Pour la version anglaise en construction voir Cabôzor

version kindle sur kobo et Amazon dans la collection Oudropo,,

version brochée sur Amazon dans la collection Oudropo,,

Les 32 premiers chapitres en ligne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une étude a montré que le composant d’un pesticide appelé Oudrozine est responsable de l’une des formes de la maladie d’Alzheimer. Un recours collectif est intenté par une association de victimes contre le distributeur de cette molécule. L’auditeur de cette société est également le petit-fils d’une femme atteinte de la maladie. Or, elle disparaît sans laisser de trace après lui avoir laissé un badge représentant un Cabâzor. Pour la retrouver, il essaie de comprendre la signification de cet insigne. Il rencontre une chercheuse en théologie, puis le destin d’une traductrice du XVIIe siècle. La résonance entre deux époques troublées, entre Londres et Paris, entre deux religions et deux crimes l’amène à changer de vie tout en étant confronté à des personnes prêtes à tout pour ne pas disparaître.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cabâzor 

 

 

Le roman d’une action de groupe environnementale

 

Par

 

 

Leo Manougier

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

« Control kill, connexion heal », Richard Powers, The Overstory, William Heinemann, London, 2018, p. 347, 359, 378, 470.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Avertissement : toute ressemblance avec des personnes ou des faits connus serait une pure coïncidence.

 

 

 

 

 

Présentation.

 Martha Nussbaum, célèbre philosophe du droit américaine, affirme qu’il n’y a pas de meilleure préparation pour devenir magistrat que de lire des romans (L’art d’être juste, Climat 2015 trad par S. Chavel de Poetic Justice, the Literary Imagination and Public Life). Cela permet d’affiner sa raison émotionnelle et apprend à se mettre à la place des autres. Cela affine l’empathie et permet une réflexion morale. L’ironie propre au roman habitue également à entendre des positions différentes avant de pouvoir prendre une décision. Le mouvement Droit et Littérature a le vent en poupe à l’heure actuelle en France. Une revue créée en 2017 (LGDJ), un article de W. Mastor et L. Miniato (« Le droit comme récit », D. 2017, 2433) et l’émission de la webradio (Amicus Radio v. https://radio.amicus-curiae.net/) animée par Denis Salas (La plume dans la balance) incitent à mettre le droit en récit. Des scénarios dit de « stress test » sont utilisés pour vérifier que les banques se conforment aux exigences du droit et sont suffisamment solides (voir sur ce sujet les travaux de l’école de Bruxelles : C. Bricteux et B. Frydman (dir.), Les défis du droit global, Bruylant, 2018). Un grand débat sur la pédagogie du droit agite les enseignants depuis quelques années et il apparaît que les nouvelles formes pédagogiques pourraient passer, entre autres, par une utilisation du récit. Un colloque aura lieu à Amiens en octobre 2019 sur la narration de la norme.

Ce « roman d’apprentissage du droit » est issu d’un programme de recherche qui s’est mis en place à l’université Paris 1 en 2013. Cet atelier nommé Oudropo,, (Ouvoir de Droit Potentiel voir le site Oudropo.com et le Livre Camille Porodou (dir.), Ouvroir de Droit Potentiel, anthologie 2014-2017, éd. IRJS, 2018) entend imaginer du droit à partir de contraintes en s’inspirant de l’Ouvroir de Littérature Potentielle qui avait été créé en 1960 par Queneau et Le Lionnais. Le Rodropo (Roman Ouvroir de Droit Potentiel) est donc une contrainte oudropienne consistant à écrire un roman pour créer du droit potentiel. La difficulté de cette contrainte est que la forme « roman » est tout à la fois un carcan et une absence de carcan ; elle permet tout (narration, dialogues, bouts d’essai, lettres, poèmes, etc.), mais comporte des exigences implicites : notamment une convention avec le lecteur (toujours négociable) impliquant une vraisemblance dans le récit. Créer du droit potentiel avec un roman constitue donc une double contrainte (ou double bind) car il faut réussir à rester dans le non droit (le récit) pour créer du droit potentiel (concepts nouveaux, nouvelles interprétations, etc.) sans pour autant faire du droit-fiction. Il peut être dit qu’il s’agit d’une contrainte impossible ou contradictoire. Elle oblige aussi à recourir à l‘imagination dont on dit qu’elle devrait avoir sa place dans l’art juridique, mais qui n’est guère reconnue (W. Mastor et L. Miniato, précit). Pour y parvenir, l’auteur a puisé à chaque blocage dans le réservoir des contraintes oudropiennes (v. le site Oudropo.com).

Le roman peut ainsi être un outil d’approfondissement du droit, en particulier lorsque l’on réfléchit à la prise en compte de l’émotion dans la méthodologie judiciaire. Il apparaît en effet aujourd’hui clairement que l’émotion est nécessaire à la raison pour parvenir à un bon jugement. Ayant travaillé sur le thème de l’émotion du juge (« le juge et l’émotion, mélange Rodière, 2019, en ligne sur Hal), l’auteur a tenté d’emprunter une voie non discursive pour approfondir son sujet. A travers le roman intitulé « Cabâzor » (mot qui représente le rééquilibrage entre l’émotion et la raison dans la manière de prendre une décision), il s’agit de découvrir des concepts et des théories juridiques mais surtout de réfléchir au droit en train de se faire en rapport avec les émotions des juges et des parties. Il y est question notamment d’action de groupe en matière d’environnement, de responsabilité sociale des sociétés, d’e-justice, de bien commun, du rapport homme/femme et de sexe neutre. Ce roman s’appuie davantage sur la sensibilité et l’émotion que sur la raison et les idées si bien qu’il s’agit d’un exercice relevant tout aussi bien du mouvement Law and Literature que du mouvement Law and Emotion (v. un état des lieux : R. Grossi, « Understanding Law and Emotion », Emotion Review, 2015 January 55-60, en ligne, depuis notamment M. Nussbaum, « Emotion in the Language of Judging », St John’s Law Review, 1996, 70, 23-30).  Parallèlement, à cette recherche rationnelle sur la relation entre le juge et l’émotion, il nous a semblé́ nécessaire d’utiliser une méthode fondée sur l’émotion davantage que sur la raison et ainsi d’aborder le sujet sous la forme d’un roman. La difficulté a été de ne jamais plaquer les hypothèses défendues dans cet article, mais de suivre le fil de la fiction.

Le juge de common law y apparaît avec toutes ses facettes humaines (peur, joie, colère, goût du pouvoir, etc.), alors que le juge de civil law est resté soit sans nom pour le juge du fond soit avec un nom pour le juge de cassation mais sans histoire personnelle connue. Ce dernier juge a, pour autant, une grande marge de manœuvre en termes de preuve, d’évaluation et de motivation (qui peut passer par un communiqué de presse). Par ailleurs, dans le cadre procédural du procès de cassation a surgi une médiation davantage empreinte d’émotion que le procès classique. A l’inverse, la vidéoconférence a pu apparaître comme modifiant le cadre judiciaire et, par son instantanéité, porter atteinte au processus émotionnel accompagnant le raisonnement judiciaire. Lorsque, dans un système juridique, la règle est relativement rigide et connue par avance, l’émotion du juge est dite mise à distance, peut-être pour ne pas entraver le processus judiciaire. Si l’importance de l’émotion dans la production d’un jugement était reconnue, elle gênerait peut-être la précision de la règle dont il faut tirer les conséquences logiques. La part de l’émotion s’exprime alors davantage dans les montants de condamnation, la prise en compte du préjudice moral et les présomptions retenues. Il se peut que l’exhortation faite au juge en début de carrière de se tenir à distance de ses émotions ne soit pas tant liée aux émotions elles-mêmes qu’à la méthode employée en France pour parvenir à un jugement à partir d’une règle de droit. Autrement dit, cette exhortation est peut-être moins une prescription qu’une description de l’état émotionnel d’un juge qui applique une règle de droit fixée préalablement au litige (contrairement à la méthode du précédent qui implique une comparaison entre des faits). Au fond, on n’a sans doute jamais ignoré l’importance des émotions dans le processus judiciaire en France, mais il fallait exprimer le fait que le syllogisme devait prévaloir sur d’autres considérations. Quant aux émotions, elles sont contenues et mobilisables tant qu’elles sont canalisées par le cadre judiciaire composé des rapports procéduraux entre les parties, le juge et les autres gens de justice.

La réalisation d’un roman ouvroir de droit potentiel est une mise en récit de questions de droit qui peut ouvrir sur des perspectives nouvelles. Il y a une dizaine d’année le roman martien de de Philibert Ledoux (Introduction au droit martien : le premier roman juridique, Litec, 2005, textes choisis et présentés par H. Croze) a correspondu à un moment où l’on commençait à entrevoir les possibilités du droit sous l’angle de la science-fiction (v. aussi F. Defferrard, Le droit selon Star Trek, Mare et Martin, 2016, prix Debouzy).

Ce roman est susceptible d’intéresser des juristes et des non juristes curieux d’une littérature creusée à partir du droit. Il utilise les « codes » de plusieurs genres de roman, policier, espionnage, cape et épée, roman de la rose, etc. pour justement décoder l’évolution actuelle du droit et contribuer à réfléchir à son futur encodage.

Emmanuel Jeuland

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

            

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1ère génération :     Philippe et Anne-Marie Nieul

 

2° génération : Philippe, Béatrice, Marie/Rose et Georges Quenanselme

 

 3° génération :  George-Philippe, Hélène et Georges Quenanselme

                                                           

 4° génération :   Jeanne, Philippe Quenanselme

                                                          

 5° génération :  Fils et Fille de Philippe Quenanselme.

 

 

 

 

 

Prologue.

 

« Par les funérailleurs du temps, il a été transpercé » : c’est à cette conclusion que parvient l’historien anglais après avoir résumé  l’affaire :  « Le corps du juge Godfrey a été découvert au point du jour, dans un ruisseau au pied de Primrose Hill, par trois tailleurs de pierre se rendant sur leur chantier. Il gisait face contre terre dans les détritus, sa perruque encore bien ajustée quoique salie sur la tête, portant une robe de femme tachée et déchirée, la lame d’une épée courte enfoncée dans le cœur. L’absence de sang a rapidement conduit le représentant de la Couronne chargé de l’enquête à conclure que le juge Godfrey était déjà mort lorsqu’il a été transpercé. Il est plus que probable également que le cadavre a été déplacé. L’hypothèse du suicide a donc pu être écartée. Qualifié de « plus grand juge anglais » de son temps – il a tranché l’affaire Hobbes —, son assassinat a suscité un émoi considérable. Ses funérailles dans la petite paroisse de Paddington ont attiré une foule de curieux. Dans les mois qui ont suivi les faits, les trois tailleurs de pierre qui se nommaient Green, Berry et Hill ont été arrêtés, jugés et exécutés. Contre eux, le représentant de la Couronne a surtout retenu une coïncidence de temps et de noms : à une époque ancienne, la colline de Primrose Hill s’était appelée Greenberry Hill. Avec leurs noms et leur présence sur place, ils ne pouvaient donc pas être innocents de la mort de la personne qu’ils avaient prétendument découverte. Pour autant, Green, Berry et Hill n’ont jamais avoué et les historiens considèrent que ce meurtre n’a jamais été véritablement élucidé ». Camilla Porodhu-Bracton, The Popish Plot (traduction Oudropedia), 1906, p. 157.

 

Chapitre 1.- Sandwich.

Le sandwich organique n’a pas de goût. Les tomates, la viande, le pain : tout est cheap. Décidément bio ne veut pas dire bon. Il termine souvent son repas du midi avec un chausson aux pommes pour accompagner son café. Au moins, le sucre ne le decive jamais, même s’il limite son expectance de vie. Le soleil commence à pénétrer l’open space comme c’est souvent le cas à ce moment de la journée. Pour éviter que la place qu’il a choisie ne devienne étouffante, il baisse le store le plus proche. Il en profite pour jeter un coup d’œil à la grande cour toujours vide où grandissent plusieurs merisiers. Elle a été revêtue de grandes lattes de bois exotique entourant les larges parterres où poussent des plantes sauvages. Le comité d’hygiène et de sécurité n’a pas validé l’accès public à la cour car les planches de bois qui avaient été posées à grand frais sont glissantes et potentiellement dangereuses.

Philippe s’apprête à vérifier les accontes complexes d’une des familles les plus riches de France : les Saint M’Hervé. En raison du renforcement des contrôles, il devient de plus en plus difficile de faire disparaître des revenus. Il faut multiplier les sociétés intermédiaires dans différentes locations. Il s’y emploie avec Nadia, sa partenaire lawyeure spécialisée en droit des affaires et fiscalité. Dans leur idée, ils ne font rien d’illégal même s’ils frôlent souvent la limite. Dans une époque où il faut tout maximiser, ils sont les spécialistes de la triple optimisation : fiscale, financière et sociale. Au final, il est fatigué de ce métier qu’il exerce depuis plus de vingt ans. Le café n’a pas réussi à le booster.

Pour ne rien arranger, Philippe vient de recevoir directement de Jacques Saint M’Hervé, le directeur général de la holding dont il fait les accontes, une demande d’avis portant sur un risque contentieux apparu récemment. Une mise en demeure les menace d’un énorme procès qui pourrait les mettre sur la paille. Le client demande comment provisionner une action de groupe sur le point d’être engagée contre eux et qui pourrait prendre des années, ou à l’inverse quelques heures seulement en application de la nouvelle ordonnance appelée E-justice du 27 août dernier, ce qui est encore plus inquiétant.

A vrai dire, cette demande d’avis lui passe un peu au-dessus de la tête comme si elle n’avait guère d’importance car il est préoccupé par un problème familial. Non pas à propos de sa vie de couple qui est un naufrage depuis longtemps, ni à propos de son fils ou de sa fille qu’il ne voit guère, mais à cause d’une sorte de grain de sable qui s’est glissé dans les tuyaux pourtant bien huilés de sa routine. Grâce à ses revenus, il s’est construit une situation sécurisée qui le met à l’abri de la gêne qu’il a connue, enfant, quand il vivait en région. Pourtant, un détail a légèrement fendu le firewall. Rien de grave, quelque chose d’insignifiant, un trouble superficiel, songe-t-il.

Il ferme, d’un grand coup sec, le code général des impôts à la couverture rouge qui n’est plus jamais à jour et décide de sortir de l’espace partagé du 4° étage pour partir à la recherche de l’information manquante.

Chapitre 2.- Carpe.

La carpe, provenant de notre étang, accompagnée de haricots frais était vraiment de la liche. Les premières pommes de l’année furent servies avec pain et fromage. Comme on le dit : Peccati de gola ! Hélas, le vin, devenu aigre depuis quelques temps, gâcha un peu le plaisir ! Nous attendions les prochaines vendanges dont on disait qu’elles pourraient être précoces. Sans rien entendre de la lecture monotone du chapitre biblique, j’entamais le morceau de tomme en regardant le ciel à travers une meurtrière. Le fragment d’azur me faisait songer à la robe de la Vi,erge dont la statue venait juste d’être installée dans l’abbatiale. En fond sonore, les cigales cantaient sans cesse, beaucoup plus que nous qui allions pourtant à la messe sept fois par jours. Une longue effluence de lavande vint nous assurer que le monde entier serait bientôt lavé de ses pêchés.

En mangeant mes pommes, j’aperçus soudain une écaille collée sur ma main. Je ne les avais donc p.oint toutes retirées ! Décidément, les poissons n’étaient pas mes préférés ! On coupait la tête, on ouvrait le corps en longueur et on vidait les viscères. Pas de quoi se passionner ! J’aimais mieux préparer les lapins en les balançant d’un coup sec sur le coin d’une pierre ; je trouvais assez plaisant ensuite de les dépiauter en faisant glisser leur couverture de poils. J’aimais aussi défunter les pintades d’un coup de couteau sous la tête déclenchant une giclée de sang.

Mon animal favori était le cochon. Pour récupérer sa sève chaude et fabriquer le boudin, il était nécessaire de le laisser mourir à petit feu et de l’entendre patiemment hurler comme un humain sur l’échelle à laquelle il avait été attaché. Voir les consœurs apeurées changer de chemin me rendait fort bien aise.

 J’aimais ces gestes précis que j’accomplissais après avoir fait le vide en moi par une prière, un psaume ou simplement en fixant un arbre jusqu’à ce que je sente possible d’être à sa place. Je revêtais mon tablier noir par-dessus ma bure – j’avais été autorisée à porter une bure de moine beaucoup plus commode pour les travaux manuels que la tenue de religieuse. Le plus dur dans ma tâche était son caractère répétitif. Il fallait une vingtaine de dindons pour faire un repas et au moins 45 carpes. Danielle avec laquelle je partageais ma cellule venait généralement m’aider à déplumer ces volailles, chose que je n’aimais p.oint faire de moi-même, et nous pouvions discuter à loisir.

Le repas du midi en vint à s’achever. A la sortie du réfectoire où l’on est de nouveau autorisée à causer, la sœur-surveillante me manda que la dirigeante supérieure souhaitait me voir. Je crus qu’on m’avait découverte et je songeais à ce vers de Tacite que mon père m’avait fait apprendre par cœur : « Une amitié dont la dissimulation est le lien et votre intérêt le fondement ».

 

44.

 

Sas de life

(more de vie).

Chapitre 3.- Librairie.

Il descend l’escalier jusqu’au basement. Quelques mois auparavant, son entreprise d’accomptabilité avait déménagé dans l’ancien collège Saint—Arbre près de la Sorbonne. Anecdote historique : c’est là que les fondateurs de l’ordre des jésuites, Ignace de Loyola, Pierre Favre et François-Xavier, se sont rencontrés. Ils partageaient la même chambre quelque part dans les étages. La société de Philippe a quitté la banlieue ouest pour ces espaces récemment rénovés car le directoire de sa société a considéré qu’il fallait disposer d’une location au centre-ville, rassurante et en apparence modeste. Ils n’occupent qu’une des quatre ailes de l’ancien collège. Dans les autres se trouvent les locaux d’une université et d’une librairie de théologie comparée, la seule de ce type en France.

Philippe peut s’y rendre sans ressortir du bâtiment depuis le basement de son cabinet. Il espère pouvoir y trouver la réponse à une question qui l’obsède depuis quelques jours.

 

Chapitre 4.- Coton.

 Quoique vivant dans ce convent depuis près de deux ans, c’était la première fois que j’étais convoquée par la dirigeante supérieure. Elle s’était faite construire une dépendance ouverte sur l’extérieur qui donnait sur la place du village. Elle y recevait surtout ses amis haut placés. Je traversai le cloître et débouchai sur le couloir qui conduisait à ce que nous nommions le château.

La sœur-surveillante m’accompagna dans une large pièce possédant deux cheminées qui n’avaient plus servi depuis une saison. Rigide et taiseuse, sans autre nom connu que « sœur surveillante » elle était pourtant une des « ménageuses » de l’abbaye. Elle veillait à la stricte application des règlements : un pour les hommes prévoyant surtout des limites de territoire et divisant la journée entre l’ouvrage, la prière et la lecture ; un pour les femmes comportant surtout des limites intérieures et relationnelles. Autour de la dirigeante supérieure, Claire de Rochefoucauld, s’était ainsi constituée une équipe chargée de la menance du convent, de l’hôpital et du monastère.

Ici, les moines de l’abbaye étaient dirigés par les femmes depuis des siècles. L’organisation avait bien fonctionné, les problèmes de succession avaient été fort peu nombreux et jamais notre ville de prière n’avait eu à souffrir de la disette. Il faut dire que la supérieure qui devait être une veuve ayant eu des enfants fut toujours choisie parmi les premières dames de France. Les moines réunis dans la partie monastère étaient, quant à eux, les rejetons sans héritage de la petite noblesse ou les fils plus ou moins débiles des « sauvages » du coin.

Après une longue espérance, on me fit entrer dans un salon empli de banquettes et de fauteuils couverts de coussins brodés. Les volets avaient été crouyés pour conserver la fraicheur. De grands aristocrates par le statut et la plupart petits par la taille causaient à voix basse sans regarder autour d’eux. J’eus l’impression de descendre sous terre dans un repère de souris géantes. Je craignis d’être sanctionnée publiquement devant ces hurlubrelus ! La sœur-surveillante me désigna une banquette derrière le fauteuil où se tenait la dirigeante, tournée vers une cheminée éteinte, en conversation avec un prêtre qui tenait la tête courbée. Ils discutaient d’une lettre écrite par une certaine Dame Sévigné à propos des convents de coton.

« — Nous traiter de « convent de coton » ! Son aïeule a fondé un ordre conventuel tout de même ! Elle a dû se retourner dans son tombeau, s’offusqua la dirigeante.

 Le prêtre à côté d’elle ajouta d’une voix basse :

 —  On peut dire qu’elle adore trop sa fille et p.oint assez son Di.eu. 

