Synopsis.

Une étude a révélé que le composant d’un pesticide, l’Oudrozine, est responsable d’une des formes de la maladie d’Alzheimer. Une action de groupe est engagée par une association de victimes contre le distributeur de cette molécule. Il apparaît que le comptable de cette société est aussi le petit-fils d’une femme atteinte de la maladie. Or, celle-ci disparaît sans laisser de trace après lui avoir laissé un insigne représentant un Cabazor. Pour essayer de la retrouver, il cherche à comprendre le sens de cet insigne. Il rencontre une chercheuse en théologie puis croise le destin d’une traductrice du XVII° siècle. La résonance entre deux époques en plein bouleversement, entre Londres et Paris, entre deux religions et deux crimes vont le conduire à revoir sa conception du monde et de lui-même tout en étant confronté à des personnes prêtes à tout pour ne pas disparaître.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le Cabazor

 

 

Par

Léo Manougier.

 

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

A Clément, Jeanine et François.

 

 

Les dix premiers chapitres sont accessibles sur ce site, retrouver le livre entier sur Amazon à prix modique.

 

 

 

 

 

Avertissement : toute ressemblance avec des personnes ou des faits connus serait une pure coïncidence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Préface.

 

Martha Nussbaum, célèbre philosophe du droit américaine, affirme qu’il n’y a pas de meilleure préparation pour devenir magistrat que de lire des romans (L’art d’être juste, Climat 2015 trad. par S. Chavel de Poetic Justice, the Literary Imagination and Public Life.). Cela permet d’affiner sa raison émotionnelle et apprend à se mettre à la place des autres. L’ironie propre au roman habitue également à entendre des positions divergentes avant de pouvoir prendre une décision.A travers le roman intitulé «Le Cabazor», il s’agit de découvrir des concepts et des théories juridiques, mais surtout de réfléchir au droit en train de se faire. Il y sera question notamment d’action de groupe, de responsabilité sociale des sociétés, d’e-justice, de stress test, de bien commun, du rapport homme/femme et du de sexe neutre.

Il est issu d’un programme de recherche qui s’est mis en place à l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne en 2013. Cet atelier nommé Oudropo,, (Ouvoir de Droit Potentiel voir le site Oudropo.com et le Livre Camille Porodou (dir.), Ouvroir de Droit Potentiel, éd. IRJS, 2018) entend imaginer du droit à partir de contraintes en s’inspirant de l’Ouvroir de Littérature Potentielle qui avait été créé en 1960 par Queneau et Le Lionnais. Le Rodropo (Roman Ouvroir de Droit Potentiel) est donc une contrainte oudropienne consistant à écrire un roman pour créer du droit potentiel. La difficulté de cette contrainte est que la forme « roman » est tout à la fois un carcan et une absence de carcan ; elle permet tout (narration, dialogues, bouts d’essai, lettres, poèmes, etc.) mais comporte des exigences implicites : notamment une convention avec le lecteur (toujours négociable) impliquant une vraisemblance dans le récit. Le roman est aussi depuis Don Quichotte le lieu de l’ironie ce qui n’est guère compatible avec le droit qui doit plutôt être tranchant (ceci dit voir : A. Somek, Legal Relation, Cambridge University Press, 2017 qui défend l’ironie en droit). Il met en scène davantage la sensibilité et l’émotion que la raison et les idées si bien qu’il s’agit d’un exercice relevant tout aussi bien du mouvement Law and Literature que du mouvement Law and Emotion (v. un état des lieux : R. Grossi, « Understanding Law and Emotion », Emotion Review, 2015 January 55-60, en ligne, depuis notamment M. Nussbaum, « Emotion in the Language of Judging », St John’s Law Review, 1996, 70, 23-30). Il conduit à creuser également le mouvement que nous proposons d’appeler Law and Relation qui place la relation juridique au cœur de la théorie du droit avant la norme et l’institution (voir JF Braunstein et E. Jeuland, Law and Relation, Droit et Relation (ouvrage bilingue), éd. IRJS, 2018). Plusieurs ouvrages canadien, autrichien ou espagnol ont récemment proposé de remettre à l’honneur le rapport de droit en théorie du droit (J. Nedelsky, Law’s Relations, 2011, Oxford University Press, A. Somek, Legal Relations, 2017, Cambridge University Press et MJ Falcon y Tella, Three-Dimensional Theory of Law, 2010, Martisius Nijhoff). Or, ce concept se déploie dans la durée et appelle une narration. Les mots relation et rapport peuvent d’ailleurs avoir le double sens de lier et de rendre compte.

Créer du droit potentiel avec un roman constitue une double contrainte (ou double bind) car il faut réussir à rester dans le non droit (le récit) pour créer du droit potentiel (concepts nouveaux, nouvelles interprétations,  théories juridiques potentielles comme celle de la Grande Inversion, etc.) sans pour autant faire du droit fiction. Il peut être dit qu’il s’agit d’une contrainte impossible ou contradictoire. Elle oblige aussi à recourir à l‘imagination dont on dit qu’elle devrait avoir sa place dans l’art juridique mais qui n’est guère reconnue (W. Mastor et L. Miniato, Le droit comme récit, D. 2017, 2433). Ce roman peut être considéré comme expérimental (même s’il doit, pour être appelé roman, rester lisible et divertissant – ceci dit ces deux conditions sont discutables).

