version kindle et brochée sur Amazon dans la collection Oudropo,

Les 32 premiers chapitres en ligne ici

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une étude a montré que le composant d’un pesticide appelé Oudrozine est responsable de l’une des formes de la maladie d’Almer. Un recours collectif est intenté par une association de victimes contre le distributeur de cette molécule. L’auditeur de cette société est également le petit-fils d’une femme atteinte de la maladie. Or, elle disparaît sans laisser de trace après lui avoir laissé un badge représentant un Cabâzor. Pour la retrouver, il essaie de comprendre la signification de cet insigne. Il rencontre une chercheuse en normathologie, puis le destin d’une traductrice d’une autre époque. La résonance entre deux périodes troublées, deux capitale, deux systèmes et deux crimes conduit peut-être au coeur du droit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            

 

 

Cabâzor

 

  Voyage au cœur du droit

Par

 

 

Leo Manougier

Traduit de l’eurospeak

 

 

 

 

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

 

Collection Oudropo,,

 

 

 

 

 

 

 

 

Avertissement : toute ressemblance avec des personnes ou des faits connus serait une pure coïncidence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1ère génération :     Philippe et Anne-Marie Nieul

 

2° génération : Philippe, Béatrice, Marie/Rose et Georges Quenanselme

 

 3° génération :  George-Philippe, Hélène et Georges Quenanselme

                                                          

 4° génération :   Jeanne, Philippe Quenanselme

                                                          

 5° génération :  Fils et Fille de Philippe Quenanselme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prologue.

 

« Par les funérailleurs du droit, il a été transpercé » : c’est à cette conclusion que parvient l’historien Porodhou-Acton après avoir résumé l’affaire :  « Le corps du juge Godfrey a été découvert au point du jour, dans un ruisseau au pied de Primrose Hill, par trois tailleurs de pierre, Green, Berry et Hill, se rendant sur leur chantier. Il gisait face contre terre dans les détritus, sa perruque encore bien ajustée quoique salie sur la tête, portant une robe de femme tachée et déchirée, la lame d’une épée courte enfoncée dans le cœur. L’absence de sang a rapidement conduit le représentant du Souverain chargé de l’enquête à conclure que le corps du juge avait été transpercé puis transporté après sa mort. L’hypothèse du suicide a pu ainsi être écartée.

Qualifié de « plus grand juge » de son temps – il a tranché l’affaire Hobbs —, son assassinat a suscité un émoi considérable. Ses funérailles ont attiré une foule de justiciables. Dans les mois qui ont suivi les faits, les trois tailleurs de pierre ont été arrêtés, jugés et exécutés. Contre eux, le représentant du Souver       ain a sans doute retenu une coïncidence de temps et de noms : à une époque ancienne, la colline de Primrose Hill s’était appelée Greenberry Hill. Avec leurs noms et leur présence sur place, ils ne pouvaient pas être innocents de la mort de la personne qu’ils avaient prétendument découverte. Pour autant, Green, Berry et Hill n’ont jamais avoué et il se peut, en fin de compte, qu’ils ne soient pas les véritables auteurs de ce crime terrible ».

The Legalist Plot, traduction Oudropedia, 1906, p. 157.

 

Chapitre 1.- Sandwich.

Le sandwich organique n’a pas de goût. Les tomates, la viande, le pain : tout est cheap. Décidément bio ne veut pas dire bon. Il termine souvent son repas du midi avec un chausson aux pommes pour accompagner son café. Au moins, le sucre ne le decive jamais, même s’il limite son expectance de vie. Le soleil commence à se pointer dans l’open space. Il va baisser le store le plus proche tout en jetant un œil à la grande cour toujours vide où grandissent des merisiers. Autour des arbres, les lattes de bois exotique ont été jugées glissantes et potentiellement dangereuses par l’Organisation Internationale des Normes de Solidarité et de Sécurité (OINSS). L’accès au public n’a donc pas été validé.

Il s’apprête à vérifier les accontes complexes d’une des familles les plus riches au monde : les Loin-M’Hervé. En raison du renforcement des contrôles, il devient de plus en plus difficile de faire disparaître les revenus. Il faut multiplier les sociétés intermédiaires dans différentes locations. Il s’y emploie avec sa partenaire lawyeure spécialisée en droit des affaires et fiscalité. Dans leur idée, ils ne font rien d’illégal même s’ils frôlent souvent la limite. Dans une époque où il faut tout maximiser, ils sont les spécialistes de la triple optimisation : fiscale, financière et sociale. Au final, il est fatigué de ce métier qu’il exerce depuis plus de vingt ans. Le café n’a pas réussi à le booster.

Pour ne rien arranger, il vient de recevoir du directeur général de la holding, Jacques Loin-M’Hervé lui-même, une demande d’avis portant sur un risque contentieux récemment apparu. Une mise en demeure les menace d’un énorme procès qui pourrait les mettre sur la paille. Le client demande comment provisionner une action de groupe sur le point d’être engagée contre eux et qui pourrait prendre des années, ou à l’inverse quelques heures seulement en application de la nouvelle ordonnance E-justice du 27 août dernier, ce qui est encore plus inquétant.

Pour autant, cette demande d’avis lui passe au-dessus de la tête : il est préoccupé par un problème familial. Non pas à propos de sa vie de couple qui s’est délié depuis longtemps, ni à propos de son fils ou de sa fille qu’il ne croise guère, mais à cause d’une sorte de grain de sucre qui s’est enfoncé dans les artères pourtant bien huilés de sa routine. Grâce à ses revenus, il s’est construit une situation sécurisée qui le met à l’abri de la gêne qu’il a connue, enfant, quand il vivait en région. Pourtant, un détail a fendu le firewall. Rien de grave, quelque chose d’insignifiant, un trouble superficiel, songe-t-il.

Il ferme d’un grand coup sec le Code général des impôts qu’il continue d’ouvrir par réflexe mais qu’il n’utilise plus – le site Internet Légir étant davantage à jour – et décide de sortir de l’espace partagé du 4° étage pour partir à la recherche de l’information qui lui manque.

Chapitre 2.- Carpe.

La carpe, provenant de notre étang, accompagnée de haricots frais était vraiment de la liche. Les premières pommes de l’année furent servies avec pain et fromage : Peccati de gola ! Hélas, le vin, devenu aigre depuis quelques temps, gâcha un peu le plaisir ! Nous attendions les prochaines vendanges dont on disait qu’elles pourraient être précoces. J’entamais le morceau de tomme en regardant le ciel à travers une meurtrière. Le fragment d’azur me faisait songer à la robe de la Liber,té dont la statue venait juste d’être installée dans la salle principale. En fond sonore, les cigales cantaient sans cesse, beaucoup plus que nous qui allions pourtant en session de traduction sept fois par jours. Une longue effluence de lavande vint nous assurer que le monde entier serait bientôt nettoyé de tous ses fautes.

En mangeant mes pommes, j’aperçus soudain une écaille collée sur le dos de ma main. Je ne les avais donc p.oint toutes retirées ! Décidément, les poissons n’étaient pas mes préférés ! On coupait la tête, on ouvrait leur corps en longueur et on vidait les viscères. Pas de quoi se passionner ! J’aimais mieux préparer les lapins en les balançant d’un coup sec sur le coin d’une pierre ; je trouvais assez plaisant ensuite de les dépiauter en faisant glisser leur couverture de poils. J’aimais aussi défunter les pintades d’un coup de couteau sous la tête déclenchant une giclée de sang.

Mon animal favori était le cochon. Pour récupérer sa sève chaude et fabriquer le boudin, il était nécessaire de le laisser mourir à petit feu et de l’entendre patiemment hurler sur son échelle, tel un être humain. Voir les consœurs apeurées changer de chemin me rendait tout à fait joyeuse.

 J’aimais ces gestes précis que j’accomplissais après avoir fait le vide en fixant un arbre. Je revêtais mon tablier noir – j’avais été autorisée à porter une tenue de travail beaucoup plus commode que la tenue de « portugaise » (terme voulant alors dire « traductrice assermentée »). Le plus difficile dans ma tâche était son caractère répétitif. Il fallait une vingtaine de dindons pour faire un repas et au moins 45 carpes. Danielle avec laquelle je partageais ma cellule venait généralement m’aider à déplumer les volailles et nous pouvions discuter à loisir.

Mes après-midis consacrés à la traduction de documents étrangers envoyés aux tribunaux de la région étaient finalement moins plaisants. Mais dans les deux cas, il me fallait trancher rapidement. Dans mon activité d’après manger, je ne devais pas seulement donner le même sens en plusieurs langues, il me fallait aussi donner le même effet pratique aux citations, avenirs ou autres jugements que je recevais.

Le repas du midi en vint à s’achever. A la sortie du réfectoire où l’on est de nouveau autorisé à causer, la surveillante me manda que la dirigeante souhaitait me voir. Je crus que l’on m’avait découverte et je songeais à ce vers de Tacite que mon père m’avait fait apprendre par cœur : « Une amitié dont la dissimulation est le lien et votre intérêt le fondement ».

 

 

 

44.

 

Sas de life

(more de vie).

Chapitre 3.- Librairie.

Il descend l’escalier jusqu’au basement. Quelques mois auparavant, son entreprise d’accontabilité avait déménagé dans l’ancien collège Saint—Arbre. Anecdote historique : c’est là que les fondateurs de l’ordre des légalistes, Loyol, Faivre et Javiez s’étaient rencontrés. Ils partageaient la même chambre quelque part dans les étages. Le directoire de sa société a estimé qu’il fallait disposer d’une location au centre-ville, rassurante et en apparence modeste. Ils n’occupent qu’une des quatre ailes de l’ancien collège. Dans les autres se trouvent les locaux d’une université et d’une librairie de translatologie comparée. Il peut s’y rendre sans ressortir du bâtiment. Il espère pouvoir y trouver la réponse à la question qui le désanime depuis quelques jours.

 

Chapitre 4.- Coton.

Quoique vivant dans cette convention depuis près de deux ans, c’était la première fois que j’étais convoquée par la dirigeante. Elle s’était fait construire une dépendance ouverte sur l’extérieur qui donnait sur la place du village. Elle y recevait ses relations haut placées. Je traversai le déambulatoire et débouchai sur le couloir qui conduisait à ce que nous nommions « le château ».

La surveillante m’accompagna dans une large pièce possédant deux cheminées qui n’avaient plus servi depuis une saison. Rigide et taiseuse, sans autre nom connu que « surveillante » elle était une des « ménageuses » de la convention. Elle veillait à la stricte application des règlements : un pour les traducteurs qui prévoyait des limites territoriales et divisait la journée entre les activités physiques et l’écriture ; un pour les traductrices comportant surtout des limites relationnelles. Autour de la dirigeante, Claire de Gourgeon, s’était constituée une équipe chargée de la menance de la convention.

Ici, les hommes étaient dirigés par les femmes depuis des siècles. L’organisation avait bien fonctionné, les problèmes de succession avaient été peu nombreux et jamais notre ville de scribes n’avait eu à souffrir de la faim. Il faut dire que la dirigeante qui devait être une veuve ayant eu des enfants fut toujours choisie parmi les premières dames du Pays d’Herre. Les traducteurs étaient, quant à eux, des rejetons sans héritage ou des étrangers sans patrie.

Après une longue espérance, on me fit entrer dans un salon empli de banquettes et de fauteuils brodés. Les volets avaient été crouyés pour conserver la fraicheur de la pièce. De grands personnages par la tenue et la plupart petits par la taille causaient à voix basse sans regarder autour d’eux. J’eus l’impression de descendre sous terre dans un repère de souris géantes. Je craignis d’être sanctionnée publiquement devant ces hurlubrelus ! La surveillante me désigna une banquette derrière le fauteuil où se tenait la dirigeante, tournée vers une cheminée éteinte, en conversation avec un homme qui se tenait la tête courbée. Ils discutaient d’une lettre écrite par une certaine Dame Sévigné à propos des conventions de coton.

« — Nous traiter de « convention de coton » dans une lettre à sa fille qu’elle fait circuler ! Son aïeule a fondé un ordre conventionnel tout de même ! Elle a dû se retourner dans son caveau, s’offusqua la dirigeante.

 L’homme à son côté ajouta d’une voix basse :

 —  On peut dire qu’elle adore trop sa fille et p.oint assez notre ouvrage de traduction. 

J’attendais que la dirigeante m’adressât la parole. Elle fut avertie de ma présence par un regard appuyé de la surveillante. Lentement, elle se tourna vers moi en approchant son fauteuil et proposa à l’homme courbé de se joindre à la conversation. Je songeai qu’elle avait fait venir une sorte d’inquisiteur pour me juger froidement.

 

43.

She’s livingt ans à entre-ville.

 

 

Chapitre 5.- Rayon.

Pour répondre à la question qui le tient éveillé, il se dirige vers le rayon des livres consacrés au Cœur-croisé. Il en ouvre quelques-uns at random et lit quelques lignes d’auteurs anciens spécialisés dans la traduction tels que de l’Estang ou Dolet. Il y a là aussi des ouvrages sur le devéloppement du Cœur-croisé à Bangalore, Bologne, Orléans ou encore Oxford. D’autres livres encore traitent des politiques qui ont été menées sur tous les continents pour imposer le palatin et la hiérarchie légaliste.

Il n’y voit qu’abstractions sans signification. Il n’a pas reçu d’éducation légaliste et ne comprend rien à ce qui lui semble plus étranger que la mythologie des Apaches. Personne d’autre ne parait s’intéresser à ces vieux manuels. Il se sent perdu et ne sait par où commencer. Il a une soudaine envie de renoncer. Il choisit un gros livre au hasard et à travers l’emplacement vide, voit de l’autre côté du rayon, en face de lui, une jeune femme qui s’est mise sur la pointe des pieds pour prendre un autre ouvrage. Elle paraît surprise de le voir et disparait aussitôt. Il longe l’allée jusqu’au bout ; il la retrouve devant lui, marchant à petits pas rapides. Arrivée à sa table, elle rechausse ses lunettes qu’elle y avait laissées et ouvre le vieux codex qu’elle vient de rapporter du rayon. Elle donne l’impression de ne pas savoir qu’elle a été suivie. Bien qu’il ait gardé un fond de timidité, il lui semble assez naturel de lui parler. Elle dégage une autorité simple.

 —  Bonjour, peut-être pourriez-vous m’aider ?

 —  Oui ? fait-elle en relevant la tête comme si elle ne l’avait pas vu une minute auparavant au milieu des ouvrages.

 —  Je cherche un livre sur le Cœur-croisé.

 —  Ils sont là-bas, elle lui désigne le secteur dont ils viennent tous les deux de revenir.

 —  Oui, j’y suis allé, je vous y ai vue d’ailleurs, enfin je ne sais pas par où commencer et je n’y obtiens rien.

 —  Come on ! vous n’y comprenez rien et vous voulez savoir quelque chose, c’est mal parti.

 —  J’ai une raison familiale. Il explique en deux mots.

Dans la salle de lecture, quelques traducteurs plongés dans des incunables ou de vieux livres imprimés lèvent des yeux vagues, peut-être un peu choqués par cet échange à voix haute, quoique n’en voulant rien laisser paraître.

Elle se montre à la fois intriguée et ennuyée :

 —  Nous ne pouvons pas parler ici, j’ai quelque chose à finir mais nous pouvons, si vous voulez, prendre un verre à la cafét’.

Il se dit qu’il n’a pas beaucoup de temps mais qu’il pourra taffer en l’attendant.

 

Chapitre 6.- Session.

  —  Eva, je te présente monsieur La Goémonière, il est venu spécialement de notre capitale, Spria, pour te demander un service.

 Il me salua avec un « bonjour Eva » un peu condescendant qui ne me dit rien qui vaille. Je fis un petit geste de la tête, me demandant bien ce que ce personnage d’une trentaine d’années pouvait espérer de moi. J’avais grandi au Pays des Etrangers dans une vieille famille aristocratique trop pauvre pour me garder. Étant la plus jeune des filles, j’étais vouée aux études de langue. D’abord formée à Llangoven, une petite convention dépendant de l’ordre des Fondevides, j’avais ensuite été envoyée sur le continent, à la maison mère, ici à Orsan.

 La Goémonière se mit à me causer d’une voix suave et légèrement voilée. Ses mots donnaient l’impression de traverser un tamis.

 — Eva, Mme de Gourgeon ici présente est une de mes amies et m’a causé de vous. Vous correspondez à la personne que je recherche. Vous parlez bien novel ?

 —  Oui, enfin, je l’ai appris très jeune mais ma langue maternelle était le vieux welsh.

 —  Vous pouvez traduire des livres en novel, n’est-ce pas ?

 —  Oui, je n’hésitai p.oint, même si ce n’est pas ma langue cible habituelle.

—  Dans ce cas, j’aimerais bien que vous m’accompagniez dans mon voyage.

Il n’en dit rien de plus. Je crus ouïr au cours de la messe basse qui suivit entre eux, une expression que je ne connaissais p.oint, celle de Cabâzor. Je n’osais demander ce que cela signifiait. Je ne compris pas s’ils me donnaient vraiment le choix. Cela me posait un souci à l’égard de mon engagement d’étude. Devinant mes pensées la dirigeante, posa une main sur celle de La Goémonière et prit la parole :

 —  Ce n’est p.oint commun, mais il est possible de bénéficier d’une levée de son engagement d’étude pour une raison impérative.

 — La raison est-elle impérative ? demandais-je, primesautière.

Ils se regardèrent un peu gênés. Mme de Gourgeon me répondit :

 —  Nous ne pouvons vous l’imposer et vous pouvez refuser, et comme on dit : dussions-nous en souffrir dans nos terres inconnues, ce qui dans sa bouche voulait tout simplement dire dans son cœur.

 Je demandais des précisions, le voyage allait durer plusieurs mois, voire plusieurs années. Je devrais affronter les dangers des routes et des villes. Je demandai à réfléchir, ce qui visiblement froissa La Goémonière que je devinai – alors qu’il se tenait assis — fort grand et dont la tenue de lin était bordée de gros fil d’or.

Mme de Gourgeon plus compréhensive ou plus maline ne laissa rien paraître. Maternelle, elle me laissa tout le temps dont j’avais besoin pour me prononcer. J’hésitais : j’avais une bonne raison de rester. Par ailleurs, ce La Goémonière ne me revenait p.oint. Il était trop aimable pour être tout à fait droit. Les deux côtés de son visage paraissaient autonomes et lui donnaient un visage tordu. C’est comme s’il n’avait p.oint encore choisi sa tête. Autant dire qu’il ne regardait jamais dans les yeux.

 J’avais besoin de réfléchir. Ma consœur favorite, Danielle, était à l’isolement depuis plusieurs jours car la surveillante avait estimé qu’elle causait plus qu’elle ne travaillait. Je cherchais des réponses dans la poésie iranienne, en vain.

 Cette nuit-là après la session tardive de travail, en faisant ma promenade, entre la partie réservée aux femmes et le territoire des hommes, je plaçai un caillou rond dans un endroit du mur qui avait été déformé par les racines d’un vieux châtaigner. C’était le signe convenu.

42.

Un continent to spread a few lines.

Chapitre 7.- Mémo.

Il trouve une table tranquille et se plonge aussitôt dans son portable. Il ouvre le fichier que lui a envoyé Jacques Loin-M’Hervé à propos d’une éventuelle action de groupe. Apparaissent trois documents : un mémo résumant l’affaire, la mise en demeure de l’Association de Défense des Victimes des Produits Chimiques non Médicamenteux (l’ADVPCM) et une étude épidémiologique.

Il commence par ouvrir le mémo. L’ADVPCM a envoyé une mise en demeure de dédommager environ 700000 victimes, présentement malades, et 1500000 victimes potentiellement porteuses de la maladie sans l’avoir encore déclarée. Il réalise aussitôt que la Famille Loin-M’Hervé va subir un discrédit considérable avec cette affaire et qu’elle risque sérieusement la ruine.