J’attendais que la dirigeante m’adressât la parole. Elle fut avertie de ma présence par un regard appuyé de la surveillante. Lentement, elle se tourna vers moi en approchant son fauteuil et proposa au prêtre de se joindre à la conversation. Je songeai qu’elle avait fait venir une sorte d’inquisiteur pour me juger froidement.

 

43.

She’s livingt ans à entre-ville.

 

Chapitre 5.- Rayon.

Pour répondre à la question qui le travaille intérieurement, Philippe se dirige vers le rayon des livres consacrés au Sacré-Cœur. Il en ouvre quelques-uns at random et lit quelques lignes. Il y a des livres sur différentes institutions : lycées et églises du Sacré-Cœur à Bangalore, à Saigon, à Québec ou ailleurs. D’autres livres traitent des missions menées sur tous les continents pour répandre ce culte.

De son point de vue, il ne trouve que bondieuseries. Il n’a pas reçu d’éducation religieuse et ne comprend rien à ce qui lui semble plus étranger que la mythologie des Apaches. Personne d’autre ne parait s’intéresser à ces vieux livres poussiéreux au propre et au figuré. Il se sent perdu et ne sait par où commencer. Il a une soudaine envie de renoncer. Il prend un gros livre au hasard et à travers l’emplacement vide, voit de l’autre côté du rayon, en face de lui, une jeune femme qui s’est mise sur la pointe des pieds pour prendre un autre livre. Elle paraît surprise de le voir et disparait aussitôt. Il longe l’allée jusqu’au bout ; il la retrouve devant lui, marchant à petits pas. Arrivée à sa table, elle rechausse les lunettes qu’elle y avait posées et ouvre le vieux livre qu’elle vient de rapporter du rayon. Elle donne l’impression de ne pas savoir qu’elle a été suivie. Bien qu’il ait gardé un fond de timidité, il lui semble assez naturel de lui parler. Elle dégage une autorité simple.

 —  Bonjour, peut-être pourriez-vous m’aider ?

 —  Oui ? fait-elle en relevant la tête comme si elle ne l’avait pas vu une minute auparavant au milieu des ouvrages.

 —  Je cherche un livre sur le Sacré-Cœur.

 —  Ils sont là-bas, elle lui désigne le secteur dont ils viennent tous les deux de revenir.

 —  Oui, j’y suis allé, je vous y ai vue d’ailleurs, enfin je ne sais pas par où commencer et je n’y obtiens rien.

 —  Come on ! vous n’y comprenez rien et vous voulez savoir quelque chose, c’est mal parti.

 —  J’ai une raison familiale. Il explique en deux mots.

Dans la salle de lecture, quelques moines plongés dans des incunables ou de vieux livres imprimés lèvent des yeux vagues, peut-être un peu choqués par cet échange à haute voix, quoique n’en voulant rien laisser paraître.

Elle se montre à la fois intriguée et ennuyée :

 —  Nous ne pouvons pas parler ici, j’ai quelque chose à finir mais nous pouvons, si vous voulez, prendre un verre à la cafét’, et elle ajouta : si vous avez le temps.

Il n’en a pas beaucoup, mais il se dit qu’il pourra taffer à la cafétéria.

 

Chapitre 6.- Mission.

 — Eva, je te présente le père La Colombière, il est venu spécialement de Paris pour te demander quelque chose.

 Il me salua  avec un « bonjour Eva » un peu condescendant qui ne me dit rien qui vaille. Je fis un petit geste de la tête, me demandant bien ce que ce père d’une trentaine d’années pouvait espérer de moi. J’avais grandi au Pays-de-Galles dans une vieille famille aristocratique trop pauvre pour me garder. Étant la plus jeune des filles, j’étais vouée à une vie de réclusion. J’étais d’abord allée à Llangoven, un petit convent dépendant de l’ordre des Fondevides qui subsistait secrètement malgré la fermeture de tous les monastères gallois depuis la réforme anglicane. Puis, j’avais été envoyée sur le continent, à la maison mère, ici à Saint-Orsan.

 Le prêtre se mit à me causer d’une voix suave et légèrement voilée. Ses mots donnaient l’impression de traverser un tamis.

 — Eva, Mme de Rochefoucauld ici présente est une de mes amies et m’a causé de vous. Vous correspondez à la personne que je recherche. Vous parlez bien la langue anglaise ?

 —  Oui enfin je l’ai appris très jeune mais ma langue maternelle était le vieux gallois.

 —  Vous pouvez traduire des livres en anglais, n’est-ce pas ?

 —  Oui, je n’hésitai p.oint.

—  Dans ce cas, j’aimerais bien que vous m’accompagniez dans ma mission. Cela vous changera de vos holocaustes d’animaux qui ne doivent pas toujours être ragoutants !

Il ne dit rien de plus sur sa mission. Je crus ouïr cependant, au cours de la messe basse qui s’en suivit entre eux, une expression que je ne connaissais p.oint, celle de Cabâzor. Je n’osais demander ce que cela signifiait. Je ne compris p.oint s’ils me donnaient vraiment le choix. Cela me posait un souci vis-à-vis des vœux que j’avais prononcés. Devinant mes pensées la dirigeante, posa une main sur celle du père et prit la parole :

 —  Ce n’est p.oint commun, mais il est possible d’être mis en disponibilité de ses vœux de réclusion perpétuelle pour une raison impérative.

 —  La raison est-elle impérative ? demandais-je, primesautière.

Ils se regardèrent un peu gênés. Mme de Rochefoucauld me répondit :

 —  Nous ne pouvons vous l’imposer et vous pouvez refuser, et comme on dit : dussions-nous en souffrir dans nos terres inconnues, ce qui dans sa bouche voulait tout simplement dire dans son cœur.

 Je demandais des précisions, le voyage allait durer plusieurs mois, voire plusieurs années. Je devrais affronter les dangers des routes et des grandes villes. Je demandai à réfléchir, ce qui visiblement froissa le prêtre que je devinai – alors qu’il se tenait assis — fort grand et dont la robe de lin était bordée de fil d’or.

Mme de Rochefoucauld plus compréhensive ou plus maline ne laissa rien paraître. Maternelle, elle me laissa tout le temps dont j’avais besoin pour me prononcer. J’hésitais : j’avais une bonne raison de rester. Par ailleurs, les voyages seraient certainement périlleux et ce père La Colombière ne me revenait p.oint. Il était trop aimable pour être honnête ; p.oint vraiment un homme de paix malgré son patronyme. Les deux côtés de son visage paraissaient autonomes et lui donnaient un visage tordu. C’est comme s’il n’avait p.oint encore choisi sa tête. Autant dire qu’il ne regardait jamais dans les yeux.

 J’avais besoin de réfléchir. Ma confidente favorite, Danielle, était à l’isolement depuis plusieurs jours car la ménageuse-surveillante avait estimé qu’elle causait trop. Je cherchais des réponses dans les psaumes, en vain.

 Cette nuit-là après Matines, en faisant ma promenade, je plaçai un caillou rond dans un endroit du mur séparant le convent du monastère qui avait été déformé par les racines d’un vieux châtaigner. C’était le signe convenu.

42.

Un continent to spread a few lines.

Chapitre 7.- Mémo.

Philippe trouve une table tranquille et se plonge aussitôt dans son portable. Il ouvre le fichier que lui a envoyé Jacques Saint M’Hervé à propos d’une éventuelle action de groupe. Apparaissent trois documents : un mémo résumant l’affaire, la mise en demeure de l’Association de Défense des Victimes des Produits Chimiques non Médicamenteux (l’ADVPCM) et une étude épidémiologique.

Il commence par ouvrir le mémo. L’ADVPCM a envoyé une mise en demeure de dédommager environ 700000 victimes, présentement malades, et 1500000 victimes potentiellement porteuses de la maladie sans l’avoir encore déclarée. Philippe réalise aussitôt que la Famille Saint M’Hervé va subir un discrédit considérable avec cette affaire et, plus grave encore, risque sérieusement la ruine.

L’affaire porte sur le composant d’un pesticide que cette entreprise commercialise depuis le début des années 90. Une étude bulgare prétend avoir démontré que l’Oudrozine, le composant incriminé, est à l’origine de la forme la plus répandue de la maladie d’Alzheimer. Philippe est troublé par la coïncidence de ce sujet professionnel avec son problème personnel liée à la maladie de sa grand-mère. Le mémo précise aussitôt : on pourrait se rassurer en se disant que les victimes potentielles ne sont pas en état de se défendre et souvent en fin de vie ; néanmoins, il apparaît que les enfants de ces malades sont susceptibles d’engager une action qui pourrait rapporter d’importantes indemnités. D’autant plus qu’il apparaît, selon l’étude bulgare, que l’Oudrozine produit des effets sur plusieurs générations. La maladie se transmettrait par les gènes. Cette molécule est issue du gaz moutarde utilisé pendant la guerre de 14-18. Philippe se dit que cette action pourrait leur faire perdre l’un de leurs meilleurs clients s’ils ne parvenaient pas rapidement à lui apporter des solutions satisfaisantes. Il se sent d’autant plus concerné qu’à la longue, Jacques Saint M’Hervé est quasiment devenu un ami. Il en conclut qu’il faut qu’il débriefe d’urgence le sujet avec Nadia, sa partenaire lawyeure. Il en est là de sa réflexion lorsqu’il voit la chercheuse en théologie pénétrer dans la cafétéria.

 Chapitre 8.- Fissure.

Depuis quelques temps, je m’étais aperçue que derrière un rideau de lierre, un des châtaigniers qui longeaient le mur de séparation était creux. En me mettant à l’intérieur, je pouvais me porter, sans être vue, à la hauteur d’une fissure du mur générée par le développement de l’arbre.

John était davantage à découvert de l’autre côté, au milieu des vignes. Heureusement, cet endroit du parc était assez éloigné des bâtiments. La ménageuse-surveillante faisait certes une ronde de nuit, mais faisait toujours une pause : elle jouait au cochon pendu, toute seule, sur la même branche horizontale d’un châtaignier. Nous savions ainsi que nous avions un peu de temps entre chaque passage.

J’avais repéré John dans l’abbatiale, au milieu des moines, au cours de la messe dominicale. Les autres jours nous étions strictement séparés les uns des autres. Je l’avais fixé longuement et, un jour, il m’avait remarquée. Depuis, nous passions une partie de la messe à nous mirer sans nous connaître. Il avait des traits fins, presque féminins, et un regard sombre.

Il avait eu la même idée que moi et cherchait une encoignure dans ce mur de séparation pourtant très surveillé. Je m’étais mussée plusieurs fois au cours de l’été dans ce tronc en espérant le voir passer seul. Plusieurs fois, je l’aperçus au loin sur le chemin qu’empruntaient ceux qui ne souhaitaient p.oint retourner se coucher après Matines.

Une nuit, il quitta son groupe de frères pour venir fourgoter dans le mur, sans doute à la recherche d’une fissure, dans le noir, à quelques mètres de moi. J’ai espéré en silence, avant de l’appeler doucement. Je ne connaissais p.oint encore son nom.

 —  Frère, m’ouïs-tu ? il se figea, peut-être effrayé.

Je répétais :  — Frère, je t’ai vu dans l’église, j’aimerais connaître ton nom.

Il s’approcha de l’encoignure du mur. Je crois qu’il savait que j’étais celle qui le fixait dans l’église et dont il ne pouvait détourner le regard, quoique nous le faisions de manière discrète en ayant la tête courbée

 —  John … et toi ? il parla tout doucement en tournant la tête. Le pronom « toi » avait déjà quelque chose d’intime qui me troubla.

 —  Eva.

 —  Je ne peux p.oint rester, fit-il.

 —  Reviens demain si tu veux bien.

 —  D’accord, je reviendrai.

Quelques jours plus tard après nous être revus au même endroit, nous convînmes que nous laisserions une pierre ronde dans la fissure du mur à chaque fois que nous souhaiterions et pourrions-nous rencontrer au milieu de la nuit. John ressemblait au Jé;sus humain et assez féminin que je m’étais figuré et je n’avais guère le sentiment de tromper le fond de ma religion, même si je contournais les règles.

Nous ne nous voyions pas longtemps et ne pouvions guère nous toucher. Il m’avoua un peu curieusement qu’il aurait aimé être dans la peau de la Marie-Madeleine du Chr;ist. Nous n’avions que peu de temps avant le retour de la surveillante. Souvent, pendant plusieurs jours, je craignais de retourner dans ce que je considérais être « mon » tronc de crainte d’être prise sur le fait. Nous aurions pu être battus à mort pour cela.

Puis, le désir de le voir me ressaisissait et je plaçais une pierre ronde dans la fissure du mur. Parfois, il ne venait p.oint ; je l’attendais quelques temps puis reprenais ma position la nuit suivante. Les jours passant, mon inquiétude augmentait. Il fut parfois plusieurs semaines sans réapparaître. Le moindre bruit me faisait tersauter. Il m’arrivait parfois de rester à attendre dans mon tronc sec en imaginant sa main invisible traverser le mur et venir jusqu’à moi. Je restais ensuite longuement en improvisant des prières afin qu’il aille bien et revienne. C’était plus commode de désirer un Jé;sus mort des siècles plus tôt. Pourtant, il finissait toujours par revenir et il suffisait qu’il soit là pour que j’oublie mes inquiétudes.

En discutant dans le noir, John et moi nous rendîmes compte que nous provenions de la même île du nord. Il était le fils bâtard d’un noble irlandais et d’une baronne anglaise. Il avait grandi à Londres. Attiré par les études, il était entré dans un prieuré de la région londonienne avant, comme moi, d’être envoyé au siège de l’ordre des Fondevides, à l’abbaye de Saint-Orsan.

Au bout de quelques semaines de cette « relation » interdite, je devins même incapable de suivre les conversations de Danielle. Tout en moulinant mécaniquement la chair d’un cochon pour faire des saucisses, je m’imaginais avec John marchant sur des landes celtiques sous un grand ciel océanique parcouru de trouées de lumière et de grands cubes d’averse. Depuis ma rencontre avec Mme de Rochefoucauld, j’avais d’urgence besoin de lui.

 

41.-

Chargés de terre

Victimenteux du temps.

 

Chapitre 9.-Ecusson.

La chercheuse en théologie fait un petit signe de la tête à Philippe et se rend au comptoir ordonner un café. Il en profite pour forwarder le message de Jacques Saint M’Hervé à Nadia en écrivant rapidement : « URGENT : peux-tu jeter un œil au message et aux documents joints ? Je t’appelle dans 30 minutes, bises ».

 —  Je m’appelle Claude, fait-elle, s’asseyant sur la banquette en laissant glisser une espèce de grand cabas plein de livres le long de son bras droit et en posant un grand Flat White de sa main gauche. Sans ses lunettes, elle est plutôt rayonnante.

Pris au dépourvu par son entrée en matière, il met quelques secondes avant de se présenter.

 —  Ah oui ! Moi c’est Philippe…

 —  OK, Philippe, j’ai quinze minutes, expliquez-moi votre problème.

Il est impressionné par cette jeune chercheuse qui a des manières un peu brusques.

 —  L’histoire est plutôt simple, je suis allé rendre une visite à ma grand-mère il y a une semaine environ dans sa maison de retraite pour ses 101 ans.

 —  101 ans pas mal !

 —  Oui ! J’ai frappé à la porte de sa chambre plusieurs fois. Sans réponse, je suis quand même entré. Elle contemplait un vieux chêne à travers la fenêtre. Puis, elle a pris conscience de ma présence, s’est tournée vers mois mais a cru que j’étais son fils, « Georges mon fils », a-t-elle dit. Elle m’avait confondu avec mon père qui s’est tué avant ma naissance dans un accident de jeep à la fin de la guerre d’Algérie. Je lui ai dit que j’étais son petit-fils et elle m’a resitué – du moins je crois. Nous avons un peu parlé. Son repas est arrivé. Elle a mangé ce qu’il y avait sur son plateau très lentement et consciencieusement en paraissant oublier ma présence. Puis, l’assistante de service, toujours très polie avec ma grand-mère, est venue récupérer le plateau. Mon aïeule s’est tournée vers moi, de nouveau disponible. Je lui ai posé une question sur ses darents. Je voulais savoir comment ils avaient vécu.

Claude l’interrompt :

 —  Vous êtes obligé de raconter tous ces détails ?

 —  Désolé, je vais essayer de faire court. Ma grand-mère a pris son sac à main sur un guéridon près du fauteuil où elle passe ses journées depuis que des douleurs dans les hanches l’empêchent de se rendre au parc pour faire sa promenade. Elle en a sorti un petit insigne qu’elle m’a tendu : « Tiens il est pour toi, ma mère me l’avait donné, il te revient ». C’était une pièce de tissu ronde et épaisse, assez ferme, de la taille de la moitié d’une main. Sur la surface avait été brodé un cœur à l’envers, pointe vers le haut, surmonté d’une croix. Je ne sus pas quoi dire et n’ai pas posé de question. En fait, j’ai pensé qu’elle me refilait une bondieuserie provenant de je ne sais quel haut lieu religieux. Toute cette génération s’était rendu plusieurs fois en pèlerinage à Lourdes. J’aurais dû l’apporter avec moi pour vous le montrer, il est resté à la maison.

 —  OK et tu veux savoir ce que ce signifie cet insigne ? redemanda-t-elle un peu étonnée.

 —  Je le sais, c’est un Sacré-Cœur, tout le monde le sait.

 —  Oui, mais ce n’est pas un simple Sacré-Cœur. D’après ce que tu dis, il est inversé pointe vers le haut, c’est donc un Cabâzor.

 —  Qu’est-ce que ça veut dire ?

 —  Cela dépend de ce que tu cherches.

 —  Justement à comprendre ce que cela veut dire.

 —  Ta grand-mère ne t’a rien dit d’autre ?

Philippe essaie de se souvenir de son dernier meeting à la maison de retraite avec sa grand-mère et de le raconter avec précision à Claude :

 —  Sauf l’affaire des dragons, non, mais c’est un peu du délire.

 —  C’est quoi cette histoire ?

 —  Une histoire de Cabâzor en effet, j’ai cru que c’était un mot patois pour dire Sacré-Cœur. Ma grand-mère farfouilla encore dans sa table de nuit et me lut un texte qu’elle avait écrit dans une belle écriture scolaire de pleins et de déliés. Le titre en était : « Le Prince des dragons ». Je vais vous le lire car elle me l’a donné. C’est la seule histoire que le père de Marie/Rose qu’on appelait le père Nieul, avait racontée de la guerre.

 —  C’est qui Marie/Rose ?

 —  Ben, ma grand-mère, c’est comme ça qu’on l’appelle, c’est affectueux si on veut.

 —  Donc le père Nieul est ton arrière-grand-père, c’est bien ça ?

 —  Oui, exactement, reconnait Philippe en position d’étudiant.

 —  OK, continue.

 

Chapitre 10.- Traduction.

Ce n’est que la troisième nuit suivant mon entrevue avec la dirigeante du convent que John fit son apparition. Je lui causai du père La Colombière et de mon éventuelle départance. Je lui dis que je les avais entendus causer d’un certain « Cabâzor ». Il garda le silence sans bouger avant de me parler un peu de lui.

 —  Quand j’étais au prieuré de Londres, je reçus un jour la visite d’un moine normand autoritaire, le père Eudes, qui voulait que je lui traduise un livre d’un professeur protestant d’Oxford, nommé Baldwin. Il était question du Cabâzor. Le texte de Baldwin était sec et aride, fort ennuyeux. J’étais jeune, je traduisis littéralement sans me poser de questions. Je pris cela pour une corvée. Il s’arrêta de causer, il avait entendu un bruit, un craquement. Puis il reprit :

 —  Tu es encore là ?

 —  Oui, John, je t’écoute.

 —  Deux ou trois années plus tard, j’appris que le père Eudes avait fondé l’ordre du Cabâzor de Ma,rie et Jé;sus en Normandie. Il avait aussi publié un livre où je retrouvais des passages de ma traduction. Par Cabâzor, il entendait la fusion des cœurs réels et éternels de Jé;sus et de Ma,rie. Il affirmait que leur pompe sanguine respective était transfigurée en un Cabâzor unique. Il représentait celui-ci sous la forme d’un cœur inversé — la pointe vers le haut — comme pour montrer la direction à suivre vers le ciel. Il s’était visiblement inspiré de Baldwin même si, contrairement à lui, il faisait référence à Ma,rie. Personne ne sait d’où provient ce mot de Cabâzor. Jean Eudes était un homme ambitieux et fanatique. Je songe que ton Colombière, étant donné sa manière de s’habiller et de causer, est un membre de l’Armée des Pères, une organisation papiste fort hiérarchisée, créée il y a quelques années à Paris, dans le collège Saint—Arbre. Il se prépare quelque chose, peut-être contre les puritains qui pullulent à Londres.

Je fus surprise qu’il sache autant de choses car il vivait au monastère depuis plusieurs années. Je lui en fis la remarque.