Il s’écrit beaucoup de choses autour du mouvement Droit et Littérature (l’ouvrage fondateur : J.B. White, The Legal Imagination, The University of Chicago Press, 1985) à l’heure actuelle :  une revue créée en 2017 (LGDJ) et l’article récent de Mastor et Miniato (précit.) incitent à mettre le droit en récit. Un grand débat sur la pédagogie du droit agite les enseignants depuis quelques temps et il apparaît que les nouvelles formes pédagogiques pourraient passer, entre autre, par une utilisation de la narration.  L’approche oudropienne va davantage dans le sens d’un droit potentiel que de la justice prédictive (voir mon article : Justice prédictive : de la factualisation au droit potentiel, Revue pratique de la prospective et de l’innovation, Justice- Droit- Société, LexisNexis, oct. 2017, n°2, dossier n°9, p.15). Les nouvelles technologies vont démultiplier les possibilités de création en matière juridique (de concepts et d’interprétations) alors que la justice prédictive aura peut-être tendance à immobiliser le droit en figeant ja jurisprudence.  La réalisation d’un roman ouvroir de droit potentiel est une mise en récit d’une question de droit qui puisse ouvrir sur des perspectives nouvelles ou en tous les cas sur des questionnements. Il y a une dizaine d’année le roman martien de de Philibert Ledoux (Introduction au droit martien : le premier roman juridique, Litec, 2005, textes choisis et présentés par H. Croze) a correspondu à un moment où l’on commençait à entrevoir les possibilités du droit sous l’angle de la science-fiction (v. aussi F. Defferrard, Le droit selon Star Trek, Mare et Martin, 2016, prix Debouzy). Nous en sommes maintenant à la réalisation de ce programme de mise en récit du droit. Selon Aristote, la fiction est une série causale souvent plus réaliste que la réalité elle-même qui est elle-même imprévisible et illogique. L’auteur de fiction finit par être fabriqué par le texte qui trouve sa propre dynamique.

Ce Rodropo pourrait intéresser des juristes, universitaires ou praticiens et des non juristes curieux. Il utilise les « codes » de plusieurs genres de roman, policier, espionnage, cape et épée, etc. pour justement décoder l’évolution actuelle du droit avant son encodage informatique.

Emmanuel Jeuland, professeur de droit à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1ère génération :     Philippe et Anne-Marie Nieul

 

2° génération :   Philippe, Marie-Rose et Georges Quenanselme et Béatrice

 

3° génération : George-Philippe, Hélène, Georges et X Quenanselme

                                                          

4° génération :   Jeanne, Philippe et X Quenanselme

                                                          

5° génération : Fils et Fille de Philippe Quenanselme.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prologue.

« Le corps du juge Godfrey a été découvert au point du jour, dans un ruisseau au pied de Primrose Hill, par trois tailleurs de pierre se rendant sur leur chantier. Il gisait face contre terre dans les détritus, sa perruque encore bien ajustée quoique salie sur la tête, portant une robe de femme tachée et déchirée, la lame d’une épée courte enfoncée dans le cœur. L’absence de sang a rapidement conduit le représentant de la Couronne chargé de l’enquête à conclure que le juge Godfrey était déjà mort lorsqu’il a été transpercé. Il est plus que probable également que le cadavre a été déplacé. L’hypothèse du suicide a donc pu être écartée. Qualifié de « plus grand juge anglais» de son temps – il a tranché l’affaire Hobbes — , son assassinat a suscité un émoi considérable. Ses funérailles dans la petite paroisse de Paddington ont attiré une foule  de curieux.

Dans les mois qui ont suivi les faits, les trois tailleurs de pierre qui se nommaient Green, Berry et Hill ont été arrêtés, jugés et exécutés. Contre eux, le représentant de la Couronne a surtout retenu une coïncidence de temps et de noms : à une époque ancienne, la colline de Primrose Hill s’était appelée Greenberry Hill. Avec leurs noms et leur présence sur place, ils ne pouvaient donc pas être innocents de la mort de la personne qu’ils avaient prétendument découverte. Pour autant, Green, Berry et Hill n’ont jamais avoué et les chroniqueurs admettent aujourd’hui que ce meurtre n’a pas véritablement été élucidé ».

Camilla Porodhu-Bracton, Le complot papal (The Popish Plot), 1906 traduction Oudropedia, p. 157.

Chapitre 1.- Époque actuelle : sandwich.