L’affaire porte sur le composant d’un pesticide que cette entreprise commercialise depuis le début des années 90. Une étude bulgare prétend avoir démontré que l’Oudrozine, le composant incriminé, est à l’origine de la forme la plus répandue de la maladie d’Almer. Il est troublé par la coïncidence de ce sujet professionnel avec son problème personnel. Le mémo précise aussitôt : on pourrait se rassurer en se disant que les victimes potentielles ne sont pas en état de se défendre et souvent en fin de vie ; néanmoins, il apparaît que les enfants de ces malades sont susceptibles d’engager une action qui pourrait leur rapporter d’importantes indemnités. D’autant plus qu’il apparaît, selon l’étude bulgare, que l’Oudrozine produit des effets sur plusieurs générations. La maladie se transmettrait par les gènes. Cette molécule est issue du gaz moutarde utilisé pendant la grande guerre. Philippe se dit que cette action pourrait leur faire perdre l’un de leurs meilleurs clients s’ils ne parvenaient pas rapidement à lui apporter des solutions satisfaisantes. Il se sent d’autant plus concerné qu’à la longue, Jacques Loin-M’Hervé est devenu un ami. Il en conclut qu’il faut qu’il débriefe d’urgence le sujet avec Nadia, sa partenaire lawyeure. Il en est là de sa réflexion lorsqu’il voit la chercheuse en translatologie pénétrer dans la cafétéria.

 Chapitre 8.- Fissure.

Depuis quelques temps, je m’étais aperçue que derrière un rideau de lierre, un des châtaigniers qui longeaient le mur de séparation était creux. En me mettant à l’intérieur, je pouvais me porter, sans être vue, à la hauteur d’une fissure du mur générée par le développement de l’arbre.

John était davantage à découvert de l’autre côté, au milieu des vignes. Heureusement, cet endroit du parc était assez éloigné des bâtiments. La surveillante faisait une ronde de nuit, mais s’arrêtait toujours un peu pour jouer à cochon pendu sur la branche horizontale d’un platane. Nous avions ainsi du temps entre deux passages.

J’avais repéré John, au cours d’un session plénière, au milieu des traducteurs. Les autres jours nous étions strictement séparés les uns des autres pour ne pas risquer de confondre les nombreuses langues que nous connaissions. Je l’avais fixé longuement et, un jour, il m’avait remarquée. Depuis, nous passions une partie de la session à nous mirer sans nous connaître. Il avait des traits fins, presque féminins, et un regard sombre.

Il avait eu la même idée que moi et cherchait une encoignure dans ce mur de séparation pourtant très surveillé. Je m’étais mussée plusieurs fois au cours de l’été dans ce tronc en espérant le voir passer seul. Plusieurs fois, je l’aperçus au loin sur le chemin qu’empruntaient ceux qui ne souhaitaient p.oint retourner se coucher après la dernière session.

Une nuit, il quitta son groupe de confrères pour venir fourgoter dans le mur – sans doute à la recherche d’une fissure – dans le noir, à quelques mètres de moi. J’ai espéré en silence, avant de l’appeler doucement. Je ne connaissais p.oint encore son nom.

 —  Confrère, m’ouïs-tu ? il se figea, peut-être effrayé.

Je répétais :  — Confrère, je t’ai vu dans la salle principale, j’aimerais connaître ton nom.

Il s’approcha de l’encoignure du mur. Je crois qu’il savait que j’étais celle qui le fixait lors des sessions plénières et dont il ne pouvait détourner le regard, quoique nous le faisions de manière discrète en ayant la tête courbée

 —  John … et toi ? Murmura-t-il en tournant la tête. Le pronom « toi » avait déjà quelque chose d’intime qui me troubla.

 —  Eva.

 —  Je ne peux p.oint rester, fit-il.

 —  Reviens demain si tu veux bien.

 —  D’accord, je reviendrai.

Quelques jours plus tard après nous être revus au même endroit, nous convînmes que nous laisserions une pierre ronde dans la fissure du mur à chaque fois que nous souhaiterions et pourrions nous rencontrer au milieu de la nuit.

Nous ne nous voyions pas longtemps et ne pouvions guère nous toucher. Souvent, pendant plusieurs jours, je craignais de retourner dans ce que je considérais être « mon » tronc de crainte d’être prise sur le fait. Nous aurions pu être battus à mort pour cela.

Après cette courte période, le désir de le revoir me resserrait les reins et je fourrais une pierre ronde dans la fissure du mur. Parfois, il ne venait p.oint ; je l’attendais quelques temps puis, la nuit suivante, reprenais ma position. Les jours passant, mon inquiétude augmentait. Il fut parfois plusieurs semaines sans réapparaître. Le moindre bruit me faisait tersauter. Il m’arrivait parfois de rester à attendre dans mon tronc sec en imaginant sa main invisible traverser le mur et venir jusqu’à moi. Je restais ensuite longuement en improvisant des chansons afin qu’il me revienne. Pourtant, John finissait par revenir et il suffisait qu’il soit là pour que j’oublie mes inquiétudes.

En discutant dans le noir, John et moi nous rendîmes compte que nous provenions tous deux de l’île du Téhache. Il était le fils bâtard d’un noble irlandais et de la fille d’un lord. Il avait grandi à Onld, la capitale. Attiré par les études de langue, il était entré dans une petite école locale avant, comme moi, d’être envoyé au siège de l’ordre des Fondevides, à la convention d’Orsan.

Au bout de quelques semaines de cette « relation », je devins incapable de suivre les conversations de Danielle. Tout en moulinant mécaniquement la chair d’un cochon pour fabriquer des saucisses, je m’imaginais avec John, marchant sur des landes celtiques, sous un grand ciel océanique parcouru de trouées de lumière et de grands cubes d’averse. Depuis ma rencontre avec Mme de Gourgeon, j’avais d’urgence besoin de lui.

 

41.-

Chargés de terre

Victimenteux du temps.

 

Chapitre 9.-Ecusson.

La chercheuse en translatologie lui fait un petit signe de la tête en se rendant au comptoir ordonner un café. Il en profite pour forwarder le message de Jacques Loin-M’Hervé à sa partenaire lawyer en écrivant rapidement : « URGENT : peux-tu jeter un œil au message et aux documents joints ? Je t’appelle dans 30 minutes, bises ».

 — Je m’appelle Claude, fait-elle, s’asseyant sur la banquette en laissant glisser une espèce de grand cabas plein de livres le long de son bras droit et en posant un grand Flat White de sa main gauche. Sans ses lunettes, elle est plutôt rayonnante.

Pris au dépourvu par son entrée en matière, il met quelques secondes avant de se présenter.

 —  Ah oui ! Moi c’est Philippe…

 — OK, Philippe, j’ai quinze minutes, expliquez-moi votre problème.

Il est impressionné par cette jeune chercheuse aux manières brusques.

 —  L’histoire est plutôt simple, je suis allé rendre une visite à ma grand-mère il y a une semaine environ dans sa maison de retraite pour ses 101 ans.

 —  101 ans pas mal !

 —  Oui ! J’ai frappé à la porte de sa chambre plusieurs fois. Sans réponse, je suis quand même entré. Elle contemplait un vieux chêne à travers la fenêtre. Puis, elle a pris conscience de ma présence, s’est tournée vers mois mais a cru que j’étais son fils, « Georges mon fils », a-t-elle dit. Elle m’avait confondu avec mon père qui avait été affecté au régiment 61 et qui s’est tué dans un accident de jeep à la fin de la guerre d’A.. C’était avant ma naissance Je lui ai dit que j’étais son petit-fils et elle m’a resitué – du moins je le crois. Nous avons un peu parlé. Son repas est arrivé. Elle a mangé ce qu’il y avait sur son plateau lentement et consciencieusement en paraissant oublier ma présence. Puis, l’assistante de service, très polie avec ma grand-mère, est venue récupérer le plateau. Mon aïeule s’est tournée vers moi, de nouveau disponible. Je lui ai posé une question sur ses darents. Je voulais savoir comment ils avaient vécu pendant la grande guerre.

Claude l’interrompt :

 —  Vous êtes obligé de raconter tous ces détails ?

 —  Désolé, je vais essayer de faire court. A un moment, ma grand-mère a pris son sac à main sur un guéridon près du fauteuil où elle passe ses journées depuis que des douleurs dans les hanches l’empêchent de se rendre au parc pour faire sa promenade. Elle en a sorti un insigne qu’elle m’a tendu : « Tiens il est pour toi, ma mère me l’avait donné, il te revient ». C’était une pièce de tissu ronde et épaisse, assez ferme, de la taille de la moitié d’une main. Sur la surface avait été brodé un cœur à l’envers, pointe vers le haut, surmonté d’une barre verticale coupée par un petit trait oblique. Je ne sus quoi dire et n’ai pas posé de question. En fait, j’ai pensé qu’elle me refilait un fétiche provenant de je ne sais quel haut lieu culturel. J’aurais dû l’apporter avec moi pour vous le montrer, il est resté à la maison.

 —  OK et tu veux savoir ce que ce signifie cet insigne ? redemanda-t-elle un peu étonnée.

 —  Je le sais, c’est un Cœur-croisé, je me suis renseigné.

 —  Oui, mais ce n’est pas un simple Cœur-croisé. D’après ce que tu dis, il est inversé pointe vers le haut, c’est donc un Cabâzor.

 —  Qu’est-ce que ça veut dire ?

 —  Cela dépend de ce que tu cherches.

 —  Justement à comprendre ce que cela veut dire.

 — Ta grand-mère ne t’a rien dit d’autre ?

Philippe essaie de se souvenir de son dernier meeting à la maison de retraite avec sa grand-mère et de le raconter avec précision à Claude :

 —  Sauf l’affaire des dragons, non, mais c’est un peu du délire.

 —  C’est quoi cette histoire ?

 — Après m’avoir donné l’insigne, ma grand-mère farfouilla encore dans sa table de nuit et me lut un court texte qu’elle avait écrit dans une belle écriture scolaire avec des pleins et des déliés. Le titre en était : « Le Prince des dragons ». Je vais pouvoir vous le lire car elle m’a donné son texte. C’est la seule histoire que le père Nieul, le père de la Marie/Rose, avait racontée de la guerre.

 —  C’est qui « la Marie/Rose », comme vous dites ?

 —  Ben, ma grand-mère, c’est comme ça qu’on l’appelle, c’est affectueux si on veut.

 —  Donc le père Nieul est ton arrière-grand-père, c’est bien ça ?

 —  Oui, exactement, reconnait Philippe en position d’étudiant.

 —  OK, continue.

 

 

 

 

 

Chapitre 10.- Traduction.

Ce n’est que la troisième nuit suivant mon entrevue avec la dirigeante que John refit son apparition. Je lui causai de La Goémonière et de mon éventuelle départance. Je lui dis que je les avais entendus causer d’un certain « Cabâzor ». Il garda le silence sans bouger avant de me parler un peu de lui.

 —  Quand j’étais à la convention d’Onld, je reçus un jour la visite d’un aveugle autoritaire, Jean Oguy, qui voulait que je lui traduise un livre d’un égalitarien d’Oxford, nommé Goldhart. Il était question du Cabâzor. Le texte de Goldhart était sec et aride, fort ennuyeux. J’étais jeune, je traduisis littéralement sans me poser de questions. Il s’arrêta de causer, il avait entendu un bruit, un craquement. Puis il reprit :

 —  Tu es encore là ?

 —  Oui, John, je t’écoute.

 — Deux ou trois années plus tard, j’appris que Oguy avait fondé, en Normandie, l’école de traduction du Cabâzor. Il avait aussi publié un livre où je retrouvais des passages de ma propre traduction de Goldhart. L’idée surprenante de ce traducteur d’Oxford était que la Per;sonne de l’auteur représente par anticipation le traducteur qui une fois adapté l’œuvre initiale dans sa langue devient l’auteur définitif. Ainsi, de nombreuses pièces de théâtre en palatin ont été adaptées en roman et de là dans la nouvelle langue du pays de Téhache, le novel. Or, seuls les adaptateurs et imitateurs dans la nouvelle langue restent dans les mémoires comme auteur (Florio et North, par exemples).

Reprenant l’idée en parvenant à une conclusion différente, Oguy entendait, par Cabâzor, la fusion des cœurs de la Per;sonne de l’auteur et de la Liber,té du traducteur pour parvenir à une texte parfait en palatin, la langue universelle des légalistes. Il affirmait que leur pompe sanguine respective était transfigurée en un Cabâzor unique qui permettait de passer d’une langue quelconque, ancienne ou vernaculaire, au palatin par la seule sensibilité. Il représentait celui-ci sous la forme d’un cœur inversé — la pointe vers le haut surmonté d’une barre verticale coupée par un petit trait oblique. Il figurait ainsi le croisement des langues reconduisant vers le palatin. Il s’était visiblement inspiré de Goldhart même si celui-ci en appelait davantage à la raison qu’à l’émotion et aboutissait à enrichir la nouvelle langue, le novel. Selon Goldhart, une bonne traduction reposait entièrement sur le raisonnement et la rigueur pour transmuer un mot en un mot et un sens en sens équivalent afin d’aboutir à la recréation d’un texte. Jean Oguy est un homme ambitieux et fanatique quoique respectueux de la hiérachie légaliste. Il a traduit notamment les formules magiques des druides pour mettre au point des procédures d’exorcisme. Il a transmuté le welsh abercardiffen, par exemple, dans la formule palatine, Abricadibra. Je songe que ton Goémonière, étant donné sa manière de s’habiller et de causer, est plutôt un membre de l’Armée des Légalistes, une confédération fort hiérarchisée, créée il y a quelques années au sein du collège Saint—Arbre. Ils sont moins irrationnels qu’Oguy car ils s’appuient essentiellement sur la L.oi littérale et ne s’intéressent pas aux mondes invisibles, mais prônent comme Oguy l’expansion universelle du palatin. Il se prépare quelque chose, peut-être contre les traducteurs égalitariens influencés par Goldhart qui pullulent à Onld, dans l’île de Téhache. Eux, cherchent à recréer dans leur langue, le novel, toute la culture antérieure en substituant aux auteurs anciens des nouveaux écrivains qui procèdent par imitation et adaptation.

—  Est-ce que je dois accepter d’y aller ? Ils me donnent le choix.

 —  Je ne sais pas s’ils te donnent vraiment le choix. Ce n’est p.oint leur genre. Ils veulent sans doute que tu te décides toi-même. Cela risque d’être dangereux, les traducteurs légalistes ne sont p.oint les bienvenus à Onld depuis le grand incendie.

Il garda longuement le silence dans le noir. Je me jetais à l’eau :

 — Il faut que tu saches que j’ai un sentiment à ton égard, même si notre relation est sans doute impossible.

Il eut une voix étouffée et résignée presque gênée :

 —  Rien en effet n’est possible pour nous en ce monde.

Je répondais du tac au tac :

 — Ou tout est possible, au contraire.

J’aurais sans doute mieux fait de l’écouter.

 

40.-

Big Flat Cabôz.

Chapitre 11.- Flambeur de dragons.

 —  Le père Nieul, affecté au régiment 61 comme le fut ensuite mon père, a été blessé dans les tranchées. Il a passé quelques mois à l’hôpital militaire puis il a été envoyé dans un escadron d’aviateurs comme mécanicien. Son chef, un lieutenant, prétendait être l’as des pilotes-traducteurs, il était surnommé le grand flambeur de dragons.

—  Trop dar son nom, fait Claude.

—  Ce traducteur, continue Philippe, avait eu une maladie à l’âge de 6 ans qui le rendait distrait, il s’était mis à parler aux mouches. A 18 ans, il a traversé la frontière espagnole pour entrer dans une des écoles du Cabâzor fondée par Jean Oguy – interdite dans le Pays d’Herre à cette époque car l’ordre Oguiste avait pris trop de pouvoir – pour y apprendre l’art de la traduction. Un peu plus tard, pendant la Grande Guerre, il a distribué des médailles du Cabâzor aux soldats qu’il rencontrait et se rendait volontaires pour des postes exposés. Il a choisi finalement l’aviation car, disait-il, « Les traducteurs sont les aviateurs de l’écriture ». Cependant, en raison du règlement, on lui interdit d’accrocher le fanion du Cabâzor sur son avion. Affecté à l’escadron des Crocodiles, il réussit à abattre des ballons d’observation que l’on appelait des dragons. Après la guerre, pour un almanach, il a écrit un texte intitulé « Mon premier dragon » : « Pour soutenir mon courage j’avais ma confiance en la L.oi et en la Liber,té du Cabâzor que je rendais responsable de ce qui pouvait m’arriver. J’attendais donc une occasion. Elle se présenta bientôt… un superbe ballon ennemi faisait le guet en bas. Assez loin, à 10 km environ. J’étais en queue de troupe et ruminais mon attaque. Vite un coup sur la commande du moteur. L’altimètre descend mais trop lentement à mon gré. Et le dragon ? Il est bien là en dessous, j’approche, il grossit très vite. Attention ! Zut, ma mitrailleuse n’est pas embrayée : V’lan ça y est d’un grand coup de poing. Ta ca Ta, Tu ca Tu, Ta Ta Ta, Tu Tu Tu. Sans viser je tire… A l’atterrissage mon premier mot se devine : « j’ai brûlé un dragon ». Aussitôt comme un écho, Nieul, mon brave mécano de s’écrier : « il a brûlé un dragon » — « un dragon ? »  — « ah, zut dit un autre ça c’est épatant » ». Du coup le règlement militaire céda et il put arborer le fanion du Cabâzor sur son avion. Après la guerre, ce lieutenant — l’as des dragons — a été envoyé comme interprète dans une petite île des Papous. Âgé de 35 ans, après trois années passées chez les totémistes, il a été tué par un jeune sauvage qu’il avait tenté de convertir à la culture du Cabâzor.

Claude l’écoute avec attention en aspirant de temps en temps son grand Flat White avec une paille. Philippe lui redemande :

 —  Qu’est-ce que je peux faire de ce fou furieux, tueur de dragons, mangeur de crocodiles et dompteur de mouches ? C’est une espèce de Tintin au Congo de la grande guerre, ça m’est complètement étranger.

 — Qu’est-ce que tu veux savoir ? Pourquoi elle t’a donné l’écusson à toi ?

 —  Oui je suppose que c’est cela, reconnait Philippe.

 —  Il y a peut-être une raison mais elle peut être longue à trouver. Le Cabâzor, c’est à la fois une baudruche vide et quelque chose de complexe et d’érudit.

 —  Ben quoi ! c’est le symbole des traducteurs exprimant le croisement des langues et des sentiments, le passage de la langue source à la langue cible par le tamis de leur sensibilité. Qu’est-ce que ça change que ce soit un Cœur-croisé à l’endroit ou à l’envers ? Aujourd’hui ça n’a aucun sens pour moi, voilà tout.

 —   Ça c’est le côté baudruche.

 —  Et le côté complexe et érudit ?

 —  Je ne peux pas vous le dire comme ça – elle s’est remise à le vouvoyer apparemment sans raison – il faut du temps, de la confiance, des mots qui sortent. Pour le moment, je ne peux rien dire et d’ailleurs je ne suis certaine de rien. Je ne le sens pas.

Pendant qu’ils parlaient, la cafète s’est remplie d’étudiants. Claude et Philippe se mettent à parler plus fort pour s’entendre. Deux jeunes se sont assis à leurs côtés et Claude semble gênée par leur présence.

  —  Mais alors comment je peux faire ? s’écrie Philippe.

 —  Je ne sais pas, readez, vous trouverez peut-être quelque chose.

 — Je trouverai peut-être quoi ? Vous m’avez complètement embrouillé.

Maintenant elle semble ennuyée :

 —  Oui, je suis un peu désolée, votre problème est un casse-tête.

 —  Mais je ne comprends rien.

 —  C’est bien ce que je dis. Je n’aurai pas dû accepter ce café – en fait un Flat White qu’elle s’était elle-même payé et qui commence à faire un bruit de bulles quand elle tire sur la paille. Je ne suis pas assez avancée pour communiquer aisément ma recherche comme cela à quelqu’un qui n’a guère de connaissance.

 — Y a-t-il un livre pour commencer ?