 —  Tu sais comme moi que, même reclus, nous percevons clairement les bruits du monde.

 —  Est-ce que je dois accepter d’y aller ? Ils me donnent le choix.

 —  Je ne sais pas s’ils te donnent vraiment le choix. Ce n’est p.oint leur genre. Ils veulent sans doute que tu te décides toi-même. Cela risque d’être dangereux, les catholiques ne sont p.oint les bienvenus à Londres depuis le grand incendie.

Il garda longuement le silence dans le noir. Je me jetais à l’eau :

 —  Il faut que tu saches que j’ai un sentiment pour toi, même si notre relation est sans doute impossible.

Il eut une voix étouffée et résignée presque gênée :

 —  Rien en effet n’est possible pour nous en ce monde.

Je répondais du tac au tac :

 —  Ou tout est possible, au contraire.

J’aurais sans doute mieux fait d’avoir adopté la position de John.

 

40.-

Big Flat Cabôz.

Chapitre 11.- Flambeur de dragons.

 —  Le père Nieul ayant été blessé dans les tranchées a passé des mois à l’hôpital militaire. Après quoi, il a été affecté comme mécanicien d’aviation. Son chef, un lieutenant, prétendait être l’as des abbés-pilotes, il était surnommé le grand flambeur de dragons.

 —  Trop dar son nom, fait Claude.

—  Cet abbé, continue Philippe, avait eu une maladie à l’âge de 6 ans qui le rendait distrait, il s’était mis à parler aux mouches. A 18 ans, il a traversé la frontière espagnole pour entrer dans une mission du Cabâzor, interdite en France à cette époque. Un peu plus tard, pendant la 1re Guerre Mondiale, il a distribué des médailles du Cabâzor aux soldats qu’il rencontrait et se rendait volontaires pour des postes exposés. Il a choisi finalement l’aviation car, disait-il, « Les religieux sont les aviateurs de la vie spirituelle ». Cependant, en raison du règlement, on lui interdit d’accrocher le fanion du Cabâzor sur son avion. Affecté à l’escadron des Crocodiles, il réussit à abattre des ballons d’observation que l’on appelait des dragons. En 1922 pour un almanach, il a écrit un texte intitulé « Mon premier dragon » : « Pour soutenir mon courage j’avais ma confiance en D.ieu, en Notre Dame du Cabâzor que je rendais responsable de ce qui pouvait m’arriver. J’attendais donc une occasion. Elle se présenta bientôt… un superbe ballon ennemi faisait le guet en bas. Assez loin, à 10 km environ. J’étais en queue de troupe et ruminais mon attaque. Vite un coup sur la commande du moteur. L’altimètre descend mais trop lentement à mon gré. Et le dragon ? Il est bien là en dessous, j’approche, il grossit très vite. Attention ! Zut, ma mitrailleuse n’est pas embrayée : V’lan ça y est d’un grand coup de poing. Ta ca Ta, Ta ca Ta. Sans viser je tire… A l’atterrissage mon premier mot se devine : « j’ai brûlé un dragon ». Aussitôt comme un écho, Nieul, mon brave mécano de s’écrier « il a brûlé un dragon » — « un dragon ? »  — « ah, zut dit un autre ça c’est épatant » ». Du coup le règlement militaire céda et il put arborer le fanion du Cabâzor sur son avion. Après la guerre, ce lieutenant — l’as des dragons — est redevenu abbé à temps plein dans une petite île des Papous. Âgé de 35 ans, après trois années de mission passées chez les païens, il a été tué par un jeune sauvage qu’il avait tenté de convertir au culte du Cabâzor.

Claude l’écoute avec attention en aspirant de temps en temps son grand Flat White avec une paille. Philippe lui redemande :

 —  Qu’est-ce que je peux faire de ce fou furieux, tueur de dragons, mangeur de crocodiles et compteur de mouches ? C’est une espèce de Tintin au Congo de la guerre 14, ça m’est complètement étranger.

 —  Qu’est-ce que tu veux savoir ? Pourquoi elle t’a donné l’écusson à toi ?

 —  Oui je suppose que c’est cela, reconnait Philippe.

 —  Il y a peut-être une raison mais elle peut être longue à trouver. Le Cabâzor, c’est à la fois une baudruche vide et quelque chose de complexe et d’érudit.

 —  Ben quoi ! c’est le Cœur du Chr;ist à l’envers et peut-être celui de Ma,rie. Qu’est-ce que ça change et qu’est-ce qu’il peut y avoir là-dedans ? Ma grand-mère y croyait. Et aujourd’hui ça n’a plus aucun sens, voilà tout.

 —   Ça c’est le côté baudruche.

 —  Et le côté complexe et érudit ?

 —  Je ne peux pas vous le dire comme ça, elle s’est remise à le vouvoyer apparemment sans raison, il faut du temps, de la confiance, des mots qui sortent. Pour le moment, je ne peux rien dire et d’ailleurs je ne suis certaine de rien. Je ne le sens pas.

Pendant qu’ils parlaient, la cafète s’est remplie d’étudiants sortis de cours. Claude et Philippe se mettent à parler plus fort pour s’entendre. Deux étudiants se sont assis à leurs côtés et Claude semble gênée par leur présence.

  —  Mais alors comment je peux faire ? s’écrie Philippe.

 —  Je ne sais pas, readez, vous trouverez peut-être quelque chose.

 —  Je trouverai peut-être ? Vous m’avez complètement embrouillé.

Maintenant elle semble ennuyée :

 —  Oui, je suis un peu désolée, votre problème est un casse-tête.

 —  Mais je ne comprends rien.

 —  C’est bien ce que je dis. Je n’aurai pas dû accepter ce café – en fait un Flat White qu’elle s’était elle-même payé et qui commence à faire un bruit de bulles quand elle tire sur la paille. Je ne suis pas assez avancée pour communiquer aisément ma recherche comme cela à quelqu’un qui n’a guère de connaissance.

 —  Y a-t-il un livre pour commencer ?

 —  Oui, bien sûr, répondit-elle… et après réflexion : tenez, vous pouvez lire le livre du père Verkynden intitulé : « Cabâzor, une histoire de solidarité française », il a tort sur toute la ligne car ce n’est pas d’origine française, mais au moins c’est ce qu’on peut appeler la ligne officielle.

 Elle est déjà debout en train d’ajuster son cabas de livres sur l’épaule. Elle lui sert la main pendant que Philippe reste assis. Il se sent tout à coup décalé parmi ces étudiants. Il la regarde s’en aller. Son téléphone se met à vibrer : c’est Nadia, elle n’a pas attendu qu’il la rappelle.

Chapitre 12.- Cuisine.

Je fus de nouveau mandée par la dirigeante du convent qui désirait recevoir ma réponse. Je me rendis dans son salon. Le père La Colombière était là, lui aussi. Je leur dis que je ne souhaitais p.oint partir. Je vis leur visage se durcir.

C’est Claire de Rochefoucauld qui reprit la parole :

 —  La nouvelle ne te concerne p.oint directement, néanmoins il importe que tu saches qu’un moine traducteur, nommé John, a été placé ce matin à l’isolement. Il a été pris dans les cuisines, derrière un pilier, avec une paysanne. Nous attendons ta réponse pour demain matin.

Je ressortis du « château » de la dirigeante avec une tête de céleri rave. Sans trop savoir où j’allais, je me dirigeais vers les cuisines communes de l’abbaye. Elles dataient du temps de Robert de Moussé, le fondateur. Elles avaient été construites avec un toit pointu couvert de pierres plates pour plus de solidité. Ayant une forme octogonale, elles pouvaient fonctionner avec huit feux en même temps. La fumée était dense et montait plus haut que la tête, là où la charcuterie était suspendue. Ce procédé permettait de fumer notamment les andouilles et donc de les conserver. C’était là que finissaient les cochons que je saignais. Chaque feu était installé dans une sorte d’abside surmontée d’une cheminée. L’entrée de cette mini-chapelle était encadrée par deux piliers. Derrière ceux-ci, suffisamment d’espace permettait de se musser, d’autant que la fumée montante faisait écran.

J’imaginai John derrière un pilier avec sa paysanne. Je me sentis comme un passager clandestin expulsé en pleine mer. L’image idéale d’un John en ange chaste et protecteur, quasi christique, avait vécu. Je me l’étais fabriqué pendant ces longues après-midis insupportables où le temps n’avance plus et où le mal du pays, venu dont ne sait où, remontait en moi comme une humidité guerouante.

Je parvins à me calmer en songeant que Mme de Rochefoucauld avait cherché à me blesser tout en me menaçant. Je soupçonnai qu’elles – la ménageuse-surveillante et la dirigeante du convent – avaient mis à jour mon attirance pour John et qu’elles attendaient le moment opportun pour employer cette connaissance pour atteindre leurs fins. Je me demandais de même, dans mes moments de plus grande méfiance, si John n’avait p.oint été chargé de me séduire discrètement afin que je puisse ensuite devenir leur marionnette.

Je sentais John assez libre pour s’être attachée à cette fille et croyais comprendre enfin ses absences prolongées. En sortant des cuisines, les yeux durs d’une jeune paysanne qui se détourna sur mon passage ne me laissa guère de doute.

La blessure de mon amoure propre d’aristocrate – quoique pauvre – me fit autant souffrir que la « rupture » avec John que je décidais aussitôt — même s’il ne s’était à vrai dire rien passé entre nous. Je me sentis aussi stupide que les grandes andouilles qui pendaient au-dessus des cheminées de la cuisine monacale. L’idée d’aller ramasser sur une table un gros couteau de cuisine et de faire saigner cette paysanne comme une pintade me traversa l’esprit.

A la sortie des cuisines, je tombai sur la ménageuse-intendante qui me fit remarquer que la taille des saucisses que je fabriquais était devenue très irrégulière depuis quelques temps. Or, le principe d’égalité entre les moines impliquait que chacun ait une saucisse grillée de la même taille. Je lui dis, au contraire, qu’il fallait prendre en compte les singularités de chacun et de leur distribuer la saucisse qui leur était proportionnelle !

Seule dans ma cellule en l’absence de Danielle qui était encore à l’isolement, je tentai de me calmer. Tout me paraissait irréel mais il suffisait, pensai-je, de prier pour retrouver le sentiment d’être présente au monde. Cependant, John se substituait dans mon imagination à toute tentative d’en appeler à D.ieu. Les mains jointes devant moi ou allonger face contre sol, rien n’y faisait.

Je n’allai p.oint à Matines, je restai seule dans ma cellule. Je sentis monter la panique. Je m’appelai moi-même pour me calmer : « Eva, Eva, Eva, c’est toi ? ». Je tournai en rond de plus en plus vite dans la cellule telle une poule à laquelle on aurait bandé les yeux. J’avais opéré une sorte de jonction avec John, j’en étais certaine, mais sa disparition à un bout de la chaîne invisible faisait de moi un fantôme. Je crus expérimenter la nuit mystique de Thérèse d’Avila : l’absence de D.ieu et la totale solitude. Ma famille était trop loin et je ne pouvais faire confiance à personne ici, en dehors de Danielle. Je m’arrachai la peau avec mes ongles sur le dessus de la main. Le ventre vide car je n’avais rien pu manger, je vomis ma bile dans un seau. Je restai assise espérant me sentir un peu mieux, vacillante au bord de l’évanouissement, telle un cochon vidé de son sang. La lucidité revint doucement sans que disparaisse la douleur vicieuse sous mon nombril. Je me rendis aux Laudes, à la levée du jour.

La lecture des psaumes me fit du bien. D’autres que moi avaient connu la solitude de celui qui ne se sent plus relier à rien et avaient survécu. Le nom de Jé;sus me parut vide de sens au milieu de la nuit. Quelques-uns peut-être pouvaient faire de cet attachement une source de bonheur, mais cela ne parlait plus. Bien qu’ayant pris un coup sur la tête, je pensai pouvoir remonter la pente. J’annonçais à la dirigeante, Claire de Rochefoucauld, par l’intermédiaire de la ménageuse-surveillante, que j’étais prête à départir.

 

 

39.-

Il regulationnait the prohibited mission.

Chapitre 13.- Dorfait.

 —  C’est bullshit, si tu veux mon avis, lui dit d’emblée Nadia au téléphone.

 —  Ah bon ! pourquoi ? lui redemande Philippe.

 —  Tu sais l’action de groupe en matière d’environnement n’existe que depuis 2016 en droit français.

 —  Non je ne sais pas, c’est quoi cette action de groupe ?

 —  Une association écolo peut agir devant les tribunaux à la place de milliers de victimes d’un dommage causé à l’environnement contre le pollueur.

 —  C’est quoi l’intérêt ? redemande Philippe.

 — Ça coûte moins cher pour les victimes et elles sont plus fortes en groupe.

 —  Ça a l’air plutôt dangereux pour les entreprises, pourquoi dis-tu que c’est « bullshit » dans ce dossier ?

 —  La loi ne s’applique qu’aux affaires nées après son entrée en vigueur, précise Nadia, pas aux vieilles affaires, or ici la plupart des victimes sont malades depuis longtemps. Elles ont dû absorber de l’Oudrozine — si tant est que ce produit est vraiment dangereux — dans leur jeunesse.

 —  Donc l’action de groupe ne s’applique que pour les nouveaux cas déclarés depuis la loi, c’est bien ça ?

 —  Et encore, on pourrait dire que ces personnes ont absorbé de l’Oudrozine bien avant.

 —  Mais c’est dur à prouver.

 —  Oui, mais je pense que ce sera à la partie adverse de le prouver.

 —  Donc ?

 —  …Tout faisneur … quelconque de l’hormission, qui candit à autrui un dorfait, ….

 —  Excuse-moi Nadia, j’ai rien compris, ton cell marche mal, il y a un drôle de bruit, comme un cliquetis.

 —  Je m’approche de la fenêtre, là ça va mieux ?

 —  Oui, Oui.

 —  Je disais que si l’on cause à autrui un dommage, il faut le réparer mais qu’ici il ne faut pas s’affoler, Saint M’Hervé a confié l’affaire à un grand cabinet anglais, Robbs and Humes, et je pense qu’ils vont rapidement prendre la mesure de cette action. Nous, pour la partie fiscalité et accontabilité, nous n’aurons qu’à suivre le mouvement.

 —  OK, OK ! approuve Philippe, s’il n’y a pas de risque je ne vois pas l’intérêt de provisionner.

 —  De toute façon, provisionner, c’est jamais que des pertes de revenus anticipées permettant de payer un peu moins d’impôt pendant une certaine période.

 —  OK, donc on se voit tout à l’heure au siège de Saint M’Hervé, j’attendrai à l’accueil à moins cinq.

 —  Ça marche, take care, conclut Nadia.

Bon ! ça n’était que cela. Il n’y avait pas de quoi paniquer. Philippe décide en sortant de la cafète de retourner à la librairie emprunter le livre du père Verkynden que lui a conseillé Claude. Il a l’impression que le Cabâzor s’est dissout dans l’histoire, comme s’il n’avait jamais existé. Sa grand-mère a dû le mettre en contact avec quelque chose dont elle ignore l’origine.

Chapitre 14.- Imprimerie.

Quand La Colombière et moi avons quitté Saint-Orsan, j’ignorai quelle était notre première destination, tout en supposant que ce serait l’Angleterre. Au début, la traitrise de John – quoique j’aie vécu notre relation de manière sans doute trop imaginaire — me laissa fiévreuse puis déprimée. Je n’ai p.oint demandé où nous allions. Le ventre me brûlait comme si j’avais avalé des litres de vin aigre alors que, par ailleurs, je ne pouvais plus rien manger. Puis, je me sentis en colère contre tout le monde : John, La Colombière et la mère Rochefoucauld. Je retrouvai un peu d’appétit. Mes envies de les trucider comme des lapins traduisaient sans doute un regain de volonté.

J’avais réussi à emporter plusieurs tomes des amoures d’Astrée et Céladon de Monsieur Urfé. Ces livres me sauvaient l’existence. L’invention de l’imprimerie avait tant changé nos vies que j’avais peine à imaginer comment cela pouvait être avant. Sans doute en réalité les gens se racontaient-ils des histoires, comme mon père le faisait, quand j’étais petite au Pays-de-Galles. J’avais déjà lu une première fois l’œuvre d’Urfé au convent, en cachette, aussi les cahots de la route ne me gênaient guère pour relire l’histoire. Céladon avait cru, à tort, que son amoureuse, Astrée, l’avait trompée avec un berger. Il avait pourtant appris par un témoin qu’au contraire Astrée avait résisté à une tentative de baiser. Cependant, elle lui avait à jamais interdit de se représenter devant elle car il avait douté d’elle. Il décida de passer pour mort et de disparaître de sa vie. Je songeais moi aussi que l’histoire de la paysanne dans la cuisine de l’abbaye n’était qu’un quiproquo et peut-être même un mensonge de la dirigeante pour provoquer ma décision. J’eus la forte intuition, à la suite d’un songe, que je retrouverai John sur ma route pour creuser dans « nos terres inconnues », comme le disait la mère Rochefoucauld.

Je finis par comprendre que nous ne nous rendions p.oint en Angleterre car nous nous dirigions vers le nord-est. Le voyage devint monotone. L’automne était arrivé et les jours de pluie se succédaient. Nous protégions les fenêtres de notre voiture avec de grandes toiles. Pour autant, l’eau parvenait, par endroit, à s’immiscer. A chaque auberge, nos chevaux une fois désattelés paraissaient maigres et penauds dans leur robe détrempée.

Il m’arriva une chose curieuse au cours d’un de ces soirs pluvieux. Un homme en noir, assis au fond de la salle sombre de l’hôtellerie, dont je ne percevais clairement que les yeux intenses, me regarda comme s’il voyait mon destin à travers moi. Il paraissait voir en moi une destinée qu’il approuvait. Pour autant, nous n’échangeâmes pas un mot et je ne sus p.oint même son nom. Le lendemain matin, quand nous nous sommes levés, il était déjà parti.

La Colombière, quant à lui, exigeait tous les jours que je lui donnasse des leçons d’anglais. Je lui racontai, pour m’amuser, qu’il s’agissait d’une langue facile à appréhender, construite à partir du franco-normand importé en Grande-Bretagne par Guillaume le Conquérant. Au lieu de lui apprendre « I don’t understand » je lui ai appris « I don’t comprehend », plus proche du français ; au lieu de « this man is nice », « this man is sympathetic ». Sans jamais rien lui enseigner de complètement absurde, je lui pavais la route à de futurs malentendus ! J’espérai ainsi prendre ma revanche sans qu’il s’en aperçoive. C’était assez puéril, mais cela me fit du bien.

Il me demanda aussi de lui traduire un ouvrage qu’il cachait dans sa malle. Il s’agissait, drôle de coïncidence, du livre écrit par ce protestant professeur à Oxford, Baldwin, le même livre que John avait dû traduire pour le père Eudes. Pour moi, c’était le signe que nous avions des destins croisés et que nous nous reverrions bientôt. Dommage que John ne m’ait p.oint donné un exemplaire de sa traduction.  Je supposai que La Colombière n’était pas en situation de la demander directement à Jean Eudes si tant est qu’il connut l’existence de la traduction de John. Ce n’était p.oint moi qui le lui dirais. 

Repenser à John ravivait une douleur qui me donnait envie de crier contre ces groupes de corbeaux qui nous suivaient de temps à autre. J’avais connu des douleurs physiques — un poignet cassé, une dysenterie, une dent gâtée — mais ces douleurs violentes ne laissaient guère de souvenir et ne revenaient p.oint pendant des mois. Soit l’on en défuntait, soit on les dépassait. Cette fois, je ne dépassai rien, je ruminais en boucle. Quand la voiture passait au-dessus d’une gorge, je devais m’accrocher aux bordures pour ne pas être tentée de sauter. Les battements de mon cœur accéléraient et la panique montait. La lenteur de notre véhicule me démancyclait. Je me retrouvais en sueur sans avoir rien fait. Je craignais qu’un embouteillage ne nous bloquât au bord du précipice. Un tel embarras pouvait survenir quand nous arrivions à proximité des villes où se tenait un marché. Je fus guérie de mes angoisses le jour où nous connûmes un véritable danger.

38.-

Longtempt to kill la loi does not said.

 

Chapitre 15.- Grande Inversion.

Philippe a pris l’email de Claude au cas où. Mais au cas où quoi ? Il remonte au 4° étage et entre dans l’open space. La chaleur est montée de plusieurs degrés et il sait qu’il aura du mal à se remettre à vérifier des accontes.

Il réfléchit à cette étrange rencontre dans les rayons de la librairie. Claude est le genre de femme, féminine physiquement, mais quelque peu masculine dans la manière de s’exprimer qui ne permet pas d’être tout à fait à l’aise tout en le mettant étrangement en confiance. Elle fait partie de cette génération de femmes à l’origine de la « Grande Inversion », ce mouvement qui a donné lieu à une grande loi au milieu de l’été (n° 6775-106000 du 28 juillet dernier). On s’est aperçu qu’il ne fallait plus opposer raison et émotion car il existait une véritable raison émotionnelle et relationnelle. Une première rupture entre raison et émotion s’était produite sans doute à la fin de la préhistoire, confirmée — là encore c’est controversé -, à la Renaissance.

