des Pères ne serait point venue chercher une religieuse et la relever de ses vœux pour une question théorique. Il n’y avait que Baldwin qui, ayant le point de vue protestant, pouvait m’expliquer et me conduire vers toi. Je me suis rendu à Oxford où il enseignait. J’ai eu bien du mal à l’approcher car je n’étais pour ainsi dire personne. Un huissier impressionnant m’a fait espérer des heures. J’ai laissé un mot à Baldwin auprès de cet appariteur lui disant que son idée de culte du cœur inversé appelé Cabazor était sans doute sur le point d’être récupérée par les catholiques. J’avais l’impression de trahir mon camp. En même temps, je n’avais plus de camp que le tien et le mien. Tu sais cette histoire de paysanne dans la cuisine, on t’a dit j’imagine.

Je cessais de respirer quand il aborda ce sujet. Je dis « oui ? » faiblement comme si je ne m’en souvenais plus tout à fait.

— C’était vrai, mais cela n’enlève rien à ce que je ressens de toi.

Je m’écartai de lui en l’ouïssant conter la suite.

Chapitre 59.-Époque actuelle : abbaye de Saint-Samson.

 Bien avant l’heure du rendez-vous, Philippe se rend à l’abbaye de Saint-Samson. Une moitié est à l’état de ruine. Elle se visite tous les jours de l’année grâce à une association qui lui est consacrée. Le président de cette organisation l’accueille. Philippe ne parvient pas à le situer : il garde une grande distance, ne laisse aucune place pour les questions personnelles et parle de manière neutre et professionnelle de l’abbaye. Philippe croyait quand il avait 20 ans qu’il saurait reconnaître un jeune de 20 ans derrière le visage d’un homme de 50 ans ; or, celui qui a atteint 50 ans ne laisse aucune trace visible du jeune homme qu’il a été, sauf peut-être s’il a une tête d’animal qui s’accentue avec le temps comme celle d’une chouette ou d’un lion. Même son nom, Lemoine, est à la fois prédestiné et neutre. Il lâche seulement qu’il a été enseignant dans le Sud où il habite quand il n’est pas ici. Il montre à Philippe sa chambre. Il lui explique que c’est un lieu de retraite laïc. Il reconnait le langage de Claude.

 Il n’y a plus de moine depuis la Révolution. Les Bleus avaient alors tout détruit. L’abbaye a été recouverte progressivement par les ronces jusqu’à ce que deux femmes artistes, dans les années 70, décident de créer cette association et de chercher des fonds pour la réhabilitation. Des groupes de jeunes ont travaillé chaque été depuis quarante ans pour rendre de nouveau ce lieu accessible à la méditation.

« On ne fait pas de concert, d’exposition, c’est un lieu intact où l’on sent le passage des siècles », précise le président de l’association en montant l’escalier. « C’était une abbaye Fondevide qui, au début du XVIII° siècle, a été consacrée au Cabazor. Un cas unique !».

Philippe fait le tour des bâtiments. Le printemps est en avance. Il n’y a d’ailleurs guère eu de froid cet hiver, à part un très court épisode neigeux. Les oiseaux chantent tous en même temps sans fausse note. Des petites fleurs violettes poussent entre les vielles pierres. Le cloître est en mauvais état. Il comporte un côté en ruine où les pierres se soulèvent dans le vent, un côté de murs debout, mais sans toit, tandis que les deux autres bords se maintiennent dans un état plus ou moins intact. Il y a des petits tas de pierre, et il ne sait pourquoi, incongru, sur l’un d’eux, est planté un vieux panneau « Interdit de stationner sauf pour les autocars le temps de la descente, moteur arrêté ». Il passe du temps dans la basilique encore suffisamment debout pour que l’on puisse sentir sa puissance. Il est étonnant d’avoir bâti un espace aussi grand, aussi simple et aussi haut dans ce vallon isolé. Le vent entre et sort par les fenêtres sans vitraux. Il y a pas mal de traces vertes d’humidité sur les murs, mais le lieu a une âme. Sur le sol gravé se trouve la tombe des deux femmes qui ont lancé la rénovation dans les années 70. Entre leurs deux noms se trouve ce qui ressemble à un Cabazor allongé et déformé, comme si elles avaient voulu exprimer leur amour avec pudeur. Le président de l’association dit à Philippe qu’elles sont mortes à deux mois d’intervalle. La seconde, n’ayant pu survivre au décès de la première, s’est laissée mourir en refusant de s’alimenter.

Il y a une pierre de neuf mètres de haut à proximité de l’abbatiale qui remonte à la période préhistorique. Par ailleurs, un puits se trouvant le long de l’église communique avec l’ancien puits qui se trouve à l’intérieur. Il s’agit sans doute d’un vestige de l’abbaye initiale construite par saint Samson, un moine venu du pays-de-Galles avec une famille princière voulant échapper aux saxons. L’ancienne abbaye a été maintes fois détruite et reconstruite après des guerres contre Guillaume le Conquérant et les Vikings.

Philippe redemande au président de l’association s’il sait où se trouve Claude car il a rendez-vous avec elle ici à 17 heures et qu’il est pratiquement temps. M. Lemoine lui indique que justement, elle a laissé un mot à son attention, qu’il a oublié de lui en parler. Il va le lui chercher :

«RDV demain 14 heures au haras de la Chenodière, près de la Roche au Cerf », signé Claude Clabéroni. C’était un vrai jeu de piste. Il découvre en même temps son nom de famille. Serait-elle d’origine italienne, d’où son léger accent ?

Claude l’a convoqué dans une abbaye où elle n’est pas venue, puis de là, dans un haras au milieu d’une forêt. Veut-elle le mener en bateau ou fuit-elle quelqu’un ou quelque chose ?

Chapitre 60.- A l’époque : enquête.

John n’en dit point davantage sur cette paysanne, comme si cela ne comptait guère :

— Une religion qui m’enferme trois mois dans la plus grande solitude et le minimum de nourriture n’est plus ma religion, mais ma prison. Je suis donc allé à Oxford. Baldwin me reçut finalement dans son immense bureau couvert de livres. C’était un homme austère habillé tout de noir. Il m’écouta, demanda des précisions, réfléchissait.

«   — Vous avez les traits fins, me dit-il, presque féminins. Je ne voyais point où il voulait en venir. Il reprit en étant plus précis :

— Je ne pense pas en effet qu’il s’agisse d’un pur point de doctrine ni même d’un vol d’idée, quoique je pourrais en être flatté. Autre chose se prépare. La personne la plus influente est certainement la duchesse d’York. Quand l’abbé saint-Germain était encore là, plusieurs complots contre le roi ont été fomentés dans ses appartements. Il n’est pas certain que les choses aient changé avec la Colombière.

Baldwin monologuait. C’était un petit homme sec qui dégageait force énergie. Son regard n’était ni bienveillant ni intrusif, on sentait qu’il cherchait ce qui était juste avec passion.

— Il vous faut aller au bout de votre intuition, conclut-il, pour cela il faut vous introduire dans les appartements de la duchesse d’York. Son entourage parle français, vous seul pouvez avoir accès à ce qui se prépare.

— Ce n’est pas possible, sauf à me déguiser en femme ».

Je compris alors pourquoi il m’avait dit que j’avais les traits fins. Il avait déjà tout envisagé. Il m’aida à me faire embaucher discrètement parmi les centaines de suivantes. Je ne suis point venu ici, Eva, pour te retrouver même si je savais que tu serais là, je suis ici pour comprendre ce qui se trame.

— Mais rien ! sauf que la duchesse d’York et la Colombière veulent promouvoir le culte du Cabazor.

— Alors pourquoi la Colombière est-il venu en Angleterre ? Pourquoi passe-t-il du fin fond de la France à la capitale de l’Angleterre, de Puyssanfond à Londres ?

— Parce qu’il faut bien commencer quelque part. La duchesse d’York voudrait aussi créer un nouveau convent de l’ordre des Fondevides où le culte du Cabazor serait installé.

— Tu es naïve, il n’est point possible que ce ne soit que cela.

— Qu’en sais-tu ?

— Eh bien, j’ai observé la Colombière aujourd’hui, il a le visage d’un homme concentré, inspiré, porté par un projet qui n’est pas seulement doctrinal.

— C’est tout ce que tu as ? lui mandais-je un peu radoucie en raison des épreuves qu’il avait traversées.

— Dame, j’ai mon intuition.

— On s’accorde. Je veux bien en tenir compte, je vais observer à mon tour. Nous pourrons nous retrouver dans ce lieu quelques minutes au milieu de la nuit, quand nous en aurons besoin. Je te laisserai une petite pierre, comme avant, dans le pot de buis qui se trouve à l’entrée du palais, pour te prévenir.

Chapitre 61.- Époque actuelle : haras.

 Philippe arrive au haras peu avant 14 heures. Il tourne un moment dans ce lieu désert. Il croit s’être trompé d’endroit quand il aperçoit Claude sortir d’un bâtiment agricole tirant un petit cheval blanc à la main. Elle l’aperçoit et va attacher son cheval. Elle lui redemande sans autre formalité d’accueil s’il a déjà monté. « J’ai quelques restes », lui répond-il. Alors, elle lui présente Inspecteur, le plus vieil âne du haras, « Un sage, lui dit-elle, tu n’as presque rien à faire, il comprend, il est calme et à toute épreuve ».

 C’est ainsi que, sur leurs équidés respectifs, ils vont se promener dans la forêt. Philippe a du mal à suivre le rythme de Flèche, le nom du cheval de Claude, et il ressent rapidement de la fatigue dans son dos. Claude paraît s’être très bien remise de sa douleur à l’épaule. Enfin, elle marque un temps d’arrêt près d’un ruisseau à l’eau transparente et au pied d’un arbre de petite taille qu’elle appelle « la Ragosse du Cabazor ».

— Une ragosse est un arbre dont on a coupé le tronc au cours de sa croissance afin qu’il produise chaque année de nombreuses pousses servant de fagot.

Philippe a déjà vu des ragosses dans la région. Mais celui-là est un drôle de spécimen. Il n’aurait pu en déterminer l’essence. Il est très petit et le bas du tronc rebondi comme un goitre. De là partent deux troncs pas tout à fait collés qui se rejoignent pour former un moignon au-dessus duquel pousse un tas de branches mal peignées. C’est une sorte de hêtre hirsute. L’arbre a aussi une série de gros nœuds qui le regardent comme des yeux et de petite boîtes accrochées dans ses branches contenant des statues du Ch,rist au Cabazor :

— Pendant la Révolution, lui explique-t-elle, deux Républicains poursuivaient un prêtre réfractaire et tombèrent sur une jeune fille dans la forêt priant au pied de cet arbre. Dans l’espace situé entre les deux troncs se tenait une fine statue du Ch,rist avec la poitrine ouverte sur un Cabazor. C’était l’époque où les chouans portaient un écusson du Cabazor sur leur poitrine. La jeune fille leur dit qu’elle savait ou se trouvait le prêtre, mais refusa de le dénoncer. Les deux hommes brisèrent la statue et tuèrent la jeune femme. Du coup, les gens de la région accrochèrent des tas de statues du Ch,rist au Cabazor sur les deux troncs de cet arbre. C’est kitsch à souhait, mais c’est émouvant. Tu vois, c’est ici que j’ai juré pour la première fois.

— Que tu as juré quoi ?

— Crarie ! j’aurais peut-être du t’expliquer avant. Lorsque je faisais mes études de médecine, je venais ici tous les week-ends pour me ressourcer. Je descendais de Flèche et m’arrêtais pour faire des exercices de méditation que m’avait enseignés un étudiant chinois, David Li Hé.

Philippe est un peu fourbu par la balade sur Inspecteur. Il s’assoit sur un vieil arbre tombé lors de la dernière tempête et dont le corps entrave le ruisseau en dépassant des deux côtés.

— Tu as capté ?

— Oui je crois, mais j’ai dû mal à saisir le tableau général : ce que l’on fait là, le rapport avec le Cabazor, ma grand-mère, mon voisin qui s’est fait égorger et tatouer le mot Kabazor avec un K sur le torse. Sans parler de mon métier que je suis en train de foutre en l’air. Ceci dit, il va bien falloir que je le remette en question car je travaille bien plus que les trente heures exigées par la nouvelle ordonnance du travail.

Il n’est pas non plus certain d’avoir retrouvé la Claude qu’il croit connaître et qui lui manque, alors qu’elle est devant lui.

— Je t’avais prévenu, le Cabazor, genre, c’est un casse-tête, probablement qu’il s’agit du plus grand refoulé de la nation française.

— Vas-y, je t’écoute.

— Eh bien, à la suite d’un enchaînement de gymnastique chinoise, j’eus le sentiment d’être recentrée. Tout à coup, je sus ce que je devais faire de ma vie, et ce n’était pas médecine.

— Un moment d’inspiration ?

— Oui si tu veux, une fulgurance, quelque chose de fort, de plus fort que moi, mais pas magique, un ordre intérieur, un peu comme ceux que recevait Marie-Rose Froy de Bouillon, mais pas en provenance de D.ieu, plutôt sans doute de mon inconscient. Ceci dit, peut-être que l’inconscient est une forme de D.ieu. J’ai une ancêtre très lointaine dans la branche française de ma famille qui était une thuriféraire du pur amour et qui connaissait bien Mme de Guyon. C’est peut-être pour ça que j’ai fronté à tout cela.

Philippe qui ne connaissait ni Mme de Guyon ni le pur amour préféra ne pas poser de questions pour ne pas s’égarer un peu plus.

— Ce que je trouve incroyable dans l’histoire de Marie-Rose Froy de Bouillon, continue Claude, c’est comment tout un peuple, parfaitement conscient d’avoir affaire à une folle, la suit dans son délire, l’aide, assure sa gloire, prenant au sérieux les forces divines et les forces inconscientes. Cela paraît dingue mais, tarsa, c’était une manière de soigner les fous, de les admettre dans la société et d’entendre leur message de prophète.

— J’aimerais que tu reviennes à ta fulgurance, car là tu me perds encore, il s’était remis à la tutoyer.

Elle ne veut toujours rien lui dire. Il se redemande, soudainement, si le moment n’est pas venu de placer sa main sur son bras.

Chapitre 62.- A l’époque : argent et verre.

L’intuition de John était peut-être juste, mais non étayée. Je fis attention à tout ce qui pouvait sortir de l’ordinaire. La présence fréquente du confesseur de la reine m’intriguait. Il se réunissait avec la duchesse d’York et la Colombière en fermant soigneusement les portes. Je m’approchais comme si j’allais donner une leçon d’anglais, mais avant de frapper, je me réajustais en écoutant ce qui se disait. Je n’entendais qu’un chuchotis. Je crus comprendre les mots « verre » et « argent », cela ne faisait pas sens. Je dus frapper pour ne point paraître suspecte. La Colombière me croyait de son côté et la duchesse m’aimait bien. Le confesseur de la reine parut contrarié de me voir. La duchesse me manda d’espérer quelques minutes. J’avais cru percevoir une sorte d’agitation entre eux et aussi curieusement un sentiment d’être pris en défaut comme s’ils se sentaient coupables de quelque chose. Je laissai une petite pierre dans le pot de buis. Au milieu de la nuit, je me rendis précautionneusement dans le réduit à balais sous le grand escalier. John était déjà sur place :

— Il y a quelque chose en effet, lui dis-je sans détour, mais que peut-on faire de deux mots qui émergent d’une conversation « verre » et « argent » ?

— Il n’y a point trois mille six cent raisons, réfléchit tout haut John. S’il ne s’agit pas de promouvoir seulement le Cabazor, il doit avoir un rôle à jouer sur un plan plus large. Cela veut sans doute dire qu’ils complotent contre le roi pour mettre sur le trône le duc d’York. Il est certes l’héritier, mais il reste secrètement catholique, ce qui est devenu un problème aujourd’hui. S’il ne prend pas le pouvoir lui-même, le parlement décidera un jour ou l’autre d’un nouveau Test Act qui l’empêchera, en tant que catholique, de devenir roi.

Test Act ? Ça veut dire quoi ?

— C’est une loi interdisant aux catholiques d’avoir des fonctions publiques, il a bénéficié d’une exception jusque-là.

— Pourquoi est-ce la duchesse qui s’en occupe ?

— Elle ne veut sans doute point que le duc soit impliqué directement, m’expliqua John. Il ne faut point que les domestiques du duc s’en doutent. Il doit y avoir des espions. Il se peut aussi que la duchesse soit une femme beaucoup plus forte et résolue qu’il ne l’est et que nous ne le croyons.

— C’est vrai ce que tu dis, je crois que son ambition est fort grande.

— Le duc aime les arts et les discussions philosophiques ; il n’aime les armes et la guerre que si cela ressemble à un tournoi. Il ne comprend aucunement les enjeux de la mondialisation hollandaise qui va jusqu’à impliquer une inversion des femmes et des hommes en imposant le costume sombre à ceux-ci. Les hommes doivent devenir austères et rationnels à la place des femmes qui deviendront les consommatrices directes de produits exotiques. Les Français, à l’inverse, voudraient conserver les rapports courtois et ne point se lancer dans des expansions purement économiques sans s’intéresser aux subtilités des cultures étrangères.

John avait une passion pour les relations multinationales et s’éloignait un peu du sujet.

— Bon ! imaginons qu’ils complotent contre le roi, admettais-je. Le confesseur de la reine serait bien placé pour mettre du poison dans le verre du roi et cela expliquerait le mot « verre » que j’ai cru entendre plusieurs fois. D’ailleurs, j’ai vu le père la Chaize donné un sachet de baies rouges à la Colombière à Paris, ce qui correspond sans doute au bon dosage pour un empoisonnement.

— Et de l’argent lui serait remis en échange ?

— Non ! il est un membre de l’armée des Pères, il obéit aux ordres, point à l’argent. Si le roi est empoisonné, il faudra assurer la transition sans tumulte. Le parlement peut être acheté, je pense que l’argent est là pour cela.

— Si tout cela est vrai, que fait-on ? manda John tendu.

— Je ne sais point. Si on va voir le roi avec cette histoire, ils vont tous nier et cela n’empêchera sans doute rien en repoussant seulement le moment du crime. Nous ne serons sans doute point pris au sérieux. On peut aussi ne rien faire et les laisser s’entretuer, cela ne nous concerne point vraiment. Je ne me sens plus ni catholique ni protestante. J’aime bien la duchesse d’York mais, en fin de compte, elle me paraît retorse. Son amitié avec Mme de Rochechouart est suspecte.  Je pourrais en parler à Marc Florio,  mais il est reparti en voyage.

— Je crois qu’il faut que j’en parle à Baldwin, se décida John, c’est risqué, mais je ne vois point d’autres solutions.

— Oui au fond, il est à l’origine de cette histoire de Cabazor, il y verra sans doute plus clair que nous.

Chapitre 63.- Époque actuelle : chevalière.

J’ai décidé de devenir Chevalière du Cabazor, déclare enfin Claude après un long silence.

— Ça existe ça ? il se redemande si elle ne se moque pas de lui avec ce titre ronflant.

— Crarie, je dois reconnaître que j’ai inventé ce terme, même s’il y a eu dans l’histoire des mouvements aux noms fort voisins. J’ai compris qu’il fallait créer non pas un nouvel ordre, je ne suis pas croyante, mais une sorte de mission d’actualisation du Cabazor.

— En somme, tu es la Don Quichotte du Cabazor. Je crois qu’Erik Satie avait inventé sa propre église quand il habitait à Montmartre : comment ça s’appelait, ça va me revenir, cela me fascine : l’« Église métropolitaine d’art de J,ésus-Conducteur », peut-être que Satie pensait que J,ésus était un chef d’orchestre.

— Si tu veux, mais Satie poursuivait des chimères, croyait en D.ieu, alors que ce que j’ai créé est parfaitement relationo-rationnel – pour employer une expression du mouvement de la Grande Inversion – je fais, comme tu le sais, une thèse sur le sujet.

— Donc tu es Chevalière du Cabazor, résume Philippe un peu narquois malgré lui, en quoi est-ce que cela consiste, y a-t-il des sortes de tournoi des temps modernes ?

— Je te l’ai dit : avoir une approche actualisée, athée et active du Cabazor.

— C’est quoi active ? C’est le côté chevalière ?

— Oui si tu veux, je me bats sur tous les fronts pour actualiser de manière athée la dévotion du Cabazor. C’est ce que je fais aujourd’hui avec toi.

— Je ne peux pas dire que tu y réussisses. Je comprends mieux la folie à l’origine de cette fable, mais cela reste pour moi une fable. Je ne vois pas le rapport avec la période actuelle et encore moins avec ma grand-mère.

— Disons que pour moi, c’est déjà un petit succès, si tu comprends mieux cette histoire, tu ne peux plus dire que le Cabazor reste une bondieuserie incompréhensible.

— Je ne vois pas le gain, je reconnais que je n’y vois plus seulement une bondieuserie — ce que c’est quand même — mais j’y vois en plus une folie mystique, scatologique, patriotique et j’en passe. Je m’enfonce dans un brouillard de plus en plus épais.

Il pose sa main sur le bras de Claude. Elle ne la retire pas tout de suite, puis doucement elle glisse sous sa main. Avec ses deux mains libres, elle ouvre les boutons du haut de son chemisier et se découvre. Elle est couverte de tatouages en forme d’arabesque, pas un seul Cabazor, mais des formes de Triskell tournoyant.

— Excuse-moi Claude, mais là faut que tu m’expliques.

— Parmi mes actes en tant que Chevalière du Cabazor, je me suis fait tatouer ces arabesques.

— OK je vois,  mais quel est le rapport avec le Cabazor?

— La représentation du Cabazor est une vieillerie qui a perdu de son sens et est devenue niaise. Il fallait que je la modernise. Il m’a semblé qu’un des équivalents était ces enchevêtrements de formes masculine et féminine, un peu comme quand J,ésus transporte son Cœur dans celui de Marie-Rose Froy de Bouillon et reçois le sien, dans un mouvement réciproque. De même que l’on est passé en peinture du figuratif à l’abstrait, il convient dans le culte du Cabazor de passer à une forme plus abstraite. Je fais ici, dans cette clairière, mes méditations et ma gymnastique en tournoyant avec mes tatouages de Cabazor actualisé. Picasso s’est inspiré des icônes orthodoxes et des masques africains pour faire le tableau sur la paysanne qui lui a permis d’inventer le cubisme. Le Cabazor, comprends-tu, c’est le modèle des relations humaines symbolisées. Pour Marie-Rose Froy de Bouillon, le cœur n’était pas seulement l’organe de l’émotion, mais l’organe méléyant les émotions, les relations et la raison.

Elle prend à son tour la main de Philippe qu’elle place sur son cœur. Il fronte qu’en d’autres temps Claude aurait pu être une prêtresse celtique. Philippe fait glisser sa main doucement vers une zone vierge de tout tatouage. Les deux équidés les regardent complices et indifférents en même temps. Elle lui dit légèrement, en lui retirant sa main, qu’elle ne préfère pas, pas maintenant.

— Flèche et Inspecteur te gênent ?

— Non, non, disons que j’ai fait une sorte de vœu.

— T’es une bonne sœur en fait ?

— Non, non, rien de tel, je suis athée.

— C’est curieux, fait Philippe, en s’apercevant en le disant que c’était une remarque assez stupide. Il se sent aussi un peu berné. Cela fait partie de ta conception de la chevalerie du Cabazor ?

— Exactement, c’est une sorte de mission. C’est comme une contrainte littéraire. Tiens d’ailleurs, je t’ai apporté un petit objet pour remplacer l’écusson que tu as perdu.

Elle lui tend un sachet en papier tout simple qui aurait pu contenir des chouquettes. Dans un mouchoir, il découvre un collier en or se terminant par une longue forme ressemblant à une sorte de larme.

— C’est beau. Qu’est-ce que c’est ?

— L’anamorphose d’un cabazor. Avec un miroir concave tu pourras voir le cœur inversé et la croix apparaître. C’est pour remplacer celui que t’a donné ta grand-mère et que tu as égaré.

Il le met aussitôt autour de son cou, l’anamorphose glissant entre sa chemise et sa peau.

Philippe n’est pas convaincu par le côté Cabazor d’aujourd’hui de sa chevalière, mais la promenade lui a laissé un goût de forêt dans la gorge. Elle lui a dit « pas maintenant », ce qui veut dire qu’elle ne sera pas contre plus tard et lui a fait ce cadeau qu’il porte maintenant sur lui pour ne pas le perdre. Ça aurait plutôt été à lui d’offrir un présent. Cependant, il apprécie cette inversion des rôles. Revenu au haras, Claude brosse Flèche assez longuement et lui décrotte les sabots. Philippe tente d’en faire autant avec Inspecteur. Il ne sait comment aborder la suite.

— Bon à bientôt, fait Philippe.

— Oui, on peut se voir demain matin si tu veux, j’ai quelque chose à te montrer.

— OK, pas de problème.

Philippe reprend sa vieille Clio. Claude lui a dit qu’elle resterait au haras encore quelque temps en attendant les propriétaires. Il n’est pas beaucoup plus avancé dans ses investigations.

Il rentre à l’abbaye de Saint-Samson dans sa cellule laïque. Il répond à ses emails professionnels pendant toute la soirée. Son entreprise a supprimé les assistants depuis le début de l’année et ils ne fonctionnent plus qu’avec un standard installé au Vietnam. Il faut donc qu’il fasse son propre secrétariat qui se résume maintenant à un travail informatique. La smart-accontabilité a remplacé les vieux logiciels. L’accontabilité ne se fait plus une fois par an, mais en continu. Les achats et les ventes étant enregistrés immédiatement, les bilans et comptes de résultat sont générés en temps réel. Il faut encore prendre les décisions de provisions quoique certaines, évidentes, ont pu être automatisées. Dorénavant, il donne surtout des conseils juridiques.

Il s’aperçoit en le faisant qu’il peut maintenant être n’importe où pour effectuer son travail, sauf pour quelques rares, de plus en plus rares, réunions. En même temps ce sentiment de solitude lui donne le vertige, il n’est pas certain de pouvoir le supporter longtemps. D’autant que le président de l’association, Lemoine, ne reste pas cette nuit. Il doit rentrer dans le Sud. Philippe craint de se retrouver seul dans cette abbaye qui doit être lugubre la nuit. Une chouette hulule déjà dans les bois alentour. En regardant à travers la fenêtre, il la voit prendre son envol au-dessus des arbres et de la basilique, toute blanche, dans la lumière d’un satellite clignotant.

Chapitre 64.- A l’époque : placard.

Deux nuits plus tard, John me raconta, dans le placard à balais sous l’escalier, son entrevue avec Baldwin. Il a pris très au sérieux tout ce qu’il lui avait rapporté. Il lui a suggéré une idée. Il s’agissait d’aller rencontrer le meilleur juge de Londres appelé Justice Godfrey, pour lui demander d’engager une investigation discrète et mettre fin au complot. Sans attendre de m’en parler, il s’est rendu voir ce juge à son retour d’Oxford.

Le juge Godfrey le reçut cordialement au palais de Justice sur le Strand. Il s’était présenté comme venant de la part de Baldwin. Or, le juge avait de l’estime pour le théologien qui était l’auteur d’une théorie de la représentation du Chr,ist ayant clairement influencé Hobbes et que lui-même avait mise en pratique dans son dernier jugement.