 —  Oui, bien sûr, répondit-elle… et après réflexion : tenez, vous pouvez lire le livre de maître Verkynden intitulé : « Cabâzor, une histoire de la traduction en Pays d’Herre », il a tort sur toute la ligne car le Cabâzor ne provient pas du Pays d’Herre, mais au moins c’est ce qu’on peut appeler la ligne officielle.

 Elle est déjà debout en train d’ajuster son cabas de livres sur l’épaule. Elle lui sert la main pendant que Philippe reste assis. Il se sent tout à coup décalé parmi les étudiants. Il la regarde s’en aller. Son téléphone se met à vibrer : c’est sa partenaire lawyeure, elle n’a pas attendu qu’il la rappelle.

Chapitre 12.- Cuisine.

Je fus de nouveau mandée par la dirigeante de la convention qui désirait entendre ma réponse. Je me rendis dans son salon. La Goémonière était là, lui aussi. Je leur dis que je ne souhaitais p.oint partir. Je vis leurs visages se comprimer comme de vieilles poires.

C’est Claire de Gourgeon qui reprit la parole :

 — La nouvelle ne te concerne p.oint directement, néanmoins il importe que tu saches qu’un traducteur, nommé John, a été placé ce matin à l’isolement. Il a été pris dans les cuisines, derrière un pilier, avec une paysanne parlant une langue régionale. Nous attendons ta réponse pour demain matin.

Je ressortis du « château » de la dirigeante avec une tête de céleri rave. Sans trop savoir où j’allais, je me dirigeais vers les cuisines communes de la convention. Elles dataient du temps de Robert de Moussé, le fondateur. Elles avaient été construites avec un toit pointu couvert de pierres plates pour plus de solidité. Ayant une forme octogonale, elles pouvaient fonctionner avec huit feux en même temps. La fumée était dense et montait plus haut que la tête, là où la charcuterie était suspendue. Ce procédé permettait de fumer les andouilles et donc de les conserver. C’était là que finissaient les cochons que je saignais. Chaque feu était installé dans une sorte d’abside surmontée d’une cheminée. L’entrée de cette mini-chapelle était encadrée par deux piliers. Derrière ceux-ci, il était possible de se cacher, d’autant que la fumée ascendante faisait écran.

J’imaginai John derrière un pilier avec sa patoiseuse. Je me sentis comme un passager clandestin balancé à l’eau en pleine mer. L’image idéale d’un John en ange chaste et protecteur avait vécu. Je me l’étais fabriqué pendant ces longues après-midis insupportables où le temps n’avance plus et où le mal du pays, venu dont ne sait où, remontait en moi comme une humidité guerouante.

Je parvins à me calmer en songeant que Mme de Gourgeon avait cherché à me blesser tout en me menaçant. Je soupçonnai qu’elles – la surveillante et la dirigeante – avaient mis à jour mon attirance pour John et qu’elles attendaient le moment opportun pour employer cette connaissance à leur profit. Je me demandais de même, dans mes moments de plus grande méfiance, si John n’avait p.oint été chargé de me séduire afin que je devinsse leur marionnette.

Je sentais John assez libre pour s’être attachée à cette fille sans langue et croyais comprendre enfin ses absences prolongées. En sortant des cuisines, les yeux durs d’une jeune paysanne qui se détourna sur mon passage ne me laissa guère de doute.

La blessure de mon amoure propre d’aristocrate « portugaise » – quoique pauvre – me fit autant souffrir que la « rupture » avec John que je décidais aussitôt — même s’il ne s’était rien passé entre nous. Je me sentis aussi vivantes que les grandes charcuteries qui pendaient au-dessus des cheminées de la cuisine. L’idée d’aller ramasser sur une table un gros couteau de cuisine et de faire saigner cette patoiseuse comme une pintade me traversa l’esprit.

A la sortie des cuisines, je tombai sur l’intendante qui, choisissant mal son moment, me fit remarquer que la taille des saucisses que je fabriquais était devenue, depuis quelques temps, trop irrégulière. Or, le principe de hiérarchie entre les traducteurs impliquait que chacun ait une saucisse grillée conforme à son rang. Je lui dis, au contraire, qu’il fallait prendre en compte les singularités de chacun et leur distribuer la saucisse qui leur était proportionnelle !

Seule dans ma cellule en l’absence de Danielle qui était encore à l’isolement, je tentai de me calmer. Tout me paraissait déréel mais il suffisait, pensai-je, de permuter des lettres dans plusieurs alphabets différents pour retrouver le sentiment d’être présente au monde. Cependant, John se substituait dans mon imagination à toute tentative d’en appeler à la mécanique des mots. Les mains sur les genoux ou allonger face contre sol, rien n’y faisait.

Je n’allai p.oint à la dernière session du jour, je restai seule dans ma cellule. Je sentis monter la panique. J’étais toute tressuante. Je m’appelai moi-même pour me calmer : « Eva, Eva, Eva, c’est toi ? ». Je tournai en rond de plus en plus vite dans la cellule comme une poulette à laquelle on aurait bandé les yeux. J’avais opéré une jonction avec John, j’en étais certaine, mais sa disparition à un bout de la chaîne invisible me muait en fantôme. Je crus expérimenter la nuit désertique : l’absence de personne à qui parler et l’impossibilité de sortir de soi-même. Ma famille était trop loin et je ne pouvais faire confiance à personne ici, en dehors de Danielle. Je m’arrachai la peau avec mes ongles sur le dessus de la main. Le ventre vide car je n’avais rien pu manger, je vomis ma bile dans un seau. Je restai assise espérant me sentir un peu mieux, vacillante au bord de l’évanouissement, telle un cochon vidé de son sang. La lucidité revint doucement sans que ne disparaisse la douleur vicieuse sous mon nombril. A la levée du jour, je me rendis à la session inaugurale.

La lecture de nouvelles traductions ne me fit guère de bien. Bien qu’ayant pris un coup sur la porte, je pensai pouvoir me réinstaller dans mes gonds. J’annonçais à Claire de Gourgeon, par l’intermédiaire de la surveillante, que j’étais prête à départir.

 

 

39.-

Il regulationnait the prohibited session.

 

Chapitre 13.- Dorfait.

 —  C’est bullshit, si tu veux mon avis, lui dit d’emblée sa partenaire au téléphone.

 —  Ah bon ! pourquoi ? lui redemande Philippe.

 —  Tu sais l’action de groupe en matière d’environnement n’existe que depuis peu de temps en droit continental.

 —  Non je ne sais pas, c’est quoi cette action de groupe ?

 —  Une association écolo peut agir devant les tribunaux à la place de milliers de victimes d’un dommage causé à l’environnement contre le pollueur.

 —  C’est quoi l’intérêt ? redemande Philippe.

 — Ça coûte moins cher pour les victimes et elles sont plus fortes en groupe.

 —  Ça a l’air plutôt dangereux pour les entreprises, pourquoi dis-tu que c’est « bullshit » dans ce dossier ?

 —  La Loi ne s’applique qu’aux affaires nées après son entrée en vigueur, précise la lawyeure, pas aux vieilles affaires, or ici la plupart des victimes sont malades depuis longtemps. Elles ont dû absorber de l’Oudrozine — si tant est que ce produit est vraiment dangereux — dans leur jeunesse.

 —  Donc l’action de groupe ne s’applique que pour les nouveaux cas déclarés depuis la loi, c’est bien ça ?

 —  Et encore, on pourrait dire que ces personnes ont absorbé de l’Oudrozine bien avant.

 —  Mais c’est dur à prouver.

 — Oui, mais je pense que ce sera à la partie adverse de le prouver.

 —  Donc ?

 —  …Tout faisneur … quelconque de l’hormission, qui candit à autrui un dorfait, ….

 —  Excuse-moi Nadia, j’ai rien compris, ton cell marche mal, il y a un drôle de bruit, comme un cliquetis.

 —  Je m’approche de la fenêtre, là ça va mieux ?

 —  Oui, Oui.

 —  Je disais que si l’on cause à autrui un dommage, on doit le réparer, mais qu’ici il ne faut pas s’affoler : Loin-M’Hervé a confié l’affaire à un grand cabinet de l’ïle de Téhache, Hames and Humes, et je pense qu’ils vont rapidement prendre la mesure de cette action. Nous, pour la partie fiscalité et accontabilité, nous n’aurons qu’à suivre le mouvement.

 —  OK, OK ! approuve Philippe, s’il n’y a pas de risque je ne vois pas l’intérêt de provisionner.

 —  De toute façon, provisionner, c’est jamais que des pertes de revenus anticipées permettant de payer un peu moins d’impôt pendant une certaine période.

 —  Oui mais, en attendant, çà peut permettre de sauver l’entreprise. On se voit tout à l’heure au siège de Loin-M’Hervé, j’attendrai à l’accueil à moins cinq.

 —  Ça marche, take care, conclut Nadia.

Bon ! ça n’était que cela. Il n’y avait pas de quoi paniquer. Philippe décide en sortant de la cafète de retourner à la librairie emprunter le livre de maître Verkynden que lui a conseillé Claude. Il a l’impression que le Cabâzor s’est dissout dans l’histoire, comme s’il n’avait jamais existé. Sa grand-mère a dû le mettre en contact avec un monde dont elle ignore tout.

Chapitre 14.- Imprimerie.

Quand La Goémonière et moi avons quitté Orsan, j’ignorai quelle était notre première destination, tout en supposant que ce serait le Pays du Téhache. Au début, la traitrise de John – quoique j’aie vécu notre relation de manière trop imaginaire — me laissa fiévreuse puis déprimée. Je n’ai p.oint demandé où nous allions. Le ventre me brûlait comme si j’avais avalé des litres de vin aigre alors que, par ailleurs, je ne pouvais plus rien manger. Puis, je me sentis en colère contre tout le monde : John, La Goémonière et la mère Gourgeon. Je retrouvai un peu d’appétit. Mes envies de les trucider comme des lapins traduisaient sans doute un regain de volonté.

J’avais réussi à emporter plusieurs tomes des amoures d’Astrée et Céladon. L’invention de l’imprimerie avait tant changé nos vies que j’avais peine à imaginer comment cela pouvait être avant. Les gens devaient se raconter des histoires, comme mon père le faisait, quand j’étais petite au Pays des Etrangers. J’avais déjà lu une première fois l’œuvre d’Urfé aussi les cahots de la route ne me gênaient guère pour la relire. Céladon avait cru, à tort, que son amoureuse, Astrée, l’avait trompée avec un berger. Il avait pourtant appris par un témoin qu’au contraire Astrée avait résisté à une tentative de baiser. Cependant, Astrée a, à jamais, interdit à Céladon de se représenter devant elle car il avait – ne fut-ce qu’un instant –  douté d’elle. Il décida de passer pour mort et de disparaître de sa vie. Je songeais moi aussi que l’histoire de la paysanne sans langue dans la cuisine de la convention n’était qu’un quiproquo et peut-être même une invention de la dirigeante visant à provoquer ma décision. J’eus la forte intuition, à la suite d’un songe, que je retrouverai John sur ma route pour creuser dans « nos terres inconnues », comme le disait la mère Gourgeon.

Je finis par comprendre que nous ne nous rendions p.oint dans le Pays du Téhache car nous nous dirigions vers le nord-est. Le voyage devint monotone. L’automne était arrivé et les jours de pluie se succédaient. Nous protégions les fenêtres de notre voiture avec de grandes pièces de toile. Pour autant, l’eau parvenait, par endroit, à se frayer une rigole. A chaque auberge, nos chevaux une fois désattelés paraissaient maigres et penauds dans leur robe détrempée.

Un de ces soirs pluvieux, un homme en noir, assis au fond de la salle sombre de l’hôtellerie, dont je ne percevais clairement que les yeux intenses, me regarda comme s’il percevait mon destin à travers moi. Il paraissait y lire une vie qu’il approuvait. Pour autant, nous n’échangeâmes pas un mot et je ne sus p.oint même son nom. Il était déjà parti, le lendemain matin, quand nous nous sommes levés.

La Goémonière exigeait tous les jours que je lui donnasse des leçons de novel. Je lui racontai, pour m’amuser, qu’il s’agissait d’une langue facile à appréhender, construite à partir du romano-germain importé par Bill le Conquérant. Au lieu de lui apprendre « I don’t understand » je lui appris « I don’t comprehend », plus proche du roman ; au lieu de « this man is nice », « this man is sympathetic ». Sans jamais rien lui enseigner de complètement absurde, je lui pavais la route à de futurs malentendus ! J’espérai ainsi prendre ma revanche sans qu’il ne s’en aperçoive. C’était assez puéril, mais cela me fit du bien.

Il me demanda aussi de lui traduire un ouvrage qu’il cachait dans sa malle. Il s’agissait, drôle de coïncidence, du livre écrit par ce professeur d’Oxford, Goldhart, le même livre que John avait dû traduire pour Oguy. Pour moi, c’était le signe que nous avions des destinées croisées et que nous nous reverrions bientôt. Dommage que John ne m’ait p.oint donné un exemplaire de sa traduction.  Je supposai que La Goémonière n’était pas en situation de la demander directement à Jean Oguy si tant est qu’il en connut l’existence. Ce n’était p.oint moi qui le lui dirais. 

Repenser à John ravivait une douleur qui me donnait envie de crier contre ces groupes de corbeaux qui nous poursuivaient de temps à autre. J’avais connu des douleurs physiques — un poignet cassé, une dysenterie, une dent gâtée — mais ces douleurs violentes ne laissaient guère de souvenir et ne revenaient p.oint pendant des mois. Soit l’on en défuntait, soit on les dépassait. Cette fois, je ne dépassai rien, je ruminais en boucle. Quand la voiture passait au-dessus d’une gorge, je devais m’accrocher au chambranle pour ne pas être tentée de sauter. Les battements de mon cœur accéléraient et la panique montait. La lenteur de notre véhicule me démancyclait. Je me retrouvais en sueur sans avoir rien fait. Je craignais qu’un embouteillage ne nous bloquât au bord d’un précipice. Un tel embarras pouvait survenir quand nous arrivions à proximité des villes de foire. Je fus guérie de mes angoisses le jour où nous connûmes un véritable danger.

38.-

Longtempt to kill la L.oi does not said.

 

 

Chapitre 15.- Grande Inversion.

Philippe a pris l’email de Claude au cas où. Mais au cas où quoi ? Il remonte au 4° étage et entre dans l’open space sans dire un mot à quiconque. La chaleur est montée de plusieurs degrés et il sait qu’il aura du mal à se remettre à vérifier des accontes.

Il réfléchit à cette étrange rencontre dans les rayons de la librairie. Claude est le genre de femme, féminine physiquement, mais quelque peu masculine dans la manière de s’exprimer qui ne permet pas d’être tout à fait à l’aise tout en le mettant étrangement en confiance. Elle fait partie de cette génération de femmes à l’origine de la « Grande Inversion », ce mouvement qui a donné lieu à une Loi au milieu de l’été (n° 6775-106000 du 28 juillet dernier). On s’est aperçu qu’il ne fallait plus opposer raison et émotion car il existait une véritable raison émotionnelle et relationnelle. Une première rupture entre raison et émotion s’était produite, croit-on, à la fin de la préhistoire, confirmée — là encore c’est controversé —, à la Renaissance.

Les femmes, passant des heures côte-à-côte, notamment dans le fond des grottes à taffer en discutant, étaient passées maîtresses dans la gestion rationnelle des relations tandis que les hommes avaient plutôt développé l’instinct du chasseur et le sens de l’orientation. La raison analytique était plutôt du côté des femmes, quand l’intuition et le sens du territoire était du côté des hommes. Avec l’invention de l’écriture et de l’agriculture, les hommes se sont emparés de la raison, mais ils ne l’ont pas associé à l’émotion et à la relation. Ayant conquis une terre et l’ayant mise en valeur, ils voulaient la transmettre à leur seul fils aîné pour ne pas la fragmenter. Il leur fallait développer des instruments techniques pour l’agriculture et des instruments juridiques pour les ventes et les successions.

C’est sur cette séparation radicale entre raison et émotion que le monde mécaniste de l’occident s’est construit. Il n’a cessé depuis lors d’étendre son empire. Le mouvement contemporain dit de la Grande Inversion, dont Claude est visiblement une thuriféraire, consiste précisément à reconnaître l’existence d’une raison émotionnelle et relationnelle. On en est encore à tirer toutes les conséquences, positives et négatives, de cette sorte de retour à la préhistoire, qui prend maintenant toute son ampleur.

La politique et les élections demeurent pour satisfaire la soif plutôt masculine de pouvoir et d’appropriation de fiefs. Les postes obtenus sont bien rémunérés mais ne servent plus à transformer les choses. Une démarche bottom up a été mise en place en parallèle. On a repéré au niveau des familles, des copropriétés et des petites institutions, la personne générant, dans la plus grande rigueur, de l’harmonie et parfois, lorsque nécessaire, du conflit. On l’a placée dans un réseau plus large – quand elle ne l’était pas naturellement déjà -, d’une partie de la ville ou de l’entreprise pour faire profiter tout le monde de ses aptitudes. Ces activités, jusque-là bénévoles, ont été rémunérées confortablement pour éviter toute tentative de corruption et pour une période de quatre ans, non renouvelable. Un système de garantie et de contrôle a été organisé. Un regroupement des personnes capables de fonctionner dans ce cadre élargi a été opéré au plan de la commune, puis de l’État et du sous-continent. Chaque personnalité peut effectuer quatre années à chaque niveau, puis redescendre doucement les degrés, si elle le souhaite.

Le vote a été maintenu pour s’assurer que ces personnes ne versent pas dans le matriarcat ou le patriarcat en ne demandant plus l’avis de quiconque et en infantilisant leurs subordonnés. Le vote ne sert plus à dire oui, mais à dire non, au cas où il deviendrait nécessaire d’empêcher une personne d’exercer le pouvoir. Les universités d’ingénieurs doivent maintenant recruter au moins 50 % de femmes et associer la technique avec les relations humaines, en mettant au point les inventions qui aident à développer l’autonomie de chacun.

Philippe n’est pas complètement à l’aise avec le mouvement de la Grande Inversion car il craint qu’au fond il ne soit, pour lui, plus négatif que positif. Il a dû exister de bonnes raisons à l’avènement du patriarcat puisqu’il s’est imposé presque partout !

Pour couronner le tout une ordonnance du 27 août dernier (n° 6776-106001) a fixé la limite maximale du temps de taf à 30 heures par semaine en imposant, en plus, 10 heures minimum de contribution aux services à la personne, soit au sein de sa propre famille soit dans une association. La règle vaut aussi bien pour les hommes que pour les femmes et tend à la revalorisation du soin à la personne. Un tel service apporte tout autant à l’individu déjà autonome qui approfondit son aptitude à créer des relations qu’à la personne dépendante tendant à l’autonomie.

Philippe sort de sa réflexion en ouvrant le livre de maître Verkynden sur le Cabâzor que Claude lui a conseillé. Il parcourt en diagonale des histoires qui se répètent à l’infini, à Nantes, la Roche-Bernard ou Marseille. Partout, le Cabâzor a mis fin à un malheur tel qu’une peste ou une guerre en le traduisant en mots du quotidien. Il n’y voit qu’une suite indigeste de fous à lier s’éprenant tour à tour d’une idée, d’un symbole, d’un cœur, à l’endroit et à l’envers. Il n’y voit qu’une sorte de pornographie sentimentaliste, d’autant plus obscène qu’elle ne dit pas son nom. Rien ne lui est destiné, rien ne lui parle.

Il forwarde un email à Claude :

 —  Que faire de ce fatras kitsch de phrases devenues vides ? Par exemple ceci : « J’entre dans ton Cabâzor comme dans une grenade ardente ». Que faire de ces délires ?

Il regarde l’heure sur son écran d’ordinateur. Il est temps qu’il se rende à la séquence organisée par le président Loin-M’Hervé à propos de l’action de groupe sur l’Oudrozine.

 

Chapitre 16.- Corde.