Les femmes, passant des heures côte-à-côte, notamment dans le fond des grottes à taffer en discutant, étaient passées maîtresses dans la gestion rationnelle des relations tandis que les hommes avaient plutôt développé l’instinct du chasseur et le sens de l’orientation. La raison analytique était plutôt du côté des femmes, quand l’intuition et le sens du territoire était du côté des hommes. Avec l’invention de l’écriture et de l’agriculture, les hommes se sont emparés de la raison, mais ils ne l’ont pas associé à l’émotion et à la relation. Ayant conquis une terre et l’ayant mise en valeur, ils voulaient la transmettre à leur fils aîné qu’ils privilégiaient pour ne pas la fragmenter. Il leur fallait développer des instruments techniques pour l’agriculture et juridiques pour les ventes et les successions.

C’est sur cette séparation radicale entre raison et émotion que le monde mécaniste de l’occident s’est construit. Il n’a cessé depuis lors d’étendre son empire. Le mouvement contemporain dit de la Grande Inversion, dont Claude est visiblement une thuriféraire, consiste précisément à reconnaître l’existence d’une raison émotionnelle et relationnelle. On en est encore à tirer toutes les conséquences, positives et négatives, de cette sorte de retour à la préhistoire, qui prend maintenant toute son ampleur.

La politique et les élections demeurent pour satisfaire la soif plutôt masculine de pouvoir et d’appropriation de fiefs. Les postes obtenus sont bien payés mais ne servent plus à transformer les choses. Ce qui a été mis en place en parallèle est une démarche bottom up. On a repéré au niveau des familles, des copropriétés et des petites institutions, la personne – pas toujours une femme – générant de l’harmonie dans la plus grande rigueur. On l’a placée dans un réseau plus large – quand elle ne l’était pas naturellement déjà -, d’une partie de la ville ou de l’entreprise pour faire profiter tout le monde de ses aptitudes. Ces activités, jusque-là bénévoles ont été rémunérées confortablement pour éviter toute tentative de corruption et pour une période de quatre ans non renouvelables. Un système de garantie et de contrôle a été organisé. Un regroupement des personnes remarquables capables de fonctionner dans ce cadre élargi a été opéré au plan de la commune, puis de l’État et du sous-continent. Chaque personnalité peut effectuer quatre années à chaque niveau, puis redescendre doucement les degrés, si elle le souhaite.

Le vote a été maintenu pour ces personnes, mais seulement pour s’assurer qu’elles n’ont pas versé dans le matriarcat ou le patriarcat en ne demandant plus l’avis de quiconque et en infantilisant leurs subordonnés. Le vote ne sert plus à dire oui, mais à dire non, au cas où il deviendrait nécessaire d’empêcher une personne d’exercer le pouvoir. Les départements universitaires d’ingénieurs doivent maintenant recruter au moins 50 % de femmes et privilégier l’association de la technique avec les relations humaines, en mettant au point les inventions qui aident à développer l’autonomie de chacun.

Philippe n’est pas complètement à l’aise avec le mouvement de la Grande Inversion car il craint qu’au fond il ne soit plus négatif que positif. Si le patriarcat s’est imposé presque partout c’est qu’il y a de bonnes raisons !

Pour couronner le tout une ordonnance du 27 août dernier (n° 6776-106001) a fixé la limite maximale du temps de taf à 30 heures par semaine en imposant, par ailleurs, 10 heures minimum de contribution aux services à la personne, soit au sein de sa famille soit dans une association. La règle vaut aussi bien pour les hommes que pour les femmes et tend à la revalorisation du care. Un tel service apporte tout autant à la personne autonome qui approfondit ainsi son aptitude à créer des relations juridiques qu’à la personne dépendante tendant à l’autonomie.

Philippe sort de sa réflexion en ouvrant le livre du père Verkynden sur le Cabâzor que Claude lui a conseillé. Il parcourt en diagonale des histoires qui se répètent à l’infini à Nantes, la Roche-Bernard, Paris ou Marseille. Partout, il est mis fin à un malheur tel qu’une peste ou une guerre grâce au Cabâzor. Il n’y voit qu’une suite indigeste de fous à lier s’éprenant chacun à leur tour pour une idée, un symbole, un cœur, des épines et une croix, à l’endroit et à l’envers. Il n’y voit qu’une sorte de pornographie religieuse, d’autant plus obscène qu’elle ne dit pas son nom. Rien ne lui est destiné, rien ne lui parle.

Il forwarde un email à Claude :

 —  Que faire de ce fatras kitsch de phrases devenues vides ? Par exemple ceci : « J’entre dans ton Cabâzor comme dans une grenade ardente ». Que faire de ces délires ?

Il regarde l’heure sur son écran d’ordinateur. Il est temps qu’il se rende à la réunion organisée par le président Saint M’Hervé à propos de l’action de groupe sur l’Oudrozine.

 

Chapitre 16.- Corde.

La Colombière se désintéressait de moi. Il était assis dans le sens de la marche, pendant que j’allais à contre voie. Je traduisis, parfois de manière approximative, le livre de Baldwin. Il faisait remonter la notion de Cabâzor à deux religieuses d’un convent allemand du XIII° siècle. Il paraissait persuadé que Luther s’en était inspiré dans sa doctrine. La Colombière fut choqué par un passage concernant la première femme de l’humanité. Selon Baldwin, Eve n’est p.oint sortie de la côte du Chr;ist, quoique la version de Saint Jérôme le laissât accroire, mais fut placée tout contre l’homme pour l’empêcher de se prendre pour plus qu’il n’était. Baldwin écrivait que le mot de la langue d’origine, traditionnellement traduit par côte pouvait tout aussi bien être traduit par « tout contre » ou « aux côtés » de l’homme. 

Concernant le Cabâzor, La Colombière paraissait tendu dès que nous entrions dans la traduction d’un passage clef. Selon Baldwin, le Cabâzor est censé englober tous les cœurs et représenter tous les croyants sans même qu’ils le demandent. Il n’existe p.oint de peuple de fidèles susceptible d’être représenté, mais une multitude de croyants devenue personne commune dès qu’elle est représentée par cet homme-d.ieu. Jé;sus rend chacun présent au monde – ce que veut dire représenté  —  et paie, à sa place, la dette symbolique qu’il a contracté pour avoir été accepté sur terre. Il s’agit d’une forme de représentation, selon Baldwin, sans qu’aucun croyant n’ait besoin de donner son accord. Il reste évidemment que, pour lui, cela ne pouvait avoir un effet que pour les protestants.

La Colombière, très concentré, demanda s’il était question des anges et de la vierge Ma,rie. Je répondis qu’il n’était question que d’une mère, Myriam, d’un père menuisier, Joseph, et d’un homme Jé;sus qui n’est jamais accompagné par des anges. Ce passage rendit La Colombière furieux contre Baldwin, « ce protestant hérétique », comme il l’appela. Il maugréa tout haut. J’ajoutais que, selon Baldwin, cet homme, Jé;sus, envisageait de créer une société où chacun vivrait à égalité sans rien posséder. « Avec ce fou il n’y a plus ni transsubstantiation de Jé;sus ni médiation du clergé ». Il conclut hors de lui : « Il faut annihiler ce terroriste hérétique doublé d’un égalitariste fou, mais il faut aussi extirper le mal à sa racine !».

Il était aussi furibond contre Jean Eudes dont il lisait le livre sur le Cabâzor de Jé;sus et de Ma,rie et il me prenait à partie :

 —  Il attire les foules vers son ordre avec des prêches fourrés de superstition. Il a créé un médaillon avec les cœurs de Ma,rie et de Jé;sus inversés pour guérir toutes les maladies, prétend-il. Il a été embobiné par cette sorcière irlandaise, Marie des Vallées, Mary of the Valley. Je suis certain qu’elle est sa maîtresse.

Cela devint une obsession chez lui. J’eus l’impression qu’il détestait encore plus Eudes, le catholique fanatique, que Baldwin, le protestant conceptuel. J’espérai ne p.oint être allée trop loin dans mes traductions. Il n’était effectivement question ni de la vierge ni des anges dans le livre de Baldwin. Certains passages sur la Trinité étaient si compliqués que je ne parvins à leur donner du sens qu’en les simplifiant.

Pendant notre voyage, nous fumes épargnés par les voleurs. Mais, un jour qu’il pleuvait à vache qui cheut, nous faillirent nous noyer. Les chevaux tirant notre voiture s’étaient engagés sur le gué d’une rivière alors qu’ils avaient encore pied. Le niveau d’eau augmenta si brusquement que les chevaux durent se mettre à nager. Ils commencèrent à être emportés par le courant quand des paysans arrivant sur l’autre rive intervinrent. Un jeune homme se jeta dans le courant avec une corde pour venir entourlier le cou du cheval de tête pendant qu’à l’autre bout leurs bœufs tiraient. Nous nous en sortîmes de justesse car notre véhicule était resté coincé, grâce à la corde, dans un rocher au milieu de ce puissant et imprévisible torrent.

La Colombière remercia et bénit tout le monde. Il en conclut que notre mission était placée sous la protection de D.ieu. Le jeune paysan aurait bien aimé une récompense plus sonnante et trébuchante, mais La Colombière lui dit qu’il serait payé au centuple dans l’au-delà. A voir l’air sceptique du jeune homme, je me dis qu’il se faisait peut-être une idée assez exacte de l’injustice qui régnait dans ce monde-ci comme dans celui-là. Je dus échanger, derrière un bosquet, mes vêtements détrempés avec une tenue de paysan. J’eus un instant l’envie de fuir, mais pour aller où ?

37.-

L’humanière is emotionnellemand in séparaissance.

 Chapitre 17.- Première réunion.

L’équipe de Robbs and Humes est assise en face de Philippe. Elle est composée de trois personnes, un anglais très longiligne, Michael Robbs, le fils d’un des fondateurs, et ses collaborateurs dont Philippe n’a pas retenu les noms au moment des présentations — apparemment un jeune avocat franco-marocain et une stagiaire franco-allemande. Michael Robbs porte le col de sa chemise blanche ouvert vers le haut, entouré d’un foulard rouge retenu par une broche. Il donne l’impression d’avoir une tête, planant loin au-dessus de son corps. Sa voix haut perchée renforce ce sentiment.

Monsieur Hauteville, le directeur juridique et secrétaire général de la holding Saint M’Hervé, est à la droite du président qui se tient lui-même en bout de table. Le président présente Vic-You comme spécialiste de communication. Philippe est surpris par l’impossibilité qu’il y a à lui donner un genre. Il/elle est habillé(e) tout en noir avec un chemisier vaguement féminin et des cheveux de jais. Son teint parcheminé est autant masculin que féminin, ou aucun des deux.

Ils sont réunis au huitième étage dans une salle standard, sans fenêtre. Chacun est allé se servir en boisson. Michael Robbs, à son aise, enlève le sachet de thé de son mug. Le président prend la parole rapidement pour résumer ce qu’il appelle un problème : la mise en demeure envoyée par l’association de défense des victimes des produits chimiques non médicamenteux.

 —  Notre problème est d’abord technique. Quel que soit la validité de l’étude bulgare sur les corrélations entre l’Oudrozine et la maladie d’Alzheimer, elle est parue dans une revue internationale sérieuse. Nous devons donc en tenir compte. Nous avons pu aujourd’hui, avec les équipes, mettre en place un process de remplacement en urgence de la molécule incriminée.

Vic-You approuve de la tête, laissant entendre qu’elle/il pourrait communiquer à la presse cette information. Il/elle ajoute :

 —  Il faudrait aussi pouvoir annoncer le rappel des produits actuellement dans le commerce.

Impossible au son de sa voix de trancher la question de son genre.

 —  Oui c’est aussi prévu, vous avez raison, confirme le président. Maintenant que faisons-nous de la mise en demeure ?

Michael Robbs explique qu’il ne faut pas s’affoler, que la loi ayant créé l’action de groupe en matière d’environnement ne s’applique que si le fait générateur a eu lieu après son entrée en vigueur. Il parle assez longuement pour expliquer que ce n’est pas l’action de groupe en matière de santé qui s’applique car l’Oudrozine n’est pas le composant d’un médicament, « ce n’est pas une nouvelle affaire du Mediator !».

 —  Donc il n’y a pas grand risque ? le coupe le président.

 —  Je ne dirais pas cela, pondère Michael Robbs, il y a déjà les maladies qui se sont déclarées cette année, mais aussi celles qui pourraient se déclarer dans les mois et les années à venir. Il peut aussi y avoir de nombreuses personnes qui ont contracté la maladie avant l’entrée en vigueur de la loi qui pourraient se greffer à l’action de groupe pour éviter tous les tracas d’un procès.

 —  Oui mais ils seront jugés irrecevables, avance Nadia.

 —  Oui, sans doute, mais on ne le saura que dans un ou deux ans, précise Michael Robbs, la procédure peut être longue et la négociation pourra continuer pendant ce temps-là. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que le tribunal pourrait décider d’utiliser la nouvelle e-procédure. Le risque serait alors que cela aille trop vite et que ça nous échappe.

Le président reprend la parole :

 —  Donc ce n’est pas sans risque ?

 —  En fait non, conclut Michael Robbs, un peu raide comme si l’on avait porté atteinte à son honneur.

 —  Faut-il provisionner alors pour organiser la perte future et éviter le gros coup de bambou lorsque nous perdrons si jamais nous sommes condamnés ? fait le président en se tournant vers Philippe. Ce dernier réfléchit rapidement :

 —  On peut provisionner si le risque est avéré, ce qui semble être le cas ; il faut aussi pouvoir chiffrer le risque, ce qui me paraît bien délicat. Il vaudrait mieux ajouter une note au bilan que je prépare en ce moment.

 —  De toute façon, ajoute Nadia, quel que soit le montant soustrait au résultat imposable de cette année, il faudra le réintégrer si, finalement on n’a pas à le payer ou si le montant est moindre.

 —  OK, OK, fait le président en se tournant vers le directeur juridique, Sacha Hauteville, qui doit être au courant : à vrai dire il y a un élément un peu nouveau, l’avocate de l’association des victimes, Maître Taha, vient de nous envoyer une offre de transaction.

 —  Combien ? s’enquiert l’anglais, l’esprit pratique.

 —  850 milliards d’Euros tout compris, si je puis dire, à la fois pour les malades actuels et les malades futurs et même pour les familles de personnes décédées pour compenser leur préjudice moral.

 —  Gosh ! c’est énorme, lâche Michael Robbs.

 —  Je ne vais pas pouvoir provisionner cette somme comme ça, fait Philippe.

 —  C’est le début d’une négociation, on est loin du bargain, précise le directeur juridique.

 —  Oui mais cela part de très, très, haut, fit la/le chargé(e) de com la voix un peu éraillée, c’est deux fois plus que le budget annuel de la France, c’est à peine moins que la capitalisation boursière d’Apple, surtout — redevenant plus posé(e) — on ne peut pas provisionner sans que cela se sache et il faudra expliquer la somme retenue à la presse, ce sera pris comme une reconnaissance de culpabilité.

 —  Il ne s’agit que d’une réunion informelle pour faire le point, l’arrête le président, je voudrais que chacun précise les questions qui le concernent et que l’on parvienne rapidement à mesurer les risques et à prendre des décisions. Nous nous retrouverons dans deux jours, ici, à la même heure.

Tout le monde prend congé. Philippe va saluer le président qui lui dit d’attendre. Quand tout le monde est sorti, ils se rendent tous deux dans son espace-bureau, grand mais sobre. Il y a deux fauteuils dans un coin, le président s’assoit sans manière, révélant un peu de fatigue. Philippe prend place en face de lui. Le président a besoin de comprendre les véritables enjeux de cette action de groupe.

 Chapitre 18.- Puyssanfond.

Nous entrâmes dans une zone occupée par les Espagnols. On les disait cruels et sanguinaires. La Colombière garda fort bien son calme. Les papiers qu’il montra à la troupe qui barrait la route, nous permirent de passer sans difficulté. J’en fus toute étonnée ! Les soldats lui marquèrent même une certaine déférence en lui donnant du « mi padre ». Je n’avais p.oint encore appris que les Espagnols étaient les exécutants séculiers de l’Armée des Pères à laquelle appartenait La Colombière. Au reste, Ignace de Loyola, le fondateur de cette armée, fut d’abord un bon soldat au service d’un prince espagnol jusqu’à sa blessure.

Au bout de deux semaines de voyage, nous arrivâmes dans une ville de Bourgogne nommée, Puyssanfond. La Colombière demanda, par la fenêtre, notre chemin dans la vieille ville et nous parvînmes devant une abbaye mixte de l’ordre des Fondevides dirigée par une veuve d’origine roturière, Bénédicte Orvières. Là, comme à Saint-Orsan, les hommes et les femmes étaient nettement séparés.

Notre fondateur, Robert de Moussé, l’avait voulu ainsi au XIIe siècle. Quoiqu’il eût passé du bon temps, comme on racontait sous voile, avec des filles de la forêt de Cranon, il avait évolué et inventé cette disposition pour l’affinement du désir et la torture du plaisir impossible. Les femmes dirigeaient ; les hommes travaillaient et priaient. L’organisation du temps industrieux permettait de libérer des périodes de contemplation. Cependant, il était impossible de ne p.oint imaginer ce qu’ils firent réellement en forêt.  J’eus fort aimé connaître ce Robert de Moussé, il devait être hardi compliqué. Je ne connus de lui qu’une châsse à l’abbaye de Saint-Orsan, près de l’autel de l’abbatiale, contenant la relique de son cœur.

Les religieuses, comme dans tous les convents de l’ordre Fondevides, vivaient à deux dans des cellules, sans doute pour se surveiller mutuellement. A peine arrivée, on me fournit des habits neufs et je fus séparée du père La Colombière. On me présenta à celle avec laquelle j’allais partager ma chambre pendant mon séjour. Elle s’appelait Marie-Rose et m’apparut au départ fort sympathique et avenante. Elle était maigre et avait les yeux fiévreux et exorbités. Elle avait dû être laissée seule dans sa cellule pour une bonne raison. Je mis des semaines à me figurer laquelle. Au commencement, je fus sous le charme.

36.-

The papersonne imposes belongiligne.

 Chapitre 19.- Third Party Funding.

  —  Qu’est-ce que tu en penses ? Je vais avoir besoin de toi sur ce coup-là, fait le président d’un ton las. Son vernis d’homme bien élevé, toujours svelte et fluide dans sa manière de parler — parfois seulement un peu cassant — s’est chargé de quelques grumeaux d’inquiétude.

 —  Je trouve cette affaire bizarre, trop énorme, d’où est-ce que cela peut venir ? redemande Philippe.

 —  Mon directeur de la sécurité s’est renseigné. L’association des victimes de produits chimique non médicamenteux vivote depuis longtemps. Elle a été fondée pour récupérer des dommages et intérêts dans les actions civiles engagées dans des affaires pénales. C’est un peu une association parasite, son président est un margoulin, mais il n’a pas d’ambition.

 —  Taha, l’avocate, alors ? redemande Philippe

 —  Oui possible mais elle ne fait rien toute seule, il y a une société derrière. Je suppose que pour se lancer dans un tel rançonnage, il faut en avoir sous le coude.

 —  Mais comment cette société peut-elle agir en sous-main ?

 —  Elle doit se servir d’un third party funding, un fond qui finance les gros procès et qui récupère près de la moitié des gains. L’association n’a pas les moyens de se lancer là-dedans, même pour la mise en demeure, elle risquerait trop gros. Le fond doit l’avoir contactée pour lui proposer cette affaire.

 —  Mais, on peut savoir qui investit dans ces fonds ? interroge Philippe.

 —  Non c’est très difficile, le fond est au Luxembourg, il y a le secret bancaire. Je suppose que notre concurrent américain est derrière tout ça, mais en affaire il ne faut jamais être trop parano, déclare, comme se parlant à lui-même, Jacques Saint M’Hervé.

 —  Bon, je crois qu’il faut laisser un peu reposer en réfléchissant bien, fait Philippe. On a combien de temps devant nous ?

 —  D’après Maître Robbs, après la mise en demeure, l’association ne peut déclencher la procédure que dans quatre mois, cela nous laisse un peu de temps soit pour négocier soit pour préparer nos arguments.

 —  Et refaire faire l’étude épidémiologique ?

 —  Il faut des années pour refaire une telle étude et la faire valider au plan scientifique. Il y a déjà une équipe universitaire à Birmingham que nous finançons indirectement qui s’y est collée, mais il ne faut pas attendre des miracles de ce côté-là en tous les cas pas avant au moins quatre ans.