John ne voulait pas impliquer Eva dont il ne causa point. Il souhaitait seulement prévenir un complot contre le roi. Alors il conta qu’il avait entendu quatre hommes discuter dans un pub appelé le White Swan. L’un d’eux était le confesseur de la Reine, il prononça le mot « verre ». Les autres parlaient de donner de l’argent au Parlement pour permettre au duc d’York d’être couronné roi sans encombre.

Le juge Godfrey posa quelques questions. Il ne paraissait pas convaincu. Il semblait aussi réaliser l’énormité de l’information et les dangers qu’elle recélait. Il fit un compte rendu écrit de ce témoignage et ordonna à l’un des hommes de garde du tribunal de faire une enquête discrète.

— Voilà ce que je sais, conclut John. J’ignore ce qu’il va se passer. Je n’ai pas fait ce que Baldwin m’a mandé en dénonçant la duchesse car je risquais de t’impliquer.

 Chapitre 65.- Époque actuelle : charité.

Tôt le matin, Claude rend visite à Philippe à l’abbaye. Il trouve de quoi faire du café mais n’a pas de lait pour préparer un Flat White. Le président de l’association n’est pas encore rentré. Ils vont ensuite marcher autour de l’abbaye. Les champs sont peuplés de superbes chevaux. Claude qui s’y connait visiblement explique qu’il s’agit de chevaux de luxe, des chevaux de course appartenant à des milliardaires des Emirats-Unis.

En parlant, elle en vient à expliquer ce qui s’est passé au cinéma Le Keops avec son « copain ». Le jeune homme qui l’accompagnait est le fils du milliardaire Jacques de Saint M’Hervé et son principal héritier. Philippe ne peut révéler à Claude ses liens avec la famille Saint M’Hervé car il a signé un engagement de confidentialité. Il sait maintenant pourquoi il avait l’impression de connaître cet homme. Il s’agit du fils de son ami.

  • Il veut faire dans le charity business, continue Claude. Il est attiré par un fond de bienfaisance en Inde à Bangalore. Il a déjà signé. Ce fonds aide des enfants trouvés dans toute l’Inde à faire leurs études. Il se reconnaît, par extrême contraste, lui le fils de milliardaire, dans ces enfants sans ressource. Malheureusement poursuit Claude, ce fonds est proche du mouvement sectaire hindouiste des « fous du Kabazor» avec un K.
  • Tu me fais marcher, une telle secte n’existe pas, avec des noms aussi proches ?
  • On ne sait pas toujours qui copie qui mais les religions s’influencent les une les autres, c’est certain. En l’occurrence les fous du Kabazor existent depuis des siècles en Inde. Pour revenir au fils Saint-M’Hervé, j’aimerais le convaincre de rejoindre la chevalerie du Cabazor beaucoup moins sectaire et violente. J’ai de meilleures idées pour utiliser cet argent, en particulier la recherche universitaire et laïque sur la nouvelle alliance entre neuroscience, psychothérapie et droit. Si l’on admet que l’homme est fondamentalement relationel avec les neurones-miroirs, il faut aussi considérer que les émotions partagées sont construites par les relations de droit qui sont des dispositifs symboliques verbaux et préverbaux.

— Je n’y comprends rien et cela me paraît complètement con, lâche Philippe spontanément.

Avec Claude, il se sent redevenir lui-même et a besoin d’exprimer ses opinions. Il ne se rend pas compte qu’il reprend ses propres expressions.

— Ah bon pourquoi ? lui fait Claude en levant un sourcil.

— La recherche qu’il faudrait mener, c’est sur de nouvelles formes de nourritures et d’énergie ; la vraie recherche, c’est celle qui concerne les voitures de demain pas celle qui est menée à l’université, le cagibi des classes moyennes inférieures.

— Tu ferais quoi toi avec de l’argent ? le provoque Claude.

— Je le donnerai pour la recherche sur le cancer dans des instituts spécialisés en cheville avec l’industrie privée et les labos pharmaceutiques. Je redonne tous les ans d’ailleurs.

— Mishkin, le grand mélange, quoi !

— Je vois pas ce qu’il y a de mal. C’est pas parce qu’il y a un escroc qui s’en est mis plein les poches il y a quelques années, qu’il faut renoncer à financer la recherche contre le cancer et les maladies orphelines. Tout cela c’est formidable. Tiens d’ailleurs, je peux te dire que je vérifie l’accontabilité du Télécompte, l’émission de télé qui finance la recherche sur les maladies génétiques, et c’est parfaitement clean, personne n’en profite personnellement.

— T’es bien certain que tu pourrais le voir ? lui redemande Claude.

— Oui, faudrait y aller pour me cacher des choses,  je peux jurer de rien avec les sommes données en liquide, mais il y a en a pas beaucoup. C’est facile de dénigrer ce qu’il y a de meilleur dans une société ! Quant au Cabazor, ça me paraît ringard. Tu vois, j’habite à Belleville depuis près de quinze ans et je ne me suis jamais intéressé à la Basilique du Cabazor qui surplombe la colline. Rien ne m’attire dans cette pâtisserie, même si honnêtement, elle est agréable à regarder à partir du bas du jardin public. Quand j’aperçois de la lumière en haut dans la plus petite tourelle surmontée d’un clocheton, je me souviens de ce que je racontais à ma fille quand elle était petite : le curé a oublié d’éteindre la lumière dans les toilettes.

Claude lui parle un peu plus de cette basilique qui n’intéresse pas Philippe :

— La dévotion au Cabazor a atteint son apogée à la fin du XIXe siècle, sa pratique au cours de la Grande Guerre dépasse par son ampleur tout ce qui a été fait avant. On a dit que la basilique du Cabazor avait été construite pour tourner la page des communards à Belleville et revenir à la foi après la défaite de 1870. Je crois au contraire que le Cabazor réalise une unité entre la solidarité des communards, la patrie et la religion. Pendant la Grande Guerre, des soldats des régiments ont apposé le Cabazor sur le drapeau tricolore. Ils ont accroché sur leur vareuse, près du cœur pour éviter les balles, des fanions portant la phrase : « Arrête Cabazor de J,ésus ». L’armée s’y est opposée et a envoyé ordre sur ordre pour empêcher ce mélange contre nature du nationalisme et du catholicisme social, un mélodrame qui a fait des sacrifiés et des déplacés. La dévotion du Cabazor, devenue publique avec Marie-Rose Froy de Bouillon en plein jansénisme, a pris une tournure synthétique pour les soldats qui ont eu besoin de ce soutien religieux et de mêler en un seul mouvement leur foi, leur solidarité et leur patriotisme.

— C’est peut-être là l’origine de l’insigne que m’a remis ma grand-mère avant de mourir. L’insigne ne remonterait pas à la chouannerie en ligne directe, mais à la Grande Guerre. Il pourrait venir du père Nieul.

— Oui, je crois que tu as déjà fait cette supposition, mais cela ne t’apporte pas d’éclairage particulier. Qu’est ce qui rend si étrange ce symbole ? continue Claude. Il traduit la lutte contre le jansénisme – une forme de protestantisme — en France au XVIII° et la lutte contre les Allemands protestants dans la grande guerre, mais aussi déjà une lutte contre une forme de libéralisme : un désengagement de l’État qui laisse faire tout en régulant de loin sans qu’il y ait de partage entre les riches et les pauvres. Certains catholiques allemands, italiens, mais aussi des anglicans anglais, ont porté l’écusson du Cabazor considéré comme un signe de ralliement des communards du monde entier car il appelle au partage des biens communs.

— Mais pourquoi, redemande Philippe, le Cabazor s’est-il ensuite démonétisé et désymbolisé ? C’est de la bouillie tout cela. Et d’ailleurs, comment expliquer le déplacement de sens du symbole du cœur : le cœur est le symbole de l’intelligence dans toutes les cultures, sauf dans la nôtre, qui assimile le cœur à l’épanchement des sentiments ? Le culte du Cabazor est-il la cause ou la conséquence de ce déplacement de sens ?

— As-tu jamais réfléchi, sort Claude sans répondre à aucune des questions de Philippe, que la version moderne du Cabazor n’est autre que les Restos du Cœur, dont le logo est un cœur entouré d’un couteau et d’une fourchette comme une croix décomposée ? Au fond, c’est le même symbole transformé, laïcisé, athéisé. Il n’y a pas eu désymbolisation, mais resymbolisation.

— Oui c’est pas mal ton idée, mais sans relation avec ma question : pourquoi le cœur n’est-il plus le siège de la raison comme dans bien d’autres cultures ?

— Est-ce que tu crois que la création des Restos du Cœur a été rationnelle ?

— Oui après tout, réfléchit Philippe, l’État ne suffisait pas, et ne pouvait faire appel au cœur des citoyens comme peut le faire une association. On peut dire que c’est rationnel et en même temps lié aux sentiments.

— C’est ce qu’on appelle l’intelligence du cœur.

— T’es gnan gnan, Claude, tu m’étonnes.

— Pas tant que cela, si tu penses que le rite central du christianisme est de manger le corps du Ch,rist et que tu transformes une croix en une fourchette et un couteau.

— Oui là, évidemment, on est en plein cannibalisme, c’est ça ton actualisation du Cabazor ? Cela fait penser à ton auteur italien du XIV° siècle qui tentait de comprendre la dévotion du Cabazor sous un angle athée.

— Je n’ai jamais dit qu’il était du XIV° siècle.

— Ben si, tu as dit XIV°.

— Oui, j’ai dit XIV° mais pas XIV° siècle, je te parlais d’un auteur italien né dans le XIV° arrondissement, le père Collecio.

— Coluche ?

— C’est cela son nom en italien.

— Il a fondé en quelque sorte la confrérie des enfoirés du Cabazor à travers les Restos du Cœur ?

— C’est ce que j’écris en substance dans ma thèse et d’ailleurs, je fais actuellement une immersion en tant que Chevalière du Cabazor dans le Resto du Cœur qui se trouve près de l’église Saint-Laurent dans le X°. Je suis bénévole pour servir des repas. Tu sais que Coluche est né à l’hôpital Saint Philippedepierre dans le XIV° et que Philippedepierre a été un précurseur de la dévotion du Cabazor ?

— C’est vrai que moi, je fais un chèque tous les ans aux Restos du Cœur sans me poser de questions, ça a remplacé le Denier du culte.

Claude, comme si elle se souvient de quelque chose, ouvre son sac et en sort un paquet de photocopies d’un texte manuscrit. Elle paraît hésiter, jauger si Philippe en est digne :

— Ces photocopies reproduisent le manuscrit d’une sœur d’origine galloise nommée Eva qui a fait partie du personnel de la duchesse d’York. Aucun historien n’a pour le moment travaillé sur ce manuscrit qui n’a été redécouvert que récemment dans le couvent de Nydoiseau. Il a été précieusement conservé par les sœurs jusqu’à ce que la dernière meurt et lègue son fond à l’Institut théologique du collège Sainte-Barbe. J’ai eu le droit d’en faire des photocopies. La date du manuscrit, de l’encre et du papier a été authentifiée.

Claude est maintenant pressée car elle déménage. « Elle va vivre avec son ami, l’occasion s’est présentée ». Elle fait mine de ne pas voir que Philippe a accusé le coup.

Chapitre 66.- A l’époque : mensonge.

 L’enquête policière menée par le représentant de la couronne au pub le White Swan n’a évidemment rien donné et John Oates a été qualifié de menteur et d’affabulateur. Son parcours sur le continent, son bilinguisme, son apparence presque féminine ont joué en défaveur de sa crédibilité. Cependant, le juge Godfrey voulut en avoir le cœur net et vint rencontrer Baldwin. Celui-ci lui raconta une toute autre histoire et indiqua que la Colombière faisait sans doute partie du complot. Il ne livra point d’autres noms.

La Colombière fut prévenu de la visite du juge. Curieusement le juge Godfrey se montra gêné. Il était lui-même en contact avec une irlandaise, Mary of the Valley, qui guérissait à l’aide d’une médaille du Cabazor. Le juge avait compris qu’il ne s’agissait point simplement d’une affaire politique, d’un coup d’état meurtrier mais de refonder la royauté anglaise sur le catholicisme qui était en danger sous la pression des puritains. A demi-mot, le père la Colombière sentit un homme en proie à une forte tension intérieure. Justice Godfrey ne dit point grand’chose mais laissa entendre qu’il avait entendu parler d’un complot, qu’une déposition lui avait été faite et qu’il était tenu d’enquêter.

C’était un bon juge qui recherchait la vérité. Il finirait par la trouver et par avertir le roi. La Colombière, malgré sa sympathie pour ce magistrat, se devait d’agir en guerrier, comme un soldat de l’Armée des Pères. Il envoya un courrier crypté au père la Chaize. En quelques jours il reçut une réponse tout à la fois laconique et cryptée : « Ce juge est neutre». Il comprit qu’avec la duchesse d’York, ils devaient trouver le moyen de neutraliser le juge Godfrey avant qu’il ne livre au roi le nom du duc d’York. L’idée était de l’enlever le temps qu’il faudrait pour permettre d’éliminer le roi et d’organiser sa succession par le duc.

La Colombière réunit une équipe autour de lui et du confesseur de la reine. Il me manda d’y participer. Je ne pouvais point refuser sans risquer moi aussi le pire. A la sortie de Paddington, nous enlevâmes le juge en lui mettant un sac de jute sur la tête. Nous l’emmenâmes dans le palais de la reine, Sommerset House, guidés par le confesseur royal. Nous le nourrîmes quelques jours sans savoir ce que nous allions en faire. J’essayais de parler avec la Colombière mais je n’existais pas pour lui. Je devais préparer les repas du prisonnier. La duchesse vint nous rendre visite dans les sous-sols. Elle entra dans la cellule du juge puis nous discutâmes dans une pièce attenante. Les deux hommes de main de la Colombière nous écoutaient parler français sans nous comprendre. La duchesse décida qu’il fallait l’emprisonner le temps de l’accomplissement du complot en le traitant correctement. C’était mal parti car il semblait avoir attrapé la grippe, il avait de la fièvre et toussait beaucoup.

Ce qui s’est passé ensuite est entièrement ma faute et je n’aurai point assez de toutes mes années de vieillesse pour m’en repentir. La princesse d’York m’avait mandé de la suivre pour faire le point. C’est pourquoi nous ne sommes point restées sur place. Ce que nous a expliqué la Colombière ensuite est qu’il a donné l’ordre aux hommes de main de le soigner et qu’ils ont compris qu’il fallait le tuer. Confus, la Colombière nous a dit qu’il avait utilisé le mot « to kill » en disant « you must kill him ». La princesse crut que la Colombière avait fait un lapsus en rapportant ses propos : il devait avoir voulu dire heal et il a prononcé kill, il n’y avait pas de responsable. J’étais la seule à savoir que je lui avais appris que kill voulait dire soigner et heal tuer. C’était un affreux malentendu. En tous les cas, Justice Godfrey a été étranglé par l’un des deux hommes de main. C’est comme si je l’avais tué de mes propres mains.

 Chapitre 67. — Époque actuelle : manuscrit.

Claude repart de l’abbaye de Saint-Samson et retourne à Paris où elle va retrouver, fronte-t-il, le fils du président Saint M’Hervé. Philippe commence à se faire à la vie monastique. A la nuit tombée, les chauves-souris se mettent à tournoyer dans des cubes invisibles au milieu des restes du cloître qu’il aperçoit de sa cellule. Il revoit l’orfraie blanc prendre son envol au-dessus des arbres, planée au-dessus de l’abbaye, à la recherche sans doute de quelque mulot.

Au réveil, il commence à lire le manuscrit d’Eva. En lisant sa version du procès de Hobbes, Philippe comprend enfin le sens du débat théorique soulevé par le directeur juridique de la holding Saint M’Hervé. Michael Walzer considère que l’action de groupe est un mécanisme de représentation sans que pour autant les victimes ne deviennent partie au procès. Au fond, il entend la notion de représentation dans un sens hobbesien : l’association est l’image du souverain qui unifie la multitude des victimes qui  forment un groupe par son entremise. Sa conception de la représentation correspond au mécanisme de la substitution sur le continent. Walzer n’emploie pas le terme de représentation dans le sens rousseauiste de la représentation politique qui permet de rendre partie le citoyen et la nation toute entière à travers la figure du député. Chez Rousseau, c’est le peuple qui est souverain et qui est représenté par les membres du parlement même si ceux-ci n’ont pas de mandat obligatoire. En effet, ils ne sont pas liés par les promesses qu’ils ont faites à leurs électeurs.

La bonne analyse de l’action de groupe consiste donc à considérer que les victimes ne deviennent pas partie. Le groupe comme entité n’est unifiée que par l’action de l’association. Cet organisme a seul qualité à agir dans le procès. Il ne faut donc pas raisonner pour calculer le montant de la provision à partir des victimes réelles qui seraient susceptibles d’engager des actions individuelles, mais à partir de l’association qui unifie des victimes jusque-là dispersées. Le montant à provisionner n’est donc ni le chiffre le plus bas qu’il a proposé de 53 millions ni le chiffre le plus haut correspondant au point de départ de la négociation avancé par l’association. Le chiffre à provisionner est d’environ 450 millions.

Michael Walzer avait raison depuis le début, mais ne savait pas pourquoi. Le terme de représentation qu’il employait ne correspondait pas à la notion de représentation au sens continental. Au sens juridique, en droit français le représentant ne devient pas partie à un procès, mais réalise les actes de procédure à la place de la personne représentée. Ce sens existe en Common Law, à côté d’un sens ne supposant pas de mandat.

Philippe n’est pas certain qu’il y ait un véritable soubassement religieux à l’action de groupe. Cependant, la transformation des concepts comme celui de représentation tenant à des compréhensions différentes peut avoir été influencée par des débats religieux et philosophiques. Au fond, l’action de groupe actualise de manière laïque le Cabazor car il permet à une entité de prendre la place de toutes les victimes jusque-là désorganisées, un peu comme J,ésus porte les blessures de tous les chrétiens. Pour autant une action de groupe n’a rien à voir avec le christianisme.

Il appelle Nadia. Il est encore temps d’arriver à la réunion qu’elle lui rappelle depuis plusieurs jours.

 

Chapitre 68. – A l’époque : gazette.

 La duchesse d’York décida qu’il fallait se débarrasser du corps, les enjeux étaient trop importants. Il importait de le faire en douceur et de faire croire à un suicide. Elle pensa que pour brouiller les pistes, il valait mieux l’habiller en femme. Nous l’emmenâmes de nuit au pied de la colline de Primrose Hill. Nous lui enfonçâmes une épée dans le cœur comme s’il avait voulu se suicider.

Le lendemain, un livreur nous apporta la gazette, alors que j’étais en compagnie de la duchesse d’York. Nous nous installâmes sur une causeuse proche du feu qui avait été allumé dans la haute cheminée. Nous ouvrîmes la double page et l’avons lue d’ensemble, à haute voix.

 « La mort violente du meilleur des juges (the violent death of the best judge ever). Le 15 octobre au matin, Justice Godfrey connu pour ses jugements dans les affaires Brown versus Vermuden et Evêque de Drexham contre Hobbes, a été retrouvé mort dans un caniveau au pied de Primrose Hill. On a pu songer qu’il s’agissait d’un suicide car une épée était enfoncée dans son cœur comme s’il avait voulu se tuer. Mais l’absence de sang établit rapidement que l’épée avait été enfoncée bien après sa mort. Le suicide n’étant point établi, le meurtre paraît quant à lui avéré. Mais pourquoi donc a-t-on voulu assassiner le meilleur juge de la ville ?

Justice Godfrey issu d’une vieille famille normande nommée initialement Godefroy était affilié au célèbre croisé Godefroy de Bouillon (j’ai songé en lisant cet article que ce juge était peut-être parent d’une façon ou d’une autre avec Marie-Rose Froy de Bouillon, j’aimais faire des connections même si elles ne menaient nulle part, j’appris par hasard des années plus tard qu’ils étaient cousins très éloignés, small world comme on dit à Londres). Il a quitté sa résidence située dans la commune de Paddington le matin du 12 octobre. Son valet l’a aidé à s’installer dans son carrosse d’où il aimait – disait-il — regarder filer les quelques champs qui restaient encore dans cette zone au milieu des baraquements pauvres. Ceux-ci avaient été installés récemment par des paysans fuyant les famines récurrentes de la campagne surpeuplée et de plus en plus enclosée.

Fils lui-même d’un grand juge, il vivait dans une résidence de style palladien que son père avait fait construire à une encablure de Londres. Paddington est comme chacun sait la plaque tournante des charrettes de victuailles et de charbon provenant du Pays-de-Galles et du Nord de l’Angleterre. Il aimait, selon son valet, y déceler les différents accents. Ce matin-là, il paraissait préoccupé comme il l’était depuis une semaine environ. Il avait déclaré à un ami proche qu’il pensait qu’il serait la première victime dans une très grosse affaire, une sorte de martyr. Il avait refusé d’en dire davantage pour ne pas risquer de compromettre son ami.

Tout semble être parti d’une déposition faite par un certain John Oates — mon John — qu’avait reçu sir Justice Godfrey une semaine auparavant à propos d’un complot en cours contre le roi. Il en a informé le lord Treasurer, John Danby, mais ce dernier n’a pas entrepris les mesures nécessaires à sa protection ».

Nous étions momentanément soulagées car rien pour le moment ne désignait la maison d’York.

Chapitre 69.- Époque actuelle : substitution ou représentation ?

Après avoir lu une bonne partie du journal d’Eva, Philippe pense avoir trouvé le sens de l’avis qu’il doit donner à propos de la provision. Il comprend enfin les enjeux du débat entre Michael Walzer et Sacha Hauteville.  L’association des victimes des produits non médicamenteux est le substitut des victimes dans le sens français et leur représentant dans le sens anglais, ce qui dans les deux cas n’implique pas l’accord des victimes. Le fond du dilemme était sémantique. Le mot représentation en anglais doit se traduire, dans une telle situation, par substitution en français. Les victimes ne peuvent être représentées au sens du droit français car l’association est pleinement partie et exerce sa propre action. Il convient donc de négocier avec elle sans tenir compte précisément des victimes qui formeront ou ne formeront pas le groupe. Il faut prendre en compte le pouvoir de négociation de l’association, ainsi que ses demandes immédiates, même si en cas de procès et au terme d’un long processus, ce seront des victimes individuelles qui seront remboursées. Entre temps, l’association aura atteint son objectif : avantager secrètement le concurrent de la société Saint-M’Hervé.

Philippe s’apprête donc à conseiller de négocier à hauteur de 450 millions en commençant les enchères bien plus bas. Il a bien conscience que cet avis risque de conduire la famille Saint M’Hervé à la faillite ou à la perte de sa majorité. Il estime cependant qu’une provision trop faible conduirait probablement à tout perdre.  Autrement dit, il ne faut pas raisonner pour calculer le montant de la provision à partir des victimes  susceptibles d’engager réellement des actions individuelles — forcément en moins grand nombre que les victimes véritables car elles ne seront pas toute informées ou enclines à agir — mais à partir de toutes ces victimes potentielles que prétend unifier l’association.

Michael Walzer avait raison depuis le début, mais il ne pouvait pas le théoriser car il existait un problème de traduction et ne savait pas pourquoi il avait raison. Il n’est pas certain qu’il y ait un véritable soubassement religieux à cette solution, mais la dérive des concepts peut avoir été influencée par les écrits de Baldwin et de Hobbes.

Il expose son raisonnement à Nadia qui l’a rejoint dans son bureau du Collège Sainte Barbe. Elle n’est pas convaincue. Elle connaît l’affaire Brown versus Vermuden qu’elle a étudiée à l’Université. La solution a depuis longtemps disparu du droit anglais et seul un juriste américain nommé Story l’a conservée en la critiquant. Il estimait qu’on ne pouvait pas imposer un jugement à un tiers non représenté s’il ne souhaitait pas profiter du jugement. Afin qu’il donne son accord, il convenait plutôt de faire de la publicité concernant le jugement. Les victimes pouvaient alors décider d’y participer ou d’agir individuellement. La class action américaine issue de cette histoire est finalement très récente à l’échelle du temps – elle ne date que des années 1960 — et est déjà peut-être en voie de disparition. La longueur des procédures de class action aux États-Unis incite les victimes à agir individuellement. Philippe se défend en racontant le concours de circonstances qui l’a conduit à connaître cette affaire Vermuden ainsi que l’affaire Hobbes. Mais « Sait-il vraiment qui est cette théologienne qui lui a fait connaître cette affaire ? lui redemande Nadia ».

 En désaccord avec Nadia, il explique à la réunion qu’il convient de suivre Michael Walzer :

— Nadia affirme que même Story aux États-Unis n’était pas convaincu par cette approche de la représentation et cette conception du pouvoir souverain de Hobbes. Finalement, la class action s’est développée avec le droit de sortir de l’action de groupe, l’opt-out. Cette procédure ne représente plus vraiment de danger aujourd’hui aux États-Unis pour les entreprises et elle se développe dans d’autres pays par un effet de mode pour déstabiliser de grandes sociétés. Elle ne profite jamais véritablement aux victimes.

Sacha Hauteville, le directeur juridique est moins radical. Il estime que l’action de groupe est le signe d’une évolution concernant la distinction du public et du privé. L’État se faisant plus modeste en apparence, il revient à des groupes de victimes de mettre fin à des dommages de masse.

Michael Walzer, venu sans ses collaborateurs, a cru bon d’apporter le Code de procédure civile québécois, ce qui jette à nouveau le trouble :

You see, dans le code du Québec la class action est qualifiée d’action en représentation.

Michael Walzer montre du doigt, dans le code ouvert, l’emplacement de ce qu’il affirme. Il a éloigné sa chaise de la table et balance ses longues jambes croisées. Philippe s’aperçoit pour la première fois de ses interminables chaussures à chausse pied, impeccablement noires. Curieusement, comme sa tête, elles paraissent séparées du reste de son corps.

C’est Nadia qui explique :

— Au Québec, la procédure appartient plutôt au Common Law et ce qu’ils ont écrit en français est une traduction littérale de l’anglais en faisant référence à une action de représentation dans laquelle le demandeur principal n’agit pas au nom et pour le compte des victimes comme le voudrait la conception continentale.

Sacha Hauteville sort, lui, un vieux livre d’un juriste-linguiste de Montréal :

— J’ai vérifié, en anglais, un représentant légal est un détenteur de droit, ce que l’on appelle un ayant-droit sur le continent, et non pas quelqu’un qui se contente d’agir pour les autres. Le terme de représentation en anglais juridique est donc bien, en tous les cas partiellement, un faux ami et ne doit pas être traduit par représentation en français dans notre cas.

— Le niveau d’argumentation est très élevé aujourd’hui, conclut le président sans suivre immédiatement la position de Philippe, contrairement à ce qu’il lui avait annoncé, je crois que la question théorique concernant la nature juridique de l’action de groupe — représentation en anglais et substitution en français — est résolue. Il y a bien un problème sémantique. Il ne s’ensuit pas nécessairement que l’on doive négocier à hauteur de 450 millions, ce qui serait probablement la fin de la holding. Je ne cesserai pas d’être riche, ainsi que mes descendants, mais notre projet d’entreprise serait terminé. J’ai besoin de quelques jours de réflexion.

Seul à seul après la réunion, Philippe redemande au président pourquoi il ne l’a pas suivi.