La Goémonière se désintéressait de moi. Il était assis dans le sens de la marche, pendant que j’allais à contre voie avec une couverture sur les genoux. Je traduisis, parfois de manière approximative, le livre de Goldhart. Il me fallait souvent remplacer un verbe en novel par un substantif en roman exactement comme lorsque je traduisais du palatin au roman. Goldhart faisait remonter la notion de Cabâzor à deux Germaines du XIII° siècle qui l’avaient emprunté à la langue des Maures. Goldhart avait, semble-t-il, fait le tour des bibliothèques d’Europe pour réunir des documents sur le sujet et les retraduire en novel. La Goémonière fut choqué par la traduction, proposée par Goldhart, d’un récit concernant la première femme de l’humanité. Selon Goldhart, Eve n’est p.oint sortie de la côte d’Adam, quoique la version de Saint Jérôme le laissât accroire, mais fut placée tout contre l’homme pour l’empêcher de se prendre pour plus qu’il n’était. Goldhart écrivait que le mot de la langue d’origine, traditionnellement traduit par « côte » pouvait tout aussi bien être traduit par « tout contre » ou « aux côtés » de l’homme, voire « contre » l’homme. C’est, écrivait Goldhart, le recours au Cabâzor qui lui avait permis de proposer cette nouvelle version.

La Goémonière paraissait tendu dès que nous entrions dans la traduction d’un passage clef. Selon Goldhart, le Cabâzor est le lieu du passage de toutes les langues et tous les cœurs vers le novel. Le traducteur devient finalement le véritable auteur de l’œuvre qu’il a imité et l’était depuis l’origine puisque le premier azuteur n’a fait que représenter son traducteur par anticipation. Le traduteur devient celui qui unifie une langue et son peuple. Il rend chacun présent au monde par cette langue et représente donc à son tour, par anticipation, tous les locuteurs unifiés. Il s’agit d’une forme de représentation, selon Goldhart, sans que quiconque n’ait besoin de donner son accord.

La Goémonière, très concentré, demanda s’il était question de la L.oi de la traduction littérale. Je répondis qu’il n’était question que de la Per;sonne de l’auteur initial et de son traducteur et du Cabâzor en tant en tant que concept rationnel exprimant le passage de l’auteur au traducteur recréateur. Il ne s’agit pas de traduire littéralement mais d’adapter un texte d’une langue dans une autre pour qu’il y prenne toute sa place. Ce passage rendit La Goémonière furieux contre Goldhart, « cet égalitarien sans L.oi », comme il l’appelait. Il maugréait tout haut. J’ajoutais que, selon Goldhart, la Per;sonne  du traduteur recréateur génère une nouvelle culture et un peuple nouveau. Les membres de ce nouveau peuple sont égaux entre eux et peuvent procéder, à leur tour, à des traductions personnelles. « Avec ce fou de Goldhart, il n’y a plus de hiérarchie et de médiation de la L.oi littérale, il se moque de la langue d’origine ». Il conclut hors de lui : « Il faut annihiler cet égalitariste fou destructeur du palatin, mais il faut aussi extirper le mal à sa racine !».

Il était aussi furibond contre Jean Oguy dont il lisait le livre sur le Cabâzor de la Per;sonne et de la Liber,té et il me prenait à partie :

 —  Il attire les foules vers ses écoles de traduction avec des plaidoiries fourrés d’intuitions et d’émotions irrationnelles. C’est un retour en arrière. Il a créé un médaillon avec les cœurs inversés de la Liber,té et de la Per;sonne pour résoudre tous les conflits de langue par la magie. Pour lui, la Per;sonne du traducteur devient réellement l’auteur du texte comme s’il était transporté dans un autre corps.  Il a été embobiné par cette sorcière irlandaise, Marie des Vallées, Mary of the Valley. Je suis certain qu’elle est sa maîtresse.

Cela devint une obsession chez lui. J’eus l’impression qu’il détestait encore plus Oguy, le fanatique irrationnel, que Goldhart, l’égalitariste conceptuel. J’espérai ne p.oint être allée trop loin dans mes traductions. Certains passages sur le trio L.oi-Per;sonne-Li,berté étaient si compliqués que je ne parvins à leur donner du sens qu’en les simplifiant : la traduction libre fondée sur la seule sensibilité (li,berté) ne pouvait se concevoir qu’après avoir pris en compte une version littérale (L.oi) et franchi le passage d’un auteur à un traducteur recréateur (la Per;sonne).

Pendant notre voyage, nous fumes épargnés par les voleurs. Mais, un jour qu’il pleuvait à vaches qui chutent, nous faillirent nous noyer. Les chevaux tirant notre voiture s’étaient engagés sur le gué d’une rivière alors qu’ils avaient encore pied. Le niveau d’eau augmenta si brusquement que les chevaux durent se mettre à nager. Ils commencèrent à être emportés par le courant quand des étrangers arrivant sur l’autre rive intervinrent. Un jeune homme se jeta dans l’eau avec une corde pour venir entourlier le cou du cheval de tête pendant qu’à l’autre bout leurs bœufs tiraient. Nous nous en sortîmes de justesse car notre véhicule était resté coincé, grâce à la corde, dans un rocher au milieu de ce puissant et imprévisible torrent.

La Goémonière remercia tout le monde en rappelant que, selon l’adage, « l’on lit les bœufs avec des cordes et les hommes par les symboles ». Il en conclut que notre session était placée sous la protection de la L.oi littérale de transmutation entre les choses et les mots. Le jeune paysan aurait bien aimé une récompense plus sonnante et trébuchante, mais La Goémonière lui dit qu’il serait payé au centuple dans le futur royaume de la justice. A voir l’air sceptique du jeune homme, je me dis qu’il se faisait peut-être une idée assez exacte des inégalités qui pourraient subsister dans le monde d’après. Je dus échanger, derrière un bosquet, mes vêtements détrempés avec une tenue d’homme. J’eus un instant l’envie de fuir, mais pour aller où ?

37.-

L’humanière is emotionnellemand in séparaissance.

 Chapitre 17.- Première séquence.

L’équipe de Hames and Humes est assise en face Philippe. Elle est composée de trois personnes, un avocat longiligne provenant de l’île du Téhache, Michael Steen, et ses collaborateurs dont Philippe n’a pas retenu les noms au moment des présentations — apparemment un jeune avocat marocain et une stagiaire germaine. Michael Steen porte le col de sa chemise blanche ouvert entouré d’un foulard rouge retenu par une broche. Il donne l’impression d’avoir une tête, planant loin au-dessus de son corps. Sa voix haut perchée ne fait que renforcer ce sentiment aérien.

Monsieur Coteville, le secrétaire général et directeur juridique de la holding Loin-M’Hervé, est à la droite du président qui se tient lui-même en bout de table. Le président présente Vic-You, située en face de lui, en tant que spécialiste de la communication. Philippe est surpris par l’impossibilité qu’il y a à lui donner un genre. « Iel » est habillé(e) tout en noir avec un chemisier vaguement féminin et des cheveux de jais. Son teint parcheminé est autant masculin que féminin, ou aucun des deux.

Ils sont réunis au huitième étage dans une salle standard, sans fenêtre. Chacun est allé se servir en boisson. Michael Steen, à son aise, enlève le sachet de thé de son mug. Le président prend la parole rapidement pour résumer ce qu’il appelle un problème : la mise en demeure envoyée par l’association de défense des victimes des produits chimiques non médicamenteux.

 —  Le problème est d’abord technique. Quelle que soit la validité de l’étude bulgare sur les corrélations entre l’Oudrozine et la maladie d’Almer, elle est parue dans une revue internationale sérieuse. Nous devons donc en tenir compte. Nous avons pu aujourd’hui, en urgence, mettre en place, avec les équipes, un process industriel pour remplacer la molécule incriminée.

Vic-You approuve de la tête, laissant entendre qu’iel pourrait communiquer à la presse cette information. Iel ajoute :

 — Il faudrait aussi pouvoir annoncer le rappel des produits actuellement dans le commerce.

Impossible au son de sa voix de trancher la question de son genre.

 —  Oui c’est aussi prévu, vous avez raison, confirme le président. Maintenant que faisons-nous de la mise en demeure ?

Michael Steen explique qu’il ne faut pas s’affoler, que la Loi ayant créé l’action de groupe en matière d’environnement ne s’applique que si le fait générateur a eu lieu après son entrée en vigueur. Il parle assez longuement pour expliquer que ce n’est pas l’action de groupe en matière de santé qui s’applique car l’Oudrozine n’est pas le composant d’un médicament, « ce n’est pas une nouvelle affaire du Mediator !».

 —  Donc il n’y a pas grand risque ? le coupe le président.

 —  Je ne dirais pas cela, pondère Michael Steen, il y a déjà les maladies qui se sont déclarées cette année, mais aussi celles qui pourraient se déclarer dans les mois et les années à venir. Il peut aussi y avoir de nombreuses personnes qui ont contracté la maladie avant l’entrée en vigueur de la loi qui pourraient se greffer à l’action de groupe pour éviter tous les tracas d’un procès.

 — Oui mais ils seront jugés irrecevables, avance Nadia.

 —  Oui, sans doute, mais on ne le saura que dans un ou deux ans, précise Michael Steen, la procédure peut être longue et la négociation pourra continuer pendant ce temps-là. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que le tribunal pourrait décider d’utiliser la nouvelle e-procédure. Le risque serait alors que cela aille trop vite et que ça nous échappe.

Le président reprend la parole :

 —  Donc ce n’est pas sans risque ?

 —  En fait non, conclut Michael Steen, un peu raide comme si l’on avait porté atteinte à son honneur.

 — Faut-il provisionner alors pour organiser la perte future et éviter le gros coup de bambou lorsque nous perdrons si jamais nous sommes condamnés ? fait le président en se tournant vers Philippe. Ce dernier réfléchit rapidement :

 — On peut provisionner si le risque est avéré, ce qui semble être le cas ; il faut aussi pouvoir chiffrer le risque, ce qui me paraît bien délicat. Il vaudrait mieux ajouter une note au bilan que je prépare en ce moment.

 —  De toute façon, ajoute Nadia, quel que soit le montant soustrait au résultat imposable de cette année, il faudra le réintégrer si, finalement on n’a pas à le payer ou si le montant est moindre.

 —  OK, OK, fait le président en se tournant vers le directeur juridique, Sacha Coteville : à vrai dire il y a un élément nouveau, l’avocate de l’association des victimes, Maître Taha, vient de nous envoyer une offre de transaction.

 — Combien ? s’enquiert l’habitant de l’île du Téhache, l’esprit pratique.

 — (850) milliards d’Euros tout compris, si je puis dire, à la fois pour les malades actuels et les malades futurs et même pour les familles de personnes décédées en compensation de leur préjudice moral.

 —  Gosh ! c’est énorme, lâche Michael Steen.

 —  Je ne vais pas pouvoir provisionner cette somme comme ça, fait Philippe.

 — C’est le début d’une négociation, on est loin du bargain, précise le directeur juridique.

 —  Oui mais cela part de très, très haut, fit la/le chargé(e) de com la voix un peu éraillée, c’est deux fois plus que le budget annuel du Pays d’Herre, c’est à peine moins que la capitalisation boursière de la plus grande entreprise du monde, Pinappel, surtout — redevenant plus posé(e) — on ne peut pas provisionner sans que cela se sache et il faudra expliquer la somme retenue à la presse, ce sera pris comme une reconnaissance de culpabilité.

 — Aujourd’hui, il ne s’agit que d’une séquence de discussion informelle pour faire le point, l’arrête le président, je voudrais que chacun précise les questions qui le concernent et que l’on parvienne rapidement à mesurer les risques et à prendre des décisions. Nous nous retrouverons dans deux jours, ici, à la même heure.

Tout le monde prend congé. Philippe va saluer le président qui lui dit d’attendre. Quand tout le monde est sorti, ils se rendent tous deux dans son espace-bureau, grand mais sobre. Il y a deux fauteuils dans un coin, le président s’assoit sans manière, révélant un peu de fatigue. Philippe prend place en face de lui. Le président a besoin de comprendre les véritables enjeux de cette action de groupe.

 Chapitre 18.- Puyssanfond.

Nous entrâmes dans une zone occupée par les Espagnols. On les disait cruels et sanguinaires. La Goémonière garda fort bien son calme. Les papiers qu’il montra à la troupe qui barrait la route, nous permirent de passer sans difficulté. J’en fus toute étonnée ! Les soldats lui marquèrent même une certaine déférence en l’appelant « mi maestro ». Je n’avais p.oint encore appris que les Espagnols étaient les exécutants de l’Armée des Légalistes à laquelle appartenait La Goémonière. Au reste, Loyol, le fondateur de cette armée, fut, jusqu’à sa blessure, un bon soldat au service d’un prince espagnol.

Au bout de deux semaines de voyage, nous arrivâmes dans une ville nommée Puyssanfond. La Goémonière demanda, par la fenêtre, notre chemin et nous parvînmes devant une convention mixte de l’ordre des Fondevides dirigée par une veuve d’origine roturière, Bénédicte Orvières. Là, comme à Orsan, les hommes et les femmes étaient séparés.

Notre fondateur, Robert de Moussé, l’avait voulu ainsi au XIIe siècle. Quoiqu’il eût passé du bon temps, comme on racontait sous voile, avec des filles de la forêt de Cranon, il avait évolué et inventé cette disposition pour éviter la confusion des langues. J’eus aimé connaître ce Robert de Moussé, il devait être hardi compliqué. Je ne connus de lui qu’une châsse à la convention d’Orsan contenant les restes de son cœur.

Les « portugaises » (ou traductrices), comme dans toutes les conventions de l’ordre Fondevides, vivaient à deux dans des cellules, sans doute pour discuter de leurs traductions respectives. A peine arrivée, on me fournit des habits neufs et je fus séparée de La Goémonière. On me présenta à celle avec laquelle j’allais partager ma chambre pendant mon séjour. Elle s’appelait Marie-Rose et m’apparut au départ fort sympathique et avenante. Elle était maigre avec des yeux fiévreux et exorbités. Elle avait dû être laissée seule dans sa cellule pour une bonne raison. Je mis des semaines à me figurer laquelle. Au commencement, je fus sous le charme.

36.-

The papersonne s’impose belongiligne.

 

Chapitre 19.- Third Party Funding.

  —  Qu’est-ce que tu en penses ? Je vais avoir besoin de toi sur ce coup-là, fait le président d’un ton las. Son vernis d’homme bien élevé, toujours svelte et fluide dans sa manière de parler — parfois seulement un peu cassant — s’est chargé de quelques grumeaux d’inquiétude.

 —  Je trouve ce claim bizarre, trop énorme, d’où est-ce que cela peut venir ? redemande Philippe.

 —  Mon directeur de la sécurité s’est renseigné. L’association des victimes de produits chimique non médicamenteux vivote depuis longtemps. Elle a été fondée pour récupérer les dommages et intérêts des parties civiles dans des affaires pénales. C’est un peu une association parasite, son président est un margoulin, mais il n’a pas d’ambition.

 — Taha, l’avocate, alors ? redemande Philippe.

 —  Oui, possible, mais elle ne fait rien toute seule, il y a une société derrière. Je suppose que pour se lancer dans un tel rançonnage, il faut en avoir sous le coude.

 —  Mais comment cette société peut-elle agir en sous-main ?

 —  Elle doit se servir d’un third party funding, un fond qui finance les gros procès et qui récupère près de la moitié des gains. L’association n’a pas les moyens de se lancer là-dedans, même pour la mise en demeure, elle risquerait trop gros. Le fond doit l’avoir contactée pour lui proposer cette affaire.

 —  Mais, on peut savoir qui investit dans ces fonds ? interroge Philippe.

 —  Non c’est très difficile, le fond est au Luxembourg, il y a le secret bancaire. Je suppose que notre concurrent américain est derrière tout ça, mais en affaire il ne faut jamais être trop parano, déclare, comme se parlant à lui-même, Jacques Loin-M’Hervé.

 —  Bon, je crois qu’il faut laisser un peu reposer en réfléchissant bien, fait Philippe. On a combien de temps devant nous ?

 —  Selon Maître Steen, après la mise en demeure, l’association ne peut déclencher la procédure que dans quatre mois, cela nous laisse un peu de temps soit pour négocier soit pour préparer nos arguments.

 — Et refaire faire l’étude épidémiologique ?

 —  Il faut des années pour refaire une telle étude et la faire valider au plan scientifique. Il y a déjà une équipe universitaire à Birmingham que nous finançons indirectement qui s’y est collée, mais il ne faut pas attendre des miracles de ce côté-là en tous les cas pas avant au moins quatre ans.

 —  Alors il faut gagner du temps.

 —  Oui, c’est aussi ma conclusion ! Bon, j’ai du taf, merci pour cet échange, on se voit, dans deux jours.

—  Avec plaisir. Juste, retenant le président par le bras, vous le saviez ?

—  Que quoi ?

— Que l’Oudrozine pouvait être dangereuse.

—  En tous les cas, nous ne savions pas qu’elle pouvait déclencher une maladie qui détruit la mémoire par bloque entier, le président se dirige vers son espace-bureau.

—  Et donc ?

Le président le regarde, ennuyé. Philippe préfère finalement changer de sujet :

—   Ton nouveau chargé(e) de com, je lui dis Monsieur ou Madame ?

 —  Ni l’un ni l’autre malheureux, Vic se bat depuis plus de dix ans pour obtenir la reconnaissance du sexe neutre. La Cour suprême l’a finalement débouté(e). Elle en veut terriblement à la présidente, Mme Payre, qui a convaincu les juges de décider que la division entre le sexe masculin et le sexe féminin est naturelle. Vic a même tenté une procédure de récusation contre la présidente en produisant un rapport d’un expert psychiatre.

—  Et qu’est-ce qu’il pouvait bien dire ce rapport ?

—  Qu’elle était influencée par son nom de famille « Payre » à mettre l’accent sur la fonction paternelle. Selon l’expert, le nom propre d’une personne l’influence toute sa vie en tant que signifiant. Cette influence était renforcée par le fait qu’elle n’avait pas eu de père et qu’elle portait le nom de sa mère. C’est ce qui expliquerait, selon cet expert, qu’elle aurait choisi le métier de juge – symbole de la fonction paternelle – et qu’elle tenait dogmatiquement à la séparation des sexes.  C’est aussi pourquoi elle n pas eu d’enfant car cela l’aurait obligé à se reconnaître comme mère. Il existait donc bien une apparence de partialité objective dans son parcours.

— Qu’a bien pu répondre la Cour suprême ?

— Parmi d’autres arguments, qu’une enseigne de téléphonie se nomme Boulanger et que le fondateur de cette entreprise ne s’est pas consacré à la fabrique du pain. On n’est pas déterminé par son nom de famille. Pour autant la division des sexes, jusqu’à preuve du contraire, est naturelle. Le combat de Vic You est désespéré, c’est ce qui m’a convaincu. J’aime les gens qui ont du caractère et un parcours personnel, c’est pourquoi j’ai préféré recruter Vic-You plutôt qu’un profil plus classique. Et puis Vic a contribué à développer la com’ en matière judiciaire. Il ne suffit pas d’avoir un bon dossier, il faut aussi ne pas faire d’erreur avec l’opinion publique et la presse.

Dans l’ascenseur, Philippe vérifie ses emails. Claude, la chercheuse en translatologie, n’a toujours pas répondu, mais il y a un message du directeur de la maison de retraite : « votre grand-mère a disparu, appelez-moi dès que possible ».

 Chapitre 20.- Glébert, le loup.

Avec Marie-Rose, ma nouvelle compagne de cellule, nous discutions longuement. J’eus l’impression d’avoir retrouvé une véritable amie autant, voire plus, que Danielle à Orsan. Je racontai à Marie-Rose mon enfance au Pays des Etrangers. Elle voulut tout savoir dans le détail quoiqu’il n’y eût rien d’extraordinaire à conter.

Nous parlions en étant allongées à un mètre de distance sur nos deux couches avec cette voix qu’ont les enfants lorsqu’ils discutent de leurs camarades, le soir, avant de dormir. Elle m’écoutait en mangeant, les unes à la suite des autres, des poires à peine mûres. Notre cellule était orientée à l’Ouest et nos paroles suivaient parfois le rythme des après couchers de soleil colorés qui réussissaient à me rendre en même temps triste, joyeuse, effrayée et en colère sans que je sache exactement pourquoi.