 —  Alors il faut gagner du temps.

 —  Oui, c’est aussi ma conclusion ! Bon, j’ai plein de boulot, merci pour cet échange, on se voit, dans deux jours.

—  Avec plaisir. Juste, retenant le président par le bras, vous le saviez ?

—  Que quoi ?

—  Que l’Oudrozine pouvait être dangereuse.

—  En tous les cas, nous ne savions pas qu’elle pouvait déclencher une forme de maladie d’Alzheimer, le président se dirige vers son espace-bureau.

—  Et …

Le président le regarde, ennuyé. Philippe préfère changer de sujet :

—   Ton nouveau chargé(e) de com, je lui dis Monsieur ou Madame ?

 —  Ni l’un ni l’autre malheureux, Vic se bat depuis plus de dix ans pour obtenir la reconnaissance du sexe neutre. La Cour suprême de l’ordre judiciaire l’a finalement débouté(e) en 2017. Elle en veut terriblement à une présidente de la Cour suprême, Mme Peyre, qui a convaincu les juges d’écrire que la division entre le sexe masculin et le sexe féminin est naturelle. Elle a même tenté une procédure de récusation contre elle en produisant un rapport d’un expert psychiatre qui après avoir été lacanien était revenu aux techniques d’hypnose.

—  Et qu’est-ce qu’il pouvait bien dire ce rapport ?

—  Qu’elle était portée par son signifiant « Peyre » à mettre l’accent sur la fonction paternelle, d’autant plus qu’elle n’avait pas eu de père et qu’elle portait le nom de sa mère. C’est pourquoi elle aurait choisi le métier de juge et tenait dogmatiquement à la séparation des sexes.  Cela expliquait aussi qu’elle n’avait pas eu d’enfant car cela l’aurait obligé à se reconnaître comme mère. Il existait donc une apparence de partialité dans son parcours.

— Qu’a bien pu répondre la Cour suprême ?

— Parmi d’autres arguments, qu’une enseigne d’électroménager se nomme Boulanger et que le fondateur de cette entreprise ne s’est pas consacré à la fabrique du pain. On n’est pas déterminé par son nom de famille. Pour autant la division des sexes, jusqu’à preuve du contraire, est naturelle. Le combat de Vic You est désespéré, c’est ce qui m’a convaincu. J’aime les gens qui ont du caractère et un parcours personnel, c’est pourquoi j’ai préféré recruter Vic-You plutôt qu’un profil plus classique. Et puis Vic a contribué à développer la com’ en matière de procès. Il ne suffit pas d’avoir un bon dossier, il faut aussi ne pas faire d’erreur avec l’opinion publique et la presse.

Dans l’ascenseur, Philippe vérifie ses emails. Claude, la chercheuse en théologie, n’a toujours pas répondu, mais il y a un message du directeur de la maison de retraite : « votre grand-mère a disparu, appelez-moi dès que possible ».

 Chapitre 20.- Glébert, le loup.

Avec Marie-Rose, ma nouvelle compagne de cellule, nous discutions longuement. J’eus l’impression d’avoir retrouvé une véritable amie autant, voire plus, que Danielle à Saint-Orsan. Je racontai à Marie-Rose mon enfance au Pays-de-Galles. Elle voulut tout savoir dans le détail quoiqu’il n’y eût rien d’extraordinaire à conter.

Nous parlions en étant allongées à un mètre d’intervalle sur nos deux couches avec cette voix qu’ont les enfants lorsqu’ils parlent de leurs camarades, le soir, avant de s’endormir. Elle m’écoutait en mangeant des poires encore vertes — elle les aimait comme çà, disait-elle — les unes à la suite des autres. Notre cellule donnait à l’Ouest et nos discussions suivaient parfois le rythme des après couchers de soleil colorés qui réussissaient à me rendre parfois triste, effrayée, en colère — à cause de John —   et joyeuse en même temps — sans que je sache pourquoi.

Je confiais à sœur Marie-Rose les remembrances de mon enfance. Nous formions une famille heureuse quoique pauvre. Nous vivions de quelques impôts, la taille et le cens, sur des terres agricoles au bord de la mer et nous cultivions nous-mêmes quelques champs. On riait beaucoup à table. Le vieux gallois est une langue chantante et rigolote. Mon père, Gwinned, était un grand bonhomme à la barbe généreuse mélangée de roux et de brun. Il contait des histoires à dormir debout qui se passaient du temps des guerres entre l’Angleterre et le Pays-de-Galles (qui veut dire pays des étrangers du p.oint de vue des anglais, Wales voulant dire étranger). Mon héros préféré était Glyndwr (prononcer Gloyndour), un formidable guerrier qui après des études de droit à Londres, s’était engagé contre l’occupant. Avec une troupe réduite, il réussit à protéger le Pays-de-Galles des envahisseurs Anglais pendant des décennies. Il se mussa en forêt dans des trous recouverts de tapis de feuilles. Avec ses guerriers, ils surgissaient de partout, pour surprendre les troupes du roi d’Angleterre.

Mon père s’adressait aux plus jeunes sans paraître s’intéresser aux plus âgés de ses six enfants. En réalité, il savait parfaitement mettre en scène des histoires ayant plusieurs niveaux de compréhension, tout en donnant l’impression de parler d’oiseaux ou de poissons. Un jour par exemple, il raconta que déguisés en oiseaux géants avec des plumes de faucon, Glyndwr (Gloyndour) et sa troupe avaient fondu du haut des arbres avec des cordes sur une escouade de chevaliers anglais. Les chevaux avaient eu si peur que tous les chevaliers s’étaient retrouvés à terre, défaits de leur armure et quasi nus comme des vers. Ils s’étaient mis à courir à travers la forêt en hurlant. Glyndwr s’en revint dans son palais de bois construit en haut des chênes de la forêt et sa bonne amie mit toute une nuit à lui décoller délicatement ses longues plumes de rapace.

Mon histoire préférée était celle du loup Glébert. Le bébé de Glyndwr avait disparu de son berceau et un loup à moitié mort gisait à proximité. Glyndwr l’acheva et partit à la recherche du nourrisson qu’il trouva indemne près de son chien mort au milieu de la forêt. Il en conclut, après réflexion, qu’en réalité, le loup avait dû vouloir sauver le bébé de la jalousie du chien. Le chien avait sans doute voulu tuer le bébé qu’il prenait pour son concurrent. Le loup, lui, avait dû vouloir l’en empêcher. Ce chien, vainqueur du loup mais blessé, avait survécu quelque temps avec le bébé dans la gueule et s’était finalement effondré à retardement. Le comprenant Glyndwr attribua un nom au loup qui avait sauvé son enfant, mais qu’il avait tué par ignorance. C’est ainsi que ce loup fut baptisé Glébert et qu’un tombeau lui fut dressé. Je finis par réaliser que le loup pouvait bien représenter nos ancêtres sauvages et généreux et le chien, nos faux amis anglais.

En revanche, les histoires de dragons, le rouge et le blanc, me faisaient peur. Ce fut un déchirement quand mes parents furent obligés de m’envoyer au convent. J’avais eu une enfance si heureuse que j’avais tout de même envie de découvrir de nouveaux lieux. C’est pourquoi cette séparation ne me pesa pas trop, du moins dans ses débuts. Je contais aussi à Marie-Rose comment était mon premier convent à Llangolen au nord du pays-de-Galles. J’aimais beaucoup aller me promener au fond du parc près du pilier d’Essylt, une très haute pierre plantée dans le sol. Le roi Marc l’avait dressé à la mémoire d’Essylt (prononcer Esseult), sa femme, qui n’avait pu s’empêcher d’aimer son neveu Trestan à cause d’une sorte de philtre magique.

Marie-Rose réciproquement me conta une enfance malheureuse de bâtarde de duchesse et aussi, sans doute, d’élève surdouée.

 

 

35.-

Endormidable guerres de l’impresident.

Chapitre 21.- Seconde réunion.

Philippe est comme absent à la réunion sur l’action de groupe du Groupe Saint M’Hervé. Il flotte dans un brouillard épais. Après avoir été averti par le directeur de la maison de retraite de la disparition de son aïeule, il a passé un coup de fil à l’institution. Le directeur lui a expliqué rapidement les circonstances de la disparition de sa grand-mère. La veille au soir, la femme de service qui vérifie tous les jours à 22 h que les lumières sont éteintes a été surprise de ne pas la voir dans son fauteuil en velours vert. Elle n’était pas non plus dans les toilettes, ni dans le couloir. Elle demeura introuvable à tous les étages. Personne ne l’avait vue dans le lobby. Elle s’était volatilisée.

Certaines personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer ont tendance à vouloir s’échapper et sont surveillées du coin de l’œil, voire enfermées. Ce n’était pas le cas de sa grand-mère puisqu’en vingt ans elle n’avait guère quitté sa chambre que pour une promenade journalière dans le parc. Promenade qu’elle avait d’ailleurs cessé de faire depuis qu’elle souffrait des hanches. Tout cela explique que sa chambre n’était pas fermée à clef. Philippe s’est rendu à la maison de retraite et a participé aux recherches, en vain.

Il a finalement repris le taf en se sentant égaré. Nadia a dû le trainer à la réunion au siège de la société Saint M’Hervé près de l’Arc de triomphe. Que lui importe d’anticiper des risques financiers d’une société quand une personne peut disparaître du jour au lendemain sans laisser de trace ? Nadia, dans le taxi, a essayé de le briefer et de lui résumer le résultat de son travail. Il a repris pied quand la discussion s’est mise à tourner autour de l’évaluation du préjudice et donc, a-t-il fronté, sur la provision.

C’est d’ailleurs la première question que lui pose le président au cours de la réunion :

 —  Philippe, pouvez-vous me dire à combien vous estimez la provision à passer en compte pour anticiper cette perte contentieuse ?

Nadia pousse sous ses yeux la note qu’elle a préparée sur le sujet :

 —  La provision ne peut porter que sur une perte contentieuse probable, explique Philippe, elle ne doit pas être seulement éventuelle.

 —  De toute façon, complète Nadia, si jamais nous sommes condamnés nous devrons réintégrer cette somme en crédit dans nos résultats pour compenser la provision qui anticipe la perte.

Elle parle au nom de son client, ce qui est davantage une habitude d’avocat que celle d’un auditeur-comptable comme Philippe, censé être indépendant.

 —  A combien donc vous estimez la provision ? redemande Jacques Saint M’Hervé.

 —  Actuellement la provision annuelle pour perte contentieuse est de 15 milliards d’euros, indique Philippe, nous pensons qu’il est probable, disons envisageable, que votre entreprise ait à payer en fin de compte plusieurs dizaines de milliards.

 —  Nous avons estimé ce chiffre en fonction des statistiques sur le nombre de nouveaux malades chaque année de cette forme de maladie d’Alzheimer, reprit Nadia, nous avons utilisé la nomenclature dite Dintilhac qui prévoit des indemnités pour cause de longues maladies.

 —  Finalement, conclut Philippe, nous pensons raisonnable de passer en provision 20 milliards d’euros cette année.

Michael Robbs fait non de la tête plusieurs fois :

 —  Nous ne parvenons pas du tout at the same result, nous pensons qu’il y aura beaucoup plus de victimes à s’agréger en jouant avec le lien de causalité, disant que l’Oudrozine n’a vraiment produit son effet que récemment en déclenchant la maladie et non pas au moment où les victimes ont absorbé le produit. Il y aura aussi des frais d’expertise importants et je ne parle pas des frais d’avocats. On ne peut exclure une lourde amende des autorités sanitaires, française voire américaine, s’il est établi que nous aurions dû connaître le danger. De toute façon, nous préconisons de settler le contentieux avant le délai de 4 mois et de ne pas aller devant les tribunaux, le risque est trop grand. Il nous faudra négocier serrer, nous avons plutôt en tête 500 milliards, en application d’un logiciel de négociation. Si le premier négociateur demande 850 milliards comme c’est le cas ici, le second va démarrer vers 150 milliards et les parties devront se mettre d’accord autour de 450 à 500 milliards. Il faudrait donc provisionner 50 milliards par an pendant dix ans puisque la procédure risque de durer longtemps, believe me.

Vic-You, la/le chargé(e) de com intervient aussitôt :

 —  L’avantage du chiffre avancé par Philippe est qu’il passera relativement inaperçu, c’est une augmentation conséquente de la provision habituelle, de 15 à 20 milliards, mais pas une transformation totale ; si le chiffre est plus élevé et atteint cinquante milliards, il faudra donner des explications aux actionnaires minoritaires et à la presse.

 —  Oui Vic, ce point est important, mais doit être pris en compte dans les conséquences de nos décisions, pas dans ses causes, précise le directeur juridique et secrétaire général Sacha Hauteville, un homme discret et généralement pertinent.

 —  Oui mais quel est le bon raisonnement ? redemande le président, partir des indemnités ou de la négociation, avons-nous déjà décidé de négocier ?

 —  De toute façon même si nous allons au contentieux, précise Michael Robbs, il faudra continuer la négociation.

 —  OK Michael, arbitre le président, je comprends votre point de vue, je reconnais votre pragmatisme, mais j’ai besoin de comprendre : avec qui sommes-nous en conflit, une association, un concurrent ou des victimes ?

 —  Une association, fait Michael Robbs.

 —  Des victimes, réagit Nadia.

 —  OK ! Nadia, fait le président, j’apprécie votre souci de tenir compte des malades. Il faut stopper sa commercialisation et réparer nos torts. Mais il ne faut pas non plus nous faire plumer par un concurrent qui tire les ficelles derrière un third party funding.

Sacha Hauteville, un homme au physique banal et inoffensif, genre Gérard Jugnot, qui a en son temps soutenu une thèse sur la mathématisation du droit, prend la parole sans forcer la voix mais de manière tranchée :

 —  La question de fond n’est pas une question émotionnelle, nous reconnaissons tous que les torts doivent être réparés si nous en avons causés. Ce n’est pas non plus une pure question de business. La question théorique est de savoir si l’association représente les victimes, dans ce cas nous avons affaire à des victimes à travers l’association ; ou bien si nous avons affaire à une association pleinement partie qui ne représente pas directement les victimes mais les remplace. La question est donc : l’action de groupe est-elle un mécanisme de représentation ou de substitution ? Dans la première situation, la provision comptable doit être estimée à partir des indemnités des victimes potentielles ; or, il y aura sans doute des centaines de victimes à ne pas être admissibles car elles prétendront avoir contracté la maladie depuis moins d’un an au sens de la loi. Dans la seconde situation, il convient plutôt, effectivement Michael, vous avez raison, de raisonner en termes de négociation avec l’association puisque c’est elle qui agrégera toutes les victimes, vrais et fausses. Dans le premier cas, le montant total est plus élevé que ce qu’avance Philippe et Nadia, peut-être autour de 200 milliards quand même, dans le second, beaucoup plus, peut-être de 600 milliards.

Sacha Hauteville ne dit pas quelle position il préfère, mais le fait qu’il se tourne ainsi vers Michael en le nommant et en donnant tout son poids à sa proposition, laisse entendre à tous les participants qui ont l’habitude de ce type de réunion qu’il ne penche pas en sa faveur.

 —  C’est une approche trop cartésienne pour moi, fait Michael Robbs avec sa tête beaucoup plus haute que son corps, néanmoins comme a dit notre première ministre au moment de la négociation du Brexit à propos du commissaire européen français, Michel Barnier : « il est beaucoup trop rationnel ! ». Dans notre affaire, dans les deux cas, que l’on raisonne avec les victimes ou avec l’association, c’est toujours plus ou moins de la représentation, et il faut décider pragmatiquement en fonction de la situation et du résultat à atteindre : minimiser les risques pour le futur et donc transiger rapidement.

 —  Vous êtes humiens quand nous sommes cartésiens, pour vous c’est le pragmatisme avant tout, la théorie peut être floue, c’est même un défaut d’être logique et cohérent, fait Hauteville un peu pincé, ce qui ne va pas du tout avec sa tête plutôt joviale.

 —  Non ! nous ne sommes pas du tout « Humians », Michael Robbs paraît outré, mais « Hobbesians », ce qui compte est le pouvoir : qui a le pouvoir ici ? Qui détient les manettes et comment l’empêcher d’en abuser ?

Philippe, un peu mal rasé et mal habillé, décide de prendre la parole :

 —  A mon niveau, je ne peux provisionner que si la perte est probable et raisonnable : dans cette affaire, je ne peux calculer cette perte potentielle qu’à partir de l’indemnité à verser aux victimes statistiquement déterminées …

Mais Sacha Hauteville ne le laisse pas continuer :

 —  Il n’y a pas de position purement pratique. En disant cela, vous prenez position dans le débat sur la représentation. Vous impliquez que nous avons affaire à des victimes à travers une association et non à une association qui a pris la place des victimes dans un procès.

 —  Vous avez sans doute raison Monsieur Hauteville, fait doucement Philippe avec considération et sans agressivité, cependant je ne pense pas qu’il faille tenter de résoudre le problème théorique. Il vaut mieux trouver la solution pratique la plus raisonnable.

 —  Et nous pensons que la solution la plus raisonnable consiste seulement à augmenter la provision habituelle à 20 milliards par an comme le suggèrent Philippe et Nadia, enchaîne à sa place Vic-You, pour une négociation pouvant tourner autour de 200 milliards.

 —  La position la plus raisonnable, s’insurge Michael Robbs plutôt hautain, si vous allez par-là, est de provisionner davantage, de communiquer fortement dessus et de settler l’affaire à 600 milliards.

 —  OK, fait le président, se tournant vers Philippe, cela signifie que vous n’êtes pas favorable à une transaction dans le délai de la mise en demeure qui est de 4 mois ?

 —  On peut toujours tenter mais il faut démarrer beaucoup plus bas que 150 milliards, calcule Philippe.

 —  Alors la négociation gonna échouer ! rétorque Michael.

 —  OK, OK, on arrête là pour le moment, conclut le président et en se tournant vers tout le monde : je crois que la solution penche plutôt vers la proposition de Philippe et Nadia, mais il y a une trop forte incertitude. Pouvez-vous tous refaire vos calculs, les rendre plus précis et affiner vos arguments ? Je ne pense pas qu’il se passera grand-chose dans les jours qui viennent et, de toute façon, il ne faut pas répondre trop vite. Je vous laisse dix jours pour réfléchir et taffer. Après la prochaine réunion, je déciderai. Et à propos quelqu’un sait si on est couvert par nos assurances ?

Sacha Hauteville reprend la parole :

 —  Mon équipe a préparé un mémo là-dessus, il n’y a rien à attendre de ce côté-là. L’action de groupe environnementale est spécifiquement exclue des contrats que nous avons conclus avec nos assureurs : ce n’est pas un incendie, ce n’est pas un contentieux classique, rien à faire !

 —  Bon je m’en doutais un peu, les assureurs ont toujours un temps d’avance sur les risques que nous encourrons.

Le président demande encore à Philippe de rester quand tout le monde est parti :

 —  Je suivrai ta position, tu le sais, il reprend le tutoiement quand ils ne sont que tous les deux.

 —  A vrai dire, Monsieur le président …

 —  Appelle moi Jacques en privé, je te l’ai déjà dit.

 —  Oui, bon, … Jacques, fait timidement Philippe, j’ai un doute, j’ai besoin de réfléchir, ta première décision stratégique dans ce dossier sera importante pour la suite. Michael a peut-être raison : il vaut peut-être mieux payer beaucoup tout de suite et empêcher le plus possible les actions en justice futures que d’essayer de gagner du temps en se lançant dans un procès incertain.

 —  Je ne sais pas non plus, enchaîne le président, mais nous n’avons pas les moyens de payer les sommes avancées par Robbs sauf à obtenir un prêt de notre banque. A notre dernier atelier de développement personnel sur l’approche philosophique du leadership notre conférencier a dit que Derrida pensait qu’un moment d’indécidabilité précède toujours une décision. Nous sommes dans ce moment. Actually, je pense que la théorie est importante pour comprendre une situation : qui est notre adversaire, l’association ou les victimes ?

 —  Oui, ce n’est pas clair en effet.

Philippe se laisse ramener à son espace-bureau, en taxi, par Nadia. Ils ne parlent pas beaucoup car Philippe a retrouvé l’état cotonneux dans lequel il se trouvait avant la réunion. Il ne pense déjà plus au meeting. Il se redemande où est passée sa grand-mère ? A-t-elle voulu lui faire passer un message avec son Cabâzor ? Il faut qu’il comprenne mieux cet insigne car c’est tout ce qu’il a pour le moment. Il revérifie ses emails et à tout hasard regarde dans les indésirables. Au milieu de la nuit dernière, vers 1 heure du matin, Claude, la chercheuse en théologie lui a donné un nouveau rendez-vous à la cafète.

 

Chapitre 22.- Poires.