— C’est la décision la plus grave de ma vie et ton avis est entouré de zone d’ombre. Qu’est-ce que cette crypte en toi dont m’a parlé le psy de Birmingham ?

— Mais cela n’a rien à voir !

— Qui est cette théologienne qui t’a conduit à changer d’avis et a recommandé une somme si élevée ?

— Claude Clabéroni, elle est un peu bizarre, je le reconnais, mais elle n’a pas pu manipuler les circonstances.

— En es-tu bien certain ?

— Je ne sais plus rien, je reconnais qu’il me faudrait moi aussi quelques jours pour comprendre certaines choses sur ma vie afin d’être bien certain qu’elles n’interfèrent pas dans mon raisonnement.

Les carnets de sœur Eva lui ont apporté sur un plateau la réponse théorique à la question que lui posait Jacques de Saint M’Hervé. Cependant, cela ne l’éclaire pas sur ses problèmes plus personnels : pourquoi et comment sa grand-mère est-elle morte ? quel est le rapport avec l’insigne du Cabazor qu’elle lui a remis ? pourquoi son voisin est-il mort avec, gravé sur sa poitrine, le mot Kabazor ? Seule sa cousine Jeanne pourrait l’aider à comprendre.

Chapitre 70.- A l’époque : All for Love.

Dans le palais de la duchesse d’York, la vie continuait comme avant, mais une menace semblait plané. Pour améliorer l’anglais d’Anne-Marie de Modène, nous causions souvent de théâtre, son principal divertissement. Elle était persuadée que dans la pièce de Dryden « All for Love » c’est Danby, le Lord Treasurer, et sa maîtresse française, Louise de Keroualle, qui étaient figurés. Ce n’était pas pour rien que la pièce était écrite en vers de style français sans préposition finale, comme ce devrait normalement être le cas en anglais. Dryden a d’ailleurs dédié la pièce à Danby en lui disant qu’il devrait calmer ses passions et choisir une femme anglaise. Je répondis à Anne-Marie de Modène que j’avais personnellement bien aimé dans la pièce l’inversion entre homme et femme dans la quête du pouvoir.

Elle m’expliqua, ensuite, que John Danby, le ministre premier dans l’ordre du protocole, tentait de naviguer entre deux positions. Il était en faveur du Test Act qui n’autorisait que les Anglicans à accéder aux postes publics, mais il ne souhaitait pas attaquer directement le duc d’York, l’héritier du trône, qui était plutôt catholique.

Peu de temps après, le roi est mort, non pas empoisonné — le confesseur de la reine n’était plus d’accord pour empoisonner le roi, il pensait que c’était devenu trop périlleux car la Cour était maintenant prévenu d’un danger d’attentat. La duchesse d’York organisa un accident de cheval. Le duc d’York devint le roi James II. Il rendit officiel le culte du Cabazor en invitant tous les rois d’Europe et surtout le roi de France à le suivre puisque Marie-Rose Froy de Bouillon s’était d’abord adressée à lui.

Il fallait régler la question du crime impuni et incompréhensible du juge Godfrey. John Oates a d’abord été poursuivi pour faux témoignage, l’enquête sur le pub, le White Swan, n’ayant révélé aucune réunion suspecte. Le confesseur de la reine ne pouvait d’ailleurs pas y être car il avait été vu au même moment chez la duchesse d’York. John passa quelques mois en prison. La Colombière a été priée de retourner en France pour tentative de catholicisation de quelques protestants quoique rien n’établissait qu’il avait été pour quelque chose dans la mort du juge Godfrey.

Trois hommes de main d’un aristocrate récemment condamné à mort par Justice Godfrey ont finalement été arrêtés, Green, Berry et Hill. L’aristocrate avait obtenu une grâce du roi et souhaitait néanmoins se venger du juge Godfrey en lui envoyant ces hommes de main. Cet aristocrate était en fuite sur le continent. Les trois hommes furent exécutés. Il fallait bien que le nouveau roi trouve des coupables du meurtre du meilleur juge de la ville. Pendant des décennies, la colline de Primrose Hill fut appelée Greenberry Hill en commémoration du meurtre qui y avait été commis. L’historien Porodhou-Acton avait tout inversé en croyant que cette colline portait ce nom avant le meurtre du juge Godfrey.

Toute cette histoire n’a sans doute pas été un succès pour le roi James II. Un soupçon de crime a continué de flotter au dessus de lui. Les puritains n’ont cessé de faire campagne activement à son encontre et les hollandais protestants n’attendaient que le bon moment pour mettre sur le trône d’Angleterre un roi proche de leur intérêt. Il fallait aussi que les puritains paient pour la mort du juge Godfrey et la tension qu’ils avaient suscitée avec les catholiques. Leur présence sur le territoire d’Angleterre n’était plus désirée et ils émigrèrent massivement en Nouvelle-Angleterre. Ils purent y créer une nouvelle utopie où les corps ne comptent plus et où les âmes sont connectées entre elles de manière horizontale, sans roi et avec un accès libre à D.ieu. Le Cabazor n’avait plus grand chose à faire avec leurs vues.

 

Chapitre 71.- Époque actuelle : Jeanne.

 A la fin des funérailles de sa grand-mère, Jeanne, sa cousine qui souffrait d’un cancer, a invité Philippe à venir la voir dans sa nouvelle maison. Il est temps qu’il aille lui rendre une visite. Il a invité Claude à venir avec lui voir sa cousine. Il est encore tout étonné qu’elle ait accepté. Dans la voiture les conduisant chez Jeanne, ils discutent du meurtre du juge Godfrey, tel qu’il l’a appris dans les carnets d’Eva.

— Je crois que tu ne captes encore rien, fit Claude.

— Qu’est-ce qu’il y a d’autre à comprendre ?`

— Le sens du Cabazor en particulier, le sens aujourd’hui tel qu’il pourrait être réactualisé et non pas son sens politique attaché au roi de France et aux relations internationales du XVII° siècle.

Encore une fois il la trouve brusque, mais une douleur en forme de palet dans son ventre lui indique qu’elle le touche :

— Quel est donc le sens du Cabazor ?

— Tu n’as pas encore capté ce qu’il représente, répond Claude.

— Non une sorte de Graal, de mythe ? Une quête en tout cas, c’est plutôt sympa.

— Non ce n’est pas sympa, c’est très violent, c’est la révolution dans laquelle nous sommes, la Grande Inversion.

— De quoi tu parles ? Des féministes d’aujourd’hui qui revendiquent l’égalité dans la différence et leur part de pouvoir ? interroge Philippe.

— Non, non, je ne parle pas de ce féminisme-là, les femmes luttent pour l’égalité dans une société patriarcale qui les a brimées depuis des siècles.

— Bah oui comme des personnes colonisées.

— Il y a une autre approche, celle de la Grande Inversion. Au cours de la préhistoire, le raisonnement analytique a d’abord été féminin avant de devenir masculin et ce fut l’inverse pour la pensée globale que l’on appelle l’intuition.

— Ok ! je connais ça, admettons.

— Eh bien, tout cela, affirme Claude, est anthropologique : on peut supposer qu’au départ il y eut une organisation avec un chef de la horde. On était encore presque des animaux sans conscience, puis ses fils qui étaient jusque-là détruits ou exclus par le père dominant se sont ligués pour assassiner leur géniteur. Les fils se sentant coupables du meurtre du père qui a commencé à les hanter ont décidé d’en faire un être supérieur immortel, un D.ieu. C’est l’origine du culte des ancêtres. Avec le judaïsme, le schéma change car Moïse ne devient pas D.ieu alors qu’il a peut-être été assassiné par ceux qu’il a conduits à travers le désert. Pour ne pas faire de sa tombe un lieu de culte, il meurt avant la terre promise dans un lieu inconnu.

— OK ! C’est « Moïse et le monothéisme » de Freud que tu racontes là, je l’ai lu.

— Freud explique qu’il y a sans doute eu une période intermédiaire de culte de la déesse mère entre le culte du père et le judaïsme qui est le début du règne des fils. C’est au fond la thèse de Saara Linlau dans son roman « Mother Submission » : le patriarcat ne peut être remplacé que par le matriarcat. Les fils ont dû reprendre le pouvoir sur les mères qui avaient pris la place du père. Il fallait en quelque sorte tuer la mère, après avoir tué le père. Ce fut le temps de la première inversion : les fils ont pris la place des mères en confisquant la raison aux filles, en les empêchant d’étudier et en en faisant de purs objets de désir. Ils ont caché leur corps pour les rendre plus désirables et en faire des objets. Auparavant, comme chez beaucoup d’animaux, c’était les mâles qui se paraient de mille atours et les femelles qui portaient des tenues sobres. Privant les femmes de leur forme de raison et d’analyse fines des relations, il fallut aussi considérer que dorénavant ce serait les femmes qui se pareraient et se prépareraient pour plaire aux hommes.

— Et les filles alors elles ne pouvaient pas tuer les mères archaïques ?

— C’est ce qu’elles font aujourd’hui, la nouvelle révolution anthropologique est en marche. Durant la préhistoire les fils ont réglé leur conflit avec leur père, mais les filles sont restées fusionnelles avec leur mère. Elles ne sont pas parvenues à passer au stade de la répartition du pouvoir entre elles.

— Tu as des preuves de ce que tu avances ? redemande Philippe.

— Aucune, c’est de la pure logique je prolonge le raisonnement de Freud. Il y a bien d’autres théories, notamment celle qui explique le développement du patriarcat par l’invention de l’agriculture. Pour éviter de fragmenter la terre mise en valeur, il fallait que le fils aîné hérite. Pour cela, il fallait exclure les autres siblings. Quoiqu’il en soit les femmes récupèrent aujourd’hui la raison relationnelle qui est la leur et les hommes retrouvent peut-être leur intuition. Bien sûr c’est beaucoup plus subtil. Il faut le dire très grossièrement pour que cela puisse être compréhensible.

— Admettons, alors le Cabazor c’est quoi ? insiste Philippe.

— Un cœur inversé qui symbolise un mécanisme anthropologique non religieux, le retournement du féminin et du masculin : autrement dit la Grande Inversion pour réparer la première inversion qui a eu lieu entre les hommes et les femmes pendant la préhistoire.

— Grave ! Les femmes vont donc dominer les hommes à l’avenir, comme dans l’ordre Fondevide ?

— Non ce n’est pas cela que je veux dire, même si c’est une possibilité. Les hommes vont mieux comprendre la nature profondément relationnelle et émotionnelle de la raison. Le caractère patriarcal des lois va laisser la place à une réflexion sur l’équilibre des relations. Le pouvoir s’inscrit dans cette perspective en instaurant une vraie participation rigoureuse de tous à la décision comme le prévoit la dernière réforme constitutionnelle de l’été dernier. La raison analytique va retrouver sa nature relationnelle et se libérer de ce qui la rendait ultra rationnelle et partant irrationnelle.

— Je ne te suis plus, lâche Philippe.

— Les hommes ont très peur de ce nouveau basculement, de perdre leur pouvoir et surtout au fond de devoir se transformer. Ils ont le vertige. Si le monde est de nouveau envisagé selon une intelligence relationnelle et émotionnelle tout va changer. Demain, les hommes redeviendront des paons, se soucieront profondément de leur tenue extérieure et de leurs multiples couleurs, ils envisageront aussi le monde avec intuition et poésie. Ils se moqueront des technologies de guerre qui les retenaient dans une enfance sécurisée et toute puissante. Leur besoin sexuel sera peut-être moins compulsif.

— Gosh ! Tu vas loin. Pour faire cette révolution, il faudrait, avance Philippe provocateur, une Jésus-femme, une sorte de déesse-prophétesse qui viendrait pour sauver la planète. Elle imposerait la Grande Inversion à tous les pays du monde. Elle ne serait pas une déesse-mère, mais une déesse-fille qui finirait dans un couloir de la mort.

— Pas besoin d’une nouvelle religion, je vais te dire, le juge s’en charge, précise Claude.

— Tu crois vraiment que la justice qui est généralement au service des puissants puisse réaliser un changement anthropologique de cette ampleur ? Et que viendrait faire la duchesse d’York dans ce schéma ? Redemande Philippe qui veut ramener le débat à des choses palpables.

— Anne-Marie de Modène avait tout compris. Marie-Rose Froy de Bouillon n’était pas une folle manipulée par la Colombière, c’était une intellectuelle qui a vécu dans sa chair l’idée de la Grande Inversion qui se traduisait par des grandes joies lorsque le cœur du fils prenait la place de son propre cœur. En effet, elle devenait vraiment fille pouvant exercer sa raison relationnelle. Une telle femme ne cherchait pas le pouvoir pour l’apparat, mais avait envie d’exercer des responsabilités dans un réseau de relations. C’est pour cela qu’il fallait que la mère supérieure de Fondevide ait eu une vie de femme, des enfants, un ou des maris avant de pouvoir prendre en main les rênes de l’abbaye.

— Tu es bien démente toi aussi.

— Peut-être que cette démence peut t’être utile pour lever ton propre mystère familial.

Avant d’arriver chez Jeanne la cousine de Philippe, Claude lui demande de faire une halte dans un tout petit village, Moussé, où elle le fait entrer dans une très vieille église en bois de style roman.

— Tu vois cet escalier qui monte vers la tribune qui permettait d’accueillir plus de personnes ?

— Oui, je le vois il n’a pas l’air en bon état.

— L’église date du XI° siècle, elle a été construite du temps du père de Robert de Moussé qui était le curé de cette paroisse. A l’époque les curés étaient mariés. La mère de Robert enfermait son fils sous cet escalier derrière cette petite porte, où l’on rangeait du matériel de nettoyage. Ce petit espace sous l’escalier se nomme, dans la région, un cabazor.

Claude lui montre la porte entrebaillée. Philippe entre dans un espace qui permet à peine de se tenir debout, quand il se retourne Claude est là tout près de lui, le visage ouvert qui le regarde, avec sa plus petite taille, vers le haut. Il devrait l’embrasser, mais il ressent une telle crampe d’estomac qu’il est incapable de faire un geste. Elle se remet à parler :

— La mère de Robert l’enfermait ici le temps des messes pour que ses pleurs ne gênent pas les croyants. C’était elle qui gérait la paroisse, son mari un grand mystique priait toute la journée. Puis, cet enfant, Robert de Moussé, a fait des études à Paris comme un vagabond qu’il était devenu, après avoir eu femme et enfants. Il y a appris qu’un curé ne devait pas être marié. Il a créé l’ordre des Fondevides en plaçant les femmes à sa tête. Il ne l’a pas fait, comme on l’a prétendu, parce que c’était le meilleur moyen de lutter contre la tentation que de se confronter aux femmes tous les jours en se rendant humble sous leur pouvoir dans une sorte de masochisme chrétien délirant, mais parce que, pour lui, la raison qui mène les organisations a toujours été féminine dans sa nature rigoureusement relationnelle et émotionnelle. La Région a d’ailleurs conservé une vieux fond de matriarcat assumé. Robert de Moussé pensait que les femmes géraient mieux et plus rationnellement que les hommes et ne devenaient pas folles avec le pouvoir. L’histoire lui a donné raison car son ordre n’a été détruit que 800 ans plus tard par la Révolution, une révolution faite par des hommes au nom de la loi qui ne laissèrent aux femmes que la domination non négligeable des salons, Olympe de Gouge en première ligne.

En parlant, elle est ressortie du Cabazor. Philippe a perdu une occasion :

— Tu vas trop vite pour moi, tu veux dire que la Révolution a quand même un peu prolongé l’œuvre de Robert de Moussé ou plutôt que son œuvre a traversé la révolution et se réactualise autrement aujourd’hui ?

— Quelque chose comme ça. Les hommes et les femmes se redéfinissent autrement.

— C’est quand même un homme, Robert de Moussé, qui a pensé à cela.

— Oui, c’était une fulgurance de sa part, mais il a peiné à trouver la bonne organisation. Son cadavre a failli être volé plusieurs fois pour servir de relique au fin fond de la France. Ce sont les femmes qui l’entouraient qui ont ramené son corps à Fondevide, en ont fait un fondateur mais pas un homme parfait. C’est d’ailleurs pourquoi il n’a jamais été canonisé malgré les tentatives qui ont été faites en ce sens. On pense aujourd’hui que c’est Aliénor d’Aquitaine qui a solidifié l’organisation imaginée par Robert de Moussé. Elle est enterrée dans la basilique de Fondevide, un livre à la main. On la présente généralement comme une femme de pouvoir ayant détruit ses maris et ses enfants. Elle a surtout organisé une bonne partie de l’Europe pour plusieurs siècles et, comme par hasard, elle a fini ses jours dans cette abbaye. Elle était savante, même si l’on n’a pas recueilli de traité écrit de sa main.

Philippe garda le silence, assommé par toutes ces idées faiblement établies.

Chapitre 72.- A l’époque : Tour de Londres.

John était emprisonné à la Tour de Londres. Je ne pouvais point lui causer car je risquais d’être arrêtée à mon tour. C’est lui qui réussit à me faire passer un message :

« Je t’ai dit que j’avais eu une liaison avec une femme de la campagne à Saint-Orsan. Après ma fuite de l’abbaye, j’ai essayé de la retrouver. Elle venait juste de mourir en couche quand je suis arrivé chez elle. On m’a présenté l’enfant qui était encore sans nom. J’ai décidé de l’appeler du nom de sa mère et de lui donner un second prénom d’usage : Eva. Tu es comme sa marraine. J’ai dû le placer en nourrice. Maintenant je ne peux plus lui envoyer d’argent depuis la prison. Veux-tu bien t’occuper de cet enfant ?  Pourrais-tu aussi remercier de ma part Marc Florio pour la Bible en langue d’origine qu’il m’a procurée avec la grammaire et le dictionnaire ? Grâce à lui, je vais pouvoir me consacrer en prison à la traduction ».

J’avais retrouvé John à Londres, mais je l’y avais aussi reperdu. Il a eu un enfant avec cette paysanne. Qu’étais-je pour lui ? Je suis allée me promener dans la partie forestière du parc du château pour dire adieu à ces grands arbres. Mes songées en marchant me conduisirent à reconsidérer le sens du Cabazor. En fin de compte, il s’agit d’une forme de  royaume intérieur  : il survient quand il n’y a plus d’émotion négative et que l’on accueille ce qui vient comme le fait un chat sur une place chaude. C’est le « lieu du cœur » disent les chrétiens orthodoxes ; « la caverne du cœur » selon les Upanishads (une sœur de retour de mission en Inde me l’a expliqué). C’est un minuscule emplacement où se révèle le soi intemporel. J’en conclus qu’il me fallait accepter cet enfant auquel je n’avais point donné naissance moi-même. J’étais prête pour un nouveau départ.

 

Chapitre 73.- Époque actuelle : cailloux.

Qu’est-il donc arrivé à leur grand-mère Marie-Rose qui la rendait aussi lointaine et indisponible ? Elle n’a réussi à transmettre quelque chose à Philippe qu’en lui donnant un insigne incompréhensible. Sa cousine Jeanne commence à donner sa version. Elle est souriante et dynamique malgré son cancer. Elle a rénové avec son mari, une maison au toit rouge, sur le bord d’une route. Ils ont réussi à faire de leur jardin une sorte d’oasis avec des palmiers. Depuis qu’elle a dû arrêter son travail du fait de sa maladie, elle peint dans une grande pièce d’angle qui donne sur les champs. Elle pratique une sorte de dripping coloré sur des surfaces sombres. Elle y voit des généalogies et des traumatismes.

Elle creuse ainsi dans l’histoire de la famille pour essayer de comprendre sa propre souffrance et celle de certains autres membres. Elle raconte que ce qui a été déterminant pour elle, petite, est d’être allée déjeuner tous les midis dans la maison de leur grand-mère Marie-Rose qui était à la sortie du village :

— Je rentrais le soir avec le car de ramassage scolaire dans la maison de ma mère éloignée du bourg. Hélène, ma mère, était intelligente, mais a sombré dans une profonde dépression. Je suis certaine que l’origine de cette folie est à trouver dans la génération précédente, car Marie-Rose était souvent inaccessible et indisponible. J’ai choisi le métier d’assistante sociale pour deux raisons. J’ai dû remplacer si souvent ma mère, dépressive, dans les actes importants, que j’ai toujours pensé que suppléer les autres était ma mission sur Terre. J’ai aussi été marquée dans mon enfance par le malheur de deux familles de la commune que je connaissais bien et qui avaient toutes deux connu, non pas un drame, mais toute une série de drames dans une période limitée : notamment la mort d’un fils dans un accident de la route, le suicide d’une fille et la maladie fulgurante du père.

Jeanne expose au mur un sociogramme qui ressemble à ses tableaux : on y voit un arbre généalogique qui met en avant les points de fragilité. Philippe est perplexe :

— On sent que quelque chose ne va pas, qu’il y a eu un ou des malheurs et en même temps tout est flou.

— Que crois-tu qu’il s’est passé ? le provoque Jeanne qui cherche la réponse depuis des années.

— Je ne sais pas, mais je pense qu’il n’y a aucune raison d’écarter des hypothèses. Tout ce que l’on sait est que le père de Marie-Rose, Philippe Nieul a fait la guerre 14. Mobilisé dès le début de la guerre, il a reçu un obus qui l’a blessé à la jambe et au bras. Il a aussi respiré du gaz moutarde dans les tranchées. Soigné, il est resté à l’arrière dans un atelier d’aviation avant de pouvoir rentrer dans son foyer en 1918. Il n’a jamais pu retravailler après la guerre. Pendant cette période sa femme, la mère de Marie-Rose, a dû s’occuper d’élever ses quatre enfants et de faire tourner la maison. Il n’étaient pas propriétaires et les terres n’étaient pas très bonnes, pleines de cailloux et de mauvaises herbes. Je n’en sais guère plus sauf que, je crois, certains de leurs enfants sont morts de tuberculose et le père Nieul lui-même est mort assez jeune, en tous les cas avant d’avoir atteint la soixantaine.

— Oui, je te le confirme, la tuberculose a tué une de ses trois filles et son fils unique qui s’appelait Philippe comme toi.

— Je ne le savais pas, fait Philippe, je croyais – d’après ma mère — que je devais mon prénom seulement à mon arrière-grand-père, le père Nieul qui s’appelait Philippe. J’ignorais le prénom du frère de ma grand-mère.

— Seules sont restées dans la ferme-manoir, continue Jeanne, la mère de Marie-Rose et ses deux filles, Marie-Rose, notre grand-mère, et sa jeune sœur, Béatrice. Puis, Marie-Rose s’est mariée et a eu un premier enfant qu’ils ont appelé Georges du nom de son mari et en second prénom Philippe du nom de son frère mort. Malheureusement ce premier enfant est né handicapé car on avait utilisé les forceps et son crâne avait été écrasé. Marie-Rose et son mari Georges ont tout essayé pour le sauver mais il est finalement décédé à l’âge de 9 ans.

— J’ignorais complètement cette histoire ! Philippe est éberlué, grand-mère a donc eu un premier fils handicapé qui est mort à l’âge de 9 ans et il avait comme second prénom Philippe. Personne ne m’en a jamais rien dit.

— Je l’ai su par ma mère Hélène. L’année de la mort de son fils aîné, Georges-Philippe, grand-mère Marie-Rose a accouché de son second fils qu’elle a prénommé Georges pour remplacer celui qu’elle avait perdu. C’était ton père, mort en Algérie.

— Que de malheurs en effet ! Mais mon père n’avait pas Philippe comme deuxième prénom.

  • Non, c’était je crois Marie ce qui est assez commun dans notre région. Il est aussi important de souligner que le père Nieul, le père de Marie-Rose, avait été condamné pour braconnage en 1913, continue Jeanne, juste avant de partir à la guerre. Cette condamnation avait été inscrite sur son carnet militaire. Je l’ai vu son carnet, c’était bizarre de le lire : son affectation au 61° régiment d’infanterie puis ses trois ou quatre autres affectations. Il n’a gagné aucun galon pendant la guerre et ne semble pas avoir bénéficié d’une pension pour blessé de guerre. Bizarrement personne n’en sait rien, on ne parlait jamais d’argent, tout se passe comme s’il avait été condamné plusieurs fois pour braconnage. On disait aussi que la mère de Marie-Rose, notre arrière-grand-mère, avait été très marquée par ces années de guerre puis par la mort de tuberculose de deux de ses enfants, si bien qu’elle était très dépressive.

— Tu crois qu’il pouvait y avoir quelque part dans la maison familiale un insigne du Cabazor ? redemande à brûle-pourpoint Philippe.

— Drôle de question, je ne me souviens pas d’avoir vu un tel insigne.

Jeanne est fatiguée. Son mari fait comprendre à Philippe et Claude qu’il est préférable qu’ils s’en aillent pour aujourd’hui. Ils ont d’ailleurs encore le temps avant la nuit, s’ils le souhaitent, d’aller se promener sur la côte toute proche.

C’est ce que Claude et Philippe décident de faire. Ils remontent dans leur véhicule, font quelques kilomètres en silence et se garent à l’abris d’une digue qu’ils gravissent à pied.

Une chapelle établie contre le vent semble être ce qui reste d’une cathédrale autrefois posée au milieu des marais salants. Un murmure de prières gronde sans discontinuer et, parfois, se fait plus sourd. Les rouleaux muets sous les nuages font quelques apparitions avant de repartir vers le large. Le parc à moule tout en haut est un enclos de croix resserrées. On peut suivre les traces d’une procession le long d’une série de corps-morts attachés pour ne pas se perdre. Sur des chapiteaux invisibles, des oiseaux carmélites jouent à rester immobiles dans les vents permanents.

La minute d’après, Claude et Philippe doivent marcher à reculons, le dos tourné contre une averse de grêle. Puis, des gargouilles sablonneuses se mettent à creuser de multiples rigoles. Près du portail, deux jeunes molosses font la garde avec leur maître-chien dissimulé dans sa capuche. Dense et légère comme un ange de Reims, Claude a le sourire en coin. Dans ce lieu sans bord, il paraît impossible de devenir fou.

Après une « promenade » qui leur paraît avoir pris trois jours, ils reviennent à leur véhicule en évitant les flaques dans les nids de poule, les pieds alourdis par des paquets de glaise grise. Philippe met le chauffage à fond. Pour s’essuyer, Ils s’échangent une serviette de bain oubliée dans le coffre. Par mégarde dans leur agitation, ils ont fait bouger le rétroviseur. En repositionnant le miroir, Claude pose sa main libre sur celle de Philippe puis la retire aussitôt. Elle engage le véhicule sur la route étroite menacée par le débordement des fossés. La buée du dégivreur l’oblige à se pencher en avant pour conduire.

Philippe doit rentrer à Paris pour aussitôt repartir à l’étranger dans le cadre de son groupe de travail sur l’accontabilité des class actions. Après Rome il y a quelques semaines, il doit maintenant se rendre à Vienne. Ayant déjà essuyé un refus de la part de Claude, il n’ose plus lui proposer de l’accompagner. A son retour, il se dit qu’ensemble, ils pourront revenir voir sa cousine.

Chapitre 74. A l’époque : retour en France.

De retour en France, j’ai retrouvé Danielle, mon ancienne compagne de cellule, qui avait fui le monastère de Saint-Orsan où elle était malheureuse et cherchait un lieu pour vivre de façon libre et autonome. Avec elle, nous sommes allés chercher la petite Eva. Elle vivait dans un moulin avec bien d’autres enfants issus de familles nobles et ne recevait guère d’attention.