Je confiais à Marie-Rose les remembrances de mon enfance. Nous formions une famille heureuse quoique pauvre. Nous vivions de quelques impôts, sur des terres agricoles au bord de la mer et nous cultivions nous-mêmes quelques champs. On riait beaucoup à table. Le vieux welsh est une langue chantante et rigolote. Mon père, Gwinned, était un grand bonhomme à la barbe généreuse mélangée de roux et de brun. Il contait des histoires à dormir debout qui se passaient du temps des guerres entre le Pays du Téhache et le Pays des Etrangers (étrangers qui se dit wales en novel). Mon héros préféré était Glyndwr (prononcer Gloyndour), un formidable guerrier qui après des études à Onld, la capitale du pays du Téhache, s’était engagé contre l’occupant. Avec une troupe réduite, il réussit à protéger le Pays des envahisseurs pendant des décennies. Il se mussa en forêt dans des trous recouverts de tapis de feuilles. Avec ses guerriers, ils surgissaient de nulle part, pour surprendre les troupes royales du pays du Téhache.

Mon père s’adressait aux plus jeunes sans paraître s’intéresser aux plus âgés de ses six enfants. En réalité, il savait parfaitement mettre en scène des histoires avec plusieurs niveaux de compréhension tout en donnant l’impression de parler d’oiseaux ou de poissons. Un jour par exemple, il raconta que, déguisés en oiseaux géants avec des plumes de faucon, Glyndwr (Gloyndour) et sa troupe avaient fondu, du haut des arbres, avec des cordes, sur une escouade de chevaliers royaux. Les chevaux avaient eu si peur que tous les chevaliers s’étaient retrouvés à terre, défaits de leur armure et nus comme des vers. Ils s’étaient mis à courir à travers la forêt en hurlant. Glyndwr s’en revint dans son palais de bois construit en haut des chênes et son amie mit toute une nuit à lui décoller délicatement ses longues plumes de rapace.

Mon histoire préférée était celle du loup Glébert. Le bébé de Glyndwr avait disparu de son berceau et un loup à moitié mort gisait à proximité. Glyndwr l’acheva et partit à la recherche du nourrisson qu’il trouva indemne près de son chien mort au milieu de la forêt. Il en conclut, après réflexion, qu’en réalité, le loup avait dû vouloir sauver le bébé de la jalousie du chien. Le chien avait voulu tuer le bébé qu’il prenait pour un concurrent. Ce chien, vainqueur du loup mais blessé, avait survécu quelque temps, le bébé dans la gueule, et s’était finalement effondré à retardement. Le comprenant Glyndwr attribua un nom au loup qu’il avait tué par ignorance et qui avait sauvé son enfant. C’est ainsi que ce loup fut baptisé Glébert et qu’un tombeau lui fut dressé. Je finis par réaliser que le loup pouvait bien représenter nos ancêtres sauvages et généreux et le chien, nos faux amis du pays du Téhache.

En revanche, les histoires de dragons, le rouge et le blanc, me faisaient peur. Ce fut un déchirement quand mes parents furent obligés de m’envoyer à la convention. J’avais eu une enfance si heureuse que j’avais tout de même envie de découvrir de nouveaux lieux. C’est pourquoi cette séparation ne me pesa pas trop, du moins dans ses débuts. Je contais aussi à Marie-Rose comment était ma première convention à Llangolen au nord du pays des Etrangers. J’aimais beaucoup aller me promener au fond du parc près du pilier d’Essylt, une très haute pierre plantée dans le sol. Le roi Marc l’avait dressé à la mémoire d’Essylt (prononcer Esseult), sa femme, qui n’avait pu s’empêcher d’aimer son neveu Trestan à cause d’un philtre magique.

Marie-Rose réciproquement me conta une enfance malheureuse de bâtarde d’aristocrate et aussi, sans doute, d’élève surdouée.

 

 

35.-

Endormidable guerres de l’impresident.

 

Chapitre 21.- Seconde séquence.

Philippe est comme absent de la seconde séquence de discussion sur l’action de groupe. Il flotte dans un brouillard épais. Après avoir été averti par le directeur de la maison de retraite de la disparition de son aïeule, il a passé un coup de fil à l’institution. Le directeur lui a expliqué rapidement les circonstances de la disparition de sa grand-mère. La veille au soir, la femme de service qui vérifie tous les jours à 22 h que les lumières sont éteintes a été surprise de ne pas la voir dans son fauteuil en velours vert. Elle n’était pas non plus dans les toilettes, ni dans le couloir. Elle demeura introuvable à tous les étages. Personne ne l’avait vue dans le lobby. Elle s’était volatilisée.

Certaines personnes âgées atteintes de la maladie d’Almer ont tendance à vouloir s’échapper et sont surveillées du coin de l’œil, voire enfermées. Ce n’était pas le cas de sa grand-mère puisqu’en vingt ans elle n’avait guère quitté sa chambre que pour une promenade journalière dans le parc. Promenade qu’elle avait d’ailleurs cessé de faire depuis qu’elle souffrait des hanches. Tout cela explique que sa chambre n’était pas fermée à clef. Philippe s’est rendu à la maison de retraite et a participé aux recherches, en vain.

Il a finalement repris son activité en se sentant égaré. Nadia a dû le trainer à la réunion au siège de la société Loin-M’Hervé. Que lui importe d’anticiper des risques financiers d’une société quand une personne peut disparaître du jour au lendemain sans laisser de trace ? Nadia, dans le taxi, a essayé de le briefer et de lui résumer le résultat de sa recherche. Il a repris pied quand la discussion s’est mise à tourner autour de l’évaluation du préjudice et donc, a-t-il fronté, sur la provision.

C’est d’ailleurs la première question que lui pose le président au cours de la séquence :

 —  Philippe, pouvez-vous me dire à combien vous estimez la provision à passer en compte pour anticiper cette perte contentieuse ?

Nadia pousse sous ses yeux la note qu’elle a préparée sur le sujet :

 —  La provision ne peut porter que sur une perte contentieuse probable, réexplique Philippe, elle ne doit pas être seulement éventuelle.

 —  De toute façon, complète Nadia, si jamais nous sommes condamnés nous devrons réintégrer cette somme en crédit dans nos résultats pour compenser la provision qui anticipe la perte.

Elle parle au nom de son client, ce qui est davantage une habitude d’avocat que celle d’un auditeur-accontable comme Philippe, censé être indépendant.

 —  A combien donc vous estimez la provision ? redemande Jacques Loin-M’Hervé.

 —  Actuellement la provision annuelle pour perte contentieuse est de 15 milliards d’euros pour tout le groupe, indique Philippe, nous pensons qu’il est probable, disons envisageable, que votre entreprise ait à payer en fin de compte plusieurs dizaines de milliards.

 —  Nous avons estimé ce chiffre en fonction des statistiques sur le nombre de nouveaux malades d’Almer chaque année, reprit Nadia, nous avons utilisé la nomenclature dite Dintilhac qui prévoit des indemnités pour cause de longues maladies.

 —  Finalement, conclut Philippe, nous pensons raisonnable de passer en provision 20 milliards d’euros cette année.

Michael Steen fait non de la tête plusieurs fois :

 —  Nous ne parvenons pas du tout at the same result, nous pensons qu’il y aura beaucoup plus de victimes à s’agréger en jouant avec le lien de causalité, disant que l’Oudrozine n’a vraiment produit son effet que récemment en déclenchant la maladie et non pas au moment où les victimes ont absorbé le produit. Il y aura aussi des frais d’expertise importants et je ne parle pas des frais d’avocats. On ne peut exclure une lourde amende de l’Organisation Internationale des Normes de Solidarité et de Sécurité (OINSS) s’il est établi que nous aurions dû connaître le danger. De toute façon, nous préconisons de settler le contentieux avant le délai de 4 mois et de ne pas aller devant les tribunaux, le risque est trop grand. Il nous faudra négocier serrer, nous avons plutôt en tête (500) milliards, en application d’un logiciel de négociation. Si le premier négociateur claime (850) milliards comme c’est le cas ici, le second va démarrer vers 150 milliards et les parties devront se mettre d’accord autour de (450) à (500) milliards. Il faudrait donc provisionner 50 milliards par an pendant dix ans puisque la procédure risque de durer longtemps, believe me.

Vic-You, la/le chargé(e) de com intervient aussitôt :

 —  L’avantage du chiffre avancé par Philippe est qu’il passera relativement inaperçu, c’est une augmentation conséquente de la provision habituelle, de 15 à 20 milliards, mais pas une transformation totale ; si le chiffre est plus élevé et atteint cinquante milliards, il faudra donner des explications aux actionnaires minoritaires et à la presse.

 —  Oui Vic, ce point est important, mais doit être pris en compte dans les conséquences de nos décisions, pas dans ses causes, précise le directeur juridique et secrétaire général Sacha Coteville, un homme généralement pertinent.

 — Oui mais quel est le bon raisonnement ? redemande le président, partir des indemnités ou de la négociation, avons-nous déjà décidé de négocier ?

 —  De toute façon même si nous allons au contentieux, précise Michael Steen, il faudra continuer la négociation en parallèle.

 — OK Michael, arbitre le président, je comprends votre point de vue, je reconnais votre pragmatisme, mais j’ai besoin de comprendre : avec qui sommes-nous en conflit, une association, un concurrent ou des victimes ?

 —  Une association, fait Michael Steen.

 —  Des victimes, réagit Nadia.

 —  OK ! Nadia, dit le président, j’apprécie votre souci de tenir compte des malades. Il faut stopper la commercialisation du produit et réparer nos torts. Mais il ne faut pas non plus nous faire plumer par un concurrent qui tire les ficelles derrière un third party funding.

Sacha Coteville, un homme au physique banal et inoffensif, genre Gérard Jugnot, qui a, en son temps, soutenu une thèse sur la mathématisation du droit, prend la parole sans forcer la voix mais de manière tranchée :

 —  La question de fond n’est pas une question émotionnelle, nous reconnaissons tous que les torts doivent être réparés si nous en avons causés. Ce n’est pas non plus une pure question de business. La question théorique est de savoir si l’association représente les victimes, dans ce cas nous avons affaire à des victimes à travers l’association ; ou bien si nous avons affaire à une association pleinement partie qui ne représente pas directement les victimes mais les remplace. La question est donc : l’action de groupe est-elle un mécanisme de représentation ou de substitution ? Dans la première situation, la provision accontable doit être estimée à partir des indemnités des victimes potentielles ; or, il y aura sans doute des centaines de victimes à ne pas être admissibles car elles prétendront avoir contracté la maladie depuis moins d’un an au sens de la loi. Dans la seconde situation, il convient plutôt, effectivement Michael, vous avez raison, de raisonner en termes de négociation avec l’association puisque c’est elle qui agrégera toutes les victimes, vrais et fausses. Dans le premier cas, le montant total est plus élevé que ce qu’avance Philippe et Nadia, peut-être autour de 200 milliards quand même, dans le second, encore beaucoup plus, peut-être de (600) milliards. Or, la loi est ambigüe sur ce point car elle dit seulement que l’association peut représenter les victimes pour le recouvrement de leurs dommages et intérêts. A aucun moment, elle ne précise que les victimes deviennent des parties au procès.

Sacha Coteville ne dit pas quelle position il préfère, mais le fait qu’il se tourne ainsi vers Michael en le nommant et en donnant tout son poids à sa proposition, laisse entendre à tous les participants qui ont l’habitude de ce type de séquence que, paradoxalement, il ne penche pas en sa faveur mais qu’il ne tient pas à le blesser.

 — C’est une approche trop cartésienne pour moi, fait Michael Steen avec sa tête beaucoup plus haute que son corps, néanmoins comme a dit notre première ministre au moment de la négociation du Brexit en parlant du commissaire européen, Michel Barnier : « il est beaucoup trop rationnel ! ». Dans notre affaire, dans les deux cas, que l’on raisonne avec les victimes ou avec l’association, c’est toujours plus ou moins de la représentation, et il faut décider pragmatiquement en fonction de la situation et du résultat à atteindre : minimiser les risques pour le futur et donc transiger rapidement.

 —  Vous êtes humiens quand nous sommes cartésiens, pour vous c’est le pragmatisme avant tout. La théorie peut être floue. C’est même un défaut d’être logique et cohérent, fait Coteville un peu pincé, ce qui ne va pas du tout avec sa tête plutôt joviale.

 —  Non ! nous ne sommes pas du tout « Humians », Michael Steen paraît outré, mais « Hobbsians », ce qui compte est le pouvoir : qui est le souverain ici ? Qui détient les manettes et comment l’empêcher d’en abuser ?

Philippe, mal rasé et mal habillé – il a même une tâche assez visible sur sa chemise –, décide de reprendre la parole :

 — A mon niveau de simple praticien, je ne peux provisionner que si la perte est probable et raisonnable : dans cette affaire, je ne peux calculer cette perte potentielle qu’à partir de l’indemnité à verser aux victimes statistiquement déterminées …

Mais Sacha Coteville ne le laisse pas continuer :

 — Il n’y a pas de position purement pratique. En disant cela, vous prenez position dans le débat sur la représentation. Vous impliquez que nous avons affaire à des victimes à travers une association et non à une association qui a pris la place des victimes dans un procès.

 —  Vous avez sans doute raison Monsieur Coteville, fait doucement Philippe avec considération et sans agressivité, cependant je ne pense pas qu’il faille tenter de résoudre le problème théorique. Il vaut mieux trouver la solution pratique la plus raisonnable.

 —  Et nous pensons que la solution la plus raisonnable consiste seulement à augmenter la provision habituelle à 20 milliards par an comme le suggèrent Philippe et Nadia, enchaîne à sa place Vic-You, pour une négociation pouvant tourner autour de 200 milliards.

 —  La position la plus raisonnable, s’insurge Michael Steen plutôt hautain, si vous allez par-là, est de provisionner davantage, de communiquer fortement dessus et de settler l’affaire à 600 milliards.

 — OK, fait le président en se tournant vers Philippe, cela signifie que vous n’êtes pas favorable à une transaction dans le délai de la mise en demeure qui est de 4 mois ?

 —  On peut toujours tenter mais il faut démarrer beaucoup plus bas que 150 milliards, calcule Philippe.

 — Alors la négociation gonna échouer ! rétorque Michael.

 —  OK, OK, on arrête là pour le moment, conclut le président : je crois que la solution penche plutôt vers la position de Philippe et Nadia, mais il y a une trop forte incertitude. Pouvez-vous tous refaire vos calculs, les rendre plus précis et affiner vos arguments ? Je ne pense pas qu’il se passera grand-chose dans les jours qui viennent et, de toute façon, il ne faut pas répondre trop vite. Je vous laisse dix jours pour réfléchir et taffer. Après la prochaine séquence, je prendrai ma décision. Et à propos quelqu’un sait si on est couvert par nos assurances ?

Sacha Coteville reprend la parole :

 —  Mon équipe a préparé un mémo là-dessus, il n’y a rien à attendre de ce côté-là. L’action de groupe environnementale est spécifiquement exclue des contrats que nous avons conclus avec nos assureurs : ce n’est pas un incendie, ce n’est pas un contentieux classique, rien à faire !

 —  Bon je m’en doutais un peu, les assureurs ont toujours un temps d’avance sur les risques que nous encourrons.

Le président demande encore à Philippe de rester quand tout le monde est parti :

 —  Je suivrai ta position, tu le sais, il reprend le tutoiement quand ils ne sont que tous les deux.

 —  A vrai dire, Monsieur le président …

 —  Appelle moi Jacques en privé, je te l’ai déjà dit.

 —  Oui, bon, … Jacques, fait timidement Philippe, j’ai un doute, j’ai besoin de réfléchir, ta première décision stratégique dans ce dossier sera importante pour la suite. Michael a peut-être raison : il vaut peut-être mieux payer beaucoup tout de suite et empêcher le plus possible les actions en justice futures que d’essayer de gagner du temps en se lançant dans un procès incertain.

 —  Je ne sais pas non plus, enchaîne le président, mais nous n’avons pas les moyens de payer les sommes avancées par Steen sauf à obtenir un prêt de notre banque. A notre dernier atelier de développement personnel sur le leadership notre conférencier a dit que le philosophe Derrida pensait qu’un moment d’indécidabilité précède toujours une décision. Nous sommes dans ce moment-là. Actually, je pense que la théorie est importante pour comprendre une situation : qui est notre adversaire, l’association ou les victimes ?

 —  Oui, ce n’est pas clair en effet.

Philippe se laisse ramener à son espace-bureau, en taxi, par Nadia. Ils ne parlent pas beaucoup car Philippe a retrouvé l’état cotonneux dans lequel il se trouvait avant la séquence. Il ne pense déjà plus au meeting.

—  Tu es drôle, remarque Nadia, parfois tu paraîs hypersensible et parfois tu parais dénué de sensibilité.

  —  C’est exactement ce que m’avait dit ma tante hélène, le jour où j’avais été piqué par une abeille et où, dans la même seconde, j’avais hurlé et aussitôt pris une position totalement stroïque.

Il se redemande où est passée sa grand-mère ? A-t-elle voulu lui faire passer un message avec son Cabâzor ? Il faut qu’il comprenne mieux cet insigne car c’est tout ce qu’il a. Il revérifie ses emails et à tout hasard regarde dans les indésirables. Au milieu de la nuit dernière, vers 1 heure du matin, Claude, la chercheuse en translatologie, lui a donné un nouveau rendez-vous à la cafète.

 

 

Chapitre 22.- Poires.

Marie-Rose se tourna sur le côté du lit, lança un trognon de poire dans un seau et me regarda droit dans les yeux. Son père avait été juge au parlement de Dijon. Il fut assassiné par un criminel qu’il avait pourtant gracié, mais qui lui reprochait de lui avoir fait perdre son honneur. Elle n’avait alors que trois ans. Elle fut recueillie par des parents éloignés qui en voulaient à ses biens. Ils l’ignorèrent totalement en ne lui laissant qu’une écuelle par jour de soupe sans goût.

Elle pratiqua sur elle-même des mortifications tellement violentes qu’elle se retrouva paralysée à l’âge de neuf ans, incapable de marcher pendant quatre années. Elle fut guérie le jour où, à la suite d’un rêve de vol au-dessus des montagnes lui ayant procuré une jouissance extrême, elle décida qu’elle consacrerait sa vie à la transmutation des mots d’une langue à l’autre.

Pourtant, ayant recouvré la santé, elle s’empressa d’oublier son vœu, se rendit à une fête avec des amies où elle porta un déguisement d’homme du monde. Elle s’est toujours reproché cette faute : avoir porté des ornements et un masque masculin au carnaval. Il faut dire qu’elle prit grand plaisir ce soir-là à parler le langage des hommes et à en séduire deux déguisés en femmes. Elle s’approcha d’eux à tour de rôle sans l’avouer ni à l’un ni à l’autre : un jeune homme déguisé en jeune femme qui se laissa faire avec une réticence calculée et un grand quadragénaire qui fut séduit par son masque d’homme mais un peu moins par son corps de femme.

Elle grandit avec d’autres bâtards et bâtardes. Pendant toutes ses années, elle ne vit jamais sa mère, une cousine du roi. A l’âge de douze ans, elle eut avec ses camarades un précepteur impressionnant, un gascon, qu’ils appelaient Charles. Il n’expliquait jamais que ce qu’il avait profondément compris et rendait toute leçon passionnante. Dès qu’il ressentait un doute, il se mettait à échafauder des hypothèses.

Par forme d’exemple, on dit que l’intérieur de notre tête ressemble à une noix et qu’il faut donc, selon les charlatans qui nous tiennent de médecin, soigner les maux de tête avec de l’alcool de noix. Il ne voyait p.oint le rapport. Vous vous entaillez le doigt avec un couteau et la forme de la plaie est une demi-lune. Vous allez soigner votre plaie en regardant la lune ? Tout se devait, affirmait-il, d’être rationnel. Il leur avait aussi enseigné les rudiments du métier de juriste linguiste.