Marie-Rose se tourna sur le côté du lit, lança un trognon de poire dans un seau et me regarda droit dans les yeux. Son père avait été juge au parlement de Dijon. Il fut assassiné par un criminel qu’il avait pourtant gracié mais qui lui reprochait de lui avoir fait perdre son honneur. Elle n’avait alors que trois ans. Elle fut recueillie par des parents éloignés qui en voulaient à ses biens. Ils l’ignorèrent totalement en ne lui laissant qu’une écuelle par jour de soupe sans goût.

Elle pratiqua sur elle-même des mortifications tellement violentes qu’elle se retrouva paralysée à l’âge de neuf ans, incapable de marcher pendant quatre années. Elle fut guérie le jour où, à la suite d’un rêve de vol au-dessus des montagnes lui ayant procuré une jouissance extrême, elle décida qu’elle consacrerait sa vie à Jé;sus.

Pourtant, ayant recouvré la santé, elle s’empressa d’oublier son vœu, se rendit à une fête avec des amies où elle se déguisa en homme. Elle s’est toujours reproché cette faute : avoir porté des ornements et un masque masculin au carnaval. Il faut dire qu’elle prit un fort grand plaisir ce soir-là à séduire deux hommes déguisés en femmes. Elle s’approcha d’eux à tour de rôle sans l’avouer ni à l’un ni à l’autre : un jeune homme déguisé en jeune femme qui se laissa faire avec une réticence calculée et un grand quadragénaire qui fut séduit par son masque d’homme mais moins par son corps de femme.

Elle grandit avec d’autres bâtards et bâtardes. Pendant toutes ses années, elle ne vit jamais sa mère, une cousine du roi. Heureusement à l’âge de douze ans, elle eut avec ses camarades un précepteur remarquable, un gascon, qu’ils appelaient père Charles. Il n’expliquait jamais que ce qu’il avait profondément compris et rendait toute leçon passionnante. Dès qu’il ressentait un doute, il se mettait à échafauder des hypothèses.

Par forme d’exemple, on dit que l’intérieur de notre tête ressemble à une noix et qu’il faut donc, selon les charlatans qui nous tiennent de médecin, soigner les maux de tête avec de l’alcool de noix. Il ne voyait p.oint le rapport. Vous vous entaillez le doigt avec un couteau et la forme de la plaie est une demi-lune. Vous allez soigner votre plaie en regardant la lune ? Tout se devait, affirmait-il, d’être rationnel. Il leur avait aussi enseigné les rudiments du droit. Il avait été l’élève du célèbre Loysel qui disait toujours : on lit les bœufs par les cornes, et les hommes par les symboles. Le droit depuis les anciens Romains étaient composés disait-il de subdivisions logiques. Fille de juge, elle avait bu ses paroles racontées au bord d’un fleuve : on distingue d’abord les personnes et les choses, dans la catégorie personne on distingue les capables et les incapables, dans la catégorie des choses les meubles et les immeubles. Puis l’on établit des actes pour transmettre ces biens, des contrats de vente ou de location que seule la personne capable peut établir. Les cocontractants sont liés par des obligations impliquant des dettes et des créances réciproques. Puis, l’on crée des actions en justice au cas où un litige viendrait à naître : une action immobilière en cas de contestation de la propriété, une action personnelle, en cas de contestation d’une créance. Il nous montrait aussi qu’il existait une hiérarchie d’autorités à l’origine du droit et des lois jusqu’au roi. Tout avait une explication même si elle était parfois difficile à dégager. Nous lui mandions ce qu’il faisait de D.ieu et de Jé;sus. Son débit ralentissait, il choisissait ses mots avec précaution. « Je mets le mot de D.ieu sur tout ce que je ne comprends p.oint ». Il disait aussi, ce qui avait beaucoup marqué Marie-Rose : « Je mets le mot de Jé;sus sur tous les émotionnements que je ne saisis p.oint ».

 —  Je suis mal à l’aise avec cette phrase, avouais-je à Marie-Rose.

Elle ajouta comme pour faire écho à ma remarque que le père Charles ne pouvait p.oint parler de Jé;sus sans se serrer contre elle. Cela l’embarrassait. Marie-Rose s’assombrit. Elle en avait à conter sur le moulin où elle avait grandi. Je n’aimai p.oint tellement entendre cela. C’est sans doute pour cela que j’ai commencé à prendre mes distances avec Marie-Rose, jusqu’à ce que les choses se mettent à prendre un tour plus éprouvant encore.

34.-

Judge au-dessus d’un vol de poires.

Chapitre 23.- Chocolat.

Cette fois, elle est arrivée la première. Sans jeter un regard autour d’elle, elle sirote un coca zéro et prend des pelletés de mousse au chocolat avec une longue cuillère. Philippe n’a pas faim :

 —  Ma grand-mère, Marie/Rose, a disparu de la maison de retraite, déclare-t-il à peine assis.

 —  T’es complètement con – il est un peu choqué par cette réaction, elle a un vague accent qu’il ne parvient pas à placer et qui peut expliquer son usage brusque de la langue –, tu penses qu’en cherchant des infos sur le Cabâzor tu vas la retrouver, tu ferais mieux d’être là-bas pour la rechercher. Elle s’est remise à le tutoyer. Il se sent comme un petit garçon privé de ses forces, mais ne peut résister.

 —  J’y suis allé, se défend-il childishement, il y avait plein de gendarmes qui se sont déployés autour de la maison de retraite, j’ai cherché avec eux, rien. Je me suis mis en tête que peut-être cet insigne avait un rapport avec sa disparition. C’est pourquoi je suis revenu. En fait, on pense à tout, dans ce cas-là. Ma tante Hélène, la fille de ma grand-mère, celle qui est dépressive, a même embauché un détective privé pour la retrouver. Marie/Rose marche à peine, elle n’a pas pu disparaître comme cela.

 —  Bon OK ! Sur le Cabâzor, qu’est-ce que tu veux savoir ?

 —  Ben je sais pas : quel sens ça a qu’il soit à l’envers ?

 —  Rien que ça, tu ne sais pas où tu mets les pieds.

 —  Ah bon c’est si compliqué ?

 —  Oui et non, disons qu’il y a plusieurs niveaux de lecture, plusieurs époques.

 —  Je pensais que c’était juste une bondieuserie, même si vous m’avez dit que c’était un casse-tête. J’ai pensé que c’était un peu comme la Trinité.

 —  Je fais ma thèse sur le sujet et je peux te dire que ce n’est pas juste une bondieuserie ni un morceau de bravoure théologique. D’une certaine façon une partie de l’histoire de France est liée au Cabâzor. Je dirais même que le crime originel de la France est lié au Cabâzor.

 —  Rien que ça ? Mais quel est le rapport avec ma grand-mère ? Philippe n’est pas d’humeur à discuter des crimes de la France.

 —  Je n’en sais rien du tout.

 —  Et pourquoi au juste faites-vous une thèse sur le Cabâzor ? Philippe pose cette question par curiosité comme s’il sortait d’un rêve.

 —  Je suis arrivée avec ce sujet lors de mon premier rendez-vous de thèse. Mon directeur m’a posé la même question que toi. Je n’ai pas pu l’expliquer : c’est comme si le sujet m’appelait. Après avoir fait médecine et quelques années de pratique en ville, j’ai voulu reprendre des études un jour par semaine. J’aime étudier et mener des recherches. J’en avais un peu marre des angines et des grippes. J’en ai eu aussi ras le bol du credo sur les avancées formidables de la médecine, alors que les tueries massives s’accumulent pour des raisons religieuses. Et puis je me suis heurtée à mes confrères. J’ai voulu avoir une approche globale et relationnelle de la médecine en interrogeant les malades sur l’état de leurs rapports avec les membres de leur famille et leurs collègues de taf sans pour autant verser dans le psychologisme. J’ai sans doute fait l’erreur de critiquer l’approche affreusement technicienne et symptomatique (ne traitant que des symptômes et jamais des causes) de mes confrères qui a l’avantage de rapporter beaucoup d’argent, puisque les consultations sont brèves et nombreuses. J’ai fait l’objet d’une cabale au sein de l’ordre des médecins ; un confrère qui m’avait dans le nez a demandé qu’une enquête disciplinaire soit ouverte contre moi pour une prétendue dérive chamanique. J’ai eu gain de cause, mais il a réussi à m’isoler. Je n’ai sans doute pas été très politique.

 —  C’est drôle, j’ai connu la même situation l’année dernière au sein de l’ordre professionnel des acconteurs. Je me suis heurté à l’acceptation non critique des normes américaines qui imposent de tout valoriser financièrement dans les bilans, même des choses totalement immatérielles, sans jamais prendre en compte, en revanche, les bonnes relations qu’une entreprise peut avoir en interne et en externe. Or, des évaluations que j’appelle relationnelles et non quantitatives sont aussi nécessaires pour donner une image sincère et fidèle de la santé d’une entreprise.

 —  C’est dar, en effet, que nous ayons un peu la même histoire, nous sommes en quelque sorte d’une autre époque.

 —  Époque qui est peut-être plutôt devant que derrière nous.

Philippe ne s’est pas senti aussi proche de quelqu’un depuis longtemps. Une sorte de chaleur et de confort se met à envelopper leur discussion. Claude reprend doucement :

 —  Les avancées de la médecine n’empêchent pas la montée des relations tendues et violentes. J’avais envie de comprendre quelque chose aux problèmes théologiques en jeu pour vraiment sauver des vies. En licence, je suis tombée sur un article curieux concernant le Cabâzor. Un auteur italien du XIV°, le père Collecio, en faisait la seule possibilité de l’athéisme.

 —  Je ne comprends pas, Philippe est intrigué, qu’est-ce qu’il a voulu dire ?

 —  Il n’est pas facile à comprendre, l’article est écrit en langue populaire assez obscure, il cite des prédécesseurs de ses idées comme si la sienne n’avait aucune originalité. Il remonte à la nuit des temps. Pour lui, ce que j’ai compris pour le moment, il n’y a que ce symbole qui puisse asseoir un athéisme véritable.

 —  C’est absurde, il y a rien de plus catholique que ce symbole et tout athée qui se respecte n’a rien à faire de ça. Vous êtes certaine de la date de cet article ?

 —  Oui à un an près.

 —  Si ma grand-mère si chrétienne avait su, elle ne m’aurait jamais donné cet insigne.

 —  Évidemment, elle ne pouvait pas savoir, l’article n’est jamais cité et je suis tombée dessus presque par hasard en allant faire des recherches dans la villa Degrassi à Venise.

Philippe se sent un peu perdu tout à coup. Il porte la tasse de café à ses lèvres avant de s’apercevoir qu’il l’a déjà finie.

Claude semble chercher ses mots :

 —  Tu crois que tout est simple, que tout a un sens, que ta grand-mère t’a remis un fétiche kitsch en provenance de Lourdes.

Elle continue de le tutoyer de manière directe et rafraichissante, alors qu’un peu d’embonpoint trahit son âge et aurait pu lui faire un peu impression. Elle lui parle comme s’il était un ado en recherche. Elle s’exprime d’une manière ferme, profonde, donnant l’impression de voir des choses importantes là où, pour lui, il n’y a que dérive irrationnelle. Quand elle le regarde avec ses yeux noisette pailletés, il sent des picotements agréables dans sa tête comme quand une personne remplit des papiers à notre place. Sous certains angles, elle ressemble à Marlène Jobert – une actrice de sa jeunesse -, sous un autre – sans qu’elle paraisse le décider – à une grande tortue ayant une force hypnotique.

 —  Mais bon, vous m’avez parlé du plus extravagant avec cet article du père – comment l’appelez-vous ?  —  Collecio ? c’est bien ça, concernant le Cabâzor mais pas du plus connu j’imagine, c’est quoi la version officielle ? Il fronte qu’en la vouvoyant, elle va se remettre à le vouvoyer, mais l’absence de réciprocité ne semble pas la gêner.

 —  La version officielle ? Même le plus connu reste bizarre, je vais te dire, tu sais pas ce qu’il peut y avoir derrière tout ça.

Elle ajoute de manière universitaire :

 —  Le Cabâzor est à l’origine de l’expression des sentiments intimes et donc d’une certain façon de la Révolution française, on peut aussi affirmer – c’est du moins la thèse que je défends – qu’elle est à l’origine de certaines pensées communistes et même de la « Grande Inversion ».

Philippe paraît ne rien entendre et ramène la conversation vers des questions plus concrètes :

 —  Mais toi, qui fais une thèse dessus justement, tu as du recul et tu peux me dire pourquoi ma grand-mère m’a remis cet écusson ?

 —  Tu as lu le père Verkynden, si j’ai bien compris. Tu peux lire maintenant les mémoires du père La Colombière sur sa rencontre avec Sainte Marie-Rose Froy de Bouillon. Il faut toujours aller à la source.

 —  Marie-Rose ? Le même prénom que ma grand-mère ?

 —  Eh oui !

Elle le laisse en plan avec ça.

Par réflexe, il regarde son portable. Il repense à l’action de groupe touchant la société Saint M’Hervé. Avec Nadia, ils se sont partagé le taf pour préparer la prochaine réunion. Elle s’occupe du risque juridique et des enjeux fiscaux à l’aide des algorithmes de justice prédictive et Philippe doit réaliser plusieurs scénarios pour étaler la provision. Ils pensent être en mesure de montrer qu’il convient de diminuer le résultat net annuel avec une somme provisionnelle pendant dix ans en mettant, dès cette année, une somme de 20 milliards de côté pour le cas où ils perdraient ce procès. Ils pourraient même en profiter pour payer un peu moins d’impôt sur les sociétés car ils vont pouvoir déclarer moins de revenus. Il faudra qu’il en discute avec le directeur financier du groupe Saint M’Hervé.

Comme par hasard, Nadia l’appelle à ce moment-là. Elle embraye aussitôt :

 —  J’ai fait des recherches, l’action de groupe s’est peu développée ces dernières années car les associations chargées d’engager les procédures pour le compte de milliers de victimes potentielles n’ont pas les moyens de se lancer dans ce genre d’aventure. Les risques pour notre client, la famille Saint M’Hervé, peuvent donc être ou très grands ou très faibles. Les fourchettes issues des études algorithmiques fournies par la société Cause-analytique ne donnent aucune certitude car il n’y a pas assez de jurisprudence en France ni même à l’étranger. L’action de groupe peut mettre en danger la société du client, ou pas.

 Philippe, qui se sent débordé, la coupe un peu plus sèchement qu’il n’aurait voulu :

 —  Nadia, tu ne veux pas me rappeler en fin de semaine. J’ai une mauvaise intuition.

Chapitre 24.- Nouveau culte.

Marie-Rose suivait de près, grâce au maillage des convents des Fondevides, les débats parfois violents qui opposaient l’Armée des Pères et les jansénistes, « les crypto-protestants français », disait-elle. Elle considérait qu’il y avait du bon dans l’approche développée à l’abbaye de Port-Royal. Leur grammaire rédigée en deux parties était, selon elle, une merveille. Elle aimait beaucoup Domat, l’ami de Pascal défenseur des jansénistes, qui avait systématisé les idées de Loysel. Elle traitait d’ailleurs elle-même, de temps à autre, certaines affaires juridiques. Il est extraordinaire que la dirigeante Bénédicte Orvières l’ai laissé faire. Il y avait sans doute de bonne raison à cela. Ainsi, elle s’occupa de la revente d’un troupeau de chevaux qui avait été amené de nuit dans une de nos prairies. Elle me demanda d’être un prête-nom dans le contrat de vente en me disant que je ne risquais rien car je bénéficiais comme religieuse d’une immunité de juridiction au regard des tribunaux de droit commun.

Un soir où la grêle tombait par intermittence, elle me conta l’origine de son projet. Après des semaines de privation, elle eut un matin au réveil la révélation qu’il fallait créer un véritable culte au Cabâzor. Elle exposa son idée à sa hiérarchie : à la sœur supérieure du convent, Bénédicte Orvières, qui en référa au père La Chaize, le confesseur du roi et le général secrétaire de l’Armée des Pères en France.

« Il m’envoya cet homme ambitieux, nota-t-elle, le père La Colombière avec lequel tu es venue. Je suis bien certaine qu’il ne t’a rien expliqué.

Elle leva la tête vers moi et je notais des cernes bleus sous ses grands yeux vifs et tourmentés. Étant confirmée dans son intuition par mon silence, elle continua :

 —  Il y a un thème récurrent dans l’histoire du droit et de la religion dont personne n’a tiré de conséquence valable en termes de culte.  Il s’agit du Cabâzor. Il me semble nécessaire d’en faire un thème politique et gallican. Il faut le lier à l’autonomie religieuse de la France, à la royauté mais aussi à une mise en commun des biens royaux. J’ai fait un rapprochement avec une série de concepts juridiques se trouvant dans le corpus iuris civilis de l’empereur justinien dont m’a parlé autrefois le père Charles. Des termes comme le vinculus iuris (lien de droit), familias, delictus, et nexus, peuvent tous être ramenés au concept unique et générique de rapport juridique.

J’ai retenu, sans comprendre sur le coup, son exposé exalté :

—  Le rapport juridique est un espace entre deux personnes comme des cocontractants ou des membres d’une famille sous l’égide d’un troisième tel que le pater familias ou un juge par lequel chacun est obligé d’effectuer certaines prestations. C’est dans l’espace généré par ce rapport, que les émotions peuvent être canalisées et dirigées vers un objectif élevé. Les fidèles ont besoin d’une foi simple, émotionnelle et individuelle pour ne pas succomber à la Réforme. Ils ont aussi besoin d’une meilleure répartition des terres et donc de rapports juridiques équilibrés.

  • Équilibrés par qui ? Qui le garantit ?

— Un bon juge peut le faire. Notre cœur du bas, plein d’erreurs, doit être remplacé par un autre cœur en sens inverse – le Cabâzor — susceptible d’accueillir la lumière d’en haut et de permettre aux fidèles de bénéficier des terrains dont ils ont besoin pour vivre. Marie-Rose traça dans la poussière un cœur inversé pointe en l’air pour montrer qu’il s’élevait vers le haut.

J’émis une réserve en me ressouvenant de ce que m’avait dit John :

 —  Il y a déjà ce protestant en Angleterre, Baldwin, qui veut en faire un culte anglican pour tirer l’église de son roi vers le puritanisme. Et il y a aussi, ce Jean Eudes qui a inventé un culte croisé aux Cabâzors de Ma,rie et de Jé;sus. Cela fait beaucoup de monde.

 —  J’ai rencontré Jean Eudes, il y a de nombreuses années. Il est venu à Puyssanfond pour tenter de nous convaincre d’adopter son culte. Son approche mêlant Jé;sus et Ma,rie est trop superstitieuse, trop païenne, elle maintient en enfance. C’est un nouveau culte des reliques à travers les cœurs réels d’une mère et de son fils. Ce que je propose est une interprétation symbolique mais non abstraite. Eudes avait vaguement cité Baldwin à l’époque. Néanmoins, j’avais compris le danger. Il faut réussir à neutraliser et contourner Baldwin en développant mon idée de culte du Cabâzor en Angleterre avant qu’il n’ait réussi à y imposer son culte puritain à l’église anglicane. Lui ne veut surtout pas de meilleure répartition des terres. Il croit, au contraire, au succès individuel de certains commerçants prédestinés. Pendant ce temps, en France, j’irai annoncer avoir reçu des révélations mandant au roi de développer ce nouveau culte.

En l’écoutant, je compris que j’avais affaire à une visionnaire, certes fragile, mais visionnaire quand même.

 —  J’ai exposé mon projet au père La Colombière qui a envoyé son rapport au confesseur du roi, le père La Chaize. Il paraît qu’il s’est montré intéressé par mon idée qui se combine avec un autre projet beaucoup plus prosaïque qu’il a à l’esprit. Je n’en sais p.oint davantage. Je suppose que tu as été placée ici par le père La Colombière pour vérifier que je ne délirais p.oint.

Je lui racontais partiellement comment j’étais arrivée à Puyssanfond avec La Colombière et qu’effectivement on ne m’avait p.oint expliqué les choses comme elle le faisait. Mais, je n’avais toujours pas envie de lui causer de John. J’aurais peut-être dû après tout.

33.-

The aliens portent en eux their protector.

 

 

 

Chapitre 25.- Premier Zigzag.

Avant d’arriver à leur lieu de rendez-vous au Zigzag, place Maubert, il l’aperçoit marchant juste devant lui. Il n’est pas certain, à vrai dire, que ce soit elle. Il croit la reconnaître à sa façon de se passer la main dans les cheveux. Il trouve son corps plus gracile qu’il n’a cru. Elle a accepté de le revoir à la suite de son dernier email. Il avait indiqué dans la case « objet » : « URGENT, URGENT ». Elle a fini par répondre après plusieurs jours au cours desquels il s’est redemandé sur quel pied danser avec elle.