Je l’ai prise dans mes bras. Avec son index, elle a suivi le contour de mon œil. Quand je l’ai reposée pour pouvoir discuter avec sa nourrice, elle a paru contrariée. L’observant de loin, je l’ai vue prendre une tasse qu’elle a entourée de son doigt comme elle l’avait fait pour moi. J’ai pu trouver un accord avec la nourrice grâce à l’argent que m’avait laissé Anne-Marie de Modène et récupérer cet enfant. Je peux dire maintenant que j’ai élevé la fille de John comme si elle avait été la mienne.

Toutes les trois, Danielle, la petite Eva et moi, nous sommes allés à Puyssanfond rendre visite à l’abbesse Bénédicte Orvière. Je lui ai tout conté en détail. Elle m’a suggéré trois choses pour atténuer le poids de la culpabilité du meurtre du juge Godfrey et reconstruire nos vies : élever la petite Eva au moins le temps que son père sorte de prison ; écrire à partir de mes notes un compte rendu de cette histoire et fonder un lieu avec Danielle où chacun pourrait vivre à son rythme au milieu de la forêt. Il s’agirait d’une sorte de béguinage ouvert aux hommes et aux femmes au sein duquel chacun pourrait tenter de devenir autonome. Nous nous sommes installés dans la forêt de Cranon près de l’étang de Nydoiseau. Nous pouvions nous y nourrir presque toute l’année avec des fruits, des poissons et du gibier. Nous défrichâmes aussi des bouts de terre pour les cultiver et faire des réserves.

Quelques temps plus tard, John a été libéré par le duc d’York, devenu le roi James II. C’est ainsi qu’après avoir purgé quelques années de prison en Angleterre pour parjure, John Oates est venu me rejoindre à Nydoiseau. Au début, nous avons vécu loin l’un de l’autre dans nos cabanes en bois respectives construites au milieu de la forêt. Il ne voulait voir personne sauf sa fille, Eva. Celle-ci passait d’une maison à l’autre.

 Nous n’avons pas fondé un monastère ou un convent, ni même une série d’ermitages juxtaposés. Notre lieu est composé d’un ensemble de cabanes dispersées dans la forêt. Nous avons peu de règles. Nous vivons à bonne distance les uns des autres. Nous prenons notre repas ensemble le dimanche. Quand c’est mon tour, je prépare en général un pot au feu, mais comme je n’aime pas goûter les plats, il est en général trop ou pas assez salé. Je mets aussi des herbes bizarres que je découvre dans mes promenades en testant leurs effets.

John, lui, aime le travail du bois. Il a appris à faire des sabots auprès d’un artisan et s’est mis à les vendre sur les marchés. Je l’ai vu aussi plusieurs fois au milieu des bosquets de houx, se croyant invisible, les bras étendus devant lui, se tenir comme un arbre. Il reste quelque peu inaccessible, blessé par ses périodes d’enfermement.

 

Chapitre 75.- Époque actuelle : tarte au citron.

 Jeanne leur a préparé une tarte au citron, mais elle ne l’a pas servi tout de suite. Philippe et Claude sont revenus la visiter. La maison est toujours très propre. Ils discutent une heure assis dans les fauteuils avant que Jeanne aille chercher la tarte. Philippe a un malaise. Il va aux toilettes où il essaie de vomir, en vain. Il reste assis dans cet espace confiné le temps que ça passe. Puis, quoiqu’un peu blanc, il revient au salon.

Philippe redemande à Jeanne ce qu’elle sait du Cabazor. Elle ne croit pas aux apparitions de la V;ierge, aux miracles et regarde le Cabazor comme une bondieuserie :

— Nous ne croyons même pas en D.ieu, en parlant d’elle et de son mari, plutôt taiseux, nous croyons à l’inconnu, à l’infini et à une certaine organisation de cet infini qui nous dépasse.

— Nous avons fait des psychanalyses, nous avons essayé de nous affiner, nous faisons des exercices de méditation, ajoute son mari.

Claude est assise aux côtés de Philippe :

— Vous avez, en quelque sorte, actualisé la mystique ancienne qui reposait sur le Cabazor ? leur redemande-t-elle.

— Je ne sais pas si l’on peut dire cela, pour nous ce n’est pas une question de croyance, c’est une question de confiance. Tu sais que ce mot de « confiance » se dit amen en hébreux ? Le monde a un sens, chaque vie a un sens qu’il faut chercher, explique Jeanne, très amaigrie par son cancer, mais souriante. Après tout la mort, ce n’est peut-être pas si grave.

— Quand même ! fait Philippe qui se sent un peu gêné d’être venu pour lui, pour trouver une réponse, et pas pour Jeanne et sa maladie. Cela ne parait en rien contrarier Jeanne.

— Tu sais je suis l’aînée des cousins, ma mère Hélène avait des problèmes. Une fois, sous ses yeux à table, j’avais avalé une bouteille de cidre toute seule pour voir ce que cela faisait. J’étais malade et je vomissais, et ma mère était assise sur une chaise, les yeux retournés, elle hurlait, j’ai vomi sans, je crois, qu’elle ne s’en aperçoive.

— Qu’est-ce qui s’est passé avec Hélène ? redemande Philippe.

— Elle a voulu devenir religieuse dans le couvent des sœurs du Cabazor à D.. Elle est partie de la maison quand elle avait dix-huit ans. Elle était bonne à l’école et aurait pu continuer ses études, mais elle disait qu’elle se sentait appelée. Elle est revenue deux ans plus tard. Le couvent disait qu’elles ne pouvaient plus la garder. A son retour, elle était complètement égarée, avec des crises d’angoisse et de panique qui la faisaient hurler.

— On sait ce qu’il s’est passé au couvent ?

— Non, mais j’ai lu des témoignages de bonnes soeurs et je peux m’imaginer. A l’époque, c’était très dur. Il y avait dans la période du noviciat des épreuves, notamment une épreuve de solitude. On ne prévenait pas la sœur de son point de départ. Tout le monde progressivement se mettait à l’ignorer, à l’ostraciser. Je suppose que c’est ce qui est arrivé : une épreuve de solitude et d’ostracisme qu’elle n’a pas supportée. Peut-être qu’elle a essayé d’attirer l’attention, de parler aux autres sœurs. Les prières n’ont pas suffi. Elle estimait peut-être que croire sauvait de tout, même de la folie. Mais ça n’a pas tenu, explique Jeanne qui avant sa maladie, en tant qu’assistante sociale, en avait vu bien d’autres.

— Est-ce que la fragilité d’Hélène pourrait s’expliquer par l’histoire familiale ? redemande Philippe.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? s’enquiert Jeanne.

— Je ne sais pas bien, Marie-Rose ne m’a jamais paru très bien dans sa peau, elle était plutôt  lointaine, distante, c’était peut-être dur à vivre pour Hélène.

— Plus que pour ton père sans doute qui travaillait dehors, dans les champs et les bois. Difficile de dire aujourd’hui. Après son retour du couvent, ma mère a fait plusieurs séjours en maison de repos, on l’a bourré de médicaments, c’est là qu’elle a rencontré mon père, le temps de nous concevoir, mes sœurs et moi.

 Jeanne ne parait pas faire de relation entre la vie rude de Marie-Rose et celle de sa fille dépressive, Hélène, sa propre mère. Ce qui paraît compliquer à Philippe est d’articuler dans sa famille la tentation mystique, les non-dits et les drames réels. Il imagine bien comment sa grand-mère Marie-Rose a pu croire dans le Cabazor pour tenter de dépasser – ce que pourtant elle n’a jamais réussi à faire – les morts de Georges, son fils ainé handicapé, puis du second Georges, le père de Philippe, en Algérie.

La seule transmission dont a bénéficié Philippe est cet écusson du Cabazor. Il doit reconstituer tout le reste : la mort de son père dans un accident de jeep, sa mère décédée elle aussi dans un accident de la circulation quand il avait dix-neuf ans. Il était dans la voiture. Il a roulé sur lui-même, sans doute bénéficiant des cours de judo qu’il prenait alors. Seul l’emplacement dans lequel il s’était réfugié n’avait pas été compressé. Il a survécu à cette famille qu’il ne comprend pas. Au fond, il ne reste qu’un écusson représentant une bondieuserie, qu’il a d’ailleurs égaré et que Claude a remplacé par le pendentif représentant un Cabazor anamorphosé. Elle ne l’a pas pour autant convaincu de la possibilité de l’actualiser.

— Est-ce que l’on sait de quoi est mort Georges, l’aîné handicapé de grand-mère Marie-Rose ? redemande finalement Philippe, comme si ce qui paraissait évident ne l’était pas.

— Ma mère Hélène m’a seulement dit, de manière bizarre maintenant que j’y fronte, qu’il n’était pas mort de maladie.

— De quoi alors ? De son handicap ? Mais si son cerveau ne se développait pas, cela ne veut pas dire qu’il devait en mourir.

— La seule qui pourrait savoir est la sœur de grand-mère, Béatrice, conclut Jeanne.

— Elle est encore vivante ? s’exclame Philippe. Comme personne n’en parle, j’étais persuadé qu’elle était morte, elle vit où ?

— Mais dans la maison de retraite où était grand-mère, tu ne savais pas ?

— Ben non, c’est incroyable, comment ça se fait ? Grand-mère n’en parlait jamais.

— C’est normal, elles étaient fâchées depuis toujours.

— Mais elles ne se croisaient jamais à la maison de retraite ? s’étonne Philippe.

— A vrai dire, elles ont toute deux eu la maladie d’Alzheimer, grand-mère ne bougeait pas de sa chambre, sauf évidemment le jour de sa disparition. Au contraire, d’après ce que j’ai compris d’une cousine éloignée à l’enterrement de Marie-Rose, Béatrice a tendance à s’échapper dès qu’elle peut.

Philippe sort de chez Jeanne abasourdi. Claude ne lui pose aucune question en se contentant de marcher près de lui jusqu’à la voiture, puis de conduire sur la route du retour. Sortant de sa torpeur, Philippe redemande à Claude :

— Tu n’as pas chaud ?

— Non, ça va.

Philippe qui a gardé son gilet a trop chaud. Il décroche sa ceinture de sécurité qui se met à sonner. Il panique un peu en retirant son gilet à toute vitesse. L’alarme est de plus en plus forte. Enfin, il raccroche sa ceinture et la sirène s’éteint.

— Ouf ! Plus besoin de s’auto-discipliner à garder la ceinture de sécurité, la voiture nous y oblige de toute façon.

La notification d’une des publications en ligne à laquelle il est abonné vibre sur son portable. Des fissures ont été remarquées sur la basilique du cabazor. La société Saint M’Hervé, par l’intermédiaire de sa chargée de com Vic You, a proposé de prendre en charge les travaux et de faire procéder à des infiltrations en profondeur. Les fondations descendent en effet très bas dans la colline. Vic You est cité(e) entre guillemet, elle fait plutôt profil bas : “Les entreprises ont la responsabilité sociale de veiller à la défense de nos trésors culturels, ce qui est d’ailleurs nécessaire pour le développement du tourisme dont notre économie a besoin”.

 “Qu’est-ce que c’est que ce bordel ?” se redemande Philippe intérieurement, ne pouvant rien expliquer à Claude pour des raisons de confidentialité.

  Chapitre 76.- A l’époque : la Colombière.

Doué pour les études et attiré par le pouvoir, la Colombière a sans doute détesté la vie qu’il a mené comme prêtre. Il était persuadé d’avoir un grand destin. Avec Marie-Rose Froy de Bouillon, la rencontre fut si forte qu’ils ont fusionné en une seule entité. Je m’en aperçois avec du recul. Il a été son agent d’exécution.

A Londres, la Colombière a été arrêté et mis en prison pendant trois semaines avant d’être expulsé en France grâce à la protection de Louis XIV. Pourtant, il a vraiment été membre du complot papiste comme agent d’intelligence de l’Armée des Pères. Il a été chargé de développer le culte du Cabazor pour sauver le catholicisme anglais et français dans une période de contre-réforme.

J’ai appris qu’il avait défunté de tuberculose peu d’années après son retour au Collège-Sainte-Barbe. Marie-Rose Froy de Bouillon lui avait dit que J,ésus lui demandait le sacrifice de sa vie. Elle a, en quelque sorte, tué son amant platonique, elle l’a sacrifié.

Je réalise à quel point leur relation fut forte. Finalement, j’ai sans doute eu tort de ne pas particulièrement apprécier la Colombière. Il a certes participé au meurtre du juge Godfrey, mais il s’agissait en quelque sorte d’un crime passionnel.

 Chapitre 77.- Époque familiale : visite à Béatrice.

— Comment dire, c’était une autre époque, nous étions une famille de cas sociaux, explique Béatrice, la sœur de la Grand-mère de Philippe. Le père n’avait plus qu’un bras gauche et une jambe droite. Ses poumons malades ne lui permettaient pas de longs efforts. Il ne pouvait guère travailler, néanmoins il donnait parfois des conseils. La plupart du temps, il ne disait rien.

 Philippe est venu, dans cette maison de retraite, rendre visite à sa grande tante. Cette fois, il n’a pas convié Claude.

— Ce que je ne comprends pas, redemande Philippe doucement, est pourquoi toi et grand-mère vous ne vous parlez plus, d’où vient la fâcherie ?

Béatrice paraît tout à coup ailleurs, elle a eu un moment de lucidité en repensant à son enfance, mais elle ne paraît plus savoir plus qui se trouve devant elle.

Philippe se sent aussi perdu. Dans une famille où il y avait tant de solidarité, qu’est-ce qui a bien pu se passer qu’il ne parvient pas à mettre au jour ? Il n’arrive pas à laisser tomber, à ne plus rien chercher. Plus il creuse, plus c’est vaseux. Il ne sait pas comment vivre avec cela. Il a peut-être en lui un bout d’âme de ce Georges-Philippe mort à neuf ans transmis par l’intermédiaire d’un traumatisme psychogénétique ayant pris la forme d’un paquet de bâtonnets dans son ADN.

Philippe réexplique qu’il est le petits-fils de sa sœur Marie-Rose. Le regard de Béatrice est insaisissable. Il ne sait pas quoi faire. Il sort de sous sa chemise l’insigne du Cabazor en anamorphose que lui a offert Claude. Il le regarde, cherchant la solution. Béatrice Quigny, sa grand-tante, paraît retrouver vie, son visage se restructure. Elle reprend pied. Elle tend la main et la place sur le bras de Philippe.

— Tu es le fils du Georges de Marie-Rose ?

— Oui.

— Le petit fils de ma grande sœur ?`

— Oui c’est cela, tu te souviens de moi ?

— Non, pas vraiment, mais je situe, fais voir ton insigne.

Il le retire de son cou et le lui tend. Elle le tourne et le retourne.

— Not’mère nous avait donné un Cabazor avant de partir à l’hôpital. Un chacun. Elle ne savait quoi dire, elle folayait dans sa tête, des crises très longues qui ne s’arrêtaient plus. Il n’y avait pas de solution. Elle a compris qu’il lui fallait partir. Il n’y avait rien à expliquer. Alors tu veux savoir ?

— Oui, même si c’est moche.

— Tu veux que tout soit clair.

— Qu’il n’y ait plus de quiproquo, je ne supporte pas les quiproquo, ils me rendent mal à l’aise. Je croyais que tu étais Alzheimer, t’as pas l’air.

— Je crois que par moment, je perds la tête.

— Ta sœur m’avait donné l’insigne du Cabazor qu’elle a reçu de votre mère.

— C’était l’un des deux Cabazors donnés par ma mère avant de partir en maison de repos. Elle nous avait demandé de donner le prénom Philippe à notre premier fils pour remplacer les Philippe qu’elle avait perdus, son frère et son fils. Mais moi, je ne pouvais pas avoir d’enfant.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

Philippe n’obtient pas de réponse. Béatrice regarde dans le vide, elle ne le calcule plus. Il est de nouveau dans une impasse.

Chapitre 78.- A l’époque : cépée.

 Un jour, après une longue période de froid entre nous au cours de laquelle nous ne parvenions guère à nous retrouver, John est enfin venu me voir.  Il avait apporté un lièvre pris dans un piège et qui était encore vivant. Je le tuais sur le coin d’une grosse roche de granit et je le fis rôtir dans la cheminée en pierre de ma cabane. J’avais bâti celle-ci entre deux gros troncs de chênes issus d’un même cépée. Il y avait même un trou dans l’un des arbres qui se retrouvait ainsi chez moi. J’y rangeais mes jarres de lard salé pendant l’hiver. J’avais accroché de-ci de-là quelques bouquets de fleurs séchées. Sur un tapis de branches, j’avais posé des peaux de brebis au-dessus desquelles j’avais installé des couvertures de laine. Il faisait froid à l’extérieur et l’on entendait le vent dans les houppiers de chênes.

Nous mangeâmes et bûmes un peu, en devisant doucement. Pour une fois, afin d’éviter les bourrasques de pluie glacée, il accepta de rester dormir. Je caressai sa peau sous les couvertures. Il ne bougeait point  ; je posai mes mains sur son dos, son ventre et sa poitrine. Au début ma peau était chaude, mais j’avais froid ; tandis que sa peau était froide et qu’il disait avoir chaud. Petit à petit, nous avons atteint la même température.

Les coups de vent au-dessus de nos têtes étaient violents, mais non inquiétants. Je me plaçais sur lui. Je pris ses hanches et m’avançais.  J’allongeais mes jambes au centre des siennes. Il m’attendait, je fabriquâmes un parfum inconnu. Mes avenues chaudes devenues les siennes m’accueillaient comme je m’y rendais. J’entendîmes au-dessus de nos têtes le souffle d’un vent discontinu.

Je songions à nos crimes et terreurs. Je le regardai dans les yeux, si présents et indulgents que je pouvais me voir dedans. Je sentîmes ses brusques contractions qui étaient aussi les miennes. J’étions comme deux orphelins perdus qui se rejoignaient. Je devenions les deux chênes qui retenaient la cabane. Je descendions dans les racines comme de la sève inversée. Il semblait qu’il n’y avait plus de fin à nos entrelacs. Je parcourions toute la forêt. Les morts devenaient nos vies. Je ne cherchions plus le sens de tout cela. La forêt s’était calmée, je dormîmes jusqu’au matin avancé.

Chapitre 79.- Immeuble d’époque : marche/arrêt.

Philippe est dans son coin de cave à réfléchir à toute cette histoire. Claude ne répond plus à ses emails depuis plusieurs semaines. Qu’est-ce qu’il a bien pu faire qui l’ait contrarié ? Sa pensée dérive vers ce Monsieur Shomashakar, le Maharadjah qui s’était construit un Taj Mahal dans les sous-sols de Paris et que l’on a retrouvé égorgé derrière ce mur de pierre.

Une notification retentit sur son portable, l’affaire connait un rebondissement : après avoir arrêté puis finalement relâché le boulanger guadeloupéen, la police a placé le fils Saint M’Hervé en garde à vue.

Au fond de sa cave, la lumière de son plafonnier n’est pas assez forte pour qu’il puisse lire confortablement sur son écran. Il faut dire que pour économiser l’énergie de son appareil, il le met à la fois en basse intensité et en noir et blanc. Il se bagarre avec la nouvelle lampe de chevet que lui a offert sa fille. Elle n’a pas de bouton marche/arrêt à l’ancienne, mais un seul bouton qui sert à augmenter l’intensité. Pour éteindre, il faut donner un coup sec du doigt qui ne marche pas à tous les coups. Il s’y essaie à plusieurs reprises avant d’y parvenir. Mais pourquoi veut-il éteindre ? Pour être certain qu’il pourra  rallumer quand il en aura besoin. Cela lui fait fronter à la machine pour peser les fruits et légumes au supermarché. Une fois sur deux, quand on appuie sur les images de fruit, ça ne marche pas. Une vieille dame lui a d’ailleurs montré que si on touche l’écran avec l’ongle pointé, ça fonctionne mieux.

Selon le journaliste citant la police, le fils Saint M’Hervé a été arrêté pour un meurtre commis au pied de la colline de Belleville. Il était membre de la secte hindouiste des fous du Kabazor. Il a tué le Maharadjah qui lui avait été désigné comme cible par son groupe. Sougoumar Shomashakar était en effet un ancien membre de cette confrérie. Il a construit son palais en plein Paris, discrètement, et s’est emmuré littéralement pour se protéger.

 L’ordre de tuer le Maharadjah avait été donné au fils Saint M’Hervé par le chef de sa cellule. Cela montrerait son engagement, mais aussi éliminerait un apostat. Le Maharadjah s’était enrichi sur le sous-continent indien en spoliant plusieurs associés, sans suivre à la lettre les prescriptions de la secte et surtout sans redonner un centime. La police s’est longuement redemandé comment l’assassin avait pu pénétrer dans les locaux, sans effraction. Il devait avoir eu la clef, mais toutes les personnes ayant une clef avaient été interrogées et innocentées. Il aurait pu passer par la cave car une porte d’évacuation donnait sur les sous-sols.

Or, il fallait une clef pour entrer dans la cave et là encore, très peu de personnes en possédaient une. Philippe y dormait souvent, mais il n’y était pas cette nuit-là. Qui aurait pu lui prendre sa clef ? Le police conclut que les frères du Kabazor cherchaient un moyen d’éliminer Sougoumar Shomashakar qui devait beaucoup d’argent à l’organisation et refusait de payer. Il avait transformé son palais en coffre-fort. Ses anciens coreligionnaires surveillaient Philippe qui leur paraissait offrir un bon moyen d’entrer car il avait la clef de la cave.

Quant au fils Saint M’Hervé, il leur paraissait une bonne recrue à tester. Ils lui ont demandé de se rapprocher de Claude Clabéroni pour avoir des informations sur Philippe et sans doute apprendre comment récupérer sa clef. Philippe a été mêlé à un meurtre sans le savoir. Il a cependant un doute, quelque chose ne colle pas. Un détail de l’article le laisse perplexe : Shomashakar aurait affaibli des piliers en béton très profonds qui soutenaient la basilique du Cabazor. Les fissures repérées depuis quelques jours seraient donc d’origine criminelle. Les  frères du Kabazor mènent une guerre secrète contre un autre groupe radical, les évangélistes du Cabazor et en veulent à leur basilique. Il n’est pas cohérent que le Maharadjah, qui ne voulait pas payer sa dette à la secte, ait exécuté en même temps une mission aussi démente pour le compte de celle-ci. Selon l’article, on comprend maintenant mieux pourquoi le président Saint M’Hervé a proposé de prendre en charge les travaux de consolidation de la Basilique. Il tente de réparer les crimes de son fils et de la secte à laquelle il appartient.

Il semble donc que les travaux du palais indien servaient à camoufler le lent attentat causé à la basilique. Les ouvriers du Maharadjah creusaient ainsi en profondeur dans les anciennes carrières de gypse sous la montagne de Belleville. Quand la construction de la basilique du Cabazor a démarré il y a plus d’un siècle, les ingénieurs se rendirent compte que les fondations étaient insuffisantes. Il fut décidé à grand frais de ferrer et bétonner la montagne en créant artificiellement des fondations consistant en une cinquantaine de piliers de plus de 70 mètres de profondeur s’enfonçant comme des dents dans le gypse et la craie. La construction du palais n’aurait donc été qu’une devanture pour faire s’effondrer la basilique du Cabazor en s’en prenant à ces piliers et ainsi faire triompher les frères du Kabazor. Philippe ne peut y croire. Il sent son ventre se retourner quand il réalise que le fils Saint M’Hervé a peut-être manipulé Claude pour l’aider à obtenir la clef de la cave. Il faut absolument qu’il la retrouve.

 

Chapitre 80.- A l’époque : arbre nain.

« Un jour de printemps que nous revenions, John et moi, d’une longue promenade en forêt, nous vîmes devant la cabane un groupe de jeunes filles qui nous attendaient. Se reposant de son voyage dans la carriole, je reconnus Marc Florio. Il sortit doucement de sa sieste et sans transition nous expliqua le but de sa visite :

— J’ai décidé d’émigrer en France avec toutes mes femmes ! annonça-t-il fièrement.

Nous dûmes, John et moi, avoir l’air particulièrement idiot car il ajouta aussitôt :

— Vous auriez dû voir vos goules béantes, je plaisantais : ce sont en réalité des orphelines. Leur village a été détruit dans l’Est de l’Europe. J’ai cherché un endroit où elles pourraient vivre en paix. L’Angleterre n’est pas encore pacifiée. Ici, il n’y a pas trop de danger.

En parlant, Marc passa les doigts dans sa grosse barbe et je me retrouvais des années en arrière quand mon père nous racontait des histoires et attendait une question afin de le relancer.

— Comment nous as-tu retrouvés ?

— Par Bénédicte Orvière.

— Tu connais la sœur supérieure de Puyssanfond ? Tu ne me l’avais jamais dit.

— Tu te souviens peut-être où nous nous sommes croisés pour la première fois. Il est vrai qu’il faisait très sombre dans la pièce : il y a de cela des années, dans une auberge alors que tu te rendais avec la Colombière à Puyssanfond. Nous ne nous sommes point parlés, mais j’ai compris que tu étais celle qu’espérait Bénédicte.

— Ah ! Oui c’est vrai, c’était donc toi l’homme qui était dans le fond de cette auberge ; je me souviens maintenant ; tu revenais donc de Puyssanfond ?

— Exactement, j’étais allé visiter Bénédicte Orvière car elle voulait suivre des cours sur la langue d’origine de la Bible. Sa demande avait circulé par plusieurs canaux compliqués et comme je passais à proximité pour remonter en Angleterre, je me suis arrêté.

— Cela ne m’étonne point d’elle d’avoir voulu suivre de tels cours.

— En fin de compte, je lui ai envoyé un professeur de Mayence avant de revenir à Londres.

— J’ai sourcé ! Dis-moi Marc  : qu’est-ce que tu veux que nous fassions pour ces orphelines, les garder avec nous ?

— J’aimerais, si c’était possible, que vous les protégiez dans la forêt en les dispersant entre les cabanes.

Après un regard vers John, je me tournais vers Marc  :

— Tu as notre agrément. La région est calme et le châtelain du coin nous laisse tranquilles à condition de ne point aller dans la partie giboyeuse de la forêt où il passe son temps à chasser.

— J’ai un peu d’argent pour vous aider à lui acheter un bout de forêt, si vous voulez.

— Ce n’est point de refus, ce serait mieux pour nous d’être indépendants.

— Il y a une sorte de condition, fit Marc.

— Laquelle ?

— Je voudrais créer une petite école pour ces orphelines. Ce n’est point la tradition que d’éduquer les filles, mais ce n’est qu’ainsi qu’elles pourront s’en sortir dans la vie.

— Tu veux qu’elles étudient ? Et qui sera leur professeur ?

— La plus grande a déjà un peu étudié, j’ai amené des livres et je vais rester quelque temps si tu l’acceptes. J’ai aussi pensé que vous pourriez les former à la traduction, toi et Eva.

Marc se tourna alors vers John et lui demanda s’il avait pu avancer dans sa traduction de la Bible. Je me souvins que Marc. avait fourni une Bible dans sa langue d’origine à John quand il était enfermé à la Tour de Londres. John visiblement embarrassé finit par lui avouer la vérité :

— Je ne suis pas allé plus loin que le quatrième mot tellement il y avait de possibilités de traduction. Il m’a fallu cinq ans pour trouver celle qui me convenait.