 

Un jour, alors qu’ils étaient tous  assis au bord d’une rivière, il leur avait expliqué que les anciens Romains avaient créer des subdivisions abstraitement symboliques. Fille de juge, elle avait bu ses paroles : on distingue d’abord les personnes et les choses, dans la catégorie personne on distingue les capables et les incapables, dans la catégorie des choses les meubles et les immeubles. Puis, l’on établit des actes pour faire circuler ces biens tels que des contrats de vente ou de louage. Seule la personne capable peut les accomplir et être liée par des obligations comprenant des dettes et des créances réciproques. L’on crée alors des actions en justice au cas où un litige viendrait à naître : une action immobilière en cas de contestation de la propriété, une action personnelle, en cas de contestation d’une créance.

 

Charles nous montrait aussi qu’il existait une hiérarchie d’autorités à l’origine du droit et des lois jusqu’au roi. Tout avait une explication même si elle était parfois difficile à dégager. Nous lui demandions ce qu’il entendait par les notions fondatrices de la traduction telles que la L.oi littérale et la Per;sonne parlant en langues. Son débit ralentissait, il choisissait ses mots avec précaution. « Je mets le mot de L.oi littérale sur la démarche sourcière qui respecte avant tout la langue d’origine ». Il disait aussi, ce qui avait beaucoup marqué Marie-Rose : « Je mets le nom de Per;sonne parlant en langues sur le remplacement de la sensibilité de l’auteur par celle du traducteur ».

 —  Je suis mal à l’aise avec cette phrase, avouais-je à Marie-Rose.

Elle ajouta comme pour faire écho à ma remarque que Charles ne pouvait p.oint parler de cette Per;sonne du traducteur remplaçant l’auteur sans se serrer contre elle. Cela l’embarrassait. Marie-Rose s’assombrit. Elle en avait à conter sur le moulin où elle avait grandi. Je n’aimai pas tellement entendre cela. C’est sans doute pour cela que j’ai commencé à prendre mes distances avec Marie-Rose, jusqu’à ce que les choses se mettent à prendre un tour plus éprouvant encore.

34.-

Judge au-dessus des poires.

Chapitre 23.- Chocolat.

Cette fois, elle est arrivée la première. Sans jeter un regard autour d’elle, elle sirote un coca zéro et prend des pelletés de mousse au chocolat avec une longue cuillère. Philippe n’a pas faim :

 —  Ma grand-mère, la Marie/Rose, a disparu de la maison de retraite, déclare-t-il à peine assis.

 —  T’es complètement con – il est un peu choqué par cette réaction, elle a un vague accent qu’il ne parvient pas à placer et qui peut expliquer son usage brusque de la langue –, tu penses qu’en cherchant des infos sur le Cabâzor tu vas la retrouver, tu ferais mieux d’être là-bas pour la chercher.

Elle s’est remise à le tutoyer. Il se sent comme un petit garçon privé de ses forces, mais ne peut résister.

 —  J’y suis allé, se défend-il childishement, il y avait plein de gendarmes qui se sont déployés autour de la maison de retraite. J’ai cherché avec eux, rien. Je me suis mis en tête que peut-être cet insigne avait un rapport avec sa disparition. C’est pourquoi je suis revenu. En fait, on pense à tout, dans ce cas-là. Ma tante Hélène, la sœur de mon père, a même embauché un détective privé pour la retrouver. La Marie/Rose marche à peine, elle n’a pas pu disparaître comme cela.

 —  Bon OK ! Sur le Cabâzor, qu’est-ce que tu veux savoir ?

 —  Ben je sais pas : quel sens ça a qu’il soit à l’envers ?

 —  Rien que ça, tu ne sais pas où tu mets les pieds.

 —  Ah bon c’est si compliqué ?

 —  Oui et non, disons qu’il y a plusieurs niveaux de lecture, plusieurs époques.

 —  Je pensais que c’était juste un fétiche, même si vous m’avez dit que c’était un casse-tête. J’ai pensé que c’était un peu comme la Trinité dans la religion.

 —  Je fais ma thèse sur le sujet et je peux te dire que ce n’est pas juste un fétiche ni un morceau de bravoure théorique. D’une certaine façon, une partie de l’histoire du Pays d’Herre est liée au Cabâzor. Je dirais même que le crime originel du Pays d’Herre est lié au Cabâzor.

 —  Rien que ça ? Mais quel est le rapport avec ma grand-mère ? Philippe n’est pas d’humeur à discuter des crimes du Pays d’Herre.

 —  Je n’en sais rien du tout.

 —  Et pourquoi au juste faites-vous une thèse sur le Cabâzor ? Philippe pose cette question par curiosité comme s’il sortait d’un rêve.

 —  Je suis arrivée avec ce sujet lors de mon premier rendez-vous de thèse. Mon directeur m’a posé la même question que toi. Je n’ai pas pu l’expliquer : c’est comme si le sujet m’appelait. Après avoir fait médecine et quelques années de pratique en ville, j’ai voulu reprendre des études un jour par semaine. J’aime étudier et mener des recherches. J’en avais un peu marre des angines et des grippes. J’en ai eu aussi ras le bol du credo sur les avancées formidables de la médecine, alors que les tueries massives s’accumulent à cause de lectures différentes des textes fondateurs. Et puis je me suis heurtée à mes confrères. J’ai voulu avoir une approche globale et relationnelle de la médecine en interrogeant les malades sur l’état de leurs rapports avec les membres de leur famille et leurs collègues sans pour autant verser dans le psychologisme. J’ai sans doute fait l’erreur de critiquer l’approche technicienne et symptomatique (ne traitant que des symptômes et jamais des causes) de mes confrères qui a l’avantage de rapporter beaucoup d’argent, puisque les consultations sont brèves et fréquentes. J’ai fait l’objet d’une cabale au sein de l’ordre des médecins ; un confrère qui m’avait dans le nez a demandé qu’une enquête disciplinaire soit ouverte contre moi pour une prétendue dérive chamanique. J’ai eu gain de cause, mais il a réussi à m’isoler. Je n’ai sans doute pas été très politique.

 —  C’est drôle, j’ai connu la même situation l’année dernière au sein de l’ordre professionnel des acconteurs. Je me suis heurté à l’acceptation non critique des normes américaines qui imposent de tout valoriser financièrement dans les bilans, même des choses totalement immatérielles, sans jamais prendre en compte, en revanche, les bonnes relations qu’une entreprise peut avoir en interne et en externe. Or, des évaluations relationnelles et non quantitatives sont nécessaires pour donner une image sincère et fidèle de la santé d’une entreprise.

 —  C’est dar que nous ayons un peu la même histoire, nous sommes en quelque sorte d’une autre époque.

 —  Ou bien c’est notre époque qui se trompe.

Philippe ne s’est pas senti aussi proche de quelqu’un depuis longtemps. Une sorte de chaleur et de confort se met à envelopper leur discussion. Claude reprend doucement :

 —  Les avancées de la médecine n’empêchent pas la montée des relations tendues et violentes. J’avais envie de comprendre quelque chose aux conflits en jeu pour vraiment sauver des vies. En licence, je suis tombée sur un article curieux concernant le Cabâzor. Un auteur italien du XIV°, le père Collecio, en faisait la seule possibilité de la justice.

 —  Je ne comprends pas, Philippe est intrigué, qu’est-ce qu’il a voulu dire ?

 — Il n’est pas facile à comprendre, l’article est écrit dans un style assez obscur, il cite des prédécesseurs de ses idées comme si la sienne n’avait aucune originalité. Il remonte à la nuit des temps. Pour lui, ce que j’ai compris pour le moment, il n’y a que ce symbole qui puisse asseoir une justice véritable en harmonisant les traductions des grands textes.

 —  Vous êtes certaine de la date de cet article ?

 —  Oui à un an près.

 — Je ne sais pas si ma grand-mère savait tout cela.

 —  Évidemment, elle ne pouvait pas savoir, l’article n’est jamais cité et je suis tombée dessus par hasard en allant faire des recherches dans la villa Degrassi à Venise.

Philippe se sent un peu perdu tout à coup. Il porte la tasse de café à ses lèvres avant de s’apercevoir qu’il l’a déjà finie.

Claude semble chercher ses mots :

 —  Tu crois que tout est simple, que tout a un sens, que ta grand-mère t’a remis un fétiche kitsch.

Elle continue de le tutoyer de manière directe et rafraichissante, alors qu’un peu d’embonpoint trahit son âge et aurait pu lui faire un peu impression. Elle lui parle comme s’il était un ado en recherche. Elle s’exprime d’une manière ferme, profonde, donnant l’impression de voir des choses importantes là où, pour lui, il n’y a que dérive irrationnelle. Quand elle le regarde avec ses yeux noisette pailletés, il sent des picotements agréables dans sa tête comme quand une personne remplit des papiers à notre place. Sous certains angles, elle ressemble à Marlène Jobert – une actrice de sa jeunesse –, sous un autre – sans qu’elle paraisse le décider – à une tortue géante ayant une force hypnotique.

 —  Mais bon, vous m’avez parlé du plus extravagant avec cet article du père – comment l’appelez-vous ?  —  Collecio ? c’est bien ça, concernant le Cabâzor mais pas du plus connu j’imagine, c’est quoi la version officielle ? Il fronte qu’en la vouvoyant, elle va se remettre à le vouvoyer, mais l’absence de réciprocité ne semble pas la gêner.

 —  La version officielle ? Même le plus connu reste bizarre, je vais te dire, tu sais pas ce qu’il peut y avoir derrière tout ça.

Elle ajoute de manière universitaire :

 —  Le Cabâzor est à l’origine de la traduction des sentiments par des mots justes et donc, d’une certaine façon, de la Révolution du Pays d’Herre, on peut aussi affirmer – c’est du moins la thèse que je défends – qu’elle est à l’origine de la « Grande Inversion ».

Philippe paraît ne rien entendre et ramène la conversation vers des questions plus concrètes :

 —  Mais toi, qui fais une thèse dessus justement, tu as du recul et tu peux me dire pourquoi ma grand-mère m’a remis cet écusson ?

 —  Tu as lu maître Verkynden, si j’ai bien compris. Tu peux lire maintenant les mémoires de La Goémonière sur sa rencontre avec Marie-Rose Froy de Bouillon. Il faut toujours aller à la source.

 —  Marie-Rose ? Le même prénom que ma grand-mère ?

 —  Eh oui !

Elle le laisse en plan avec ça.

Par réflexe, il regarde son portable. Il repense à l’action de groupe touchant la société Loin-M’Hervé. Avec Nadia, ils se sont partagé la tâche pour préparer la prochaine séquence de discussion. Elle s’occupe du risque juridique et des enjeux fiscaux à l’aide des algorithmes de justice prédictive et Philippe doit réaliser plusieurs scénarios pour étaler la provision. Ils pensent être en mesure de montrer qu’il convient de diminuer le résultat net annuel avec une somme provisionnelle pendant dix ans en mettant, dès cette année, une somme de 20 milliards de côté pour le cas où ils perdraient ce procès. Ils pourraient même en profiter pour payer un peu moins d’impôt sur les sociétés car ils vont pouvoir déclarer moins de revenus. Il faudra qu’il en discute avec le directeur financier du groupe Loin-M’Hervé.

Comme par hasard, Nadia l’appelle à ce moment-là. Elle embraye aussitôt :

 —  J’ai fait des recherches, l’action de groupe s’est peu développée ces dernières années car les associations chargées d’engager les procédures pour le compte de milliers de victimes potentielles n’ont pas les moyens de se lancer dans ce genre d’aventure. Les risques pour notre client, la famille Loin-M’Hervé, peuvent donc être ou très grands ou très faibles. Les fourchettes issues des études algorithmiques fournies par la société Cause-analytique ne donnent aucune certitude car il n’y a pas assez de jurisprudence dans notre pays ni même à l’étranger. L’action de groupe peut mettre en danger la société du client, ou pas.

 Philippe, qui se sent débordé, la coupe un peu plus sèchement qu’il n’aurait voulu :

 —  Nadia, tu ne veux pas me rappeler en fin de semaine. J’ai une mauvaise intuition.

Chapitre 24.- Nouvelle culture.

Marie-Rose suivait de près, grâce au maillage des conventions de Fondevides, les débats parfois violents qui opposaient les traducteurs égalitariens avec les légalistes. Elle considérait qu’il y avait du bon dans l’approche développée à la convention égalitarienne de Port-Royal. Leur grammaire rédigée en deux parties était, selon elle, une merveille de lisibilité. Elle permettait un accès de tous au langage et une comparaison entre les différents parlers. Il est vrai qu’il s’agissait d’une égalité réservée à une élite prédestinée. Les légalistes maintenaient leur approche hiérarchique de la transmission aux plus illettrés de version littérale des textes fondateurs. Les égalitariens du pays de Téhache privilégiaient par ailleurs le  novel comme langue d’arrivée tandis que les légalistes restaient des tenants de l’universalisation du palatin.

La dirigeante, Bénédicte Orvières, lui avait laissé à Marie-Rose la possibilité de faire des affaires à côté de ses travaux de version. Ainsi, elle s’occupa de la revente d’un troupeau de chevaux qui avait été amené de nuit dans une de nos prairies. Elle me demanda d’être son prête-nom dans le contrat de vente en me disant que je ne risquais rien car je bénéficiais comme « portugaise » (traductrice assermentée devant les tribunaux) d’une immunité de juridiction.

Un soir où la grêle tombait par intermittence, elle me conta l’origine de son projet. Après des semaines de privation, elle eut un matin au réveil la révélation qu’il fallait créer une véritable culture du Cabâzor, ce qui voulait dire non pas partir du trio impérieux, L.oi, Per;sonne et Liber,té pour assurer le triomphe du palatin mais developper et enrichir le roman, la langue du peuple du pays d’Herre à partir de la singularité de chaque traducteur. Elle exposa son idée à sa hiérarchie : à la dirigeante de la convention, Bénédicte Orvières, qui en référa à La Chaize, le conseiller du roi.

« Il m’envoya cet homme ambitieux, nota-t-elle, La Goémonière avec lequel tu es venue. Je suis bien certaine qu’il ne t’a rien expliqué.

Elle leva la tête vers moi et je notais des cernes bleus sous ses grands yeux vifs et tourmentés. Étant confirmée dans son intuition par mon silence, elle continua :

 —  Il y a un thème récurrent dans l’histoire de la traduction dont personne n’a tiré de conséquence valable en termes de culture.  Il s’agit du Cabâzor. Il me semble nécessaire d’en faire un thème central. Il faut le lier à l’unification de la langue du pays d’Herre, mais aussi à une mise en commun des biens royaux pour que tous ceux qui renoncent à leur patois puissent y trouver leur compte.

J’ai retenu, sans comprendre sur le coup, son exposé exalté :

—  C’est dans l’espace généré par le rapport entre deux personnes, que les mots justes peuvent être choisis et dirigées vers une traduction éevée. Il faut être deux pour discuter d’un texte et ne pas succomber à l’argument d’autorité. Les co-traducteurs ont aussi besoin d’avoir des rapports équilibrés.

  • Équilibrés par qui ? Qui le garantit ?

—  Notre cœur d’esclave écrasé par des forces verticales doit être remplacé par un cœur en sens inverse – le Cabâzor — susceptible d’accueillir les arguments réciproques de son co-traducteur sans préjugé même en utilisant les langues populaires. Marie-Rose traça dans la poussière un cœur inversé pointe en l’air pour montrer qu’il s’élevait vers le haut.

J’émis une réserve en me ressouvenant de ce que m’avait dit John :

 —  Il y a déjà ce traducteur égalitarien dans l’Île du Téhache, Goldhart, qui veut en faire une culture pragmatique pour tirer son roi et sa langue vers l’autonomie. Et il y a aussi, ce Jean Oguy qui a inventé une culture irrationnelle des Cabâzors de la Liber,té et de la Per;sonne permettant de remonter à la langue originaire par l’extase. Cela fait beaucoup de monde.

 —  J’ai rencontré Jean Oguy, il y a de nombreuses années. Il est venu à Puyssanfond pour tenter de nous convaincre d’adopter sa propre culture du Cabâzor. Son approche mêlant la Per;sonne fusionnée de l’auteur et du traducteur avec la Liber,té est trop irrationnelle, elle ne s’appuie guère sur la L.oi littérale et sur la singularité du traducteur. C’est une culture fétichiste qui dénature les textes. Pour moi, le traducteur ne se met à la place de l’auteur que symboliquement pas réellement. Oguy avait vaguement cité Goldhart à l’époque. Néanmoins, j’avais aussi compris le danger de la position de Goldhart : sous prétexte d’être purement rationnel le traducteur représenté de manière anticipée par  l’auteur détruit la langue d’origine. Il faut réussir à neutraliser et contourner Goldhart en développant mon idée de culture du Cabâzor dans l’Île du Téhache avant qu’il n’ait réussi à y imposer sa culture égalitarienne et le novel. Goldhart ne veut évidemment pas de meilleure répartition des terres entre ceux qui renoncent à leur patois ; il croit, au contraire, au succès individuel de certains commerçants prédestinés s’appuyant sur une égalité d’opportunité et parlant la langue du pays du Tehache. Pendant ce temps, dans le Pays d’Herre, j’irai annoncer avoir reçu des révélations mandant au roi de développer cette nouvelle culture unifiant le peuple autour d’une seule langue : le roman.

En l’écoutant, je compris que j’avais affaire à une visionnaire, certes fragile, mais visionnaire quand même.

 —  J’ai exposé mon projet à La Goémonière qui a envoyé son rapport au conseiller du roi, La Chaize. Il paraît qu’il s’est montré intéressé par mon idée qui se combine avec un autre projet plus prosaïque qu’il a à l’esprit. Je n’en sais pas davantage. Je suppose que tu as été placée ici par La Goémonière pour vérifier que je ne délirais p.oint.

Je lui racontais partiellement comment j’étais arrivée à Puyssanfond avec La Goémonière et qu’effectivement, on ne m’avait p.oint expliqué les choses comme elle le faisait. Mais, je n’avais toujours pas envie de lui causer de John. J’aurais peut-être dû après tout.

 

33.-

The aliens portent en eux their protector.

 

 

 

Chapitre 25.- Premier Zigzag.

Avant d’arriver à leur lieu de rendez-vous au Zigzag, place Maubert, il l’aperçoit marchant juste devant lui. Il n’est pas certain, à vrai dire, que ce soit elle. Il croit la reconnaître à sa façon de se passer la main dans les cheveux. Il trouve son corps plus gracile qu’il n’a cru. Elle a accepté de le revoir à la suite de son dernier email. Il avait indiqué dans la case « objet » : « URGENT, URGENT ». Elle a fini par répondre après plusieurs jours au cours desquels il s’est redemandé sur quel pied danser avec elle.

Avant de se rendre à ce rendez-vous, il a envoyé un message au président Loin-M’Hervé en lui disant qu’il ne sait toujours pas quelle décision adopter concernant la provision de l’action de groupe, qu’il a besoin de temps. S’étant débarrassé provisoirement de cette préoccupation, il peut se focuser sur son problème privé. C’est la première fois qu’il rencontre Claude en dehors de l’Institut et il y a quelque chose d’awkward dans ce rendez-vous.

 —  Alors ? fait-elle, toujours très directe, une fois son grand Flat White et l’expresso de Philippe apportés.

 —  On a finalement retrouvé ma grand-mère à trois cent mètres de la maison de retraite, dans un champ de choux-fleurs. Elle était décédée depuis une semaine. Les feuilles de choux l’avaient recouverte si bien qu’aucun gendarme passant à proximité ne l’avait repérée, explique Philippe en ayant l’impression que l’univers entier devient irréiel. C’est ma cousine Jeanne, la fille de tante Hélène, celle qui se bat contre un cancer du sein, qui a fini par la retrouver et qui m’a averti.

 —  Je suis désolée. Elle est morte de quoi ? Redemande Claude en médecin.

 —  On ne sait pas exactement, elle a dû heurter un caillou en tombant car elle avait une blessure à la tempe, mais on ne sait pas pourquoi elle est tombée, elle a dû avoir un malaise.