Avant de se rendre à ce rendez-vous, il a envoyé un message au président Saint M’Hervé en lui disant qu’il ne sait toujours pas quelle décision adopter concernant la provision de l’action de groupe, qu’il a besoin de temps. S’étant débarrassé provisoirement de cette préoccupation, il peut se focuser sur son problème privé. C’est la première fois qu’il rencontre Claude en dehors de l’Institut et il y a quelque chose d’awkward dans ce rendez-vous.

 —  Alors ? fait-elle, toujours très directe, une fois son grand Flat White et l’expresso de Philippe apportés.

 —  On a finalement retrouvé ma grand-mère à trois cent mètres de la maison de retraite, dans un champ de choux fleurs. Elle était décédée depuis une semaine. Les feuilles de choux l’avaient recouverte si bien qu’aucun gendarme passant à proximité ne l’avait repérée, explique Philippe en ayant l’impression que l’univers entier devient irréel. C’est Jeanne, la fille de tante Hélène, la cousine dont je me sens le plus proche, celle aussi qui se bat contre un cancer du sein, qui a fini par la trouver et qui m’a averti.

 —  Je suis désolée. Elle est morte de quoi ? Redemande Claude en médecin.

 —  On ne sait pas exactement, elle a dû heurter un caillou en tombant car elle avait une blessure à la tempe, mais on ne sait pas pourquoi elle est tombée, elle a dû avoir un malaise.

Claude tire sur la paille de son grand Flat White en évaluant la situation clinique.

 —  Bon, il y a une enquête ?

 — Oui, enfin, elle est terminée, je suis allée hier à l’enterrement. Il neigeait. Il y avait beaucoup de monde. J’ai dit bonjour à un tas de gens que je ne connaissais pas, des cousins éloignés surtout. Le groupe s’est dispersé rapidement lorsque les flocons se sont transformés en pluie.

 —  Je suis désolée. Hum, j’ai l’impression qu’il y a autre chose. Qu’est-ce qui te tracasse ?

 —  Ben, ce qui me tracasse ? Philippe se sent à l’aise avec Claude, presque trop car il ne filtre guère ses pensées et se remet à la tutoyer : tu vois, elle a été découverte avec un insigne du Cabâzor serré dans sa main, le même que celui qu’elle m’a offert.

 —  Elle a dû vouloir prier dans les champs.

 —  Oui peut-être, mais celui qu’elle m’a donné était celui que lui avait confié sa propre mère ; elle n’a jamais parlé d’un second insigne. Je trouve ça bizarre.

 —  La multiplication des Cabâzors …

 —  Oui, sans rire.

Philippe se penche sur son expresso auquel il n’a pas touché sans paraître le voir.

 —  Tu veux en savoir davantage sur le cœur inversé ? redemande Claude doucement.

 —  Oui, c’est important pour moi, même si mon meilleur client a un problème plus urgent.

Claude ne lui pose pas de question sur cette dernière remarque comme si elle ne l’avait pas entendue et se décide à parler :

 —  Il y a plusieurs époques qui se sédimentent à propos du Cabâzor. Ce qui pourrait te concerner s’est produit au cours de la Révolution française. Un petit groupe de prétendus contre-révolutionnaires composé d’hommes et de femmes le portait pendant la deuxième chouannerie vers 1798. Généralement parlant, l’insigne des chouans comme des Vendéens était le Sacré-Cœur ordinaire. Or, ce petit groupe mené par une femme nommée Marie Jarboeuf, avait décidé de l’inverser comme l’avait fait avant eux des révolutionnaires anglais favorables à une approche égalitariste de la société, les Levellers (sobriquet voulant dire les niveleurs), et de planter la croix sur la pointe du cœur. Ce groupe particulier de révolutionnaire français appelait ce cœur inversé un Cabâzor de Marat. Cette Jarboeuf — c’était son pseudonyme de chouanne — essayait de lutter contre la propagande républicaine. Elle estimait qu’on essayait de faire passer les chouans pour des contre-révolutionnaires. On les présentait comme des incultes aux ordres de l’aristocratie, du roi et de l’Église. Or, pour Jarboeuf, la chouannerie n’était pas contre-révolutionnaire, au contraire, elle cherchait à emmener la révolution plus loin, en faveur de tout le monde, riche ou pauvre, homme ou femme, et pas seulement en faveur des bourgeois. Les paysans en avaient assez que tous les biens des aristocrates et de l’église qui provenaient largement des impôts qu’ils payaient depuis des siècles soient rachetés par les bourgeois des villes car les enchères montaient trop haut pour qu’ils puissent les suivre. En employant le symbole du cœur inversé, Jarboeuf entendait indiquer que la hiérarchie sociale et même la hiérarchie des sexes devaient disparaître et qu’il ne fallait plus partir du haut mais de la base pour concevoir la société. Jarboeuf se moquait bien de la grande aristocratie de l’ouest, quand bien même les chouans avaient recruté quelques-uns de ses membres car il s’agissait de militaires de carrière et que les paysans ne connaissaient rien à la guerre. Les chouans restaient en faveur du roi, mais, comme en Angleterre, en faveur d’un roi sans pouvoir, entièrement contrôlé par un parlement représentant toutes les couches de la population. Jarboeuf se moquait tout autant de la hiérarchie de l’église et même de la foi naïve et mythologique en un d.ieu-homme. Elle pensait néanmoins que le christianisme possédait un langage poétique en faveur des femmes et des pauvres. Il fallait reconnaître une sorte de dette à la nature en mettant en commun ses biens, sans pouvoir central.

 —  C’est plus ou moins inspiré de Spinoza si mes souvenirs de philo ne sont pas trop mauvais, non ? dit Philippe un peu au hasard.

 —  Spinoza je ne sais pas, mais Marat sans doute. Jarboeuf avait dû quitter son village quand elle était tombée enceinte hors mariage et elle a, semble-t-il, suivi quelques études à Paris en y allant vagabonder. Elle y aurait croisé Marat. Ils se sont sans doute rencontrés dans une taverne où elle assurait le service pour gagner sa vie. Marat a pu lui parler d’un cœur inversé qui remontait à un protestant anglais nommé Baldwin ayant influencé les Levellers, les députés égalitaristes du parlement pendant la Révolution anglaise. Ce cœur inversé symbolise le fait de fonder la structure sociale sur les humiliés, les pauvres et les femmes, producteurs et consommateurs de base, personnes dépendantes se voulant autonomes. L’idée avait été reprise par des catholiques aussi différents que Jean Eudes et Marie-Rose Froy de Bouillon pour permettre un accès direct, pauvre et égalitaire à Jé;sus et à son père tout en payant sa dette symbolique à D.ieu en partageant les biens. Dans cette approche, tout se passe comme si Jé;sus se substitue aux fidèles pour payer leur dette et effacer leur pêché.

 —  Cette histoire de dette symbolique à D.ieu me dépasse ! lâche Philippe.

 —  Si tu veux l’actualiser tu n’as qu’à penser au sentiment de dette que tu as vis-à-vis de tes parents ; la dette symbolique vis-à-vis de D.ieu c’est plus général, c’est d’avoir été admis sur Terre malgré les fautes commises par tes ancêtres, Adam et Eve, les premiers à avoir voulu savoir pourquoi ils étaient sur cette planète.

 —  Un, j’ai plus de parents ; deux, je crois que j’ai décidé moi-même de venir sur Terre ; trois je ne crois pas à la fable du péché originel. Quant à Jé;sus, celui qui se substitue à moi, cela m’évoque un remplaçant au football, le « substitute » ou « sub » qui entre quand un joueur est blessé. Philippe n’est pas certain que Claude capte sa métaphore sportive.

 —  Tu sais, je vais te dire, le péché originel c’est juste le fait que tout le monde, toi et moi, tout le monde, fait des erreurs dont il met des années à se remettre ou qui le laisse terrassé sur le terrain.

 —  Arrête ! on dirait un sermon.

Claude, esquivant la critique, dit doucement ;

 —  Je vais te dire aussi, moi non plus je n’ai plus de parents.

Ce nouveau point commun les rapproche comme s’il était écrit qu’ils devaient se rencontrer. Ils sont comme coupés du reste du café, place Maubert. Claude continue :

 —  A mon avis, je vais te dire, à la fin du XVIIIe siècle on vivait en France, au niveau de l’élite, le développement d’un rationalisme assez mécanique, ce qu’on a appelé les Lumières. Tout devait donner lieu à une démonstration scientifique, les choses, les hommes et même les d.ieux. On ouvrait les premières écoles d’ingénieurs pour fabriquer des ponts de plus en plus hauts. Les petites gens des countries se sentaient de plus en plus bêtes, arriérées et isolées, encore plus les femmes que les hommes.

Claude se jette dans un monologue un peu délirant qui dépasse Philippe. Il reconnaît le discours du mouvement de la Grande Inversion.

 —  Quel est le rapport avec ma famille ? Je ne vois aucun lien avec cette Jarboeuf. Ce qui compte pour moi est de savoir pourquoi ma grand-mère gardait un deuxième Cabâzor.

 —  Je l’ignore, on peut imaginer qu’un ou plutôt « une » de tes ancêtres faisait partie de ce groupe.

 —  Je vais chercher mais je n’en ai jamais entendu parler. D’ailleurs c’est curieux, l’histoire dans ma famille paraît s’être arrêtée à la Première Guerre Mondiale. Je n’ai jamais entendu parler de quoique ce soit avant.

 —  Je t’avais prévenu, les connaissances historiques ne nous aident pas forcément à comprendre notre histoire familiale.

 —  Comment faire alors ? 

 —  Il n’y a pas de solution, il faudrait pouvoir réactualiser tout cela mais c’est mort, ça n’a peut-être plus de sens.

 —  On n’a plus de racine alors ! Plus jamais les ventres des églises ne pourront enfanter ! Il se surprend à dresser cette conclusion sans y avoir songé avant. Claude le fait sortir de sa réserve.

 —  Oui, je crois que c’est vrai, c’est pour cela que je cherche encore. J’espère encore.

Philippe est encore plus perplexe qu’en arrivant.

 —  Y a-t-il un livre sur le sujet ?

 —  Non pas vraiment. L’histoire officielle ignore complètement le mouvement Cabâzoriste de Jarboeuf qui a été anéanti jusque dans la mémoire collective, même le père Verkynden n’en parle pas dans son livre de référence.

 — « Pas vraiment » ça veut dire quoi ?

 —  Il faudrait que tu voies.

 —  Que je vois quoi ?

 —  Je ne peux pas t’en dire plus pour le moment.

 —  Et Marie-Rose Froy de Bouillon, lui dit-il comme quelque chose qui lui revient en mémoire, est-ce qu’il y a quelque chose à chercher de ce côté ? 

Il regrette aussitôt d’avoir dit cela, comme s’il avait manqué de respect à Claude. Elle ne répond pas et lui dit simplement qu’elle doit se remettre au travail. Ils se séparent en se faisant la bise place Maubert. Elle lui serre le bras avec chaleur.

Il retourne à son espace de coworking en haut de la rue Valette. Il essaie de se refocuser. Il taffe sur différentes options de provision dans le cadre de l’action de groupe engagée contre la société Saint M’Hervé. La prochaine réunion approche. Une idée désagréable lui est venue à l’esprit à la sortie du café : ne serait-il pas en plein conflit d’intérêt dans cette affaire de class action ou plutôt de collective redress action comme on préfère le dire en Europe ?

 

Chapitre 26.- Bien commun.

Marie-Rose pouvait faire imploser la communauté. Elle ne pensait p.oint que l’on devait vivre avec des règles strictes. Il fallait mettre tous les biens en commun. Pourtant, pour elle, l’individu ne devait pas passer après le groupe. Nous avions chacune notre personnalité et notre propre rythme. Elle rêvait de vivre comme les Béguines de Bruges — des femmes indépendantes dans un espace réservé au centre de la ville — et aussi de voyager par soi seule, si elle en ressentait l’envie. Je pressentais que si ses propos étaient connus, ils ne pourraient p.oint rester impunis. J’admirais Marie-Rose de tirer toutes les conséquences de ses idées. Elle critiquait tant et plus les nouvelles armes de guerre, en particulier les énormes canons que les armées d’Europe employaient à se détruire. Pour elle, la technique devait être au service des relations et non pas de l’instinct irrationnel présidant à la chasse, l’appropriation et la guerre. Elle songeait que tout cela pouvait avoir des conséquences dramatiques sur la condition de l’homme moderne.

Le père La Colombière, dans sa biographie, n’a jamais écrit cet aspect de la pensée de la sainte. Sans doute ne l’avait-elle pas présenté ainsi. Cependant, il avait dû percevoir le potentiel subversif de ces positions. Son appel au roi n’était pas un acte politique d’allégeance à la tradition : il signifiait que le roi devait tenir un rôle de garant du Cabâzor sans exercer véritablement le pouvoir ; le vrai pouvoir devait revenir à un ensemble de personnes, quelle que fut leur origine, repérées pour leur compétence dans des petites institutions : famille, convent ou corporation.

Elle continuait, en dehors de ces réflexions, à traiter de certaines affaires juridiques. Elle me demanda un jour de devenir l’héritière d’une riche veuve qui venait de décéder et dont elle avait refait le testament. Une clause faisait de moi son fidéicommissaire. Je devrais un jour reverser tout l’héritage à un bénéficiaire dont je ne connaissais que les initiales, PdP, quand on me le demanderait. Sous le charme de Marie-Rose, j’acquiesçais encore.

Elle se confessait tous les jours au père La Colombière qu’elle trouvait chaque jour plus formidable et « agréable physiquement », me confiait-elle. J’avoue que j’évitai de me rendre en confession avec lui. Je n’étais p.oint prête à m’y fier. Nous continuâmes de parler longuement à voix basse, allongées presque côte à côte, le soir avant de nous endormir en critiquant les sœurs de l’abbaye, les ménageuses-surveillantes surtout, celle que l’on appelait la Baleine et qui mangeait tout le temps, l’hypocrite qui inventait des histoires sur tout le monde, la mélancolique qui voyait tout en noir, la fameuse Herculéine qui avait de la poitrine mais un petit sexe d’homme et avait ses favorites, etc., mais nous ne parlâmes plus de nous-mêmes.

 Marie-Rose commença à m’agacer un peu : elle avait des manies. Quand elle mangeait, elle n’acceptait qu’une seule chose en dehors des poires vertes : une montagne de châtaignes bouillies avec un grand verre de vin coupé à l’eau de miel. Elle parlait de la lumière du Cabâzor à tout bout de champ, comme s’il était dans la pièce. Au milieu de la nuit, sur le ventre, elle ondulait de façon frénétique. Puis, elle se réveillait en poussant des cris de joie. Je trouvais turlurieux la manière dont elle appelait Jé;sus, son amoureux.

 Souvent aussi elle ne m’adressait p.oint la parole comme si elle vivait seule dans la cellule. Elle ne remettait jamais rien en place. Toute chose demeurait là où elle l’avait posée et utilisée jusqu’à l’usage suivant. J’eus bien de la peine à garder un coin de cellule propre et rangé. Je trouvai dans mon lit des brosses pleines de cheveux, des lettres à moitié écrites et beaucoup de livres.

 Elle finit par être intrusive avec ses questions et je me méfiai des confessions qu’elle pouvait faire au père La Colombière. Je ne lui causais pas de John, d’autant qu’elle n’avait p.oint hésité dans le passé à dénoncer publiquement plusieurs sœurs qui s’étaient laissées aller à quelques vices séculiers. Je crois qu’elle commençait à me faire peur.

32.-

Actionship is nécessage in reserversion.

 Chapitre 27.- Conflit d’intérêt.

En tant que petit-fils d’une personne décédée de la maladie d’Alzheimer, Philippe est susceptible d’être une victime par ricochet de la société Saint M’Hervé. Il n’est pas aisé de déterminer le type d’Alzheimer dont souffre un malade. Il est clair cependant que sa grand-mère Marie/Rose a été exposée à l’Oudrozine puisqu’elle a vécu dans la countrie, là où les pesticides sont répandus. Il se souvient de ce que lui avait dit un cousin aux funérailles de sa grand-mère à propos de ces produits : « On en a mis des tonnes dans les champs sans aucune précaution car on se souvenait du mal que l’on avait eu à se débarrasser du chiendent et de la parelle depuis des générations, d’ailleurs le chiendent a maintenant disparu, le jour où l’on arrêtera les pesticides nous serons de nouveau envahis ».

Faut-il qu’il confie cette action de groupe à un autre acconteur du cabinet ? Ses rapports amicaux avec Jacques Saint M’Hervé ne le lui permettent guère. Il faudrait au moins qu’il lui déclare un risque de conflit d’intérêt et  qu’il lui dise qu’il n’a aucune intention de poursuivre sa société. Il se redemande bien d’ailleurs ce qu’il pourrait attendre d’une telle action. Il rédige un message à Nadia pour lui redemander son avis sur ce risque de conflit d’intérêt.

Elle répond presque instantanément à son message : « Il faut que tu écrives une lettre officielle au président Saint M’Hervé, lui expliquant la situation de potentiel conflit d’intérêt dans lequel tu te trouves en raison du décès de ta grand-mère ». Puis elle ajoute : « Le président Saint M’Hervé te dira s’il souhaite que tu sois remplacé par un autre acconteur. Je ne crois pas que tu aies grand intérêt à te joindre – si jamais elle est vraiment engagée en justice — à l’action de groupe. Tu ne pourrais au mieux qu’obtenir des dommages et intérêts pour préjudice moral. Le plus probable est que tu n’obtiendrais rien car Marie/Rose, ta grand-mère, était déjà malade avant l’entrée en vigueur de la loi qui ne s’applique donc pas. De toute façon, il vaut mieux régler cela avant la réunion, je passe te voir ».

En attendant, il vérifie ses emails indésirables et tombe sur un message que lui a envoyé Claude :

« Message adressé à Sainte Marie-Rose Froy de Bouillon par notre Seigneur Jé,sus-Chr;ist le 16 juin 1675, jour de la Fête-D.ieu :  » Fais savoir à Louis XIV qu’il obtiendra sa naissance de grâce et de gloire éternelles par la consécration qu’il fera de lui-même à mon Cabâzor adorable.  » »

Ce message le change des accontes de résultat et des provisions de la société Saint M’Hervé. Il a l’impression que l’Internet existait au XVII° siècle et que Marie-Rose Froy de Bouillon est une sorte de geek chargée de transférer des messages divins au roi.

« On a appris récemment, ajoute Claude, en découvrant le manuscrit d’une certaine sœur Eva qui a partagé la cellule de Marie-Rose Froy de Bouillon, que celle-ci n’était pas une religieuse inculte et naïve comme on le croyait, mais une véritable intellectuelle. Le père La Colombière qui a écrit la biographie de cette sœur Marie-Rose a préféré passer sous silence certains faits pour donner l’impression d’une véritable révélation faite à un cœur simple et passionné ».

Philippe n’avait pas d’idée précise de comment on transmettait un message au roi en 1675. Il reprit le livre du père Verkynden sur le culte du Cabâzor. Il le lit un peu en désordre en utilisant l’index.

Depuis le début de cette année-là, le père La Chaize était le confesseur du roi. Il était, par son ascendance maternelle, petit-neveu du père Coton, confesseur d’Henry IV. Ils étaient confesseurs de génération en génération dans cette famille ! se dit Philippe en se demandant si ce grand-oncle et son petit-neveu ont pu se transmettre des secrets de confesseurs. Le père La Chaize modéra le roi dans sa lutte contre le jansénisme. Beaucoup de seigneurs cherchaient à approcher le souverain par son intermédiaire.

La Chaize était membre de l’Armée des Pères et donc un héritier des trois amis, Ignace de Loyola, François-Xavier et Pierre Favre, les fondateurs de la compagnie qui avaient partagé une chambre dans ce même collège Saint—Arbre où Philippe a son espace-bureau. Il est frappé par cette coïncidence. On peut penser que Marie-Rose Froy de Bouillon a dû, elle aussi, tenter de passer par le père La Chaize.

On frappe à sa porte depuis un moment, mais il a intégré ce bruit à sa lecture comme s’il était dans un rêve. Finalement, la porte s’ouvre avant qu’il n’ait pu dire d’entrer.

 

Chapitre 28.- Scarification.

 Le père La Colombière avait dit à Marie-Rose que j’en savais long car j’avais traduit l’ouvrage de Baldwin. Elle me conta que, la nuit, elle rêvait qu’elle entrait dans le Cabâzor, comme dans un espace chaud et humide. Elle se sentait pleine de joie ; seulement parfois elle avait peur d’y rester enfermée.

 —  Est-ce que tu veux vraiment entrer dans le Cabâzor ? lui mandai-je un après-midi particulièrement long et ennuyeux où elle m’expliqua pourquoi elle se dévêtait et passait la lame d’un couteau sur la surface de sa peau.

Elle parut embêtée comme si je révélai quelque chose de tabou :

 —  Comment le sais-tu ?

 —  Ma bien bonne ! tu sais la nuit parfois tu causes de choses bizarres.