— Qu’as-tu trouvé ?

— Dans leur langue d’origine, les premiers mots translittérés en alphabet romain sont « Berechit bara E.lohim êt » ; c’est ensuite seulement qu’il est question du ciel et de la terre. La traduction la plus commune est « Au commencement, D.ieu créa le ciel et la terre ». J’ai passé des mois sur le mot « Elohim » qui est un nom de D.ieu au pluriel et peut-être même au féminin. Je décidais finalement de ne pas le traduire et de mettre la phrase au passif. Par ailleurs, il n’y avait dans la Bible que vous m’aviez envoyée ni espace entre les mots, ni voyelle, ni ponctuation, donc je pouvais théoriquement arrêter une phrase quand je le voulais. Normalement, le petit mot « êt », le quatrième mot de la Bible, est un mot qui ne se traduit pas et qui annonce un complément d’objet direct. Mais comme il n’y a point de voyelle en hébreux, le « êt » peut aussi se lire « at ». Or « at », c’est le « tu » que l’on emploie quand on s’adresse à une femme. J’ai donc pu traduire « Au commencement a été créé le « tu » (au féminin) ». J’ai pensé à Eva qui me manquait et je me suis arrêté là.

— Bravo John, tu pourrais donc dire « Au commencement a été créée la relation entre le féminin et le masculin » ; rassure-toi, chaque génération parvient seulement à proposer une lecture nouvelle de ce verset qui peut, selon la tradition, en recevoir au moins mille.

— Merci, je respire, j’ai tellement douté et médité sur cette interprétation !

Je repris la parole :

— Tu as quelque chose derrière la tête à propos de cette école, qu’est-ce que tu veux faire exactement ?

— A Venise, quand j’étais jeune, j’avais un maître dont le nom est caché aujourd’hui. Il a dû fuir l’Italie car il inquiétait beaucoup de monde avec ses recherches sur les agencements symboliques de l’univers. La rumeur courait qu’il avait eu une révélation et qu’il allait annoncer l’arrivée d’une messie femme.

— Eh bien ?

— Il a totalement renouvelé la pensée symbolique et en a fait quelque chose de vivant, de simple et de …

— Et de … D’habitude tu ne cherches point tes mots.

— Je vais te montrer sur un petit arbre transportable que j’ai acheté à Venise et qui provient d’Asie.

Dans la carriole en effet un gros pot paraissait supporter un arbre en miniature, une sorte de petit hêtre hirsute ».

Philippe qui lit la fin du manuscrit d’Eva dans sa vieille Clio en attendant l’ouverture de la maison de retraite pour retourner voir Béatrice, sa grand-tante, reconnaît l’arbre – en plus jeune et plus petit — qu’il a vu dans la forêt avec Claude, la fameuse « Ragosse du Cabazor »*.

*voir chapitre 61.

«  — Tu vois, expliqua Marc, il a un tronc avec beaucoup de racines, puis le gros tronc se sépare en deux troncs qui se rejoignent en un moignon unique qui supporte de nombreuses branches.

— Je vois oui, pourquoi est-il comme cela ?

— Avant mon maître dont le nom est caché, d’autres chercheurs avaient essayé de traduire les différentes sortes de souffles qui habitent tout autant l’univers que le corps de l’homme sous la forme d’un arbre qu’ils dessinaient et qui ressemblait à celui-ci. Pour eux, le tronc de gauche représentaient la raison, la matière juridique et la force physique tandis qu’à droite se trouvaient l’émotion, la bienveillance et la douceur. La colonne de gauche était associée au masculin et la colonne de droite au féminin. Le tout pouvait conduire à une unité singulière.

Souffle
Raison Emotion
Droit Bienveillance
Force Douceur
Unité

  — Je te suis.

— Mon maître a opéré une inversion. Il disait que c’était comme une carte des différents types de personne et des étapes de leur développement. Tu vois, je te les montre : cela fait un arbre avec huit nœuds en tout, dont un dans le gros tronc du bas, et un dans le moignon du haut.

Tout en parlant, Marc Florio se tournait vers le groupe de jeunes filles qui était réuni autour de l’arbre nain.

— Mon maître dont je ne peux prononcer le nom a réinterprété l’arbre autrement : le tronc de gauche est en réalité féminin. Selon lui, la raison est du côté des femmes ou de la part féminine des hommes. Le droit n’est pas conçu comme un ensemble de normes et donc de limites territoriales, mais comme des liens rigoureux et symbolisés entre les personnes. La force est alors la résultante de la raison et de la rigueur des relations. Elle n’a pas besoin d’être physique, il peut s’agir de la force de guérison. A l’inverse, le côté masculin est à droite, il implique l’émotion, la bienveillance et la douceur.

— Oui, en effet, c’est assez révolutionnaire et contre intuitif.

— Mon idée, continua Marc, est que la théorie de mon maître ne se perde pas, reste vivante à travers le temps et soit pratiquée avec des exercices de respiration très simples devant cet arbre. Il ne s’agit en aucune manière de la faire connaître à tout le monde, mais juste de la conserver et de la transmettre si possible de génération en génération jusqu’à ce qu’un jour une nouvelle génération en ait un impérieux besoin».

Philippe vient d’achever la lecture du manuscrit d’Eva et relève la tête pour réfléchir. Il regarde à travers le pare-brise embué de sa vieille Clio. Il est garé sur le parking de la maison de retraite. Ce n’est pas encore l’heure des visites. Il regarde à nouveau le manuscrit. Il repère alors dans la marge, écrit en diagonale, un ajout au crayon à papier signé « La dernière sœur de Nydoiseau » :

« La petite école fondée par Eva, Marc Florio et John a continué d’exister en secret pendant trois siècles à Nydoiseau au milieu de la forêt près de l’arbre nain qui y avait été planté. Elle a accueilli des réfugiées pendant la Deuxième Guerre mondiale. Elles sont toutes reparties progressivement après la Libération et ont généralement changé de continent. Plusieurs d’entre elles sont devenues traductrices, juges ou scientifiques. Elles n’ont jamais parlé de ce lieu tant qu’il était actif afin qu’il restât secret. Maintenant, je dois le fermer, faute de religieuse pour me succéder. Je peux donc aussi révéler l’existence de cette petite école des femmes qui a pu transmettre la tradition de l’arbre aux souffles inversés. Je remets ce manuscrit à Claude Clabéroni, la fille de mon amie Daniela. Cette dernière a grandi dans notre couvent et a été éduquée dans cette école secrète. Venant d’Italie, elle s’était réfugiée ici pendant la guerre. Daniela était ensuite retournée en Italie où elle avait élevé sa fille, qu’elle avait en réalité prénommée Claudia. Elle n’avait rien pu lui raconter avant son décès et m’avait redemandé, si j’étais la dernière, de faire parvenir cette histoire à sa fille ».

 Philippe comprend à présent comment Claude s’est procurée le manuscrit ainsi que les recherches qu’elle a entreprises. Il descend de la voiture et se dirige vers l’entrée de la maison de retraite.

 Chapitre 81.- Époque familiale : seconde visite à Béatrice.

 Cette fois, Béatrice Grigny a redemandé à voir Philippe par l’intermédiaire du directeur de l’hôpital. Quand il arrive dans sa chambre, elle a l’air absente et il se dit qu’elle a dû l’inviter à venir dans un moment de délire. Puis, elle revient à la surface très lentement :

— Tu es Georges le fils de ma sœur Marie-Rose ? C’est bien çà ?

— Je suis son petit-fils, c’était mon père qui s’appelait Georges, moi je m’appelle Philippe.

— Ah oui, je t’ai redemandé de venir, il faut que tu saches, tu as le droit je suppose.

— Que je sache quoi ?

— C’était la faute du mari de Marie-Rose, Georges. Le jour des neuf ans de son fils handicapé, Marie-Rose a fait un gros coup de déprime. Elle ne supportait plus la présence de ce fils qui ne pouvait grandir. Ils avaient tout essayé. Ils l’avaient même amené à Paris faire des examens. Comme il faisait des sortes de crises d’épilepsie, ils l’enfermaient souvent sous l’escalier dans un espace où étaient rangés en principe les balais. C’était une honte en ce temps-là d’avoir un fils handicapé, il fallait le cacher.

— Oui et donc ? Philippe n’est pas certain d’être à sa place et que c’est à lui que sa grande tante veut parler.

— Je vivais dans une dépendance de la maison. Ce soir-là, je trouvais qu’il y avait un silence inhabituel. J’ai vu sortir Georges avec un sac de jute. Il l’a emporté dans un champ, derrière la maison, et l’a enterré sous la chaux.

Béatrice se tait, Philippe craint qu’elle perde le fil et retourne dans son monde. Mais Béatrice s’est juste arrêtée en raison d’un coup qu’elle a ressenti à l’emplacement de son cœur, là où elle vient de mettre la main :

— Ça va Béatrice, tu veux que j’appelle quelqu’un ?

— Non ça va aller. J’ai attendu que le mari de Marie-Rose rentre et que la lumière s’éteigne et je suis allée ouvrir le sac. Leur aîné handicapé paraissait sans vie, mais il n’était pas tout à fait défunté. Je l’ai sorti du sac et en pleine nuit suis allé l’apporter au couvent du Cabazor qui se trouve à D..

Un nouveau silence, Béatrice paraît perdue dans ses pensées :

— Les jours suivants, Marie-Rose a cherché son fils partout, c’était un crève-cœur. Son mari Georges n’avait pas dû la prévenir de ce qu’il allait faire. En ce temps-là, on traitait les handicapés comme les animaux malades. Puis, Marie-Rose se mit à me soupçonner ; sans doute parce que je ne pouvais pas avoir d’enfant. Je tins bon pour protéger l’enfant et ne pas dénoncer son mari. L’atmosphère devint horrible, Marie-Rose cassait tout ce qui lui tombait sous la main. J’attendis quelques semaines puis je décidais de partir. J’ai récupéré l’enfant au couvent et je suis allé habiter en ville. J’ai trouvé du travail dans un café. J’ai élevé Georges, si l’on peut dire élevé pour un enfant qui ne pouvait se développer. J’ai trouvé une institution qui le gardait pendant mes heures de travail et je venais le chercher le soir.

— Et qu’est-ce qu’il s’est passé quand tu es tombée malade ? Tu ne pouvais plus t’en occuper, c’est ça ?

— L’institution pouvait le garder. Il recevait une pension comme adulte handicapé. Il travaillait un peu malgré ses difficultés, il aidait à fabriquer des chaises. Il venait aussi me voir, mais il fallait faire attention à ce que ma sœur ne puisse pas le rencontrer. Alors, nous nous donnions des rendez-vous dans un champ de chou-fleur derrière la maison de retraite.

— Qu’est-ce qu’il s’est alors passé le jour de la mort de Marie-Rose ?

Béatrice parut tout à coup très fatiguée.

— En fait, je crois que j’ai compris les grandes lignes, fait Philippe, tendu au bord du vertige.

— Je crois que ma maladie s’est aggravée et je me suis mise à m’égarer de plus en plus. La gendarmerie a dû me ramener plusieurs fois. Alors, j’ai été placée dans le secteur fermé de la maison de retraite. Le jour du dernier rendez-vous, je n’ai pas pu aller dans le champ de choux. J’ai essayé de faire des signes par la fenêtre à Georges-Philippe, mais la fenêtre ne pouvait pas s’ouvrir et mon fils ne me voyait pas.

— Marie-Rose l’a vu, elle, c’est bien ça ?

— Oui, Georges-Philippe – c’est comme cela que je l’appelle — a fait le tour de la maison de retraite pour essayer de m’apercevoir à une fenêtre et ma sœur l’a vu.

— Mais elle ne pouvait pas le reconnaître, il était devenu adulte ?

— Quand j’ai vu Marie-Rose sortir de la maison de retraite et se diriger vers lui, je crois qu’elle l’a appelé papa, je n’entendais pas très bien, mais c’est ce que j’ai deviné de ma fenêtre. Elle a cru que c’était notre père, lui-même handicapé, blessé de guerre, Philippe Nieul et auquel Georges-Philippe tout cabossé avait fini par ressembler. J’ai essayé de prévenir quelqu’un dans la maison de retraite, mais personne n’est venu. Marie-Rose s’est approchée de son fils qu’elle pensait mort depuis longtemps. Lui n’a jamais pu parler, sauf des petits cris et il marche très mal. Il a eu peur. Finalement, il a sorti l’écusson du Cabazor que je lui avais donné. Marie-Rose l’a pris, l’a regardé longuement et a reconnu l’écusson que notre mère nous avait remis. Ils étaient faits à la main et dataient sans doute de la période révolutionnaire. Le sien était plus gros et plus rond que le mien. Marie-Rose a dû réaliser qu’elle avait en face d’elle son propre fils. Cependant, celui-ci ne pouvait pas être venu pour elle, mais pour rendre visite à quelqu’un d’autre, moi, sa mère de substitution. D’où j’étais, j’ai compris qu’elle lui a dit qu’elle était sa vraie mère. Je ne sais pas ce que lui a pu comprendre, en tous les cas, il a ramassé un caillou dans le champ et le lui a lancé dans la tête.

Philippe garde le silence et Béatrice reprend :

— Après, Georges-Philippe est parti, quelqu’un a enfin répondu à mes appels. Je n’ai pas eu le cœur de dénoncer mon fils même si, sans doute, on ne peut pas dire qu’il est responsable de ses actes. Alors j’ai dit que j’avais mal au cœur, ce qui était vrai d’une certaine manière. Il n’avait pas lancé la pierre très fort et je ne pense pas que cela ait tué ma sœur. Mais elle n’a pas pu se relever. C’est moi au fond qui l’ait laissée mourir puisque je n’ai pas signalé où elle gisait. Il fallait que je te le dise.

Philippe comprend maintenant comment sa grand-mère est décédée. Béatrice lui redemande de ne rien dire à la police et de rendre visite de temps à temps à son oncle handicapé. Philippe avait cru un moment qu’il avait remplacé dans la généalogie cet enfant handicapé qui n’était pas en fin de compte décédé. Il a pourtant bien une crypte en lui qui remonte à la douleur qu’a dû ressentir Marie-Rose en croyant perdre ce premier fils.

Une idée lui traverse l’esprit : peut-être en fin de compte qu’il ne développerait pas la maladie d’Alzheimer puisque l’atteinte à son ADN n’était pas forcément dû à l’Oudrozine. Il a bien été un substitut dans sa famille, mais dans un autre sens que l’association qui exerce une action de groupe. Il n’a pas été mis à la place d’une multitude inorganisée, mais à la place de son père, mort en Algérie avant sa naissance (il avait dû être conçu pendant une permission), qui avait lui-même remplacé son frère ainé, prétendument mort handicapé, qui aurait dû succéder au père Nieul, grand blessé de guerre. Il voit tout à coup différemment le jeu des substitutions et la profondeur générationnelle de l’état de victime.

Il a à peine le temps de se rendre aux toilettes de sa grand-tante Béatrice pour vomir violemment. Il faut vraiment qu’il parle à Claude. Il ne l’a plus vue depuis des semaines. Où peut-elle être ?

Chapitre 82.- Immeuble d’époque : yamakoussi.

Philippe se rend à l’institut de théologie comparée et demande s’il est possible d’obtenir les coordonnées de Claude Clabéroni, une doctorante. Un prêtre de service cherche dans ses listings. Elle est inconnue. Qui est donc cette Claude ? Un affreux doute le traverse : si elle ne fait pas de thèse sur le Cabazor, que faisait-elle à l’Institut quand il l’a rencontrée ? Et si elle l’avait suivi dans la bibliothèque et qu’elle était venue ranger un livre dans les rayons pour faire croire qu’elle était déjà là avant lui ? Cela aurait signifié qu’elle le suivait pour trouver un moyen d’entrer dans le palais de Shomashakar. C’est peut-être elle, après tout, qui avait pris contact avec le Fils Saint M’Hervé et non l’inverse. Ce ne serait donc pas lui qui aurait tué Shomashakar, mais… Claude. Philippe a l’impression de faire une crise de paranoïa. Il ne parvient pas à stopper la machine à se faire des idées.

Claude voulait peut-être défendre le Cabazor et la basilique. Elle devait avoir appris, il ne savait comment, que le Maharadjah préparait un lent attentat sur la basilique, pour que ça ait l’air d’un désaveu divin.  Mais Claude n’est pas la seule à ne pas être claire. Sa voisine, Léo Scalviel, s’est opposée à ce qu’il poursuive en justice le Maharadjah qui n’avait pas rendu opaque la nuit sa verrière et ses clochetons de verre. Cette action aurait peut-être suffi à arrêter les travaux secrets d’excavation. Cette Léo Scalviel n’est arrivée que depuis peu dans l’immeuble et est liée à la Commission Bancaire. Il n’a pas été surpris d’apprendre, par son voisin du quatrième, qu’elle redéménage déjà, alors qu’elle n’a emménagé au second étage que depuis quelque mois.

 Il décide de se rendre chez Léo Scalviel. Elle est déjà au milieu des cartons. Elle lui ouvre et lui dit de s’installer. Elle va ouvrir une fenêtre et disparaît aussitôt, en chute avant, à travers l’ouverture. Il la voit s’échapper au milieu des coupoles et des clochetons de verre. Il n’a plus pratiqué de sport depuis des années, sauf la mémorable promenade en âne avec Claude. Il ne voit pas comment il pourrait poursuivre Léo Scalviel. Puis, elle revient en faisant des bonds et des chutes contrôlées dans sa direction. Elle se jette sur la paroi d’un clocheton de verre, puis s’accroche à la fenêtre du second étage et rentre finalement dans son appartement :

— Vous voyez si je voulais m’échapper, je n’aurai aucun problème, fait-elle à peine essoufflée.

 Il est venu avec l’intention de la faire parler, mais s’aperçoit qu’elle ne lui dira que ce qu’elle veut bien ou est autorisée à lui dire. Peut-être même qu’elle inventera de toute pièce sa propre version. Décontractée, Léo Scalviel lui montre un emplacement sur son plancher, une trappe dissimulée dans le parquet permet de savoir ce qu’il se passe en-dessous. Léo lui révèle tranquillement qu’elle est membre du service action de la Commission Bancaire. Elle a été chargée de le surveiller à la demande de la banque Hussard pour éviter toute faillite pouvant avoir un effet systémique.

  — Nous avons enquêté sur Claude qui essayait de vous influencer discrètement. Elle travaille pour Maître Taha et indirectement pour la société américaine Edidad. On lui a conseillé de rester loin de cette affaire. Elle a choisi de se retirer près de l’abbaye de Saint-Samson. Elle devait maintenir le contact avec vous en vous tenant en haleine sur le Cabazor. Quand nous avons compris cela, nous nous sommes dit avec Vic You que nous pourrions monter une opération de communication en prétendant qu’un attentat se préparait contre la basilique du Cabazor sur la colline au-dessus de votre immeuble. Votre voisin  dont les sous-sols donnaient sur les fondations de l’église, M. Shomashakar, pouvait en être rendu responsable et la société Saint M’Hervé apparaître comme le mécène de la rénovation du bâtiment pour montrer qu’elle avait du cœur.

  — Mais que vient faire le fils Saint M’Hervé dans cette histoire ?

  — On pouvait faire d’une pierre deux coups en faisant suspecter le fils Saint M’Hervé de meurtre. Son père était inquiet puisque son héritier menaçait de dilapider la fortune familiale au bénéfice de la secte des fous du Kabazor et il nous avait demandé de le neutraliser, pas de le tuer.

— Qui a tué le Maharadjah, c’est vous ?

— Claude avait deviné quelque chose en s’approchant de vous. Je suppose qu’elle a cru que le Maharadjah préparait un attentat contre la basilique du Cabazor et a voulu l’en empêcher.

— Mais pourquoi aurait-elle écrit « Kabazor » sur sa poitrine alors ?

— Ça, c’est moi qui l’ai ajouté. Quand j’ai compris ce qu’elle avait fait, je suis descendu et ai maquillé le crime en règlement de compte interne à la secte du Kabazor.

  — Vous vouliez discréditer cette secte et impliquer le fils Saint M’Hervé ?

  — Oui, ça faisait un peu too much et c’était dégueulasse à graver sur sa peau, d’autant que son cadavre commençait à durcir.

  — Cela m’étonne quand même de Claude, j’ai passé du temps récemment avec elle et elle ne paraît pas spécialement perturbée. Et maintenant, on fait quoi ? Je ne peux pas tout révéler à la police.

  — J’ai obéi aux ordres, on m’a redemandé de vous donner des explications. Mais maintenant je vais être exfiltrée. Je vais disparaître de la circulation. Vous avez vu, je peux m’échapper comme je veux.

Philippe a l’impression de revivre le « Popish Plot » réactualisé. La guerre pour le contrôle religieux du Cabazor continue. Il faut qu’il voit le président Saint M’Hervé. Il ne peut pas croire qu’il ait voulu impliquer son fils dans un meurtre qu’il aurait lui-même commandité. Il n’imagine pas non plus Claude couper la gorge au Maharadjah. Philippe appelle le président Saint M’Hervé sur son portable en laissant un message. Quelques minutes plus tard, le président lui donne rendez-vous par SMS à son bureau.

 

Chapitre 83.- Époque familiale : Eva.

Philippe n’a pas l’intention de prévenir la police concernant les décès de sa grand-mère et du Maharadjah. Il appelle Nadia pour faire le point :

— Tu te souviens que j’ai accouché ?

— Désolé, je suis confus, j’ai eu ton faire-part électronique, mais j’ai pas répondu. Ça été un peu dur ces derniers temps.

— Tu veux faire le point, c’est ça ?

— Non, non, comment tu m’as dit que s’appelait ta fille ?

— Nous l’avons appelé Eva, la première femme de l’humanité.

— Ouah ! ne peut s’empêcher de lâcher Philippe qui n’en peut plus des coïncidences. C’est pire que dans L’Éducation sentimentale.

Il rend ensuite visite à son vieil oncle Georges-Philippe dans son institution pour adulte handicapé. Il a l’impression de lui ressembler malgré le cerceau de fer entourant sa tête déformée. Ils restent côte-à-côte sur un banc dans un secteur de l’hôpital appelé Sans-Souci. Philippe s’aperçoit que cela lui fait du bien de venir voir son oncle et il sent que la réciproque est vraie, malgré la barrière de la langue.

Sa fille l’appelle sur son portable pour lui annoncer qu’elle vient de réussir son concours. Il a un blanc. Trop préoccupé par ses problèmes personnels, il a oublié de quel concours il s’agissait. Comme si elle avait compris son trouble, sa fille ajoute compréhensive :

— Le concours de la magistrature.

L’information se dilue en lui doucement, et il mesure toutes les implications de cette nouvelle.

— C’est merveilleux cela, ma fille ! Je suis très fier de toi.

— Je voulais te dire aussi, je suis passée dans ta cave, j’ai laissé un gros paquet.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Tu verras bien.

Philippe n’a plus à batailler avec son ex-femme pour voir ses enfants puisque ceux-ci sont devenus grands. Il est temps aussi qu’il quitte son cabinet d’accontance internationale pour se mettre à son compte avec l’idée d’aider les petites et moyennes entreprises à se développer. Il en a marre qu’on lui reproche en réunion de ne pas être assez « assertif », ce qui veut dire en clair qu’il ne met pas assez la pression sur ses subordonnés. Il pourrait comme cela respecter la nouvelle ordonnance du travail en travaillant moins de trente heures par semaine et en assurant,  par ailleurs, ses dix heures minimum de service à la personne.

Rentré chez lui, il ouvre le gros paquet que lui a laissé sa fille. Un petit mot : « Tu m’as toujours dit que la meilleure école pour devenir juge est de lire des romans ». A la longue de t’écouter raconter tes déboires au fond de ta cave, j’en ai écrit un en m’aidant du manuscrit d’Eva que j’y ai trouvé. Mon frère qui aime l’histoire a retranscrit le texte d’Eva qui était en vieux français, bisous ». Philippe ouvre le paquet et lit la page de garde : « Interversion ». Il connaît l’histoire mais il lui reste à en lire la fin.

 

Chapitre 84.- Immeuble d’époque : un plan com’.

Leo Scalviel t’a complètement trollé. Elle t’a raconté une histoire complètement romancée. Il est vrai qu’elle a été chargée par la Commission Bancaire à la demande de mon directeur de la sécurité de te surveiller, lui dit le président sans ambages. Les informations que nous a envoyées le psy de Birmingham nous avaient inquiétés. D’autant que mon directeur de la sécurité n’a trouvé aucun trace d’une doctorante en théologie se nommant Claude Clabéroni.

— Vous m’avez fait suivre, Philippe interloqué est revenu au vouvoiement.

Le président continue :

— Léo Scalviel a pu acheter rapidement, sans le délai habituel d’une promesse de vente, un appartement dans ton immeuble avec des fonds de l’entreprise. Nous y avons mis le prix.

Philippe ne bronche pas. Le président continue :

— Leo Scalviel vous a aussi écouté au cours d’un rendez-vous avec Claude dans le café « Zigzag ». Elle vous a entendu parlé du Cabazor et a mis au point un plan com’ avec Vic You. Le but était de parvenir à une transaction la plus faible possible dans l’action de groupe. Il s’agissait pour la société de faire un acte de charité pour sauver la basilique du Cabazor dont les fondations s’effritaient naturellement tout en approchant individuellement les victimes qui se sont fait connaître à l’association pour passer des accords. Il fallait aussi sauver les banques françaises de la faillite systémique.

Philippe comprend enfin que l’histoire était plus simple qu’il n’y paraît. Ce n’était qu’une affaire de gros sous. La religion n’avait rien à voir avec tout ça.

— Claude travaillait pour le compte de maître Taha, le mandataire de l’association de défense des victimes de produits non médicamenteux, et indirectement pour la société Edidad qui pouvait aussi compter sur le soutien discret de Michael Walzer et de sa law firm, Robbs and Hume. Tu as été considéré par leur équipe comme mon point faible. Comme tu as toute ma confiance, ils estimaient que je suivrai tes conseils. Il fallait donc te convaincre d’opérer une transaction à un montant m’obligeant à vendre l’entreprise. Quand tu es entré dans la librairie théologique et a commencé à te promener dans les rayons concernant le Cabazor, Claude a eut l’idée de poser son sac et des livres sur une table et d’aller à ta rencontre comme si elle était là avant toi pour savoir ce que tu pouvais bien chercher. Elle était donc chargée de te conduire à me conseiller un deal d’un montant très élevé avec l’association pour, en fin de compte, m’amener à vendre à notre concurrent américain.

— Comment sais-tu tout cela ? redemande Philippe qui commence à comprendre les enjeux et à recouvrer ses réflexes professionnels.