Claude tire sur la paille de son grand Flat White en évaluant la situation clinique.

 —  Bon, il y a une enquête ?

 — Oui, enfin, elle est terminée, je suis allée hier à l’enterrement. Il neigeait. Il y avait beaucoup de monde. J’ai dit bonjour à un tas de gens que je ne connaissais pas, des cousins éloignés surtout. Le groupe s’est dispersé rapidement lorsque les flocons se sont transformés en pluie glacée.

 —  Je suis désolée. Hum, j’ai l’impression qu’il y a autre chose. Qu’est-ce qui te tracasse ?

 —  Ben, ce qui me tracasse ? Philippe se sent à l’aise avec Claude, presque trop car il ne filtre guère ses pensées et se remet à la tutoyer : tu vois, elle a été découverte avec un insigne du Cabâzor serré dans sa main, le même que celui qu’elle m’a offert.

 —  Elle a dû vouloir l’emporter dans les champs.

 —  Oui peut-être, mais celui qu’elle m’a donné était celui que lui avait confié sa propre mère ; elle n’a jamais parlé d’un second insigne. Je trouve ça bizarre.

 —  La multiplication des Cabâzors …

 —  Oui, sans rire.

Philippe se penche sur son expresso auquel il n’a pas touché sans paraître le voir.

 —  Tu veux en savoir davantage sur le cœur inversé ? redemande Claude doucement.

 —  Oui, c’est important pour moi, même si mon meilleur client a un problème plus urgent.

Claude ne lui pose pas de question sur cette dernière remarque comme si elle ne l’avait pas entendue et se décide à parler :

 —  Il y a plusieurs époques qui se sédimentent à propos du Cabâzor. Ce qui pourrait te concerner s’est produit au cours de la Révolution du Pays d’Herre. Un petit groupe composé d’hommes et de femmes le portait pendant la deuxième orfrairie. Ce petit groupe mené par une femme nommée Jarboeuf, avait décidé d’inverser le symbole du cœur comme l’avait fait, avant eux, des révolutionnaires de l’île du Téhache favorables à une approche égalitariste de la société, les Levellers (sobriquet voulant dire les niveleurs). Ce groupe particulier de révolutionnaire appelait ce cœur inversé : un Cabâzor de Marat. Cette Jarboeuf — son pseudonyme d’orfrayante — essayait de lutter contre la propagande républicaine. Elle estimait qu’on essayait de faire passer les orfrayants pour des contre-révolutionnaires. On les présentait comme des incultes aux ordres de l’aristocratie, du roi et de l’Église. Or, pour Jarboeuf, l’orfrairie n’était pas contre-révolutionnaire, au contraire, elle cherchait à emmener la révolution plus loin, en faveur de tout le monde, riche ou pauvre, homme ou femme, et pas seulement en faveur des bourgeois des villes. Ils voulaient créer une langue nouvelle mêlant leur vieux patois avec le roman contemporain. Les paysans en avaient assez que tous les biens des aristocrates et de l’église qui provenaient largement des impôts qu’ils payaient depuis des siècles soient rachetés par les bourgeois car les enchères montaient trop haut pour qu’ils puissent les suivre. En employant le symbole du cœur inversé, Jarboeuf entendait indiquer que la hiérarchie sociale, la hiérarchie des sexes et des langues devaient disparaître et qu’il ne fallait plus partir du haut mais de la base pour concevoir la société et la langue commune. Jarboeuf se moquait bien de la grande aristocratie, quand bien même les orfrayants avaient recruté quelques-uns de ses membres car il s’agissait de militaires de carrière et que les paysans ne connaissaient rien à la guerre. Les orfrayants restaient en faveur du roi, mais, comme dans l’Île du Téhache, en faveur d’un roi sans pouvoir, entièrement contrôlé par un parlement représentant toutes les couches de la population et toutes les langues.

 —  Et qu’est-ce qu’est devenu ce groupe ? redemande Philippe.

 —  Il a été entièrement détruit par le fameux régiment 61 qui avait été créé pour annihiler la contre-révolution, d’autant plus qu’on a découvert qu’il était influencé par Marat.

—  Mais alors … si un ou une de mes ancêtres faisait partie de ce groupe, cela veut dire qu’il ou elle a été éliminé(e) par le régiment auquel mon arrière grand-père puis mon père ont été affectés, le fameux régiment 61. Y a-t-il des archives ?

— Non, tout a disparu, regrette Claude.

 — Je ne saurai donc jamais. Mais … comment sait-on que Jarboeuf a connu Marat ? s’étonne Philippe.

— Ce sont des suppositions que l’on fait à partir de quelques phrases desséminées dans un livre sur la vie de Marat. Jarboeuf avait quitté son village quand elle était tombée enceinte hors mariage et elle a, semble-t-il, suivi quelques études en ville. Elle aurait croisé Marat dans une taverne où elle assurait le service pour gagner sa vie. Marat a pu lui parler de ce cœur inversé qui remontait à l’égalitarien Goldhart. Ce cœur inversé symbolisait alors le fait de fonder la langue commune à partir de la base, autrement dit à partir des manières de parler des humiliés, des pauvres, des femmes, et même, curieusement, des animaux. L’idée avait déjà été reprise par Marie-Rose Froy de Bouillon pour permettre un accès direct et égalitaire aux textes ainsi traduits en roman, la langue unifiée. En échange, pour payer leur dette, les plus pauvres devaient renoncer à leur patois.

 — Cette histoire de dette me dépasse ! lâche Philippe.

 —  Tu n’as qu’à penser au sentiment de dette que tu as vis-à-vis de tes darents qui t’ont enseigné une langue ; la dette vis-à-vis du Cabâzor c’est plus général, c’est d’avoir été admis dans la langue romane alors que tes ancêtres le parlaient mal.

 —  Un, j’ai plus de darents ; deux, je crois que j’ai choisi moi-même de naître dans le pays d’Herre et de parler le roman ; trois je ne crois pas à la fable de la faute d’orthographe originelle.

 —  Tu sais, je vais te dire, l’infraction originelle c’est juste le fait que tout le monde, toi et moi, tout le monde, commet des erreurs en parlant et on met des années à s’en remettre.

 —  Arrête ! on dirait un sermon.

Claude, esquivant la critique, dit doucement :

 —  Je vais te dire aussi, moi non plus je n’ai plus de darents.

Ce nouveau point commun les rapproche comme s’il était digitalisé qu’ils devaient se rencontrer. Ils sont comme coupés du reste du café. Claude continue :

 —  A mon avis, on a vécu autrefois dans le Pays d’Herre, au niveau de l’élite, le développement d’un rationalisme assez mécanique. Tout devait donner lieu à une démonstration scientifique. On ouvrait les premières écoles d’ingénieurs pour fabriquer des ponts de plus en plus hauts. La langue était unifiée. Les petites gens se sentaient de plus en plus bêtes, arriérées, isolées et mal-causant, encore plus les femmes que les hommes.

Claude se jette dans un monologue un peu délirant qui dépasse Philippe. Il reconnaît le discours de la Grande Inversion.

 —  Quel est le rapport avec ma famille ? Je ne vois aucun lien avec cette Jarboeuf. Ce qui compte pour moi est de savoir pourquoi ma grand-mère gardait un deuxième Cabâzor.

 —  Je l’ignore, on peut imaginer qu’un ou plutôt « une » de tes ancêtres faisait partie du groupe de Jarboeuf.

 —  Je vais chercher, mais je n’en ai jamais entendu parler. D’ailleurs c’est curieux, l’histoire dans ma famille paraît s’être arrêtée avec la Grande Guerre. Je n’ai jamais entendu parler de quoique ce soit avant.

 — Je t’avais prévenu, les connaissances historiques ne nous aident pas forcément à comprendre notre histoire familiale.

 —  Comment faire alors ? 

 —  Il n’y a pas de solution, il faudrait pouvoir réactualiser tout cela mais c’est mort, ça n’a peut-être plus de sens.

 —  On n’a plus de racine alors ! Claude le fait sortir de sa réserve.

 —  Oui, je crois que c’est vrai, c’est pour cela que je cherche encore. J’espère encore.

Philippe est encore plus perplexe qu’en arrivant.

 —  Y a-t-il un livre sur le sujet ?

 —  Non pas vraiment. L’histoire officielle ignore complètement le mouvement Cabâzoriste de Jarboeuf qui a été anéanti jusque dans la mémoire collective, même maître Verkynden n’en parle pas dans son livre de référence.

 — « Pas vraiment » ça veut dire quoi ?

 —  Il faudrait que tu voies.

 —  Que je vois quoi ?

 —  Je ne peux pas t’en dire plus pour le moment.

 — Et Marie-Rose Froy de Bouillon, lui dit-il comme quelque chose qui lui revient en mémoire, est-ce qu’il y a quelque chose à chercher de ce côté ? 

Il regrette aussitôt d’avoir dit cela, comme s’il avait manqué de respect à Claude. Elle ne répond pas et lui dit simplement qu’elle doit se remettre à taffer. Ils se séparent en se faisant la bise place Maubert. Elle lui serre le bras avec chaleur.

Il retourne à son espace de coworking en essayant de se refocuser. Il taffe sur différentes options de provision dans le cadre de l’action de groupe engagée contre la société Loin-M’Hervé. La prochaine séquence de discussion approche. Une idée désagréable lui est venue à l’esprit à la sortie du café : ne serait-il pas en plein conflit d’intérêt dans cette affaire de class action ou plutôt de collective redress action comme on préfère le dire en Europe ?

 

 

 

Chapitre 26.- Bien commun.

Marie-Rose pouvait faire imploser la convention. Elle ne pensait p.oint que l’on devait vivre avec des règles strictes. Elle s’opposait à la traduction littérale et hiréarchiquement contrôlée que nous pratiquions en palatin et préconisait la traduction à deux voix dans la langue populaire romane. A ma grande horreur – en songeant à la paysanne de John – , elle n’hésitait pas parfois à puiser des expressions nouvelles dans les patois qu’elle avait entendus.  Elle allait encore plus loin en associant les mots et les choses. Il ne fallait pas seulement mettre les mots à bonne distance entre deux traducteurs, il fallait aussi, selon elle, mettre les biens en commun pour être à égal distance les uns des autres. Pour autant, l’individu ne devait pas passer après le groupe. Nous avions chacune notre personnalité et notre propre rythme. Elle rêvait de vivre comme les traductrices de Bruges — des femmes interdépendantes dans un espace réservé au centre de la ville — et aussi de voyager par elle-même. Je pressentais que si ses propos étaient connus, ils ne pourraient p.oint rester impunis. J’admirais Marie-Rose de tirer toutes les conséquences de ses idées. Elle critiquait tant et plus les nouvelles armes de guerre, en particulier les énormes canons que les armées d’Europe employaient à se détruire. Pour elle, la technique devait être au service de la communication entre peuples et non pas de l’instinct présidant à la chasse, l’appropriation et la guerre entre peuples ne pouvant se parler. Elle songeait que tout cela pouvait avoir des conséquences dramatiques sur la condition de l’homme moderne.

La Goémonière, dans sa biographie, n’a pas écrit cet aspect de la pensée de Marie-Rose. Il avait dû percevoir le potentiel subversif de ces positions. Son appel au roi n’était pas un acte politique d’allégeance à la tradition : il signifiait que le roi devait tenir un rôle de garant du Cabâzor sans exercer véritablement le pouvoir ; le vrai pouvoir devait revenir à un ensemble de personnes, quelle que fut leur origine, repérées pour leur compétence dans des petites institutions : famille, convention ou corporation. Il s’agissait de résoudre les conflits en traduisant en langage commun, le roman, les positions des personnes ne pouvant guère se comprendre.

Marie-Rose continuait, en dehors de ces réflexions, à traiter de ses affaires d’argent. Elle me demanda un jour de devenir l’héritière apparente d’une riche veuve qui venait de décéder et dont elle avait refait le testament. Une clause faisait de moi son fidéicommissaire. Cela voulait dire que je devrais un jour reverser tout l’héritage à un bénéficiaire dont je ne connaissais que les initiales, PdP. Sous le charme de Marie-Rose, j’acquiesçais encore.

Elle discutait tous les jours avec La Goémonière qu’elle trouvait chaque jour plus formidable et « agréable physiquement », me confiait-elle. J’avoue que je n’étais p.oint prête à me fier à la Goémonière. Nous continuâmes de parler longuement à voix basse, allongées presque côte à côte, le soir avant de nous endormir en critiquant les « portugaises » de la convention, les surveillantes surtout, mais aussi celle que l’on appelait la Baleine qui mangeait tout le temps, l’hypocrite qui inventait des histoires sur tout le monde, la mélancolique qui voyait tout en noir, la fameuse Herculéine qui avait de la poitrine mais un petit sexe d’homme et des favorites, mais nous ne parlâmes plus de nous-mêmes.

 Marie-Rose commença à m’agacer un peu : elle avait des manies. Quand elle mangeait, elle n’acceptait qu’une seule chose en dehors des poires à peine mûres : une montagne de châtaignes bouillies avec un grand verre de vin coupé d’eau et de miel. Elle parlait de la lumière du Cabâzor à tout bout de champ, comme s’il était dans la pièce. Au milieu de la nuit, sur le ventre, elle ondulait de façon frénétique. Puis, elle se réveillait en poussant des cris de joie. Je trouvais turlurieux la manière dont elle appelait la Per;sonne des auteurs qui la représentaient par avance, ses amoureux.

 Souvent aussi elle ne m’adressait p.oint la parole comme si elle vivait seule dans la cellule. Elle ne remettait jamais rien en place. Toute chose demeurait là où elle l’avait posée et utilisée jusqu’à l’usage suivant. J’eus bien de la peine à garder un coin de cellule propre et rangé. Je trouvai dans mon lit des brosses pleines de cheveux, des lettres à moitié écrites et beaucoup de livres.

 Elle finit par être intrusive avec ses questions et je me méfiai des confidences qu’elle pouvait faire à La Goémonière. Je ne lui causais pas de John, d’autant qu’elle n’avait p.oint hésité dans le passé à dénoncer publiquement plusieurs consœurs qui s’étaient laissées aller à quelques traductions frauduleuses utilisées en justice, moyennant paiement. Je crois qu’elle commençait à me faire peur.

32.-

Actionship is nécessage in reserversion.

 Chapitre 27.- Conflit d’intérêt.

En tant que petit-fils d’une personne décédée de la maladie d’Almer, Philippe est susceptible d’être une victime par ricochet de la société Loin-M’Hervé. Il est clair que sa grand-mère, la Marie/Rose, a été exposée à l’Oudrozine puisqu’elle a vécu en région, là où les pesticides sont répandus. Il se souvient de ce que lui avait dit un cousin aux funérailles de sa grand-mère à propos de ces produits : « On en a mis des tonnes dans les champs sans aucune précaution car on se souvenait du mal que l’on avait eu à se débarrasser du chiendent et de la parelle depuis des générations, d’ailleurs le chiendent a maintenant disparu, le jour où l’on arrêtera les pesticides nous serons de nouveau envahis ».

Faut-il qu’il confie cette action de groupe à un autre acconteur du cabinet ? Ses rapports amicaux avec Jacques Loin-M’Hervé ne le lui permettent guère. Il doit lui déclarer un risque de conflit d’intérêt et lui dire qu’il n’a aucune intention de poursuivre sa société. Il se redemande bien d’ailleurs ce qu’il pourrait attendre d’une telle action. Il rédige un message à Nadia pour avoir son avis sur ce risque de conflit d’intérêt.

Elle répond presque instantanément à son message : « Il faut que tu écrives une lettre officielle au président Loin-M’Hervé, lui expliquant la situation de potentiel conflit d’intérêt dans lequel tu te trouves en raison du décès de ta grand-mère ». Puis elle ajoute : « Le président Loin-M’Hervé te dira s’il souhaite que tu sois remplacé par un autre acconteur. Je ne crois pas que tu aies grand intérêt à te joindre à l’action de groupe – si jamais elle est vraiment engagée. Tu ne pourrais au mieux qu’obtenir des dommages et intérêts pour préjudice moral. Le plus probable est que tu n’obtiendrais rien car la Marie/Rose, ta grand-mère, était déjà malade avant l’entrée en vigueur de la loi qui ne s’applique donc pas. De toute façon, il vaut mieux régler cela avant la séquence de discussion, je passe te voir ».

En attendant, il vérifie ses emails indésirables et tombe sur un message que lui a envoyé Claude :

« Message adressé à Marie-Rose Froy de Bouillon par la Per;sonne de l’auteur parlant en langues le jour de la Fête de la L.oi :  » Fais savoir au roi Louis-Jean II qu’il obtiendra sa naissance de grâce et de gloire éternelles par la consécration qu’il fera de lui-même à la langue romane et à mon Cabâzor adorable  » »

Ce message le change des accontes de résultat et des provisions de la société Loin-M’Hervé. Il a l’impression que l’Internet existait au temps de Marie-Rose Froy de Bouillon et qu’elle était une sorte de geek chargée de transférer des messages au roi.

« On a appris récemment, ajoute Claude, en découvrant les lettres d’une certaine Eva qui a partagé la cellule de Marie-Rose Froy de Bouillon, que celle-ci n’était pas une traductrice naïve comme on le croyait, mais une véritable intellectuelle. Son biographe, La Goémonière, a répandu l’idée qu’elle avait inventé le Cabâzor et a préféré passer sous silence certains faits pour donner l’impression d’une véritable révélation faite à un cœur simple et passionné ».

Philippe n’avait pas d’idée précise de la manière dont on transmettait un message au temps du roi. Il reprit le livre de maître Verkynden sur la culture du Cabâzor. Il le lit un peu en désordre en utilisant l’index.

Depuis le début de cette année-là, La Chaize était le conseiller du roi. Il modéra le souverain dans sa lutte contre l’égalitarisme. Il était membre de l’Armée des Légalistes et donc un héritier des trois amis, Loyol, Faivre et Javiez, qui avaient partagé une chambre dans ce même collège Saint—Arbre où Philippe a son espace-bureau. Il est frappé par cette coïncidence. On peut penser que Marie-Rose Froy de Bouillon a dû, elle aussi, tenter de passer par La Chaize.

On frappe à sa porte depuis un moment, mais il a intégré ce bruit à sa lecture comme s’il était dans un rêve. Finalement, la porte s’ouvre avant qu’il n’ait pu dire d’entrer.

 

Chapitre 28.- Scarification.

La Goémonière avait dit à Marie-Rose que j’en savais long car j’avais traduit l’ouvrage de Goldhart. Elle me conta que, la nuit, elle rêvait qu’elle entrait dans le Cabâzor, comme dans un espace chaud et humide. Elle se sentait pleine de joie ; seulement parfois elle avait peur d’y rester enfermée.

 —  Est-ce que tu entres vraiment dans le Cabâzor ? lui demandai-je un après-midi particulièrement long et ennuyeux où elle m’expliqua pourquoi elle se dévêtait et passait la lame d’un couteau sur la surface de sa peau.

Elle parut embêtée comme si je révélai quelque chose de tabou :

 —  Comment le sais-tu ?

 —  Tu sais la nuit parfois tu causes de choses bizarres.

 —  Bon d’accord, cependant j’en ai causé à La Goémonière et il ne veut p.oint que j’en parle, à quiconque.

  —  Tout cela est troublant.

 — Mais tu as raison, je dois aller jusqu’au bout et continuer d’annoncer au monde qu’il faut une nouvelle culture de la Per;sonne des auteurs parlant en langues. Chacun lui doit d’avoir payé sa dette langagière. On doit tout mettre en commun pour le remercier de s’être mis, par avance, à notre place et trouver entre nous les justes distances. Situés entre les langues, nous aurons accès à toutes les signifiations dans le silence. La fusion des biens, des mots et des cœurs conduira au Royaume de la justice sur terre.

Pendant quelques temps, elle me demanda de protéger un drôle d’individu qui s’était réfugié dans une bergerie sur les terres de la convention. Il portait un turban et passait ses journées à rédiger des formules bizarres sur des parchemins. Je devais lui apporter des morceaux de viande, surtout de l’agneau. Un jour, une troupe d’officier est venue le chercher. Je leur dis, sur les indications de Marie-Rose, qu’ils devaient l’escorter avec des caisses qui me paraissaient bien lourdes jusqu’à une léproserie.