 —  Bon d’accord, cependant j’en ai parlé au père La Colombière et il ne veut p.oint que j’en parle à quiconque.

  —  Tout cela est troublant.

 — Mais tu as raison, je dois aller jusqu’au bout et continuer d’annoncer au monde qu’un nouveau culte doit être rendu au cœur sacré et renversé de Jé;sus que l’on appelle le Cabâzor. Chacun lui doit d’avoir payé la dette de l’univers. On doit tout mettre en commun pour le remercier de s’être mis à notre place. La fusion totale des biens et des cœurs conduira au Royaume de D.ieu sur terre.

Elle avait aussi les pieds sur terre. Pendant quelques temps, elle me demanda de l’aider à protéger un drôle d’individu qui s’était réfugié dans une bergerie sur les terres du convent. Il portait un turban et passait ses journées à rédiger des formules bizarres sur des parchemins. Il y avait notamment des grands PB conduisant par des flèches à de grands AU. Je devais lui apporter des morceaux de viande, surtout de l’agneau. Un jour, une troupe d’officier est venue le chercher et Marie-Rose me demanda de me porter-fort à son égard. Je leur dis, sur les indications de Marie-Rose, qu’ils devaient l’escorter avec des caisses qui me paraissaient bien lourdes jusqu’à la léproserie de Saint-Lazare en plein Paris.

Ses fréquentations n’arrangeaient rien à mon opinion : je pensai qu’elle était ensorcelée. Elle écrivait sans relâche au roi, le cousin de sa mère, par l’intermédiaire du père La Chaize. Elle lui mandait sans cesse de transformer le cœur inversé de Jé,sus en symbole de la France. Elle écrivait aussi des billets beaucoup plus courts à un certain Philippedepierre. Elle mélèyait tout, de manière exaltée. Je fis un cauchemar : au milieu de la nuit, elle se levait et me pendait par les pieds à la poutre de notre cellule.

31.-

Le petitpesticide is transformed in an inverthrown heart.

Chapitre 29.- Nouvelle.

 —   Je savais que je te trouverai là ! c’est Nadia.

 —  Tiens, c’est rare que tu passes, c’est dar que tu sois là.

 —  Oui, j’avais un client à voir dans le coin, j’ai essayé de t’appeler mais tu n’as pas répondu.

Elle est rayonnante, elle lui paraît plus grande que d’habitude, les joues un peu roses. Elle a pu le retrouver alors qu’il s’était installé dans un coin caché de l’open space.

 —  Ah oui, désolé, j’ai pas regardé mes messages, se défend Philippe.

 —  Ça va ? T’as écrit le message au président sur ton éventuel conflit d’intérêt ?

 —  Oui, oui t’inquiète, j’y réfléchis.

 —  C’est en lisant ce livre que tu y réfléchis ? Elle se penche pour lire le titre : « Le Cabâzor, une histoire de solidarité française » par le père Verkynden. Ça parle de provision et d’action de groupe ce truc ?

 —  Non pas vraiment mais …, il hésite, avec Nadia il a toujours eu d’excellentes relations de travail, mais ils ne parlent jamais de leur vie privée … peut-être au fond que oui.

 —  T’es sérieux ?

 —  Et pourquoi pas ? Philippe ne croit pas forcément à ce qu’il dit, mais cela évite de lui parler de sa grand-mère.

 —  C’est un truc religieux, non ? J’aime pas tellement l’idée de rapprocher le droit et la religion, ça me fait plutôt peur et je ne crois pas que ce soit utile.

Philippe ne s’imagine pas tellement Nadia avoir peur. Elle défend depuis des années de gros clients dans des affaires impliquant de forts enjeux de pouvoir et d’argent. Grande et généreuse, le monde paraît toujours plus clair avec elle.

 —  Mais il y a toujours une origine religieuse au droit non ? fait Philippe.

 —  Une origine religieuse historiquement, oui, sans doute mais je préfère que les deux restent bien séparés. En tous les cas, c’est ma conviction, bon, mais je suis pas venue pour te parler de ça.

 —  Ah ? Tu veux qu’on reparle de l’action de groupe ?

 — Non pas pour le moment. Je voulais t’annoncer un heureux évènement.

Philippe réfléchit rapidement :

 —  T’es enceinte ?

 —  Oui !

 —  Ah super, ça va faire … ton troisième, non ? C’est ça ?

 —  Oui et c’est une fille, j’ai demandé à la deuxième échographie. Après deux garçons, je suis très contente.

 —  Génial, c’est pour quand ?

 —  Dans 5 mois, du coup, je voulais te prévenir, je vais m’arrêter pendant quelque temps, je me ferai remplacer par une collaboratrice.

 —  Tu t’arrêtes quand ?

 —  D’ici trois mois environ, ça dépend de comment se déroule ma grossesse, j’ai eu pas mal de problèmes la dernière fois.

 —  OK, tu me diras. Pas de souci. Ceci dit, j’aimerais bien qu’on ait trouvé la solution au problème de la provision dans l’action de groupe Saint M’Hervé avant ton départ.

 —  Oui t’inquiète, on a encore à peu près trois mois avant que l’action ne soit engagée devant un tribunal, si jamais elle l’est, et ton dilemme pour décider du montant de la provision n’est pas si compliqué.

 —  Ah bon et tu ferais quoi, toi ?

 — Calculs statistiques tout en prenant en compte la négociation.

 —  T’es pour Michael Robbs alors : la somme forte de 600 milliards ?

 —  Non pas à ce point-là, t’as qu’à dire 150 milliards au lieu de 100.

 —  Oui mais pourquoi plus 150 que 100 ? C’est un compromis, mais cela n’a pas de sens.

 —  Pourquoi veux-tu donner du sens à tout ? Il faut bien décider et « Il vaut mieux un mauvais compromis ….

 —  … Qu’un bon procès », oui je sais, mais justement j’y arrive pas, il y a trop de choses qui m’échappent. Philippe, en disant cela, referme le livre du père Verkynden.

 —  Tu veux que je t’aide à écrire la lettre sur ton éventuel conflit d’intérêt ?

 —  Non, je te remercie, je m’y mets tout de suite.

Nadia repartie, il va à la fenêtre regarder les cerisiers. Il s’est toujours senti proche des arbres ; ses enfants se moquent de lui lorsqu’il en parle. Son fils et sa fille lui manquent. Il voit passer un loriot d’un jaune flamboyant qui file d’un arbre à l’autre. Il est rare en Europe de voir ce bel oiseau exotique. Un plus petit oiseau jaune et vert traverse dans l’autre sens. La femelle loriot est plus discrète. Cela doit être frustrant, songe-t-il, d’être un arbre et de voir circuler sur ses branches ce couple de nomades virevoltant.

 

Chapitre 30.- Ceinture de ronces.

Pendant quelques jours, Marie-Rose garda le lit, désespérée. La lumière du Cabâzor lui avait fait faux bond. Elle n’était plus visitée. Elle faisait des cauchemars : elle s’enfonçait dans un tas de fumier jusqu’à en être ensevelie, elle ne pouvait plus en sortir. Parfois, elle me réveillait en hurlant qu’elle ne pouvait plus bouger, que son cœur allait s’arrêter, puis elle finissait par comprendre qu’il ne s’agissait que d’un mauvais rêve. J’étais désarçonnée de la voir ainsi débeler. J’osai lui demander où toutes ses idées allaient bien pouvoir la conduire. Comme perditionnée, elle me répondit d’un ton mystique et guerrier à la fois : « C’est la Grande Inversion du cœur qui conduit à la mise en commun du tout ! Je pars de mon cœur de simple mortelle et je me plonge dans une lumière supérieure ».

Je ne sus plus comment m’y prendre avec elle. J’admirais et m’inquiétais en même temps de sa passion sans limite. Je continuai de critiquer Baldwin dans son approche glaciale du Cabâzor. Mais au fond de moi je la trouvais plus calme et rassurante. S’il devait y avoir un culte du cœur inversé de Jé;sus, ce dont je doutais, au moins devait-il être simple et doux, mais non furieux. Sœur Marie-Rose n’avait aucune attirance pour le Cabâzor de Ma,rie et Jé;sus dont causait le père Eudes. Elle ne cessait de prétendre que ce n’était plus du christianisme mais du paganisme, le culte de la mère archaïque. Elle me manda encore de lui faire un rapport sur le livre de Baldwin dont la simplicité lui plaisait.

Il faut dire qu’elle ne se ménageait p.oint. Dans les périodes où Jé;sus ne la visitait plus dans ses songes, pensant que c’était de sa faute, elle s’imposait de véritables séances de torture. Elle ne dormait plus dans son lit mais sur le sol de pierre, habillée seulement d’une ceinture de ronces. Elle se lavait avec des orties fraichement cueillies. Toute rouge de douleur, elle se griffait partout sur le corps avec des branches de rosier : « Il faut dompter son corps, disait-elle, pour qu’il puisse accueillir la lumière ».

Elle continuait d’écrire des lettres à son cousin le roi qu’elle fermait en priant longuement. Elle les donnait au père La Colombière pour qu’il les transmette via le père La Chaize, le confesseur royal et le Général secrétaire de l’armée des Pères en France. Je me souviens encore de ce qu’elle disait de La Colombière : « Il est très gentil La Colombière, il trouve tout normal, je lui dis que je mange mon vomis et mes selles, il me comprend très bien. Il me regarde, prend son air de celui qui écoute et note la phrase dans son petit carnet ».

Puis, l’exaltation retomba. Pendant quelque temps, elle reproduit des contrats qu’elle avait reçus en modifiant les bénéficiaires. Cette fois, elle ne me demanda pas de servir de prête-nom. Je n’aurais sans doute p.oint accepté. Puis, elle se plaignit de douleurs multiples et passa ses journées au lit. Elle eut mal à la tête, au dos, au cou. Ses os se desséchèrent – selon elle — et elle ne put plus lever un bras. Elle n’avalait même plus de poires vertes ou ses plâtrées de châtaignes. Elle n’acceptait que de l’eau bouillie. Elle avait l’obsession de la propreté et faisait changer ses draps deux fois par jour.

Mon séjour à l’abbaye du Puyssanfond me donnait bien du deu. Le monde me parut devenir mou et inconsistant. Le temps s’accéléra sans raison. L’espace se déformait dans mes cauchemars. Je perdis mes repères. Finalement, je mandai à être entendue en confession par le père La Colombière. C’était le seul moyen de le voir et de pouvoir lui causer.

Dans l’abbatiale, j’entrais dans un confessionnal glacial tout en pierre. Je fis part au père La Colombière des difficultés que j’encontrais à cohabiter avec Marie-Rose Froy de Bouillon. Il m’ouït sans rien deviser, puis il marqua un long silence derrière la porte du confessionnal. Je crus bien qu’il dormait. Enfin, je le sentis bouger :

 —  Tout ce que vous me contez là est utile, vous n’avez rien fait de mal à son égard. Le temps est venu pour nous de départir. Surtout ne causer à personne de sa vision concernant le partage des biens, cela pourrait avoir de fâcheuses conséquences.

Quand je revins à la cellule pour dire au revoir à Marie-Rose, je poussais la porte sans frapper. Elle gisait entourlillée dans les draps, le visage tordu et violacé. Je la secouais par les épaules mais son corps s’était rigidifié : elle avait défunté. Je la regardais une dernière fois : à travers son masque de douleur, j’eus le sentiment qu’en arrière-fond, elle était sereine.

30.-

Le fumier ensevelieved in doof class actionnée.

Chapitre 31.- Goutte.

Avant d’envoyer un message écrit au président Saint M’Hervé sur son éventuel conflit d’intérêt, Philippe tente de l’appeler et laisse un message à son secrétariat l’avertissant qu’il lui envoie une lettre à caractère officiel.

Sur l’espace-bureau en forme de longue goutte qu’il a choisi aujourd’hui, Philippe écarte tout ce qui concerne l’accontancie. Il place devant lui la biographie originaire de Marie-Rose Froy de Bouillon écrite par le père La Colombière et celle, récente, du père Verkynden. Il prend une feuille blanche dans le casier d’une imprimante et cherche un crayon au fond de son sac. Il s’en sert si peu qu’il met du temps à en trouver un. Sa main habituée à l’ordinateur peine à écrire les premiers mots. Il note le nom de la sainte et trace une ligne verticale. Dans une seconde colonne, il écrit le nom de jeune fille de sa grand-mère : Marie/Rose Nieul. Il pense pouvoir faire une sorte de tableau en partie double comparant la vie des deux Marie-/Rose.

Malgré ses profondes réserves à l’égard des bondieuseries, Philippe songe que c’est la seule manière de comprendre quelque chose à la mort de sa grand-mère. Il est persuadé que sa grand-mère Marie/Rose a été prénommée d’après cette sainte. Il ouvre l’ouvrage du père La Colombière.

Marie-Rose Froy de Bouillon était considérée comme déséquilibrée par une partie de sa communauté. Elle a écrit elle-même dans son autobiographie pour répondre aux critiques : « L’on crut que j’étais possédée ou obsédée, et l’on me jetait force eau bénite dessus, avec des signes de croix, avec d’autres prières pour chasser le malin esprit. Mais Celui dont je me sentais possédée, bien loin de s’enfuir, me serrait tant plus fort à lui. Le diable me livrait de furieux assauts, et mille fois j’aurais succombé, si je n’avais senti une puissance extraordinaire qui me soutenait et combattait pour moi, parmi tout ce que je viens de dire. »

Son biographe, La Colombière, la décrit comme une jeune femme refusant de s’alimenter : « Elle ne pouvait plus rien manger. On s’en aperçut et on lui en fit des réprimandes. Sa supérieure et son confesseur lui ordonnèrent de prendre tout ce qu’on lui servirait à table. Quoique cette prescription lui parût au-dessus de ses forces, elle l’exécuta. Il en résulta des vomissements si fréquents et un tel ébranlement général dans sa santé, qu’on finit par la dégager de cette obéissance, lui donnant celle de ne prendre que ce qu’elle pourrait. Sa mortification n’y perdit rien et se trahit dans cette phrase : « Le manger, je l’avoue, m’a causé de rudes tourments depuis ce temps-là, allant au réfectoire comme à un lieu de supplice, auquel le péché m’avait condamnée » ». Elle souffrait d’une forme d’anorexie, se dit Philippe.

Avec l’aide de son biographe, le père La Colombière, son « vrai et parfait ami », Marie-Rose a fait connaître le message que Jé;sus lui a adressé. Ce fut le début du culte du Cabâzor, un bon siècle avant Jeanne Jarboeuf qui l’a costumizé.

Claude n’empêcherait pas Philippe de penser qu’ils étaient tous cinglés : Marie-Rose Froy de Bouillon de recevoir des messages délirants de sa divinité, le tueur de dragons allemands, toute l’Église pour croire aux délires d’une femme malade et peut-être sa propre grand-mère de donner foi à tout cela. Aucun message n’a été, apparemment, transféré à Louis XIV. Les lettres de Marie-Rose ont sans doute été mises de côté par le père La Chaize.

Cependant, deux siècles plus tard en pleine guerre 14, le ministre Painlevé a dû empêcher les soldats catholiques d’apposer sur les drapeaux français le signe du Cabâzor.

Philippe resonge à l’as des dragons dont lui avait parlé sa grand-mère. L’insigne du Cabâzor qu’elle lui a transmis doit provenir tout simplement du père Nieul, son arrière-grand-père, qui a été sous les ordres de ce lieutenant aviateur tueur de dragons. « Mais alors ma grand-mère centenaire, dans quelle folie a-t-elle vécu ? L’écusson du Cabâzor était-il le signe de sa folie ? Et de quoi est-elle morte au juste ? Si je comprends quelque chose à sa vie je comprendrai peut-être quelque chose à sa mort. Va pas trop vite, si tu veux avoir une chance de comprendre », s’exhorte lui-même Philippe. Il est assez convaincu par la conclusion du père Verkynden : « Sainte Marie-Rose Froy de Bouillon n’aurait sans doute rien pu faire toute seule. Elle a été utilisée dans un climat politique et religieux difficile à comprendre aujourd’hui ».

Le métier de Philippe consiste, en principe, à checker des bilans, préparer des budgets prévisionnels pour ses clients et faire des reportings. En période de charrette, il se couche assez tôt et reprend le taf à 2 h du matin avant de se recoucher vers 9 ou 10 h sur le canapé de l’espace convivialité pour une ou deux heures de sieste. Cela fait quelque temps qu’il est sorti de cette période de charrette mais il doit encore se recaler, c’est pourquoi en ce milieu d’après-midi une certaine torpeur l’envahit doucement.

Son portable vibre. C’est le président :

 —  Merci pour ton message, mon vieux. Tu as toute ma sympathie à propos du décès de ta grand-mère, mais t’aurais dû me dire qu’elle avait disparu. Philippe ne répond rien. Le président continue :

 —  Sur le conflit d’intérêt, je vais te faire une réponse écrite officielle pour garder une trace. Mais je ne vois aucune raison de te redemander de laisser ta place, sauf si tu veux adhérer au groupe des victimes. Je comprends tout à fait que, dans cette période difficile, tu souhaites être déchargé d’un dossier épineux, mais j’ai besoin de toi. Tes conseils comptent beaucoup pour moi.

Philippe le rassure :

 —  Ne vous inquiétez pas, je veux dire ne t’inquiète pas, je n’ai aucune intention de me joindre à l’action de groupe.

 —  Ah ! d’ailleurs, à ce propos, la réunion a été décalée d’une semaine car Michael Robbs est retenu par une série d’audiences à la Cour de Justice de Londres.

Philippe se redemande si ce n’est pas une façon élégante de lui laisser du temps pour se remettre, mais bon peu importe, cela l’arrange.

 —  En attendant, j’ai une très grande faveur à te demander. Le laboratoire de Birmingham qui vérifie et approfondit l’étude Bulgare a besoin d’un cobaye de toute urgence pour se soumettre à une expérience. Tu es la personne idoine car il faut une personne dont un parent – qui peut-être un grand-parent — a eu la maladie d’Alzheimer et qui, par ailleurs, a toute ma confiance pour ne rien dévoiler à la presse.

Philippe se sent un peu coincé et perdu. Pris de court, il accepte de se rendre au laboratoire de Birmingham. Après coup, il se dit qu’il aurait dû, au minimum, différer sa réponse.

 

Chapitre 32. – Source.

Marie-Rose avait laissé un mot à mon attention : « J’entre dans le Cabâzor ressuscité de Jé;sus qui prend par la même façon la place de mon propre cœur uni à celui de La Colombière. A toi asteure, ma chère Eva, de mener à bien ta mission. Prends bien soin de ne jamais tirer le bien de sa source». Je n’ai guère compris ce qu’elle voulut dire par « ne jamais tirer le bien de sa source ». Elle était comme ça, à sortir des phrases qui faisaient songer ! Je pris une double décision : ne montrer ce mot à quiconque et ne p.oint conter cette vision du triple cœur unissant Sœur Marie-Rose, Jé;sus et La Colombière. Ce fut sans doute une femme visionnaire et intelligente, mais aussi un être torturé et sans borne.

Après avoir découvert sœur Marie-Rose, enraidie, j’alertais la sœur surveillante. Elle s’occupa de tout discrètement. Elle nota en observant de près la tasse placée sur la table de chevet que Marie-Rose s’était probablement empoisonnée avec une décoction de fruits d’if. Elle ajouta comme pour elle-même : « Dire que l’if est le symbole de l’éternité ». Il y avait en effet au fond de la tasse des baies rouges écrasées qu’elle me montra. Je fus conduite au milieu de la nuit dans le bureau de la mère-supérieure, Bénédicte Orvières. Elle ne ressemblait guère à Mme de Rochefoucauld, la supérieure de Saint-Orsan si raffinée et dominatrice. La femme devant moi respirait la simplicité et l’intelligence. Elle me reçut dans un coin de son bureau où se tenaient deux fauteuils en osier.

Elle avait une autorité naturelle et ne s’adressa p.oint à moi de manière maternelle. J’eus le sentiment d’être à son niveau. Elle parlait à quelqu’un en moi que je ne connaissais p.oint. Elle était belle, mais ne paraissait pas s’en soucier. Ses phrases étaient longuement mûries avant d’être exprimées. Le fait d’être au milieu de la nuit entre deux messes rendait plus mystérieux encore ce rendez-vous à la lumière de la bougie.

Elle me causait de choses et d’autres comme si elle voulait ramener cette étrange nuit à la réalité quotidienne. Elle me laissa tranquille quelque temps m’apportant simplement un verre d’eau. Je crois que j’ai regardé dans le vide pendant de longues minutes. Puis, elle s’est assiétée en face de moi, le visage bienveillant. Je songeais bêtement que je ne pourrais p.oint retourner me coucher auprès d’une morte. Finalement, Bénédicte Orvières se décida à deviser en profondeur.

29.-

Writtention uses printelligence.