— Figure-toi que nous avons dû mener une enquête serrée. Claude a aussi été chargée d’approcher mon fils pour lui proposer de devenir président de notre société lorsqu’elle passerait sous le contrôle de notre concurrent américain. Claude lui a dit que, s’il n’acceptait  pas, l’agence américaine de l’environnement poursuivrait la société Saint M’Hervé pour avoir continué à commercialiser l’Oudrozine que l’on savait dangereuse depuis longtemps. Ils sont un peu sortis ensemble, c’est pourquoi tu les as aperçus un jour au cinéma. Claude a dû te raconter une histoire de secte hindouiste et de charité pour te faire passer la pilule. Plus le mensonge est gros, plus il passe. Cela a conduit cependant à l’arrestation de mon fils pour le meurtre de Shomashakar jusqu’à ce que l’on s’aperçoive qu’il y avait des incohérences car le Maharadjah faisait toujours partie de cette secte dont le plus grand mal d’ailleurs était d’imposer à ses membres des heures interminables de yoga. Ils n’ont jamais envisagé de détruire la basilique du Cabazor.

— Tu aurais pu m’en parler ?

— Nous avons décidé de ne pas t’alerter pour surveiller Claude et ses amis. Je suis tout à fait désolé. Nous avons installé dans ton immeuble Léo Scalviel qui m’a été recommandée par la Commission Bancaire. Il s’agissait d’éviter un risque systémique de faillite des banques françaises sans pour autant perdre un fleuron de notre industrie. Leo Scalviel a fait toute sa carrière dans l’intelligence économique. T’ayant suivi, Claude a compris que tu t’intéressais au Cabazor pour des raisons personnelles. Léo Scalviel a fini également par le découvrir.

— C’est privé le Cabazor, on dirait qu’il n’y a plus de frontière entre le privé et le public.

— Oui, mais tu n’as toujours pas compris que Claude t’a mis entre les mains le manuscrit de cette sœur Eva pour te convaincre de la bonne analyse théorique à apporter à l’action de groupe. Si l’association prend la place des victimes, ce qui compte est le pouvoir de négociation de l’association et les dangers médiatiques qu’elle peut causer. Claude voulait te conduire à proposer une provision élevée correspondant à une négociation qui obligerait Jacques de Saint M’Hervé à vendre.

— Mais rassure moi, il y a bien un manuscrit d’Eva ? Tout n’est pas faux ?

— Pour autant que je sache le manuscrit est authentique et est tombé à pic pour te convaincre de donner un avis en faveur d’une provision élevée.

— Gosh ! Claude m’a donc manipulé.

— C’est Léo Scalviel qui a eu l’idée de contrattaquer vis-à-vis de notre concurrent américain, de le prendre à son propre jeu avec le Cabazor. Elle a repéré que les piliers soutenant la colline et la basilique du Cabazor arrivaient au plus près des sous-sols de l’appartement du Maharadjah. Elle a fait fabriquer par nos équipes, une nuit que le palais du Maharadjah était vide, une trappe entre son appartement et le sien. Elle s’est glissée ensuite discrètement chez son voisin du dessous pour fragiliser ces piliers avec des acides aussi puissants que discrets. L’idée était de créer des fissures dans le bâtiment de la basilique, puis d’arriver avec un plan com’ dirigé par Vic You pour sauver la basilique grâce au mécénat de la société Saint M’Hervé en faisant pratiquer, à nos frais, des infiltrations dans les sous-sols. Donnant ainsi une bonne image de la société, nous espérions ne pas être poursuivis par les multiples victimes potentielles que nous continuons de voir comme des victimes individuelles, unifiées pour des raisons seulement pratiques par l’association. Entre ça et l’interdit qu’avait fixé la loi d’engager une action contre la société pour des dommages causés à l’environnement après l’entrée en vigueur de la loi, nous espérions limiter largement le nombre des victimes. La provision et peut-être même la transaction pourraient ainsi rester au niveau le plus bas de 53 millions.

— Vous êtes complètement dingues !

— Le problème est que Léo Scalviel voulant déverser des produits chimiques sur la base des piliers de la basilique du Cabazor a été prise sur le fait par le Maharadjah qu’elle croyait absent pendant cette nuit de Noël. Elle l’a assommé avec un Taser puis a appelé mon directeur de la sécurité qui a joint la Commission Bancaire.

— C’est remonté si haut ?

— En fait tout le monde a surtout craint la chute de la Deutsch Bank qui multiplie les mauvaises affaires depuis plusieurs années et a une dette abyssale. La faillite d’une banque française était susceptible d’entrainer celle de la Deutsche Bank en raison de leurs dettes croisées.

— Le système est si fragile que cela ? interroge Philippe qui croyait pourtant connaître tous les rouages.

— Cela peut paraître incroyable. Il fallait que le plan de Léo Scalviel fonctionne. Nous avions l’occasion de faire croire que la basilique du Cabazor avait fait l’objet d’un attentat religieux et que la société Saint M’Hervé avait du cœur.

— C’est comme ça que l’assassinat du Maharadjah a été décidé ? Donc, Claude n’y est pour rien ?

— Non, en effet, elle n’y est pour rien, Léo Scalviel a été exfiltrée ce matin par le service action de la Commission Bancaire.

— Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas tout révéler à la police ? redemande Philippe au président Saint M’Hervé.

— Les intérêts en jeu sont énormes, ce serait un tremblement de terre. Cela fragiliserait l’économie Tu sais toute cette affaire m’a beaucoup secoué, moi aussi. Après le procès, si nous ne perdons pas trop d’argent, je vendrai l’entreprise aux salariés pour qu’ils mettent en place un management relationnel et des horaires qui laissent du temps au service à la personne en application de la nouvelle ordonnance. Le virage véganique de la société commence d’ailleurs à porter ses fruits.

— Et ton fils ? Philippe ne parvient pas à en vouloir à son ami Jacques.

— Je lui ai proposé le fauteuil de président de la société Saint M’Hervé dans l’hypothèse où nous pourrions gagner le procès ou ne pas trop perdre, mais il préfère monter sa propre boîte, repartir à zéro. Avec la vente de ses parts aux salariés, il envisage de créer une startup d’encodage du droit en langage courant pour permettre au citoyen d’accéder plus aisément aux solutions juridiques. Il pense que c’en est fini des codes papiers et que le numérique ne se contentera pas de digitaliser les anciens codes. Il y a un gros travail à faire pour mettre en relation les open source de jurisprudence, la législation et la doctrine tout en rappelant à chaque question posée les principes applicables.

— A propos, ton directeur de la sécurité ne saurait pas où se trouve Claude ? redemande Philippe en changeant de sujet brusquement.

— Tu devrais peut-être la chercher dans une abbaye.

84.- Un message.

 Le président de l’association de l’abbaye de Saint-Samson se tient derrière la grande table en bois de la salle d’accueil sombre. Il indique à Philippe qu’une cellule a été préparée à son intention, alors même qu’il n’a rien réservé. Pour autant, Claude n’a pas cherché à le voir depuis plusieurs mois. Il se promène dans les ruines de l’abbaye et aux alentours, près des champs où sont élevés des chevaux de course. Ce qui avait dû être une ferme attenante à l’abbaye a conservé une belle entrée de pierres. Il ne se passe rien pendant trois jours. Philippe lit et relit Les Poteaux d’angle d’Henry Michaux, un court livre laïc qui rend compte d’un monde aussi incertain que les vertigineux piliers sans toit de l’abbatiale de Saint-Samson. Il se sent lui-même vivre dans une zone qui se trouve entre les actifs et les passifs du plan accontable. Il a, en lui, une faille invisible, par où sont entrés tous ses échecs et ses blocages. Il a pris conscience de son Cabazor, sa crypte intérieure.

Plusieurs jours plus tard, le président de l’association passe lui déposer un message de Claude.

Philippe, resté seul, le prend et le lit : « Cher Philippe, J’ai le plaisir de t’annoncer la naissance de mon fils, Philippe ; il est né prématurément mais nous allons bien tous les deux, j’aimerais bien te le présenter à l’occasion ».

Philippe s’arrête de lire quelques instants. Il n’est pas si surpris que cela. Il se souvient de tous ces maux de ventre depuis plusieurs mois comme s’il avait senti quelque chose à distance. Il poursuite la lecture :

« Tu trouveras ci-dessous la sentence rendue par l’arbitre du Cabazor. Ce message vaut notification, je t’embrasse, Claude Clabéroni, PS : je ne connaissais rien au Cabazor avant de te connaître, cependant la chevalerie du Cabazor existe bel et bien. Elle développe en ce moment une approche relationnelle et émotionnelle du droit afin de théoriser la Grande Inversion. Elle comporte un organe de règlement des conflits dirigé par un médiateur. Cette « chambre de médiation-arbitrage » (méd-arb) a existé de manière continue depuis sa création au XII° siècle par Aliénor d’Aquitaine. C’est peut-être folklorique mais cela m’a aidé à savoir où j’en étais et m’a permis de renforcer le choix du prénom de mon fils. Tu peux toujours faire appel devant la Chambre de révision du Cabazor si cela ne te convient pas». Agrafé à ce message se trouve un document officiel que Philippe lit une première fois sans comprendre puis une seconde fois pour commencer à en saisir le sens et la portée :

 «Sentence rendu par la chambre de médiation-arbitrage du Cabazor, n°19-137163/4, Mme Nedelsky, en présence de la demanderesse Claude C. et en l’absence du défendeur Philippe Q. à qui l’assignation a été délivrée le 14 avril dernier, la signification ayant donné lieu à un procès-verbal de recherches infructueuses avec la mention « n’habite plus à l’adresse indiquée » ».

Philippe n’est pas étonné car il a décidé, depuis plusieurs semaines, de quitter sa cave et de retirer son nom de la boîte aux lettres. Il a commencé à savoir vivre sur le tard. Voilà pourquoi il n’a pas reçu la notification et qu’il n’a pas pu participer à la médiation. Il poursuit sa lecture :

« Attendu que la demanderesse, Claude C., a accompli une mission professionnelle auprès du défendeur Philippe Q. ; attendu que la demanderesse poursuivait en parallèle le désir  d’avoir un enfant ; attendu que le défendeur a, de son côté, exprimé une attirance à l’égard de la demanderesse en l’invitant à le suivre à l’étranger ; Mais attendu qu’elle n’est pas amoureuse  et a décidé de donner naissance à un enfant par procréation médicale assistée ; Sur ce condamne le défendeur, Philippe Q. à donner son prénom, Philippe, à l’enfant né de Claude et à verser une pension alimentaire mensuelle qui selon le barème obligatoire est, en fonction des revenus de Philippe qui s’élèvent à 14633 Euros mensuel net, de 3734 Euros ; en l’absence de recours cette sentence sera homologuée pour être rendu exécutoire par le tribunal de première instance de Paris ».

 Philippe se sent étranger à cette histoire qui fait pourtant effraction dans sa vie. Claude n’est pas amoureuse de lui mais son enfant porte son prénom qui est aussi… le nom caché de son oncle, handicapé et de son grand-oncle mort jeune de la tuberculose. Il ne sait pas s’il doit se sentir spolié de son prénom – mais les prénoms sont à tout le monde -, ou s’il doit accepter ce jugement non étatique plutôt salé concernant la pension alimentaire. En tous les cas, il paie la note pour plusieurs générations de victimes.

 Normalement, lui avait-elle dit, lors de l’un de leur rendez-vous, « Le parrain dans la région d’Italie où j’ai grandi attribue le prénom ». Est-ce que cela signifie qu’il est une sorte de parrain et que cela entraine des conséquences financières ? Il n’avait pas osé transmettre à ses enfants son propre prénom Philippe car il en ignorait ou en supposait trop la charge. Mais ne récrée-t-elle pas, en donnant ce prénom, un fantôme, un être qui va l’habiter et qu’il ne verra jamais ? Est-ce qu’il doit payer une pension alimentaire parce que cet enfant abrite un fantôme ? D’après les savants de Birmingham, les cryptes familiales peuvent se transmettre par l’ADN comme certaines espèces de maladie d’Alzheimer. Pour autant est-ce que ces fantômes intérieurs peuvent se transmettre sans ADN, juste par les mots, les silences et un dispositif symbolique ? Non, ce qui fait symbole a une force limitée. Son intuition lui dit qu’un fantôme ne peut pas voyager sur le seul dos des mots. Il décide de faire appel devant la chambre de révision du Cabazor. Il ne peut être considéré comme le père ou le parrain seulement parce qu’il a désiré avoir un enfant avec Claude. Il aimerait aussi que cet enfant ne porte pas un nom trop lourd à porter. Et puis, même s’il a les moyens de payer, il ne voit pas pourquoi il devrait verser une telle pension chaque mois.

Quand il a terminé d’enregistrer son appel, il ouvre un message du président qu’il vient de recevoir : « L’audience concernant l’action de groupe a lieu demain, ta présence m’est indispensable ».

Chapitre 85.- Première instance.

Dans la salle de réunion sans fenêtre, ils ont  repris leur place habituelle : le président Saint M’Hervé et son directeur juridique, Sacha Hauteville. Philippe et Nadia sont d’un côté, mais il n’y a personne en face car Michael Walzer et ses collaborateurs n’ont pas été conviés. Sur le mur derrière le côté vide de la table de réunion se tiennent deux grands écrans côte-à-côte. Ils sont déjà connectés et le tour de table a commencé. Sur un écran fixe, on voit une bande tout en haut indiquant étape 1, étape 2 et ainsi de suite jusqu’à 9. L’étape 1 est en surbrillance. L’autre grand écran donne sur une  salle de réunion où se trouve Maître Taha, trois représentants de l’association de défense des victimes des produits non médicamenteux et deux représentants de la société américaine Edidad ayant avancé les fonds pour le procès. Ils sont en train de se présenter : le directeur de la société concurrente de celle de Saint M’Hervé se nomme Bill Edidad, héritier de la société éponyme, à ses côtés se tient un collaborateur portant le nom français de Louis Leprince. A côté de Maître Taha se tient Vic You qui, en tant que spécialiste de la com, est susceptible d’intervenir en cas de bug électronique.

Le tour de table terminé, Maître Taha prend la parole :

— En tant que demandeur à l’action de groupe, il nous appartient de remplir en premier les éléments de l’étape 1. Avant de commencer, je voudrais de nouveau indiquer combien je suis désolée que nous ne soyons pas parvenus à une transaction. Un accord sera d’ailleurs encore possible à chaque étape de la procédure, mais dans des conditions qui dépendront des résultats de l’étape précédente. Vic You a quelques mots à nous dire avant de démarrer :

— Simplement pour vous rappeler les deux principes fondamentaux de la procédure mise en place par la Tistlaw Machine issue de la nouvelle ordonnance d’e-justice du 27 août dernier (n° 6778-106007) : la loyauté absolue – toute déloyauté détectée par la machine entraînerait des sanctions drastiques de manière automatique et irrévocable – et l’instantanéité, dès qu’une partie a rempli sa partie, l’autre partie doit, sans attendre, remplir la sienne. Tout délai ou retard aurait des conséquences importantes sur le résultat du procès et notamment sur les montants alloués. Je suis là pour vérifier la conformité de vos comportements à ces deux principes.

— Bien, merci Vic You, nous pouvons commencer, reprend Maître Taha.

Vic You clique sur la première étape et une page apparaît sur le grand écran comportant des cases en blanc à remplir : le nom du demandeur qualifié, en l’occurrence l’association, puis ses représentants, ainsi que les moyens de fait et de droit de la demande. Dans la case « exemples typiques de victimes », Maître Taha écrit un « premièrement » à propos d’un ancien agriculteur qui vient de déclarer la maladie d’Alzheimer. Sa photo apparaît. Elle rédige ensuite un second point concernant une victime de la seconde génération qui vient, elle-aussi, de déclencher la maladie qui est transmissible, selon elle, par les gènes. Il s’agit d’une femme qui a fait une carrière de notaire avant de prendre sa retraite. Puis, elle rédige un troisième point relatifs à une victime de la troisième génération ayant environ 50 ans susceptible de déclencher la maladie et qu’il faut également dédommager car il doit passer des examens.  Interloqué, Philippe voit son nom et sa photo apparaître. Une fois la page remplie avec précision à partir d’un dossier de simulation, Vic You clique sur « entrée » et une  page concernant cette fois le défendeur s’ouvre.

Le directeur juridique, Sacha Hauteville, informe le document. Les mêmes informations sont demandées pour identifier le défendeur et ses moyens de défense. Son principal argument est que le lien de causalité entre l’Oudrozine et le maladie d’Alzheimer n’est pas établi. Subsidiairement, si par extraordinaire ce lien de causalité pouvait être prouvé, cette action de groupe ne serait pas une hypothèse de représentation de toutes les victimes potentielles, mais une simple hypothèse de substitution. Il ne faudrait donc pas condamner la société à la somme des dommages subis par toutes les victimes abstraitement considérées, mais indemniser seulement celles qui voudront bien se manifester.

Nadia, après en avoir discuté tout bas avec Philippe,  ajoute qu’il y a une difficulté à avoir choisi comme exemple typique de victime de la troisième génération Philippe qui n’était pas même au courant et n’a pas donné son accord. Il y a là une atteinte aux principes fondamentaux de la procédure reconnus par la Cour constitutionnelle  et prévus par l’article 6 de la convention européenne des droits de l’homme. C’est aussi contraire au droit au respect à sa vie privée, au principes du contradictoire et au devoir de loyauté dans la procédure.

Le juriste presse enfin le bouton « enter » mais rien ne se passe que la survenue d’une phrase en rouge : « vous n’avez pas indiqué de demandes reconventionnelles » :

— Je croyais que nous ne voulions pas contre-attaquer à ce stade ? fait Nadia en se tournant vers le directeur juridique.

— Oui, mais si nous ne remplissons pas la case nous ne pouvons pas faire avancer le programme, indique Sacha Hauteville.

— C’est absurde, fait le président, on n’est quand même pas obligés de contre-attaquer.

Vic You intervient :

— Dans ce cas, il suffit d’écrire « Néant ».

— Ah ! OK, fait Nadia, qui écrit rapidement « Néant » et clique sur « Enter ».

La page suivante déduit le tribunal compétent à partir des informations introduites dans les deux pages précédentes : il s’agit du tribunal de première instance de Paris. On s’en doutait un peu. Apparaît aussitôt sur l’écran, présents dans une troisième salle de réunion, un juge et son assistant.

  • Bonjour à tous, je viens d’être désigné juge de votre action de groupe, voici mon conseiller référendaire.

Elle ne donne pas le nom de son conseiller, pas plus qu’elle n’a donné le sien. Elle continue de manière un peu mécanique :

— En vertu des principes de loyauté et d’instantanéité, il me revient de nous faire tous passer à l’étape n°2. La présidente clique aussitôt sur « enter » et une nouvelle page apparaît intitulé : étape 2, l’allégation des faits.

Maître Taha qui a bien préparé son affaire effectue les transferts d’informations nécessaires à partir de son dossier de simulation. Les noms d’un grand nombre de victimes correspondant aux différentes catégories (1re, 2nde et 3ème génération), ainsi que tout leur passé médical, sont ainsi postés sur le dossier partagé. Maître Taha a préféré choisir un panel important de victimes pour établir, par le nombre, la corrélation entre le pesticide et la maladie d’Alzheimer.

Maître Nadia Mezghani entre à son tour les données disponibles sur l’Oudrozine. Aussitôt apparaît un écran listant les points contestés, une trentaine environ allant du nom d’une victime mal orthographiée à des questions beaucoup plus fondamentales sur le choix d’une victime qui n’a pas donné son accord et surtout le lien de causalité entre le pesticide Oudrozine et la maladie d’Alzheimer. Déjà à ce stade, la Tistlaw Machine a intégré toutes les données disponibles dans le dossier. C’est ce qui explique que les coordonnées de toutes les victimes puissent ainsi être vérifiées quand bien même Maître Nadia Mezghani n’aurait pas connu leur nom à l’avance. La présidente du tribunal reprend la parole :

— Il y a 34 points contestés, tous les autres faits sont à ce stade considérés comme constants. Si vous n’avez plus d’autres faits à alléguer, nous allons passer à l’étape n°3.

— Est-ce que je peux voir la prédiction à ce stade, redemande le président Saint M’Hervé ?

— Oui, fait Vic You, mais cela ne va sans doute pas vous donner grand-chose, il y a encore trop d’incertitudes.

— Je souhaite voir les données de prédiction, dit fermement le président Saint M’Hervé.

Sans rien répondre, Vic You actionne son clavier et apparaissent les fourchettes demandées. Il/elle commente le tableau qui est assez complexe :

— A ce stade, en fonction de la jurisprudence mondiale sur les actions de groupe, les chances de succès du demandeur qualifié se situent entre 42 % et 57 %. Je vous avais prévenu que nous n’aurions pas grand-chose d’utilisable à ce stade.

— OK, fait le président Saint M’Hervé, mais cela nous servira quand nous aurons la prédiction de l’étape 3.

— Personne ne veut transiger pour le moment ? redemande la présidente du tribunal, comme elle en a l’obligation.

— Nous le voulons toujours, fait Maître Taha, le montant demandé est de 453 millions d’Euros.

— J’ajouterai, fait le directeur d’Edidad, que notre offre de rachat de l’entreprise Saint M’Hervé pour ce montant tient toujours. Mais nous n’irons pas plus haut. Il faudra sinon vous mettre sous le régime de sauvegarde des entreprises et nous ferons une offre au moment de la liquidation qui sera certainement beaucoup plus basse.

Un silence passe. Saint M’Hervé a regardé Philippe dans les yeux ; celui-ci a fait non discrètement. Il a consacré la nuit, avec Nadia, à faire des simulations et pense qu’il faut au moins aller jusqu’à l’étape 6 avant de transiger, si transaction il doit y avoir.

— C’est non, fait le président Saint M’Hervé.

Vic You clique sur son clavier. L’écran annonce l’étape n°3 : la preuve des faits. Maître Taha transfère tous les documents qu’elle possède : contrats, expertises individuelles, attestations de témoin ; aussitôt maître Nadia Mezghani intègre dans la machine les différentes études disponibles, notamment celle du laboratoire de Birmingham qui ne comporte que des résultats provisoires.

On voit le premier point contesté se transformer en point acquis : le nom d’une des victimes est rectifié, puis une adresse est amendée, une attestation est rejetée comme un faux, etc.

 Restent finalement quatre points contestés : le choix de victimes typiques qui n’ont pas donné leur accord ; la qualification de l’action de groupe comme action de représentation ou de substitution ; le lien de causalité entre l’Oudrozine et la maladie d’Alzheimer qui n’est toujours pas établi, surtout d’une génération à l’autre ; enfin le fait que la maladie d’Alzheimer a d’autres causes plus convaincantes pour 65 % des victimes citées telles que des conduites à risque comme l’appétence au sucre et le manque de sport.

Cette fois sans attendre, la présidente du tribunal montre le tableau de prédiction. Il n’a guère bougé, en réalité, mais s’est resserré : les chances de succès du demandeur qualifié se situent entre 46 % et 54 %. Il y a aussi un tableau sur la fourchette des dommages et intérêts envisagée en cas de succès, cela va de 251 millions d’Euros à 553 millions.

Le président Saint M’Hervé redemande la parole :

— Pouvons-nous faire une pause de dix minutes ?

La présidente du tribunal se tourne vers Me Taha :

— Acceptez-vous ce tempérament au principe d’instantanéité ?

Me Taha a un court aparté avec les personnes se trouvant autour de sa table après avoir coupé le son :

— OK pour 10 minutes à condition que la partie adverse s’engage par avance à ce que nous puissions nous-même ultérieurement redemander une telle pause.

— C’est d’accord, fait le président Saint M’Hervé un peu agacé par ce comportement intransigeant.

Chacun va se resservir en café. Le président s’approche de Philippe :

— Comme ça se fait que tu sois présenté comme victime ?

— C’est un vrai mystère. D’après ce que j’ai pu voir rapidement, ils ont appris, je ne sais comment, que j’avais fait des examens à Birmingham.

— OK, dans ce cas-là on va pouvoir en faire un argument. Par ailleurs, est-ce que la prédiction générale est conforme à tes prévisions ?

— Oui, sur les faits, cela va se jouer à pas grand-chose, mais, bizarrement peut-être, je crois que nos meilleures chances reposent sur les points de droit. Par ailleurs, même si tous les jugements sont anonymisés, nous avons pu faire une prédiction sur la présidente du tribunal à partir de son style d’écriture dans ses copies d’examen à la faculté comparé avec des milliards de jugement. Elle est plutôt favorable aux victimes en général, mais elle est aussi sensible aux arguments de pure logique. Le standard de preuve est à sa disposition et dépendra de sa position sur le droit, donc on peut avancer au moins jusqu’à l’étape 6. Nadia approuve de la tête.

— Je pense qu’il vaudrait mieux que le banquier soit là, ajoute-t-elle, même si je n’ai pas tellement confiance en lui.

— Oui, pourquoi pas en effet. Philippe n’est pas contre.

Le président Saint M’Hervé appelle sa responsable administrative afin qu’elle essaie de trouver le banquier Nesterlé.

L’audience virtuelle à partir des trois salles de réunion reprend. L’étape 4 sur la qualification est toujours délicate et dépend largement du juge saisi. Il s’agit de faire entrer des faits dans des catégories juridiques. Parfois, l’étape 4 est subordonnée à une étape 5 d’interprétation d’une catégorie juridique. Un va-et-vient entre les étapes est souvent nécessaire. Il revient au juge le soin de faire entrer tous les éléments juridiques connus en ouvrant les vannes du droit interne, européen et international. De nombreux problèmes de traduction freinent l’accès à l’information juridique étrangère. Des coefficients contextuels et culturels sont associés à chaque solution étrangère.

En l’espèce, il apparaît qu’en droit interne, la jurisprudence retenait autrefois le système de la causalité adéquate comme définition du lien de causalité. On ne tenait pas compte de toutes les causes possibles d’un dommage car elles étaient trop nombreuses mais seulement de la cause principale. Aujourd’hui, les possibilités de calcul permettent de déterminer un niveau de cause à la puissance 110 et de déterminer la part prise par chaque évènement. Il n’empêche que les incertitudes de calcul rendent toujours nécessaire une décision juridique. Certains juges considèrent qu’une cause doit être prise en compte si la marge d’incertitude est inférieure à  3 % et d’autre à 5 %. En clair, il y a des juges plus favorables aux victimes et d’autres aux auteurs dans l’interprétation de la notion de lien de causalité. La théorie de l’équivalence des causes (plus favorable aux auteurs de dommage car entrent en ligne de compte des causes qui leur sont étrangères) s’oppose à la théorie de la causalité adéquate (plus favorable aux victimes car on accroit la part d’une cause principale en tenant pour rien les causes secondaires).

La présidente du tribunal fait le point sur la jurisprudence étrangère qui a changé ses dernières semaines avec l’arrivée d’une nouvelle génération de calculateurs de cause. On se rapproche de plus en plus du principe de réalité des liens de causalité, sans toutefois pouvoir l’atteindre. En Australie, la théorie de la réalité du lien de causalité fait des ravages car le déterminisme radical finit toujours par montrer que le prétendu auteur du dommage ne pouvait faire autrement que ce qu’il a fait en raison de causes indépendantes de sa volonté.

— Bien, conclut la présidente, la notion de lien de causalité se stabilise aujourd’hui entre plusieurs théories pour tenir compte des marges d’incertitude et je serai plutôt encline à donner la faveur aux victimes. Je ne sais quel concept mettre là-dessus.

Son conseiller référendaire lui montre un résultat sur son portable :

— Allez-y Monsieur le conseiller, expliquez votre idée.

— Bien, merci Mme la présidente, je suis allé sur le site bien connu d’une Legaltech de droit potentiel. Il y a des centaines de concepts potentiels encore inutilisés. Je crois que ce qui correspondrait ici à notre besoin est la notion de fragmentation, on pourrait parler de causalité fragmentée.