Le sandwich organique n’a pas de goût. Les tomates, la viande, le pain : tout est cheap. Décidément bio ne veut pas dire bon. Il termine souvent son repas du midi avec un chausson aux pommes pour accompagner son café. Au moins, le sucre ne le decive jamais, même s’il limite son expectance de vie. Le soleil commence à pénétrer son bureau comme chaque fois à ce moment de la journée et de l’année. Pour éviter que la pièce ne devienne étouffante, il baisse le store et ferme la fenêtre qu’il garde ouverte les matins de canicule. Il jette un œil à la grande cour toujours vide où grandissent plusieurs merisiers. Elle a été revêtue de grandes lattes de bois exotique entourant les larges parterres où poussent des plantes sauvages. Le comité d’hygiène et de sécurité n’a pas validé l’accès public à la cour car les planches de bois qui avaient été posées à grand frais sont glissantes et potentiellement dangereuses.

Philippe s’apprête à vérifier les accontes complexes d’une des familles les plus riches de France. En raison du renforcement des contrôles, il devient de plus en plus difficile de faire disparaître des revenus. Il faut multiplier les sociétés intermédiaires dans différentes locations. Il s’y emploie avec Nadia, sa partenaire lawyeure spécialisée en droit des affaires et fiscalité. Dans leur idée, ils ne font rien d’illégal même s’ils frôlent souvent la limite. Dans une époque où il faut tout maximiser, ils sont les spécialistes de la triple optimisation : fiscale, financière et sociale. Au final, il est fatigué de ce métier qu’il exerce depuis plus de vingt ans. Le café n’a pas réussi à le booster.

Pour ne rien arranger, Philippe vient de recevoir de l’héritier de cette riche famille, le directeur général de la holding qui porte son nom, Jacques Saint M’Hervé, une demande d’avis portant sur un risque contentieux apparu tout récemment. Une mise en demeure les menace d’un énorme procès qui pourrait les mettre sur la paille. Le client demande comment provisionner une action de groupe sur le point d’être engagée contre eux et qui pourrait prendre des années, ou à l’inverse quelques heures seulement en application de la nouvelle ordonnance appelée E-justice du 27 août dernier, ce qui est encore plus inquiétant.

Cependant, cette demande d’avis lui passe un peu au-dessus de la tête comme si elle n’avait guère d’importance car il est préoccupé par un problème familial. Non pas à propos de sa vie de couple qui est un naufrage depuis longtemps, ni à propos de son fils ou de sa fille qu’il ne voit guère, mais à cause d’une sorte de grain de sable qui s’est glissé dans les circuits pourtant bien huilés de sa routine. Grâce à ses revenus, il s’est construit une situation sécurisée qui le met à l’abri de la gêne qu’il a connue, enfant, quand il vivait en région. Pourtant, un détail a légèrement fendu le pare-feu. Rien de grave, quelque chose d’insignifiant, un trouble superficiel, fronte-t-il. Il décide de sortir de son bureau du 4° étage pour aller faire un tour.

 

Chapitre 2.- A l’époque : carpe.

La carpe provenant de notre étang accompagnée de haricots frais était vraiment de la liche. Les premières pommes de l’année furent servies avec pain et fromage. Comme on le dit : Peccati de gola ! Hélas, le vin, devenu aigre depuis quelques temps, gâcha un peu le plaisir ! Nous attendions les prochaines vendanges dont on disait qu’elles pourraient être précoces. Sans rien entendre de la lecture monotone du chapitre biblique, j’entamais le morceau de tomme en regardant le ciel profond à travers une meurtrière. Le fragment d’azur me faisait songer à la robe de la sainte vi,erge dont la statue venait juste d’être installée dans l’abbatiale. En fond sonore, les cigales cantaient sans cesse, beaucoup plus que nous qui allions pourtant sept fois à la messe tous les jours. Une longue effluence de lavande vint nous assurer que le monde entier serait bientôt lavé de ses pêchés.

En mangeant mes pommes que j’avais gardées pour la fin, je vis une écaille collée sur ma main. Je ne les avais donc point toutes retirées ! Décidément, les poissons n’étaient pas mes préférés ! On coupait la tête, on ouvrait le corps en longueur et on vidait les viscères. Pas de quoi se passionner ! J’aimais mieux préparer les lapins en les balançant d’un coup sec sur le coin d’une pierre ; je trouvais assez plaisant ensuite de les dépiauter en faisant glisser leur couverture de poils comme une robe sans couture. J’aimais aussi défunter les pintades d’un coup de couteau sous la tête déclenchant une giclée de sang.

Mon animal favori était le cochon. Pour récupérer sa sève chaude et fabriquer le boudin, il était nécessaire de le laisser mourir à petit feu et de l’entendre patiemment hurler comme un humain sur la planche de bois où je l’avais amarré. Voir les sœurs apeurées changer de chemin me rendait fort bien aise.

 J’aimais ces gestes précis que j’accomplissais après avoir fait le vide en moi par une prière, un psaume ou simplement en fixant un arbre jusqu’à ce que je sente possible d’être à sa place. Je revêtais mon tablier noir par-dessus ma bure – j’avais été autorisée à porter une bure de moine beaucoup plus commode pour les travaux manuels que la robe de religieuse. Le plus dur dans ma tâche était son caractère répétitif. Il fallait une vingtaine de dindons pour faire un repas et au moins 45 carpes. Danielle avec laquelle je partageais ma cellule venait généralement m’aider à déplumer ces volailles, chose que je n’aimais point faire de moi-même, et nous pouvions discuter à loisir.