Ses fréquentations n’arrangeaient rien à mon opinion : je pensai qu’elle était ensorcelée. Elle écrivait sans relâche au roi, le cousin de sa mère, par l’intermédiaire de La Chaize. Elle lui mandait sans cesse de faire du Cabâzor le symbole du Pays d’Herre et du roman, sa langue unifiée. Elle écrivait aussi des billets beaucoup plus courts à un certain Philippedepierre. Elle mélèyait tout, de manière exaltée. Je fis un cauchemar : au milieu de la nuit, elle se levait et me pendait par les pieds à la poutre de notre cellule.

31.-

Le petitpesticide is transformed in an inverthrown heart.

Chapitre 29.- Nouvelle.

 —   Je savais que je te trouverai là ! c’est Nadia.

 —  Tiens, c’est rare que tu passes, c’est dar que tu sois là.

 —  Oui, j’avais un client à voir dans le coin, j’ai essayé de t’appeler mais tu n’as pas répondu.

Elle est rayonnante, elle lui paraît plus grande que d’habitude, les joues un peu roses. Elle a pu le retrouver dans un coin caché de l’open space.

 —  Ah oui, désolé, j’ai pas regardé mes messages, se défend Philippe.

 —  Ça va ? T’as écrit le message au président sur ton éventuel conflit d’intérêt ?

 —  Oui, oui t’inquiète, j’y réfléchis.

 —  C’est en lisant ce livre que tu y réfléchis ? Elle se penche pour lire le titre : « Le Cabâzor, une histoire de la traduction dans le Pays d’Herre » par maître Verkynden. Ça parle de provision et d’action de groupe ce truc ?

 —  Non pas vraiment mais …, il hésite, avec Nadia il a toujours eu d’excellentes relations de travail, mais ils ne parlent jamais de leur vie privée … peut-être au fond que oui. Il est question d’une manière de traduire les propos de personnes en conflit en passant par un lieu de silence.

 —  T’es sérieux ?

 —  Et pourquoi pas ? Philippe ne croit pas forcément à ce qu’il dit, mais cela évite de lui parler de sa grand-mère.

 —  C’est une approche irrationnelle de la traduction et aussi de la justice, d’ailleurs, t’es pas d’accord ? J’aime pas tellement l’idée de rapprocher le droit et l’irrationnel, ça me fait plutôt peur et je ne crois pas que ce soit utile.

Philippe ne s’imagine pas tellement Nadia avoir peur. Elle défend depuis des années de gros clients dans des affaires impliquant de forts enjeux de pouvoir et d’argent. Grande et généreuse, le monde paraît toujours plus clair avec elle.

 —  Je ne sais pas si c’est irrationnel et de toute façon il y a toujours une origine irrationnelle à la justice, non ? fait Philippe.

 —  Une origine irrationnelle historiquement, oui, sans doute mais je préfère que les deux restent bien séparés. En tous les cas, c’est ma conviction, bon, mais je suis pas venue pour te parler de ça.

 —  Ah ? Tu veux qu’on reparle de l’action de groupe ?

 — Non pas pour le moment. Je voulais t’annoncer un heureux évènement.

Philippe réfléchit rapidement :

 —  T’es enceinte ?

 —  Oui !

 — Ah super, ça va faire … ton troisième, non ? C’est ça ?

 — Oui et c’est une fille, j’ai demandé à la deuxième échographie. Après deux garçons, je suis très contente.

 —  Génial, c’est pour quand ?

 —  Dans 5 mois, du coup, je voulais te prévenir, je vais m’arrêter pendant quelque temps, je me ferai remplacer par une collaboratrice.

 —  Tu t’arrêtes quand ?

 —  D’ici trois mois environ, ça dépend de comment se déroule ma grossesse, j’ai eu pas mal de problèmes la dernière fois.

 —  OK, tu me diras. Pas de souci. Ceci dit, j’aimerais bien qu’on ait trouvé la solution au problème de la provision dans l’action de groupe Loin-M’Hervé avant ton départ.

 —  Oui t’inquiète, on a encore à peu près trois mois avant que l’action ne soit engagée devant un tribunal, si jamais elle l’est, et ton dilemme pour décider du montant de la provision n’est pas si compliqué.

 —  Ah bon et tu ferais quoi, toi ?

 — Calculs statistiques tout en prenant en compte la négociation.

 —  T’es pour Michael Steen alors : la somme forte de 600 milliards ?

 —  Non pas à ce point-là, t’as qu’à dire 150 milliards au lieu de 100.

 —  Oui mais pourquoi plus 150 que 100 ? C’est un compromis, mais cela n’a pas de sens.

 —  Pourquoi veux-tu donner du sens à tout ? Il faut bien décider et « Il vaut mieux un mauvais compromis ….

 —  … Qu’un bon procès », oui je sais, mais justement j’y arrive pas, il y a trop de choses qui m’échappent. Philippe, en disant cela, referme le livre de maître Verkynden.

 —  Tu veux que je t’aide à écrire la lettre sur ton éventuel conflit d’intérêt ?

 —  Non, je te remercie, je m’y mets tout de suite.

Nadia repartie, il va à la fenêtre regarder les cerisiers. Il s’est toujours senti proche des arbres ; ses enfants se moquent de lui lorsqu’il en parle. Son fils et sa fille lui manquent. Il voit passer un Koloriot d’un jaune flamboyant qui file d’un arbre à l’autre. Il est rare en Europe de voir ce bel oiseau exotique. Un petit oiseau jaune et vert traverse dans l’autre sens. La femelle Koloriote est plus discrète. Cela doit être frustrant, songe-t-il, d’être un arbre et de voir circuler sur ses branches ce couple de nomades virevoltant.

 

Chapitre 30.- Ceinture de ronces.

Pendant quelques jours, Marie-Rose garda le lit, désespérée. La lumière du Cabâzor lui avait fait faux bond. Elle n’était plus visitée. Elle faisait des cauchemars : elle s’enfonçait dans un tas de fumier jusqu’à en être ensevelie, elle ne pouvait plus en sortir. Parfois, elle me réveillait en hurlant qu’elle ne pouvait plus bouger, que son cœur allait s’arrêter, puis elle finissait par comprendre qu’il ne s’agissait que d’un mauvais rêve. J’étais désarçonnée de la voir ainsi débeler. J’osai lui demander où toutes ses idées allaient bien pouvoir la conduire. Comme perditionnée, elle me répondit d’un ton perdu et guerrier à la fois : « C’est la Grande Inversion du cœur qui conduit à la mise en commun du tout et à une nouvelle langue vivante ! Je pars de mon cœur de simple mortelle et je me plonge dans une lumière supérieure ».

Je ne sus plus comment m’y prendre avec elle. J’admirais et m’inquiétais en même temps de sa passion sans limite. Je continuai de critiquer Goldhart dans son approche glaciale du Cabâzor. Mais au fond de moi je la trouvais plus calme et rassurante. S’il devait y avoir une culture du cœur inversé de la Per;sonne de l’auteur pour passer d’une langue à l’autre, ce dont je doutais, au moins devait-elle être simple et douce, mais non furieuse. Marie-Rose n’avait aucune attirance pour le Cabâzor extatique de la Liber,té et de la Per;sonne de l’auteur parlant en langues dont causait Oguy. Elle ne cessait de prétendre que c’était une culture infantilisante promettant de réaliser tous les désirs que chacun peut avoir en traduisant à sa guise. Elle me demanda encore de lui faire un rapport sur le livre de Goldhart dont la simplicité lui plaisait.

Il faut dire qu’elle ne se ménageait guère. Dans les périodes où la Per;sonne de l’auteur du texte qu’elle traduisait ne la visitait plus dans ses songes, pensant que c’était de sa faute, elle s’imposait de véritables séances de torture. Elle ne dormait plus dans son lit mais sur le sol de pierre, habillée seulement d’une ceinture de ronces. Elle se lavait avec des orties fraichement cueillies. Toute rouge de douleur, elle se griffait partout sur le corps avec des branches de rosier : « Il faut dompter son corps, disait-elle, pour qu’il puisse accueillir la lumière silencieuse de l’entre-deux des langues ».

Elle continuait d’écrire des lettres à son cousin le roi qu’elle fermait en psalmodiant longuement. Elle les donnait à La Goémonière pour qu’il les transmette via La Chaize, le conseiller royal. Je me souviens encore de ce qu’elle disait de La Goémonière : « Il est très gentil La Goémonière, il trouve tout normal, je lui dis que je mange mon vomis et mes selles, il me comprend très bien. Il me regarde, prend son air de celui qui écoute et note la phrase dans son petit carnet ».

Puis, l’exaltation retomba. Pendant quelque temps, elle traduisit des contrats étrangers en modifiant les bénéficiaires. Cette fois, elle ne me demanda pas de servir de prête-nom. Je n’aurais sans doute pas accepté. Puis, elle se plaignit de douleurs multiples et passa ses journées au lit. Elle eut mal à la tête, au dos, au cou. Ses os se desséchaient – disait-elle — et elle ne pouvait plus lever un bras. Elle n’avalait même plus de poires à peine mûres ou ses plâtrées de châtaignes. Elle n’acceptait que de l’eau bouillie. Elle avait l’obsession de la propreté et faisait changer ses draps deux fois par jour.

Mon séjour à la convention du Puyssanfond me donnait bien du dé. Le monde me parut devenir mou et inconsistant. Le temps s’accéléra sans raison. L’espace se déformait dans mes cauchemars. Je perdis mes repères. Finalement, je mandai à être entendue par La Goémonière.

Près de la salle principale, j’entrais dans un bureau glacial tout en pierre. Je fis part à La Goémonière des difficultés que j’encontrais avec Marie-Rose Froy de Bouillon. Il m’ouït sans rien dire, puis il marqua un long silence. Je crus bien qu’il dormait. Enfin, il bougea :

 —  Tout ce que vous me contez là est utile, vous n’avez rien fait de mal à son égard. Le temps est venu pour nous de départir. Surtout ne causer à personne de sa vision concernant le partage des biens et la fusion des langues, cela pourrait avoir de fâcheuses conséquences.

Quand je revins quelques heures plus tard dans notre cellule pour dire au revoir à Marie-Rose, je poussais la porte sans frapper. Elle gisait entourlillée dans les draps, le visage tordu et violacé. Je la secouais par les épaules mais son corps s’était rigidifié : elle avait défunté. Je la regardais une dernière fois : à travers son masque de douleur, j’eus le sentiment qu’en arrière-fond, elle était sereine.

30.-

Le fumier ensevelieved in doof class actionnée.

 

 

 

 

Chapitre 31.- Goutte.

Avant d’envoyer un message écrit au président Loin-M’Hervé sur son éventuel conflit d’intérêt, Philippe tente de l’appeler et laisse un message à son secrétariat l’avertissant qu’il lui envoie une lettre à caractère officiel.

Sur l’espace-bureau en forme de longue goutte qu’il a choisi aujourd’hui, Philippe écarte tout ce qui concerne l’accontancie. Il place devant lui la biographie originaire de Marie-Rose Froy de Bouillon écrite par La Goémonière et celle, récente, de maître Verkynden. Il prend une feuille blanche dans le casier d’une imprimante et cherche un crayon au fond de son sac. Sa main habituée à l’ordinateur peine à écrire les premiers mots. Il note le nom de Marie-Rose Froy de Bouillon et trace une ligne verticale. Dans une seconde colonne, il écrit le nom de jeune fille de sa grand-mère : Marie/Rose Nieul. Il pense pouvoir faire une sorte de tableau en partie double comparant la vie des deux Marie-/Rose.

Il est persuadé que sa grand-mère, la Marie/Rose, a été prénommée d’après son modèle ancien. Il ouvre l’ouvrage de La Goémonière.

Marie-Rose Froy de Bouillon était considérée comme déséquilibrée par une partie de sa convention. Elle a écrit elle-même dans son autobiographie pour répondre aux critiques : « L’on crut que j’étais possédée ou obsédée. Mais la Justice des mots dont je me sentais possédée, bien loin de s’enfuir, me serrait tant plus fort à elle. La pensée conflictuelle me livrait de furieux assauts, et mille fois j’aurais succombé, si je n’avais senti une puissance extraordinaire qui me soutenait et combattait pour moi, parmi tout ce que je viens de dire. »

Son biographe, La Goémonière, la décrit comme une jeune femme refusant de s’alimenter : « Elle ne pouvait plus rien manger. On s’en aperçut et on lui en fit des réprimandes. Sa dirigeante lui ordonna de prendre tout ce qu’on lui servirait à table. Quoique cette prescription lui parût au-dessus de ses forces, elle l’exécuta. Il en résulta des vomissements si fréquents et un tel ébranlement général dans sa santé, qu’on finit par la dégager de cette obéissance, lui donnant celle de ne prendre que ce qu’elle pourrait. Sa mortification n’y perdit rien et se trahit dans cette phrase : « Le manger, je l’avoue, m’a causé de rudes tourments depuis ce temps-là, allant au réfectoire comme à un lieu de supplice, auquel le crime m’avait condamnée » ».

Avec l’aide de son biographe, La Goémonière, son « vrai et parfait ami », Marie-Rose a fait connaître le message que la Per;sonne de l’auteur parlant en langues lui a adressé. Ce fut le début de la culture du Cabâzor, un bon siècle avant Jeanne Jarboeuf qui l’a costumizé.

Claude n’empêcherait pas Philippe de penser qu’ils étaient tous cinglés : Marie-Rose Froy de Bouillon de recevoir des messages délirants de ce concept abstrait et irrationnels de Per;sonne de l’auteur parlant en langues représentant par anticipation du traducteur, le tueur de dragons germains, le monde des linguistes de croire aux délires d’une femme malade et peut-être sa propre grand-mère de donner foi à tout cela. Aucun message n’a été, apparemment, transféré au roi Louis-Jean II. Les lettres de Marie-Rose ont sans doute été mises de côté par La Chaize.

Cependant, deux siècles plus tard en pleine grande guerre, le ministre des armées a dû empêcher les soldats d’apposer sur les drapeaux nationaux le signe du Cabâzor.

Philippe resonge à l’as des dragons dont lui avait parlé sa grand-mère. L’insigne du Cabâzor qu’elle lui a transmis doit provenir tout simplement du père Nieul, son arrière-grand-père, qui a été sous les ordres de ce lieutenant, traducteur-aviateur et tueur de dragons. « Mais alors ma grand-mère centenaire, dans quelle folie a-t-elle vécu ? L’écusson du Cabâzor était-il le signe de sa folie ? Et de quoi est-elle morte au juste ? Si je comprends quelque chose à sa vie je comprendrai peut-être quelque chose à sa mort. Va pas trop vite, si tu veux avoir une chance de comprendre », s’exhorte lui-même Philippe. Il est assez convaincu par la conclusion de maître Verkynden : « Marie-Rose Froy de Bouillon n’aurait sans doute rien pu faire toute seule pour imposer la culture du Cabâzor. Elle a été utilisée dans un climat politique difficile à comprendre aujourd’hui ».

Le métier de Philippe consiste, en principe, à checker des bilans, préparer des budgets prévisionnels pour ses clients et faire des reportings. En période de charrette, il se couche assez tôt et reprend le taf à 2 h du matin avant de se recoucher vers 9 ou 10 h sur le canapé de l’espace de convivialité pour une ou deux heures de sieste. Cela fait quelque temps qu’il est sorti de cette période de charrette mais il doit encore se recaler, c’est pourquoi en ce milieu d’après-midi une certaine torpeur l’envahit doucement.

Son portable vibre. C’est le président :

 —  Merci pour ton message, mon vieux. Tu as toute ma sympathie à propos du décès de ta grand-mère, mais t’aurais dû me dire qu’elle avait disparu. Philippe ne répond rien. Le président continue :

 —  Sur le conflit d’intérêt, je vais te faire une réponse écrite officielle pour garder une trace. Mais je ne vois aucune raison de te demander de laisser ta place, sauf si tu veux adhérer au groupe des victimes. Je comprends tout à fait que, dans cette période difficile, tu souhaites être déchargé d’un dossier épineux, mais j’ai besoin de toi. Tes conseils comptent beaucoup pour moi.

Philippe le rassure :

 —  Ne vous inquiétez pas, je veux dire ne t’inquiète pas, je n’ai aucune intention de me joindre à l’action de groupe.

 —  Ah ! d’ailleurs, à ce propos, la séquence de discussion a été décalée d’une semaine car Michael Steen est retenu par une série d’audiences à la Cour de Justice d’Onld.

Philippe se demande si ce n’est pas une façon élégante de lui laisser du temps pour se remettre. Mais bon peu importe, cela l’arrange.

 —  En attendant, j’ai une très grande faveur à te demander. Le laboratoire de Birmingham qui vérifie et approfondit l’étude Bulgare a besoin d’un cobaye de toute urgence pour se soumettre à une expérience. Tu es la personne idoine car il me faut quelqu’un dont un parent – qui peut-être un grand-parent — a eu la maladie d’Almer et qui, par ailleurs, a toute ma confiance pour ne rien dévoiler à la presse.

Philippe se sent un peu coincé et perdu. Pris de court, il accepte de se rendre au laboratoire de Birmingham. Après coup, il se dit qu’il aurait dû, au minimum, différer sa réponse.

 

Chapitre 32. – Source.

Marie-Rose avait laissé un mot à mon attention : « J’entre dans le Cabâzor de la Per;sonne des auteurs qui prend la place de mon propre cœur uni à celui de La Goémonière. J’entends parler toutes les langues depuis ce lieu silencieux. A toi, ma chère Eva, de mener à bien ta mission. Prends bien soin de ne jamais tirer le bien de sa source». Je n’ai pas bien compris ce qu’elle voulut dire par « ne jamais tirer le bien de sa source ». Elle était comme ça, à sortir des phrases qui faisaient songer ! Je pris une double décision : ne montrer ce mot à quiconque et ne p.oint conter cette vision du triple cœur unissant Marie-Rose, la Per;sonne des auteurs parlant en langues et La Goémonière. Ce fut sans doute une femme visionnaire et intelligente, mais aussi un être exalté, torturé et sans borne.

Après avoir découvert Marie-Rose, enraidie, j’alertais la surveillante. Elle s’occupa de tout discrètement. Elle nota en observant de près la tasse placée sur la table de chevet que Marie-Rose s’était probablement empoisonnée avec une décoction de fruits d’if. Elle ajouta comme pour elle-même : « Dire que l’if est le symbole de l’éternité ». Il y avait en effet au fond de la tasse des baies rouges écrasées qu’elle me montra. Je fus conduite au milieu de la nuit dans le bureau de la dirigeante, Bénédicte Orvières. Elle ne ressemblait guère à Mme de Gourgeon, la dirigeante d’Orsan si raffinée et dominatrice. La femme devant moi respirait la simplicité et l’intelligence. Elle me reçut dans un coin de son bureau où se tenaient deux fauteuils en osier.

Elle avait une autorité naturelle et ne s’adressa p.oint à moi de manière maternelle. J’eus le sentiment d’être à son niveau. Elle parlait à quelqu’un en moi que je ne connaissais pas. Elle était belle, mais ne paraissait pas s’en soucier. Ses phrases étaient longuement mûries avant d’être exprimées. Le fait d’être au milieu de la nuit entre deux sessions de traduction rendait plus mystérieux encore ce rendez-vous à la lumière de la bougie.

Elle me causait de choses et d’autres comme si elle voulait ramener cette étrange nuit à la réalité quotidienne. Elle me laissa tranquille quelque temps m’apportant simplement un verre d’eau. Je crois que j’ai regardé dans le vide pendant de longues minutes. Puis, elle s’est assiétée en face de moi, le visage bienveillant. Je me dis que je ne pourrais p.oint retourner me coucher dans une cellule où ma compagne venait de mourir. Finalement, Bénédicte Orvières se décida à deviser en profondeur.

29.-

Writtention uses printelligence.