— Ce n’est pas un peu péjoratif comme expression ? redemande la présidente.

  • Le principe même du numérique est la fragmentation des informations, du temps, des images et des choses. C’est souvent à partir d’un terme péjoratif que l’on a nommé un mouvement ou une école, par exemple les impressionnistes.

  • Merci, Monsieur le conseiller, cela est tout à fait intéressant en effet, même si cela nous éloigne un peu du sujet.

Il s’ensuit un débat juridique sur l’influence des jurisprudences étrangères. Me Nadia Mezghani est particulièrement virulente contre l’utilisation des décisions australiennes qui s’expliquent surtout par une volonté de l’Australie d’attirer à Sidney le contentieux asiatique des actions de groupe en étant favorable aux demandeurs. Des débats portant sur la compétence internationale peuvent ainsi tourner à l’avantage de l’Australie.

— Puisqu’il faut trancher les étapes 4 et 5, reprend la présidente du tribunal et qu’ici l’interprétation de la notion de lien de causalité est nécessaire avant de pouvoir qualifier les faits, je retiendrai une position intermédiaire tout en laissant le bénéfice de l’incertitude à la victime. Je conclus donc qu’il y aura lien de causalité fragmenté – c’est bien comme cela que vous l’entendez, Monsieur le conseiller, n’est-ce pas ? – dès lors qu’un fait entrera, si la preuve est faite, dans 15,7% de la réalisation du dommage. Entre 12 % et 15,7 %  de participation à la maladie d’Alzheimer, l’incertitude bénéficiera à la victime.

Tout le monde ne suit pas les méandres du raisonnement de la présidente, mais le résultat est clair. Pour le moment, il n’indique pas encore tout à fait le sens de la décision finale. La présidente revient à l’étape 4 de la qualification et peut donc écarter 52 % des victimes pour lesquelles il est d’ores et déjà établi que l’Oudrozine n’entre dans les évènements à l’origine de la maladie d’Alzheimer que pour moins de 12 % des causes. Il y a ensuite, entre 12 % et 15,7 %, une nouvelle marge d’incertitude qui fait qu’elle ne peut s’engager sans faire le calcul du standard de preuve.

Philippe redemande à Nadia si elle y comprend quelque chose :

— Je dois dire que je ne suis pas spécialiste de responsabilité des produits défectueux, mais cela me paraît correct et convaincant.

— Est-ce qu’à ce stade, fait la présidente du tribunal, quelqu’un veut voir les résultats de prédiction ?

— Non, fait Me Taha sans attendre.

— Non, fait le président Saint M’Hervé, nous avons besoin du standard de preuve.

— OK, je continue donc mon raisonnement, conclut la présidente : le lien de causalité sera établi si l’Oudrozine entre pour 15,7% dans la maladie d’Alzheimer d’une victime, mais encore faut-il prouver la réalité de cette cause. Je travaille en général avec un standard de preuve de 71 %, ce qui vaut dire que je suis convaincue dès lors que la preuve est établie à 71 % par des indices et présomptions. Je sais qu’aux Etats-Unis, c’est environ 66 % et qu’en Allemagne, on est à 77 %, mais les contextes culturels et procéduraux doivent être pris en compte.

— Et la question de savoir s’il s’agit d’une hypothèse de représentation ou de substitution ? Sacha Hauteville pense que c’est le moment de soulever ce problème de fond.

— Écoutez,  fait la présidente du tribunal, c’est une question centrale qui emporte tout le régime de l’action de groupe.

Nadia en aparté souffle à Philippe :

— Tout le monde a admis que c’était la question centrale sauf moi, je ne vois pas vraiment ce que çà change.

La présidente décide de trancher ce point au plan théorique :

  • Cela ne pose plus de problème de principe dès lors que vous avez tous admis que l’association était bel et bien le demandeur à l’action de groupe. Les victimes ne sont pas représentées dans le procès et ne sont donc pas parties. Il semble que l’association demanderesse ait voulu jouer de la confusion provenant d’une mauvaise traduction du mécanisme de class action en Common Law qualifiée de « representative action ». Puisque, dans cette optique, seules les victimes étaient parties au procès, l’association pouvait en déduire qu’il fallait rechercher le montant des dommages et intérêts correspondant à une réparation intégrale de tous les dommages directs et indirects causés par l’Oudrozine, sans tenir compte des victimes ne souhaitant pas agir en justice. La traduction de « representative action » en droit français par « action de substitution » implique, à l’inverse, que seule l’association demanderesse est partie et qu’un montant forfaitaire est envisageable.

Philippe ne peut s’empêcher d’admirer la rigueur de la présidente tandis que Sacha Hauteville se trouve plutôt satisfait de cet aspect de la décision qui est tombé comme un fruit mûr. La présidente précise les effets de son analyse :

— Il y aura des conséquences non négligeables sur les frais de justice qui ne pourront pas être à la charge des victimes puisqu’elles ne sont pas parties. Cela peut représenter une somme conséquente. L’association de défense des victimes en aura théoriquement la charge ses propres frais mais, puisqu’elle agit largement pour une partie fantôme qu’est la société américaine Edidad — une entreprise qui finance  l’action de groupe — ces frais seront sans doute à la charge de cette dernière. J’aurai à trancher ce point.

Nadia se risque à reprendre la parole :

— Il y a tout de même un problème : Philippe Quenanselme, ici présent, a été choisi comme victime typique par le demandeur. Mais personne ne lui a demandé son accord ! Étant maintenant dans la procédure, il devrait bénéficier des principes fondamentaux de la procédure et pouvoir s’exprimer, notamment pour indiquer qu’il ne souhaite pas être considéré comme une victime potentielle. Il y a là une démarche attentatoire à la liberté individuelle et même une attitude déloyale de la part du demandeur qui a obtenu des informations sur des examens médicaux faits à Birmingham qui auraient dû rester secrets.

Maître Taha rétorque aussitôt avec une expression gourmande :

— Le défendeur ne s’aperçoit pas qu’il se contredit : il prétend, d’un côté, qu’il s’agit d’une action de substitution et que les victimes ne sont pas parties et que, de l’autre, une victime typique citée par le demandeur devrait bénéficier des droits des parties à la procédure.

— J’ai bien entendu vos arguments, coupe la présidente du tribunal. Nous jugerons ce point ultérieurement.

La présidente du tribunal passe à l’étape 6 des effets de la décision. Elle entre les chiffres qu’elle a décidés jusque-là et re-clique : nous sommes à 71 % certains – ce qui veut dire que c’est établi puisque cela correspond au standard de preuve – que l’Oudrozine est responsable à plus de 15,7 % de la maladie d’Alzheimer pour 32 % des victimes.

  — Gosh ! fait le président Saint M’Hervé tout bas à Philippe, c’est pire que je pensais.

— Voici le tableau de prédiction à partir des barèmes de préjudice corporels, fait la présidente sans attendre. Les chances de succès du demandeur sont maintenant de 96 % pour 32 % des victimes, il peut encore y avoir des contestations individuelles. Étant donné les dommages causés aux victimes on peut maintenant calculer avec plus de précision la part prise par l’Oudrozine, ce qui amène les dommages et intérêts à une fourchette située entre 323 millions et 356. Êtes-vous prêts à transiger ou bien est-ce que je rends mon jugement ?

Sacha Hauteville est perplexe :

— La prédiction tient-elle compte de l’atteinte aux principes fondamentaux causée par le choix d’une victime typique qui ne souhaitait pas être partie à la procédure ?

— Sur ce point, je crois que le demandeur a raison, tranche la présidente, puisqu’il s’agit d’une action de substitution, seule l’association est partie au procès et les victimes même typiques ne deviennent pas partie. Dès lors, les principes fondamentaux ne s’appliquent pas et il est possible de faire référence à Philippe Quenanselme en tant que victime sans son accord.

  • Nous demandons dix minutes, fait Me Taha, moitié triomphante, moitié narquoise.

Les montants sont suffisamment élevés pour faire plier Saint M’Hervé et l’obliger à vendre sa société. Le banquier Oscar Nesterlé est arrivé et a pris connaissance de la situation. Il joue double jeu, mais tout le monde le sait et il s’est engagé, lui aussi, à être loyal et donc à donner des informations fiables.

— Je crois que vous êtes coincé, fait le banquier, nous nous dirigeons vers un jugement défavorable et vous allez perdre votre société. Je serai vous, je prendrai ma perte, sans doute la fourchette basse de 323 millions qui est aussi un gain personnel puisque vos parts seront rachetées, à moins que l’entreprise américaine fasse un geste et accepte la fourchette haute.

— A combien faudrait-il que nous soyons condamnés pour sauver notre peau ? redemande le président Saint l’Hervé à Oscar Nesterlé.

— Moins de 200 millions d’Euros en tous les cas.

Jacques de Saint M’Hervé se tourne vers Philippe :

— Quelles sont nos chances à l’étape 7 et 8 ?

— Faibles selon la jurisprudence, mais pas impossible. On pourrait sans doute baisser le montant car, selon le site de justice prédictive Cause-Analytique, la Cour d’appel de Paris et la Cour de cassation sont plutôt favorables aux auteurs de dommages quand il s’agit de grandes entreprises françaises.

Nadia s’en mêle :

— L’étape 9 de l’exécution pourrait être aussi tentée si vous êtes prêts à perdre tous vos actifs pour conserver votre entreprise. En menant une guerre procédurale, on peut tenter de gagner du temps, mais ce sera dur.

Philippe profite du silence qui s’ensuit pour revenir sur le non respect de la procédure :

  — Sous le contrôle des juristes ici présents, j’estime qu’il y a eu une déloyauté dans la procédure et qu’en appel, il pourrait en être tenu compte. M’envoyer Claude pour me déstabiliser et me faire estimer la provision plus haute qu’elle n’aurait dû être finalement a été déloyal. De même, Me Taha n’a pu obtenir des informations sur mes examens à Birmingham qui sont censés être secrets que de manière déloyale.

— Pourquoi ne pas revenir à la charge sur la déloyauté avec ces nouveaux arguments ? demande Jacques de Saint M’Hervé.

— Parce que, précise Nadia, la présidente du tribunal a déjà tranché la question de la loyauté concernant l’utilisation du cas typique Philippe Quenanselme et qu’il fallait concentrer tous les arguments concernant la déloyauté dans la même intervention. Par ailleurs, nous ne savons pas comment Me Taha a obtenu ces informations sur Philippe.

— C’est très risqué de faire appel, fait le président Saint M’Hervé, mais je n’ai pas envie de céder mon entreprise, quel qu’en soit le prix.

Quand ils rallument leur écran, le président appuie immédiatement sur l’étape n°7 de la procédure d’appel. Il n’y a pas besoin d’attendre que le jugement de première instance soit rendu pour faire appel dès lors que la position du tribunal est connue. Me Taha blêmit et M. Edidad, le directeur américain, paraît en colère. Ils ont cru leur triomphe tout proche, il va leur falloir  patienter.

 

Chapitre 86. – Appel.

 Exit le tribunal de première instance. Selon le principe d’instantanéité, la cour d’appel apparaît aussitôt à l’écran : il s’agit de trois juges expérimentés dont les noms ne sont pas fournis. Toute l’affaire est reprise et la question de la déloyauté de la procédure soulevée. Tout va être jugé en même temps. Comme prévu, la cour d’appel est moins favorable aux victimes et ne leur fait pas bénéficier des marges d’incertitude. Son interprétation du lien de causalité est un peu différente et finalement la prédiction du montant final avant l’arrêt d’appel est plutôt moins élevée qu’en première instance, entre 310 et 323 millions d’Euros.

Il reste encore la question de la déloyauté. Claude est appelée à témoigner et elle communique la sentence de l’arbitre du Cabazor en première instance établissant qu’elle n’a fait que son travail. Il est permis, selon la jurisprudence, à un avocat d’avoir un enquêteur qui tâte le terrain et cherche à influencer le proche d’une partie. C’est d’ailleurs comme cela qu’elle a appris que Philippe s’était rendu dans un laboratoire à Birmingham. Elle aurait été déloyale si elle lui avait faire croire qu’elle éprouvait pour lui un sentiment afin d’influencer son jugement. En l’occurrence, elle estime qu’elle n’a rien laissé entendre à Philippe, qu’il s’est fait des idées sur ses sentiments. Lui, au contraire, n’a pas caché ses sentiments pour elle, notamment en l’invitant à l’accompagner à l’étranger, pourtant, à aucun moment, elle ne l’a encouragé. Le jugement de première instance de l’arbitre du Cabazor l’affirme clairement. Il doit même payer une pension alimentaire pour le fils de Claude, qu’elle a nommé Philippe, estimant qu’il en était en quelque sorte son parrain. Elle ne sait pas encore qu’il a fait appel contre cette sentence. Elle pense peut-être qu’elle ne craint rien et que la chambre de révision du Cabazor confirmera la sentence rendue dans la médiation-arbitrage.

 Or, en application du principe de spontanéité qui s’applique aussi à la médiation, Philippe vient justement de recevoir la décision de la chambre de révision du Cabazor :

« Arrêt rendu par la chambre de révision du Cabazor, n°19-137163/4, Attendu selon la sentence attaquée que la demanderesse, Claude C., a été chargée d’une mission auprès du  défendeur Philippe Q. ; attendu que la demanderesse poursuivait en parallèle le désir d’avoir un enfant ; attendu que l’on ne peut forcer une femme à éprouver une attirance pour  un homme  ; attendu qu’elle ne souhaite pas donner suite à leur relation et a décidé de donner naissance à un enfant par procréation médicale assistée ; Mais attendu que selon ses propres déclarations : « elle s’est sentie exceptionnellement bien » en présence du défendeur ; qu’elle lui a offert un collier portant un objet oblongue constituant une anamorphose d’un Cabazor en or  ; Sur ce, la Chambre n’entend pas modifier le choix du prénom de l’enfant de Claude, mais infirme le jugement en ce qu’il a condamné le défendeur Philippe X à verser une pension alimentaire et condamne la demanderesse aux dépens ».

 Philippe produit aussitôt cet arrêt à la cour d’appel saisie dans l’action de groupe. Au dernier moment, il s’est souvenu du collier représentant un Cabazor sous la forme d’un cœur inversé anamorphosé et a envoyé une photo à la chambre de révision du Cabazor. La cour d’appel saisie de l’action de groupe estime que l’arrêt de la chambre de révision du Cabazor a une autorité positive de chose jugée, ce qui signifie qu’elle considère comme vrais les faits concernant Philippe et Claude qui y sont constatés. Par conséquent, il est établi que Claude a bien éprouvé un sentiment à l’égard de Philippe et qu’elle a été déloyale en mélangeant les activités professionnelles et les sentiments. Elle pouvait faire du lobbying, elle ne pouvait pas manipuler Philippe et obtenir des informations médicales sur lui (Philippe se redemande encore comment elle a pu y parvenir). Le montant de cette déloyauté correspond au montant surestimé de la provision par Philippe (453 millions) influencé par Claude, moins le montant calculé par la cour d’appel (323 millions), soit 130 millions d’Euros. La Cour d’appel envisage de déduire ce montant de la somme à payer par la société Saint M’Hervé qui ne serait plus dès lors condamnée qu’à la somme de 193 millions. Elle soumet cependant ce point à la discussion contradictoire :

Maître Taha réagit vivement :

— Je ne crois pas que le raisonnement soit justifié. La prétendue déloyauté de Claude Clabéroni ne peut avoir aucune conséquence sur le montant des dommages et intérêts puisqu’il s’agit d’opérer une réparation intégrale des victimes par l’auteur du dommage, en l’occurrence la société Saint M’Hervé, qui a distribué l’Oudrozine pendant des années.

Sacha Hauteville prend les devants sur Nadia et développe son argument de manière clinique :

— Si l’action de groupe était une véritable action en représentation, l’association ne serait qu’un représentant des victimes et Claude ne serait que la prestataire de l’avocat de l’association. Au mieux, une action en responsabilité professionnelle de maître Taha pourrait être engagée par l’association de victimes. Cependant, il s’agit d’une action de substitution : l’association est pleinement partie à la procédure et Me Taha est son représentant dans la procédure. Une déloyauté de Me Taha via Claude est imputable à la partie qu’elle représente en justice, autrement dit l’association de victimes. Les victimes ne perdront rien, puisque ce sera à l’association et sans doute à la partie fantôme qu’est la société américaine Edidad de compenser leur perte.

Maitre Taha n’en a pas fini :

— Puisqu’il est admis que Philippe Quenanselme n’est pas partie à la procédure quand bien même il y serait présent en tant que victime typique, le principe de loyauté ne s’applique pas à son égard. Au contraire, c’est la société Saint M’Hervé qui a été déloyale. Elle a empêché toute transaction en tentant de fabriquer un faux attentat sur la basilique du Cabazor pour montrer aux victimes qu’elle avait du cœur !

— Il s’agissait de répondre à la déloyauté sournoise de Claude Clabéroni qui a pris mon meilleur ami par les sentiments pour lui faire adopter une proposition de provision surévaluée et également le transformer en victime sans son consentement, s’insurge avec une voix forte le président Saint M’Hervé.

— Le tribunal s’estime suffisamment informé et met fin au débat, arrête la présidente sans nom.

L’arrêt d’appel est rendu sur le siège : la condamnation de la société est tombée en dessous de la barre des 200 millions. Il est donc possible de sauver la société Saint M’Hervé en vendant des actifs. Pour autant, la cour d’appel a tenu compte de la tentative d’attentat sur la basilique du Cabazor et a calculé le montant de la déloyauté procédurale à 124 millions d’euros et non plus à 130 millions. Le montant surévalué de la provision du fait de cette tromperie ayant été de 453 millions et le montant des dommages de 323 millions, la société Saint M’Hervé est condamnée à payer la somme de 199 millions d’Euros (323 – 124).

Une fois passée l’étape 9 et tous ses biens vendus, le président Saint M’Hervé pourra ainsi rester propriétaire de sa société et la revendre à ses salariés. Les victimes de l’Oudrozine seront dédommagées par lui à hauteur de 199 millions et par la société américaine Edidad qui a été mise en cause par la société Saint M’Hervé du fait de la déloyauté perpétrée par Claude, leur chargée de mission indirecte, pour le reste des dommages et intérêts, soit 124 millions d’Euros.

Les trois salles de réunion étaient filmées simultanément afin qu’un public potentiel puisse suivre le procès depuis une vraie salle d’audience en vidéoconférence. Quand le rideau final tombe sur ce procès, chacun est occupé à ranger son dossier. Dans la salle d’audience au palais de justice des Batignolles où est projeté le film de la procédure virtuelle, il n’y a qu’une poignée de personnes assez indifférentes : un étudiant en architecture fait visiter le nouveau palais de justice à des étudiants Erasmus espagnols. Ils demandent à leur guide où se trouvent la boutique pour acheter des tee shirts à l’effigie du tribunal.

Puis un bruit d’alarme retentit. Tout le monde lève la tête vers ses écrans. L’étape 8 a été déclenchée dans le délai de forclusion de quinze minutes. Une couleur orangée clignotante anime cette étape sur le menu déroulant et éclaire de manière alternée les différentes salles de réunion. Un pourvoi en second appel vient d’être enclenché.

 

87.- Second Appeal.

Les parties ont attendu quarante minutes que les écrans se rallument. L’équipe de Jacques de Saint M’Hervé en a profité pour débriefer et dresser un plan d’action. Il est convenu que Nadia prenne la main avec un avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation. Ce dernier est arrivé rapidement comme il se doit en raison du principe de spontanéité. Tous les deux ont peaufiné en aparté la présentation des arguments. Devant la Cour suprême de l’ordre judiciaire, il convient d’être précis et concis tout en entrant dans des moules formels préétablis.

Puis, assez lentement, les écrans se réactivent. Sur l’un d’eux, apparaît une chambre de la Cour de cassation composée de Mme le président Peyre et de deux conseillers. Vic You revoit ainsi celle qui a décidé quelque mois plus tôt de ne pas reconnaître le concept de sexe neutre. Ils peuvent prendre connaissance sur leur écran des différentes phases antérieures de la procédure. En haut à droite, se trouvent indiquées les fourchettes de justice prédictive au stade de la procédure à laquelle l’affaire est arrivée. Passent côte à côte des extraits silencieux des moments clefs des phases précédentes comme lorsque l’on suit une série. Les extraits s’enchainent automatiquement entrecoupés de publicités pour les centres de médiation et d’arbitrage.

 Le second écran s’allume : réapparaît Me Taha, son avocat au Conseil et à la Cour de cassation, Vic You en tant que spécialiste de la com’, M. Edidad avec sa grande mèche artificielle et M. Leprince. Il y a un reflet sur l’écran et Philippe croit voir des tours au loin. Ils doivent être situés dans un bureau de la Défense.

Me Taha obtient le droit d’exposer ses arguments en eurospeak (la langue créolisée dorénavant parlée devant les tribunaux européens fondée sur un anglais comportant une grammaire simplifiée — en particulier les phrasal verbs sont en nombres limités — et un vocabulaire de droit continental) pour être bien suivi par ses clients indirects. Il apparaît de plus en plus clairement que Me Taha représente directement la société Edidad tout autant que l’Association de défense des victimes des produits non médicamenteux. Le robot traducteur parvient à reproduire la voix de Me Taha tout en donnant une version en français :

— Le pourvoi devant votre cour, que l’on appelle maintenant un second appeal, s’articule autour de deux moyens de droit : un argument concernant la qualification juridique de l’action de groupe et un argument concernant le principe de loyauté. Selon la tradition de Common Law qui l’a inventée, l’action de groupe est une action en représentation sans mandat.  « C’est une représentative action » précise le robot qui sait aussi parfois ne pas traduire et livrer le concept originel. Cette action crée le groupe de victimes potentielles pouvant bénéficier des dommages et intérêts comme l’avait montré Hobbes pour le système politique. Votre Cour qui juge en droit a aussi le pouvoir de juger au fond. Elle doit, en l’espèce, calculer un montant de dommages et intérêts idéal, comme si toutes les victimes concernées souhaitaient en bénéficier. Tout se passe comme si elles avaient donné leur mandat. Si après la publicité du jugement, l’ensemble de la somme calculée ainsi n’a pas été réclamée par les victimes, la partie restante est reversée à une fondation de charité selon la règle dite du cy-prés.

Le robot traducteur qui sait aussi donner des explications précise avec une voix métalique :

— Le terme anglais cy-prés vient du français ci-après et qui veut dire que, si après la distribution des fonds aux victimes, il reste de l’argent, il sera versé au plus près des victimes, c’est-à-dire au fonds de charité spécialisé dans la maladie d’Alzheimer. Il reprend aussitôt la voix de Me Taha :

— Il est possible de calculer le montant de toutes les victimes entrant dans les catégories de la 1re, 2e et 3e génération et leur niveau de préjudice. Le montant a déjà été fixé par la cour d’appel, il s’agit d’une question de fait déjà tranchée sur laquelle nous ne revenons pas. La somme ainsi retenue est de 323 millions.

Mme le président Peyre coupe Me Taha :

— Vos cinq minutes pour exposer votre premier moyen sont écoulés, je donne la parole à Me Nadia Mezghani pour apporter des contre-arguments à votre moyen. Vous pourrez ensuite développer votre second moyen sur le principe de loyauté. Me Nadia Mezghani, vous avez la parole.

— Merci Mme le président. Il ne s’agit pas d’une action en représentation contrairement à ce que prétend Me Taha influencée par la tradition de Common Law qui est d’ailleurs présentée de manière biaisée, mais il ne s’agit pas ici de faire du droit comparé. Notre système d’action de groupe ne prévoit pas que les victimes soient parties au procès à travers une association qui les représenterait. Une telle représentation sans mandat n’est pas constitutionnelle en France où, selon le vieil adage « nul ne plaide par procureur sauf le roi et la reine ». Dans un premier temps, sous l’Ancien Régime, on a retiré la reine de cet adage puis, dans un second temps, on a coupé la tête au roi, contrairement à l’Angleterre où la royauté a été conservée pour représenter sans contrat social préalable les citoyens. L’association peut en revanche se substituer aux victimes à condition de les avertir de l’existence de l’action et de leur laisser la possibilité de se joindre au groupe de bénéficiaires. Il ne faut donc pas rechercher les victimes potentielles créées comme le dit Me Taha par le « representative claimant », le demandeur qualifié, il faut se demander victime après victime qui souhaite bénéficier de l’action de groupe. L’approche de Me Taha est idéaliste – elle crée idéalement le groupe de victimes – mon approche est réaliste – je cherche réellement les victimes qui souhaitent adhérer. Grâce à un algorithme spécifique prenant en compte la biographie de chaque victime idéale au sens de Me Taha, je calcule les chances qu’elle adhère au groupe. Je sais ainsi que beaucoup de victimes de la première génération qui sont très âgées et viennent seulement de déclarer la maladie ne vont pas s’engager dans une telle procédure, même si elles sont prévenues et représentées par leurs descendants. Les victimes de la deuxième génération seront sans doute plus enclines à adhérer et nous le prenons en compte. Les victimes de la 3e génération encore jeunes n’ayant pas encore déclaré la maladie, mais devant faire des examens, ne souhaiteront pas, en général, récupérer des sommes assez minimes individuellement auprès du fonds de l’action de groupe. Leur préjudice est en effet calculé en tenant compte de leur espérance de vie sans la maladie d’Alzheimer et des autres accidents ou maladies qui peuvent se produire avant leur vieillesse. C’est pourquoi le montant est bien inférieur à ce qu’avance Me Taha, il est d’environ 83 millions. Rien n’empêche la Cour de cassation de réduire le montant des dommages et intérêts.

— Merci, vos cinq minutes sont écoulées. C’est à vous Me Taha pour la question de la loyauté.

— Mon raisonnement s’inscrit dans une logique d’ensemble. Puisqu’il s’agit d’une action en représentation sans mandat, M. Philippe Quenanselme peut être cité comme victime typique sans en être averti. Quant à la déloyauté de mon enquêteur, Claude Clabéroni, à l’égard de Philippe qui l’aurait conduit à une surévaluation de la provision, je voudrais faire entrer un témoin.

Mme le président Peyre prend la parole :

— Vous savez que nous jugeons principalement en droit ce qui, il est vrai, peut nous conduire à réexaminer de temps à autre des questions de fait préalables, notamment pour apprécier les atteintes aux grands principes tels que la proportionnalité et la loyauté. Je vous préviens cependant qu’il ne s’agit pas ici de refaire l’instruction, d’autant qu’il n’y a pas eu de contestation du standard de preuve retenu par le juge de première instance.

— C’est entendu Mme le président. Il ne s’agit pas de cela.

La porte s’ouvre et Philippe aperçoit une fraction de seconde des tours dans le lointain : ce n’est pas la Défense, c’est New York. Le demandeur au pourvoi est à New York, ce qui n’est bien sûr pas interdit. Entre le témoin : il s’agit de Claude. Philippe, qui ne l’a plus revue depuis des mois, est surpris de succomber, à nouveau, immédiatement. Il n’a en rien résorbé ce qu’il appelle son antichat, ce vide chaleureux en lui, sans poil, sans surface, de la taille sensiblement identique à celle d’un chat, qui s’éclipse ou bien se maintient sans raison dans le cerveau du ventre, à peine supportable  tant qu’il ne prend pas à la gorge. Il est apparu le jour où, à la sortie du cinéma, elle est repartie avec le fils Saint M’Hervé. Il ressent un mélange de colère, de tristesse et de joie à la revoir. Il essaie de croiser son regard à travers l’écran, mais cela ne paraît pas possible. Il ne peut savoir si elle le regarde lui ou bien le tribunal. Ils sont comme deux aveugles qui voient tout, sauf eux-mêmes.