Le repas du midi en vint à s’achever. A la sortie du réfectoire où l’on est de nouveau autorisée à causer, la sœur-surveillante me manda que la dirigeante supérieure souhaitait me voir. Je crus qu’on m’avait découverte et je songeais à ce vers de Tacite que mon père m’avait fait apprendre par cœur : « Une amitié dont la dissimulation est le lien et votre intérêt le fondement ».

Chapitre 3.- Époque actuelle : librairie.

Il descend l’escalier jusqu’au basement. Quelques mois auparavant, son entreprise d’accomptabilité avait déménagé dans l’ancien collège Saint-Arbre près de la Sorbonne. Anecdote historique : c’est là que les fondateurs de l’ordre des jésuites, Ignace de Loyola, Pierre Favre et François-Xavier, se sont rencontrés. Ils partageaient la même chambre quelque part dans les étages. La société de Philippe a quitté la banlieue ouest pour ces bureaux récemment rénovés. Le directoire de sa société a considéré qu’il fallait disposer d’une location au centre-ville, rassurante et apparemment modeste. Après avoir quitté le centre, il y a près de vingt ans, ils y sont finalement revenus. Ils n’occupent qu’une des quatre ailes de l’ancien collège. Dans les autres se trouvent les locaux d’une université et d’une librairie de théologie comparée, la seule de ce type en France.

Un milliardaire que le cabinet d’accomptabilité a eu comme client a cédé l’immeuble à l’État à la condition qu’y soit installée et entretenue cette librairie qu’il a constituée à sa retraite. Lassé des opérations financières, il a transmis sa société à un concurrent et consacré le reste de sa vie à réunir les ouvrages théologiques de ses rêves.

Cet ancien trader a refusé qu’ils soient scannés pour empêcher qu’ils ne circulent trop librement sur Internet. Pour lire l’un d’eux, il faut se déplacer dans ce lieu construit comme un coffre-fort où la température est stable et le degré d’hygrométrie contrôlé.

Philippe peut s’y rendre sans ressortir du bâtiment depuis le basement de son cabinet. Il espère pouvoir y trouver la réponse à une question qui l’obsède depuis quelques jours.

 

Chapitre 4.- A l’époque : coton.

 Quoique je vivais dans ce convent depuis près de deux ans, c’était la première fois que j’étais convoquée par la dirigeante supérieure. Elle s’était faite construire une dépendance ouverte sur l’extérieur qui donnait sur la place du village. Elle y recevait surtout ses amis haut placés. Je traversai le cloître et débouchai sur le couloir qui conduisait à ce que nous nommions le chateau.

La sœur-surveillante m’accompagna dans une large pièce possédant deux cheminées qui n’avaient plus servi depuis une saison. Rigide et taiseuse, sans autre nom connu que « sœur surveillante » elle était pourtant une des « ménageuses » de l’abbaye. Elle veillait à la stricte application des règlements : un pour les hommes prévoyant surtout des limites de territoire et divisant la journée entre le travail, la prière et la lecture ; un pour les femmes comportant surtout des limites intérieures ou relationnelles. Autour de la supérieure, Claire de Rochefoucault, s’était ainsi constituée une équipe chargée de la menance du convent, de l’hôpital et du monastère.

Ici, les moines de l’abbaye étaient dirigés par les femmes depuis des siècles. L’organisation avait bien fonctionné, les problèmes de succession avaient été fort peu nombreux et jamais notre ville de prière n’avait eu à souffrir de la disette. Il faut dire que la supérieure qui devait être une veuve ayant eu des enfants fut toujours choisie parmi les premières dames de France. Elle connaissait donc toutes les familles de haut rang. Les moines réunis dans la partie monastère étaient les rejetons sans héritage de la petite noblesse ou les fils plus ou moins débiles des « sauvages » du coin. Ils obéissaient donc naturellement à Claire de Rochefoucault en raison de son rang social.

Après une longue espérance, on me fit entrer dans un salon empli de banquettes et de fauteuils couverts de coussins brodés. Les volets avaient été crouyés pour conserver la fraicheur. De grands aristocrates par le statut et, la plupart — c’était sans doute un hasard — petits par la taille et le nez en trompette tourné vers le haut, causaient à voix basse sans regarder autour d’eux. J’eus l’impression de descendre sous terre dans un repère de souris géantes. Je craignis d’être sanctionnée publiquement devant ces hurlubrelus ! La sœur-surveillante me désigna une banquette derrière le fauteuil où se tenait la dirigeante, tournée vers une cheminée éteinte, en discussion avec un prêtre qui tenait la tête courbée. Ils discutaient d’une lettre écrite par une certaine Dame Sévigné à propos des convents de coton.

«  — Nous traiter de « convent de coton » ! Sa grande-aïeule a fondé un ordre conventuel tout de même ! Elle a dû se retourner dans son tombeau, s’offusqua la dirigeante. Le prêtre à côté d’elle ajouta d’une voix basse :

— Le père la Chaize m’a dit à propos de la Sévigné : « Elle adore trop sa fille et point assez son Di.eu* ».

*Selon le maître dont le nom est caché, il importe de mettre un point au milieu du mot Di.eu pour gêner sa lecture et éviter, par sa prononciation, une vaine tentative d’appropriation de l’infini.

J’attendais que la dirigeante m’adresse la parole. Elle fut avertie de ma présence par un regard appuyé de la surveillante. Lentement, elle se tourna vers moi en approchant son fauteuil et proposa au prêtre de participer à la conversation. Je songeai qu’elle avait fait venir une sorte d’inquisiteur pour me juger froidement.

 

Chapitre 5.- Époque actuelle : le rayon.

Pour répondre à la question qui le travaille intérieurement, Philippe se dirige, au sein de la  librairie de théologie comparée dans laquelle il vient de pénétrer, vers le rayon des livres consacrés au Sacré-Cœur. Il en ouvre quelques-uns at random et lit quelques lignes. Il y a des livres sur différentes institutions : lycées et églises du Sacré-Cœur à Bangalore, à Saïgon, à Québec ou ailleurs. D’autres livres traitent des missions menées sur tous les continents pour répandre ce culte.

De son point de vue, il ne trouve que bondieuseries. Il n’a pas reçu d’éducation religieuse et ne comprend rien à ce qui lui semble plus étranger que la mythologie des Apaches. Personne d’autre ne parait s’intéresser à ces vieux livres poussiéreux au propre et au figuré. Il se sent perdu et ne sait par où commencer. Il a une soudaine envie de renoncer. Il prend un gros livre au hasard et à travers l’emplacement vide, voit de l’autre côté du rayon, en face de lui, une jeune femme qui s’est mise sur la pointe des pieds pour prendre un autre livre. Elle paraît surprise de le voir et disparait aussitôt. Il longe l’allée jusqu’au bout ; il la retrouve devant lui marchant à petits pas. Arrivée à sa table, elle rechausse les lunettes qu’elle avait posées et ouvre le vieux livre qu’elle vient de rapporter du rayon. Elle donne l’impression de ne pas savoir qu’elle a été suivie. Bien qu’il ait gardé un fond de timidité, il lui semble assez naturel de lui parler. Elle dégage une autorité simple.

— Bonjour, peut-être pourriez-vous m’aider ?

— Oui ? fait-elle en relevant la tête comme si elle ne l’avait pas vu une minute auparavant au milieu des ouvrages.

— Je cherche un livre sur le Sacré-Cœur.

— Ils sont là-bas, elle lui désigne le secteur dont ils viennent tous les deux de revenir.

— Oui, j’y suis allé, je vous y ai vue d’ailleurs, enfin je ne sais pas par où commencer et je n’y obtiens rien.

— Crarie ! vous n’y comprenez rien et vous voulez savoir quelque chose, c’est mal parti.

— J’ai une raison familiale. Il explique en deux mots.

Dans la salle de lecture, quelques moines plongés dans des incunables ou de vieux livres imprimés lèvent des yeux vagues, peut-être un peu choqués par cette conversation, quoique n’en voulant rien laisser paraître.

Elle se montre à la fois intriguée et ennuyée :

— Nous ne pouvons pas parler ici, j’ai quelque chose à finir mais nous pouvons, si vous voulez, prendre un verre à la cafét’, et elle ajouta : si vous avez le temps de m’attendre.

Il n’a pas vraiment le temps, mais décide de le prendre, d’autant plus qu’il pourra travailler à la cafétéria.

 

Chapitre 6.- A l’époque : mission.

—Eva, je te présente le père la Colombière, il est venu spécialement de Paris pour te mander quelque chose.

 Il me salua avec un « bonjour Eva » un peu condescendant qui ne me dit rien qui vaille. Je fis un petit geste de la tête, me demandant bien ce que ce père d’une trentaine d’années pouvait espérer de moi. J’avais grandi au Pays-de-Galles dans une vieille famille aristocratique trop pauvre pour me garder. Étant la plus jeune des filles, j’étais vouée à une vie de réclusion. J’étais d’abord allée à Llangoven, un petit convent dépendant de l’ordre des Fondevides qui subsistait secrètement malgré la fermeture de tous les monastères gallois depuis la réforme anglicane. Puis, j’avais été envoyée sur le continent, à la maison mère, ici à Saint-Orsan.

 Le prêtre se mit à me causer d’une voix suave et légèrement voilée. Ses mots donnaient l’impression de traverser un tamis.

— Eva, Mme de Rochefoucault ici présente est une de mes amies et m’a causé de vous. Vous correspondez à la personne que je recherche. Vous parlez bien la langue anglaise ?

— Oui enfin je l’ai appris très jeune mais ma langue maternelle était le vieux gallois.

— Vous pouvez traduire et interpréter des livres et des conversations en anglais, n’est-ce pas ?

— Oui, je n’hésitai point.

 — Dans ce cas, j’aimerais bien que vous m’accompagniez dans ma mission. Cela vous changera de vos holocaustes journaliers qui ne doivent pas toujours être plaisants !