88.- Le témoignage de Claude.

Claude a son visage de tortue, ses dents bien rangés en fer à cheval et ses yeux en sternes étoilés. Elle est étonnamment éloquente lorsqu’elle prend la parole :

— Il n’y a pas eu déloyauté. Je n’ai pas cherché à le séduire pour qu’il adhère à une certaine conception de l’action de groupe conforme à l’intérêt de Me Taha et de son client. Je n’ai fait que mon travail d’enquêteur et n’ai pas dépassé les limites de l’optimisation procédurale.

— Nous sommes heureux de l’entendre, pouvez-vous vous expliquer davantage au regard, notamment, de la sentence rendue par la chambre de méd-arb du Cabazor qui a été homologuée par la cour d’appel de Paris ?

— Je n’avais aucune intention de lui faire croire que les choses étaient possibles avec moi. Je devais l’approcher et tenter de trouver un moyen de le convaincre que la bonne analyse de l’action de groupe était celle d’une action en représentation sans mandat pour favoriser les intérêts de mes clients. Je l’ai vu entrer dans la librairie de théologie et tourner autour du rayon consacré au Cabazor comme une âme en peine. J’ai eu l’idée de faire en sorte qu’il croit que j’étais une doctorante en théologie. J’ai déposé mes affaires sur une chaise et suis allée dans un rayon parallèle pour prendre un livre se trouvant en face de lui pour le laisser croire que je faisais des recherches dans ce secteur. Comme je l’avais anticipé, il est venu vers moi et m’a posé des questions. N’y connaissant rien, je lui ai donné un rendez-vous à la cafet’. Pendant qu’il m’attendait, je suis allée demander au bibliothécaire ce qu’il savait du Cabazor puisque Philippe Quenanselme avait évoqué ce mot qui ne me disait rien. Le bibliothécaire m’a donné quelques indications et quelques conseils de lecture, notamment le livre du père Verkynden. Nous nous sommes aperçus ensuite, avec Me Taha, que je pouvais utiliser ce thème du Cabazor pour le convaincre de la bonne analyse à retenir de l’action de groupe. C’est dans ce contexte que j’ai reçu le manuscrit d’Eva. Moi qui ne crois guère aux coïncidences, j’étais servie : la réalité dépassait toute fiction. J’avais fait mine d’être une spécialiste du Cabazor que je ne connaissais pas et je m’apercevais à quel point j’étais lié à son histoire. Me Taha m’a suggéré de remettre le manuscrit à Philippe pour le convaincre de la bonne analyse de l’action de groupe. Je me suis montré réticente, mais j’ai fini par le lui remettre. En effet, le procès de Hobbes fait le pont entre le Cabazor créé par Baldwin et l’action de groupe telle qu’elle existait en Angleterre à cette époque dans l’affaire Brown contre Vermuden.

Philippe se sent comme une vieille télé qui a perdu l’image. Une conscience ébahie surnage en étant juste surprise de la force de son implosion. La présidente Peyre le sort de son saisissement :

— Nous n’avons encore rien appris et tout cela ressemble bien à une optimisation procédurale se transformant en déloyauté.

— Pour aller vite, je ne pouvais pas deviner que nous nous sentirions si bien ensemble, une paix que je n’avais jamais ressentie. Je lui mentais, je manipulais sa recherche d’origine familiale, mais en même temps je n’en sortais pas indemne.

— Ce que vous voulez dire est que vous ne l’avez pas séduit, vous avez été séduite ? Vous vous êtes séduits mutuellement ? C’est bien ça ? D’où le collier représentant un Cabazor en anamorphose que vous lui avez offert ?

— Oui, fait doucement et fermement Claude.

— Pourquoi ne pas avoir tout arrêté et lui avoir tout raconté ? redemande la présidente.

— Parce que j’ai eu un moment de doute et que j’ai continué à enquêter à l’étranger. Philippe faisait partie d’un groupe de travail européen chargé de créer un Code de procédure civile commun au sous-continent autorisant une accontabilité standardisée.

— Je ne suis pas certaine de comprendre pourquoi un acconteur faisait partie d’un groupe de travail de procédure civile ? Monsieur Quenanselme pouvez-vous nous expliquer ?

Philippe eut du mal à se secouer pour parler et fut surpris d’entendre sa voix presque calme :

— C’est une tendance forte en matière d’accontancie : les robots font les calculs au jour le jour et notre métier est devenu un pur travail de conseils juridiques et d’estimations stratégiques de provisions. Or, l’action de groupe est pour une grande part un mode de simplification des calculs. C’est pourquoi j’ai été contacté pour faire partie de ce groupe. Je suis allé une fois à Rome et une fois à Vienne, mais je n’y ai jamais vu Claude alors que je l’avais invitée à venir. Je ne vois pas sur quoi elle a pu enquêter à l’étranger.

— Continuez Mme Clabéroni, conclut la présidente apparemment satisfaite de ces explications.

— J’ai un ami qui est maquilleur dans le cinéma et qui sait faire des postiches plus vrais que nature. Grâce à Me Taha, j’ai réussi à m’introduire dans la conférence Unidroit sur les principes européens de procédure comme représentant des avocats d’Europe. L’association  des barreaux européens n’avait envoyé personne. Me Taha l’a contactée et a convaincu ses interlocuteurs qu’ils devaient y être représentés pour discuter de la nouvelle procédure européenne. Elle leur a dit qu’elle avait un bureau à Rome et qu’elle pouvait dépêcher un avocat. J’ai pu ainsi suivre Philippe jusqu’à Rome. Portant une barbe et un costume italien, j’ai pu assister à la conférence. Certes, il y avait de nombreux groupes de travail et je n’étais pas dans le groupe de Philippe, mais j’ai pu assister à la discussion portant sur l’action de groupe devant le steering committee. J’ai pu aussi dîner quasiment en face de lui avec tous les membres du projet.

— Eh bien, où voulez-vous en venir ?

— La question soulevée lors de la discussion devant le steering committee était de savoir si l’action de groupe européenne telle que la prévoyait ce groupe devait être qualifiée comme la class action américaine d’action en représentation. La « reporter » du groupe de Philippe était une hollandaise d’origine bulgare, Monika Tomakhova. Elle avait fait sa thèse en Hollande sur la class action américaine et avait obtenu une bourse Fullbright pour faire des recherches aux États-Unis. Elle était à fond pour l’utilisation de la qualification d’action représentative comme pour la class action américaine. Cependant, il y avait un professeur allemand dont j’ai oublié le nom qui critiquait cette approche. Il citait un auteur allemand du XIXe siècle, Kolher je crois, et un auteur italien du début du XXe siècle, Gabargnati, dont il avait retrouvé les ouvrages dans la vieille librairie d’Unidroit installée dans les sous-sols du palais romain. Selon ce professeur allemand, on ne pouvait pas représenter en justice une personne sans son consentement et donc sans mandat. En revanche, on pouvait se substituer à lui le temps de la procédure tout en le prévenant par tous les moyens de cette procédure afin qu’il décide d’en profiter ou non. Il disait que c’était l’approche continentale de l’action de groupe, plus réaliste et prévisible que la class action américaine pouvant conduire à des excès.

— OK, mais je ne comprends toujours pas où vous voulez en venir Mme Clabéroni.

— A l’époque, je prenais souvent des pots en France avec Philippe. Mais à Rome puis à Vienne, avec ma barbe postiche et mon accent rauque italien, il ne m’a jamais calculée. Par contre, il aimait beaucoup discuter en anglais avec la hollandaise d’origine bulgare acquise à l’approche américaine, Monika Thomakova.

Philippe tombait des nues et pris la parole sans l’avoir demandée :

— Mais c’était un rapport de séduction normal. Dans une langue étrangère je suis un autre. Il ne s’est rien passé avec elle, d’ailleurs son mari militaire et dépressif qui a fait les deux guerres d’Irak y a mis bon ordre et c’était aussi parce que tu m’avais laissé entendre que ce ne serait pas maintenant entre nous.

— Nous ne sommes pas devant le med-arb du Cabazor ici, coupe le président Peyre. Vous voulez dire, Mme Clabéroni, que vous avez pensé qu’en réalité, c’était Philippe qui était déloyal, c’est bien ça, d’où votre fuite et votre demande de pension au tribunal du Cabazor ?

  • Oui, mais je vais vous dire, il s’est passé quelque chose entre eux, ce n’est pas mon imagination, conclut Claude.
  • Dites-nous, redemande la présidente.
  • Un soir à Vienne près de l’hôtel de ville – le Rathaus – nous sommes tous allés diner dans un restaurant. C’était dans une cave et nous avons mangé une spécialité hongroise. Philippe et Monika étaient assis dans un coin de la longue table. J’étais assise à côté de Philippe déguisée en avocat italien. Monika lui demanda quel style de meuble il aimait : « plutôt club » ; elle répondit à son tour « moi c’est plutôt scandinave » et il ajouta « ça me plait aussi ». Puis ils ont parlé des actions de groupe en matière de santé pouvant avoir un effet sur plusieurs générations. Il y avait une intéressante jurisprudence en France sur un médicament qui avait causé des dégâts sur plusieurs générations de femmes. Philippe a dit qu’il était allé faire des tests ADN à Birmingham pour savoir s’il pouvait développer la maladie d’Alzheimer à cause d’un produit. Il confia alors qu’il avait l’ADN du tueur comportant un X féminin de plus. Monika lui répondit qu’elle était dans la même situation, mais que pour autant elle était de genre féminin. « C’est incroyable, nous sommes comme deux âmes jumelles de tueurs », remarqua-t-elle. C’est comme ça que j’ai su que Philippe avait fait des tests à Birmingham pour savoir s’il pouvait être une victime de l’Oudrozine.
  • C’est tout ? insiste la présidente.
  • Non, ils ont continué à parler tous les deux en sortant du restaurant et sont partis devant. Je les ai perdus de vue quand ils ont tourné au coin de la mairie de Vienne. En arrivant à l’hôtel, j’ai juste eu le temps de les voir ensemble prendre l’ascenseur ensemble.

La présidente mit fin à ce témoignage :

— Je comprends que vous étiez aux limites de l’optimisation procédurale, mais que vous n’avez apparemment pas violé le secret médical. La Cour de cassation est maintenant suffisamment éclairée. Nous allons délibérer.

Les écrans sont aussitôt coupés. Claude a disparu. Philippe sait ce qu’il doit faire. Il écrit un texto :

  • Peux-tu me rejoindre à Londres après ton retour de New York, au pub le White Swan samedi, 15 h ?

L’attente de quelques secondes lui paraît interminable avant que la réponse n’arrive :

— Je vais te dire : Oui, répond Claude.

 

89.- Épilogue : époque actuelle.

La Cour de cassation fait savoir rapidement que son arrêt est disponible au greffe. Nadia s’y rend aussitôt. L’arrêt conclut, sur le premier moyen, que l’action de groupe à la française est une hypothèse de substitution et qu’il faut calculer les dommages et intérêts de manière réaliste en fonction du nombre des victimes véritablement susceptibles de faire la démarche d’adhérer au groupe. Il affirme, sur le second moyen, qu’il n’y a pas eu déloyauté à avoir pris Philippe comme victime typique sans l’en avertir, car c’était le jeu normal de la substitution. Il suffisait que la notification de l’existence du procès soit faite à Philippe Quenanselme en cours de procédure. La somme des dommages et intérêts retenus est proche du montant actualisé en permanence par Me Nadia Mezghani, soit 83 millions. La condamnation fixée par la cour d’appel est donc complètement revue à la baisse.

La décision de la Cour de cassation précise subsidiairement qu’il n’y a pas eu de déloyauté de la part de Me Taha et de Claude Clabéroni dans l’obtention des preuves car les sentiments de Philippe et de Claude étaient irrépressibles. Il n’y avait donc pas lieu de diminuer le montant des dommages et intérêts pour cause de manipulation, d’autant que la société Saint M’Hervé, mal conseillée sans doute par la Commission bancaire et par la/le chargé(e) de com’ Vic You, s’est lancée dans une tentative de déstabilisation en tentant de simuler un faux attentat à la basilique du Cabazor, ce qui avait entrainé le décès collatéral de Sougoumar Shomashakar, dit le Maharadja. Une procédure pénale est en cours.

Me Taha et M. Edidad lisent l’arrêt en maugréant. Le magnat américain qui découvre la décision en anglais, selon une traduction automatique, lâche dans sa langue :

« Pays de merde, j’aurais obtenu dix fois plus aux States. Ils aiment pas Carl Schmitt ici. Mon père adorait ce penseur allemand. Comme lui, je pense qu’il faut toujours un chef qui fait ce qu’il veut, sans aucun mandat. Il aurait fallu dédommager l’association pour toutes les victimes potentielles sans tenir compte de leurs intentions d’adhérer au groupe ».

La présidente Peyre a joint à l’arrêt un communiqué de presse pour expliquer la décision de la Cour : « L’action de groupe européenne n’est pas fondée sur une logique commerciale. L’imprévisibilité et la flexibilité du commerce doivent laisser la place à la sécurité d’une construction juridique rigoureuse. Une association peut se substituer à des centaines de victimes non identifiées sans agir en leur nom. Il convient ensuite, après la publicité du jugement de responsabilité, de tenir compte du souhait individuel des victimes d’adhérer effectivement au groupe».

Nadia envoie tout cela à Philippe qui, après avoir recherché en vain les premières réactions des médias à cet arrêt, s’endort sur son ordinateur. Au milieu de la nuit, une douleur lancinante remonte de la pointe de ses pieds jusqu’à sa bouche. Un médecin appelé en urgence lui donne des calmants en diagnostiquant une rage de dent susceptible de dégénérer en abcès.

A la première heure ouvrable, sa dentiste le reçoit et accepte de le soigner en urgence. Tout en l’installant, elle lui parle, comme à l’accoutumé, de son mari qui écrit des livres de théorie de la danse. Il ne peut guère répondre, mais se remémore ainsi de grands spectacles de derviches tourneurs dans des champs de fleur. En général, cele suffit a lui faire oublier la douleur. Mais celle fois, sa dentiste a beaucoup de mal à endormir sa dent puis à la dévitaliser. En particulier, elle ne parvient pas à pénétrer dans une racine coudée. Une fois, sa dent soignée, il se sent revivre.

La bouche encore engourdie, il déambule dans les rues de Paris. Passage Popincourt, il admire le marouflage réalisé par une classe d’enfants représentant un panneau de circulation sur lequel est écrit : « Halte aux pas sages, c’est notre passage ». Des dessins entourant cette injonction font comprendre que sont interdits les dépôts de poubelle, les armes à feu et la conduite en état d’ivresse.

Par association d’idées, Philippe fronte à son oncle, Georges-Philippe, né handicapé. Il n’en est plus le substitut contre son gré en tant que porteur d’une crypte familiale, mais son nouveau tuteur, autrement dit son représentant. Il est passé de la substitution à la représentation dans sa vie personnelle et de la représentation à la substitution dans sa conception de l’action de groupe. Il a montré sans doute trop d’empathie pour l’approche américaine telle que le lui avait présentée Monika et le manuscrit d’Eva qu’il découvrait à peu près en même temps. Il se dit qu’il devra, malgré les limites intellectuelles de son oncle de 80 ans, tenter de prendre en compte ses souhaits au moment de prendre des décisions pour lui.

Philippe rejoint l’hôtel où il vit provisoirement pour payer la note. Il dirige ses pas vers la Gare du Nord en vérifiant qu’il a bien avec lui son passeport. Il passe devant la maison penchée sur le parvis de la gare. Puis, par la salle des pas perdus, il parvient à l’escalator qui le conduit à la douane.

Selon son billet, il est en voiture 11 mais l’affichage annonce que les coaches sont numérotées de 1 à 8. Un contrôleur lui explique qu’à la suite d’une réformation de la rame, une erreur a été commise et que, du coup, le placement est libre. Le train n’est de toute façon pas plein. Il s’installe au hasard. Un monsieur élégant aux beaux cheveux blancs travaille sur son ordinateur sur le siège situé devant lui et il est frappé de lire « Bénédicte Orvières », comme titre du fichier ouvert. Lisant de loin entre les deux sièges, il ne parvient pas à décrypter le texte, mais décide d’en avoir le cœur net. Il attend que le monsieur fasse une pause pour lui adresser la parole en se plaçant devant lui dans le couloir :

  • Par hasard, ne m’en veuillez pas, j’ai lu le nom du fichier sur lequel vous travaillez, j’ai la place derrière vous. Je n’ai rien lu d’autre, je vous assure. Or, je connais une Bénédicte Orvières…
  • Oui, mais la mienne vous ne pouvez pas la connaître car elle a vécu au XVII° siècle, fait l’homme amusé.
  • Justement c’est une Bénédicte Orvières vivant au XVII° siècle que je connais.
  • Vous voyagez dans le temps ?
  • Non, oui en fait d’une certaine manière j’ai un peu voyagé dans le temps ces derniers mois. Puis-je vous offrir un café au bar pour que je vous explique ?
  • Pourquoi pas en effet ? Vous êtes ? redemande l’homme en se levant.
  • Pardon, je ne l’ai pas dit : Philippe Quenanselme, acconteur.
  • Pierre-Yves Verkynden, biographe, enchanté.

Philippe est frappé de rencontrer ainsi un auteur dont il a lu l’essai. Cependant, il ne peut immédiatement poser la question qu’il a sur les lèvres car il doit naviguer entre les sièges. Arrivés au wagon bar et en faisant la queue, Philippe peut enfin s’adresser à l’écrivain :

  • Etes-vous le père Verkynden qui a écrit une histoire du Cabazor ?
  • Oui, en effet mais ne m’appelez pas « père », j’ai refait ma vie, si je puis dire.
  • Vous n’êtes plus prêtre ?
  • Non, ayant tant de fois dans ma carrière de prêtre encouragé des personnes à recommencer leur vie, je l’ai fait moi-même. Comme l’écrivait Bénédicte Orvières citant des maîtres anciens : « il est interdit d’être vieux, la mort n’est pas plus près de nous à un an qu’à cent ans, il faut faire comme si l’on allait vivre toujours, sans jamais se croire immortel ».
  • Bénédicte Orvières a écrit cela, mais où ?
  • Surtout dans des lettres, j’essaie de les réunir actuellement pour achever la biographie que je prépare sur elle.
  • Alors il faut que je vous raconte mon parcours récent.

Philippe se livre ainsi en toute confiance à Pierre-Yves Verkynden pendant le trajet jusqu’à Londres. Après avoir passé le tunnel sous la Manche, il redemande au biographe ce qu’il espère trouver en Angleterre.

  • Je souhaite confirmer une hypothèse sur Bénédicte Orvières.
  • Puis-je vous demander laquelle ?
  • Vous m’avez parlé de Marc Florio qui a en quelque sorte protégé sœur Eva tout au long de son périple sans qu’elle s’en rende compte, d’après le manuscrit que vous avez eu entre les mains.
  • Oui, vous allez pas me dire que Marc et Bénédicte… ?
  • Non, non, ce n’est pas ce que vous croyez.
  • Eh bien ?
  • Je pense qu’en réalité, le maître caché de Marc Florio n’était autre que Bénédicte Orvières et qu’elle a demandé à Marc Florio d’apporter l’arbre de sagesse avec ses deux troncs à Eva.
  • Il aurait menti lorsqu’il a expliqué à Eva qu’il avait rencontré Bénédicte Orvière pour lui donner des cours d’hébreux biblique ?
  • C’est possible en effet.
  • Mais qui était-elle alors ?
  • Une grande chercheuse, je crois, ayant des origines italiennes et qui s’était réfugiée en France. J’ai reçu l’autorisation de lire quelques lettres écrites par Marc Florio conservées aux archives de la couronne anglaise. J’en saurai plus dans quelques jours.

Il se séparent à la sortie de la gare de King Cross. La ville accueille avec soulagement les premières pluies d’automne après une longue canicule. Philippe indique l’adresse du pub le White Swan à un cab qui démarre en trombe. Il lui aura fallu toutes ces années pour, enfin, apprendre à rester léger.

90.- Epilogue : à l’époque.

Eva, la fille de John, est revenue passer quelques jours dans la forêt de Cranon au milieu de l’été. Elle a davantage de taches de rousseur que sa mère adoptive, sœur Eva, à laquelle elle a fini par ressembler. Elle est néanmoins plus petite qu’elle. Avec plusieurs des réfugiées qu’avaient conduites Marc Florio à Nydoiseau, elle a décidé de poursuivre ses études dans le seul collège de la Sorbonne, fort discret, qui accepte de donner des cours aux jeunes femmes. Elles logent à Paris dans les restes d’un béguinage situé en bordure du Marais. Elle n’est point revenue dans la forêt seulement pour se reposer, mais a ressenti le besoin de mieux comprendre la vie de son père John et de sœur Eva.

On dresse une table au milieu d’une île couverte d’un grand érable au centre d’un étang entouré de saules. En mettant le couvert, la jeune Eva demande en anglais à son père, qui déplace un banc, des détails sur leur installation à Nydoiseau. Elle sait depuis longtemps qui est sa mère naturelle, mais ignore les détails de ce qui a pu se produire à Londres.

Sœur Eva, préparant le feu non loin de là, a entendu la question et senti l’embarras de John qui est devenu avec le temps peu prodigue de ses paroles.

N’ayant reçu aucune réponse, la jeune femme s’approcha de sœur Eva en soupirant :

– On ne peut point causer avec lui !

Sœur Eva proposa à sa fille adoptive de la suivre à sa cabane où elle lui remit le manuscrit qu’elle a écrit. Elle lui dit simplement :

  • Je songeais à te le donner. C’est notre histoire à Londres. Il ne faut pas en vouloir à ton père, il n’a plus confiance dans les mots. Quand, dans sa vie, il a essayé de parler, il s’est produit des catastrophes.

La jeune Eva remercia sa mère et alla s’assiéter au bord de l’eau, indifférente aux bruits de préparation du souper et aux passages de grosses libellules bleues. Elle lut tout l’après-midi à peine interrompue de temps à autre par le bruit des carpes tersautant dans l’étang. Elle leva à peine le nez pour regarder les saltos d’un papivole blanc aussi relâché qu’une feuille d’autonme. Elle continua après le repas à la lumière d’une bougie. La jeune Eva ne posa aucune question et rendit le manuscrit en indiquant qu’elle préférait qu’il reste à l’abri dans la forêt. La mort du juge Godfrey donnait encore lieu à des discussions houleuses en Angleterre et John Oates y était détesté.

Quelques jours plus tard, au cours d’un autre dîner, elle annonça son départ pour l’île de naissance de son père et de sœur Eva :

  • J’ai besoin de connaître les endroits où votre histoire s’est déroulée et de mesurer ce qu’il s’est passé depuis, expliqua-t-elle.

Le lendemain matin, au moment de se séparer, son père lui remit un écusson du Cabazor. Après un long silence, il finit par lui dire :

  • Je ne sais plus très bien ce que veut dire ce symbole mais, au minimum, il signifie que nous sommes avec toi. Tu peux commencer ta recherche en allant encontrer le fils Goodwin. Son père est décédé depuis quelques années. Tu trouveras le fils dans un pub appelé le White Swan où il passe tous les soirs vers 18 heures. Si tu lui montres cet écusson, il comprendra d’où tu viens.

La jeune Eva avait écouté attentivement comme pour ne rien oublier. D’une voix décidée, elle annonça à son père ce qu’elle envisionnait de faire :

  • J’irai visiter ce monsieur dans son pub. J’essaierai de compréhendre ce qui s’est passé depuis que vous avez quitté l’Angleterre. Peut-être que je demeurerai là-bas, on verra bien. Je garderai cet insigne aussi soigneusement que possible, et j’espère qu’un jour, à mon tour, je serai en mesure de le transmettre. Mais avant, j’aimerais rencontrer quelqu’un qui me semble avoir joué un rôle aussi fondamental que discret dans toute cette histoire.
  • A qui songes-tu ?
  • J’aimerais vraiment pouvoir rencontrer Bénédicte Orvières.

 

 

 

 

 

 

Lexique de quelques termes techniques utilisés dans cet ouvrage.

Bargain : terme employé en droit anglais pour traduire cette idée que les parties sont parvenues à un accord sur la chose et sur le prix et peuvent désormais conclure un contrat.

Charge de la preuve (voir chapitre 13) : il revient au demandeur à l’action de prouver qu’il invoque au soutien de sa prétention (ce qu’il demande concrètement comme par exemple des dommages et intérêts).

Collective redress action/Class action/action de groupe en réparation : action que peut engager une association de défense de l’environnement en lieu et place d’un groupe de victimes depuis la loi n°2016-1547 du 18 novembre 2016 et le décret n°2017-88 du 6 mais 2017. Le terme de class action est utilisé aux Etats-Unis mais l’Union européenne a préféré l’expression de collective redress action pour ne pas donner l’impression que l’on copiait un mécanisme pouvant être excessif car il s’agit d’un véritable business développé par des avocats.

Interversion : terme juridique employé pour désigner le changement de délai de prescription après avoir agi en justice, un premier délai court et dérogatoire (deux ans par exemple) est remplacé après l’échec d’une action en justice par un délai de prescrption de droit commun (5 ans).

Medarb (voir les derniers chapitres) : une procédure de résolution d’un conflit commençant par une tentative de médiation par un tiers et se prolongeant par une décision de ce tiers agissant comme arbitre car les partis n’ont pu se mettre d’accord.

Multivers : théorie de la physique quantique selon laquelle il y aurait une multitude d’univers parallèles.

Oudropo,, : Atelier de création de droit potentiel à partir de contraintes librement choisies (voir Oudropo.com et Ouvroir de Droit Potentiel, IRJS éd. 2017).

Représentation : un acte juridique accompli par un représentant au nom et pour le compte d’un représenté ; dans ce cas seul le représenté est partie à l’acte juridique.

Responsabilité sociale des entreprises : l’engagement souvent unilatéral d’une entreprise en faveur de l’environnement et des droits de l’homme sous forme de code de bonne conduite ou de charte interne.

Sexe neutre : un sexe qui ne soit ni féminin ni masculin qui pourrait potentiellement être retenu à l’état civil si la loi le décidait pour les personnes – très rares il est vrai – se situant entre les deux sexes et ne pouvant être plus qualifiées d’homme que de femme.

Substitution : un acte juridique accompli par un substitut en lieu et place d’un substitué ; dans ce cas seul le substitut est partie à l’acte juridique mais le substitué peut en tirer des bénéfices en particulier s’il s’agit d’une action de substitution. Dans ce cas le substitut a qualité pour agir mais le résultat de l’action s’il est positif peut aller dans le patrimoine du substitué. C’est le cas dans l’action de groupe (voir ce terme ci-dessus).

Transaction : un contrat mettant fin à un litige et comportant des concessions réciproques. Elle a les mêmes effets qu’un jugement en empêchant toute nouvelle procédure sur la même question.