Il ne dit rien de plus sur sa mission. Je crus ouïr cependant, au cours de la messe basse qui suivit entre eux, une expression que je ne connaissais point, celle de Cabazor. Je n’osais demander ce que cela signifiait. Je ne sus point s’ils me donnaient vraiment le choix. Cela me posait un problème vis-à-vis des vœux que j’avais prononcés. Devinant mes pensées la dirigeante, posa une main sur celle du père et prit la parole :

— Ce n’est point commun, mais il est possible d’être mis en disponibilité de ses vœux de réclusion perpétuelle pour une raison impérative.

— La raison est-elle impérative  ? demandais-je, primesautière.

Ils se regardèrent un peu gênés. Mme de Rochefoucault me répondit :

— Nous ne pouvons vous l’imposer et vous pouvez refuser, et comme on dit : dussions-nous en souffrir dans nos terres inconnues, ce qui dans sa bouche voulait tout simplement dire dans son cœur.

 Je demandais des précisions, le voyage allait durer plusieurs mois, voire plusieurs années. Je devrais affronter les dangers des routes et des grandes villes. Je demandai à réfléchir, ce qui visiblement froissa le prêtre que je devinai – alors qu’il se tenait assis — fort grand et dont la robe de lin était bordée de fil d’or.

Mme de Rochefoucault plus compréhensive ou plus maline ne laissa rien transparaître. Maternelle, elle me laissa tout le temps dont j’avais besoin pour me prononcer. J’hésitais : j’avais une bonne raison de rester. Par ailleurs, les voyages seraient certainement périlleux et ce père la Colombière ne me revenait point. Il était trop fort aimable pour être honnête ; point vraiment un homme de paix malgré son nom. Les deux côtés de son visage paraissaient autonomes et lui donnaient un visage tordu. C’est comme s’il n’avait point encore choisi sa tête. Autant dire qu’il ne regardait jamais dans les yeux.

 J’avais besoin de réfléchir. Ma confidente favorite, Danielle, était à l’isolement depuis plusieurs jours car la ménageuse-surveillante avait estimé qu’elle causait trop. Je cherchais des réponses dans les psaumes, en vain.

 Cette nuit-là après Matines, en faisant ma promenade, je plaçai un caillou rond dans un endroit du mur séparant le convent du monastère qui avait été déformé par les racines d’un vieux châtaigner. C’était le signe convenu.

 

Chapitre 7.- Époque actuelle : le mémo.

Philippe trouve une table tranquille et se replonge aussitôt dans son portable. Il ouvre le fichier que lui a envoyé le directeur juridique de Jacques Saint M’Hervé à propos d’une éventuelle action de groupe. Apparaissent trois documents : un mémo résumant l’affaire, la mise en demeure de l’Association de Défense des Victimes des Produits Chimiques non Médicamenteux (l’ADVPCM) et une étude épidémiologique.

Il commence par ouvrir le mémo. L’ADVPCM a envoyé une mise en demeure de dédommager environ 700000 victimes, présentement malades, et 1500000 victimes potentiellement porteuses de la maladie sans l’avoir encore déclarée. Philippe réalise aussitôt que la Famille Saint M’Hervé va subir un discrédit public considérable avec cette affaire et, plus grave encore, risque sérieusement la ruine.

L’affaire porte sur le composant d’un pesticide que cette entreprise commercialise depuis le début des années 90. Une étude bulgare prétend avoir démontré que l’Oudrozine, le composant incriminé, est à l’origine de la forme la plus répandue de la maladie d’Alzheimer. Philippe est troublé par la coïncidence de ce sujet professionnel avec son problème personnel liée à la maladie de sa grand-mère. Le mémo précise aussitôt : on pourrait se rassurer en se disant que les victimes potentielles ne sont pas en état de se défendre et souvent en fin de vie ; néanmoins, il apparaît que les enfants de ces malades sont susceptibles d’engager une action qui pourrait rapporter d’importantes indemnités. D’autant plus qu’il apparaît, selon l’étude bulgare, que l’Oudrozine produit des effets sur plusieurs générations. La maladie se transmettrait par les gènes. Cette molécule est issue du gaz moutarde utilisé pendant la guerre de 14-18. Philippe se dit que cette action pourrait leur faire perdre l’un de leurs meilleurs clients s’ils ne parvenaient pas rapidement à lui apporter des solutions satisfaisantes. Il se sent d’autant plus concerné qu’à la longue, Jacques Saint M’Hervé est quasiment devenu un ami. Il en conclut qu’il faut qu’il débriefe d’urgence le sujet avec Nadia, sa partenaire layweure. Il en est là de sa réflexion lorsqu’il voit la chercheuse en théologie pénètrer dans la cafètéria.

 Chapitre 8.- A l’époque : fissure.

Depuis quelques temps, je m’étais aperçu que derrière un rideau de lierre, un des châtaigniers qui longeaient le mur de séparation était creux. En me mettant à l’intérieur, je pouvais me loger, sans être vue, à la hauteur d’une fissure du mur produite par le développement de l’arbre.

John était davantage à découvert de l’autre côté, au milieu des vignes. Cet endroit du parc était assez éloigné des bâtiments. La ménageuse-surveillante qui passait du convent au monastère faisait sa ronde de nuit. Il y avait en réalité deux sœurs chargées de la surveillance, mais nous ne les distinguions guère et ne leur donnions pas de noms différents. Elles se relayaient dans leur tâche en suivant le même parcours. Nous savions juste que nous avions un peu de temps entre chaque passage.

J’avais repéré John dans l’abbatiale, au milieu des moines, au cours de la messe dominicale. Les autres jours nous étions strictement séparés les uns des autres. Je l’avais fixé longuement et, un jour, il m’avait remarquée. Depuis, nous passions une partie de la messe à nous mirer sans nous connaître. Il avait des traits fins, presque féminins, et un regard sombre.

Il avait eu la même idée que moi et cherchait une encoignure dans ce mur de séparation pourtant très surveillé. Je m’étais mussée plusieurs fois au cours de l’été dans ce tronc en espérant le voir passer seul. Plusieurs fois, je l’aperçus au loin sur le chemin qu’empruntaient ceux qui ne souhaitaient point retourner se coucher après Matines.

Une nuit, il quitta son groupe de frères pour venir fourgoter dans le mur, sans doute à la recherche d’une fissure, dans le noir, à quelques mètres de moi. J’ai espéré en silence, avant de l’appeler doucement. Je ne connaissais point encore son nom.

— Frère, m’ouïs-tu ? il se figea, peut-être effrayé.

Je répétais : — Frère, je t’ai vu dans l’église, j’aimerais connaître ton nom.

Il s’approcha de l’encoignure du mur. Je crois qu’il savait que j’étais celle qui le fixait dans l’église et dont il ne pouvait détourner le regard, quoique nous le faisions de manière discrète en ayant la tête courbée

— John … et toi ? il parla tout doucement en tournant la tête. Le pronom « toi » avait déjà quelque chose d’intime qui me troubla.

— Eva.

— Je ne peux point rester, fit-il.

— Reviens demain si tu veux bien.

— D’accord, je reviendrai.

Quelques jours plus tard après nous être revus au même endroit, nous convînmes que nous laisserions une pierre ronde dans la fissure du mur quand nous souhaiterions et pourrions nous rencontrer au milieu de la nuit. Le temps et les activités ne le permettaient point toujours. John ressemblait au J,ésus humain et assez féminin que je m’étais figuré et je n’avais guère le sentiment de tromper le fond de ma religion, même si je contournais les règles.

Nous ne nous voyions pas longtemps et ne pouvions guère nous toucher. Il m’avoua un peu curieusement qu’il aurait aimé être dans la peau de la Marie-Madeleine du Ch,rist. Nous n’avions que peu de temps avant le retour de la surveillante. Souvent, pendant plusieurs jours, je craignais de retourner dans ce que je considérais être « mon » tronc de crainte d’être prise sur le fait. Nous aurions pu être battus à mort pour cela.

Puis, le désir de le voir me ressaisissait et je plaçais une pierre ronde dans la fissure du mur. Parfois, il ne venait point ; je l’attendais quelques temps puis reprenais ma position la nuit suivante. Les jours passant mon inquiétude augmentait. Il fut parfois plusieurs semaines sans réapparaître. Le moindre bruit me faisait tersauter. Il m’arrivait parfois de rester à attendre dans mon tronc sec en imaginant sa main invisible traverser le mur et venir jusqu’à moi. Je restais ensuite longuement en improvisant des prières afin qu’il aille bien et revienne. Hélas ! c’était plus commode de désirer un J,ésus mort des siècles plus tôt. Pourtant, il finissait toujours par revenir et je ne parvenais pas à lui demander ce qui avait pu l’empêcher d’apparaître les jours précédents. Il suffisait qu’il soit là pour que j’oublie mes inquiétudes.

En discutant dans le noir, John et moi nous rendîmes compte que nous provenions de la même île du nord. Il était le fils bâtard d’un noble irlandais et d’une baronne anglaise et avait grandi à Londres. Attiré par les études, il était entré dans un prieuré de la région londonienne avant, comme moi, d’être envoyé au siège de l’ordre des Fondevides, à l’abbaye de Saint-Orsan.

Au bout de quelques semaines de cette « relation » interdite, je perdis toute concentration. Je passais mes journées dans mes songes, incapable même de suivre les conversations de Danielle. Je m’imaginais avec lui marchant sur des landes celtiques sous un grand ciel océanique parcouru de trouée de lumière et de grands cubes d’averse. Depuis ma rencontre avec Mme de Rochefoucault, j’avais d’urgence besoin de lui.

 

Chapitre 9.-Époque actuelle : écusson.

La chercheuse en théologie fait un petit signe de la tête à Philippe et se rend au comptoir commander un café. Il en profite pour forwarder le message de Jacques Saint M’Hervé à Nadia en écrivant rapidement : « URGENT : peux-tu jeter un œil au message et aux documents joints ? Je t’appelle dans 30 minutes, bises ».

— Je m’appelle Claude, fait-elle, s’asseyant sur la banquette en laissant glisser une espèce de grand cabas plein de livres le long de son bras droit et en posant un grand Flat White de sa main gauche. Sans ses lunettes, elle est plutôt rayonnante.

Pris au dépourvu par son entrée en matière, il met quelques secondes avant de se présenter.

— Ah oui ! Moi c’est Philippe…

— OK, Philippe, j’ai 15 minutes, expliquez-moi votre problème.

Il est impressionné par cette jeune chercheuse qui a des manières un peu brusques.

— L’histoire est plutôt simple, je suis allé rendre une visite à ma grand-mère il y a une semaine environ dans sa maison de retraite pour ses 101 ans.

— 101 ans pas mal !

— Oui ! Quand elle m’a vu entrer, elle a cru que j’étais son fils, « Georges mon fils », a-t-elle dit. Elle m’a confondu avec mon père qui s’est tué avant ma naissance dans un accident de jeep à la fin de la guerre d’Algérie. Je lui ai dit que j’étais son petit fils et elle m’a resitué – du moins je crois. Nous avons un peu parlé. Son repas est arrivé. Elle a mangé ce qu’il y avait sur son plateau très lentement et consciencieusement en paraissant oublier ma présence. Puis, l’assistante de service, toujours très polie avec ma grand-mère, est venue récupérer le plateau. Mon aïeule s’est tournée vers moi, de nouveau disponible. Je lui ai posé une question sur ses darents. Je voulais savoir comment ils avaient vécu.

Claude l’interrompt :

— Vous êtes obligé de raconter tous ces détails ?

— Désolé, je vais essayer de faire court. Ma grand-mère a pris son sac à main sur un guéridon près du fauteuil où elle passe ses journées depuis que des douleurs dans les hanches l’empêchent de se rendre au parc pour faire sa promenade. Elle en a sorti un petit insigne qu’elle m’a tendu : « Tiens il est pour toi, ma mère me l’avait donné, il te revient ». C’était une pièce de tissu ronde et épaisse, assez ferme, de la taille de la moitié de la main. Sur la surface avait été brodé un cœur à l’envers, pointe vers le haut, surmonté d’une croix. Je ne sus pas quoi dire et n’ai pas posé de question. En fait, j’ai fronté qu’elle me refilait une bondieuserie provenant de je ne sais quel haut lieu religieux. Toute cette génération s’était rendu plusieurs fois en pèlerinage à Lourdes. J’aurais dû l’apporter avec moi pour vous le montrer, il est resté à la maison.

— OK et tu veux savoir ce que ce signifie cet insigne ? redemanda-t-elle un peu étonnée.

— Je le sais, c’est un Cœur de J.ésus, tout le monde le sait.

— Oui, mais ce n’est pas un simple Cœur de J.ésus. D’après ce que tu dis, il est inversé pointe vers le haut, c’est donc un Cabazor.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Cela dépend de ce que tu cherches.

— Justement à comprendre ce que cela veut dire.

— Ta grand-mère ne t’a rien dit d’autre ?

Philippe essaie de se souvenir de son dernier meeting à la maison de retraite avec sa grand-mère et de le raconter avec précision à Claude :

— Sauf l’affaire des dragons, non, mais c’est un peu du délire.

— C’est quoi cette histoire ?

— Une histoire de Cabazor en effet, j’ai cru que c’était un mot patois pour dire Sacré-Cœur. Ma grand-mère farfouilla encore dans sa table de nuit et me lut un texte qu’elle avait écrit dans une belle écriture scolaire faite de pleins et de déliés. Le titre en était : « Le Prince des dragons ». Je vais vous le lire car elle me l’a donné aussi (pourquoi a-t-il gardé ce texte avec lui et pas l’insigne ? Il ne saurait le dire). C’est la seule histoire que le père de Marie-Rose qu’on appelait le père Nieul, avait racontée de la guerre.

— C’est qui Marie-Rose ?

— Ben, ma grand-mère, c’est comme ça qu’on l’appelle, c’est affectueux si on veut.

— Donc le père Nieul est ton arrière-grand-père, c’est bien ça ?

— Oui, exactement, reconnait Philippe se sentant en position d’écolier.

— OK, continue.

 

Chapitre 10.- A l’époque : traduction.

Ce n’est que la troisième nuit suivant mon entrevue avec la dirigeante du convent que John refit son apparition. Je lui causai du père la Colombière et de mon éventuelle départance. Je lui dis que je les avais entendus causer d’un certain « Cabazor ». Il garda le silence sans bouger avant de me parler un peu de lui.

— Quand j’étais au prieuré de Londres, je reçus un jour la visite d’un moine normand autoritaire, le père Eudes, qui voulait que je lui traduise un livre d’un professeur protestant d’Oxford, nommé Baldwin. Il était question du Cabazor, en effet. Le texte de Baldwin était sec et aride, fort ennuyeux. J’étais jeune, je traduisis littéralement sans me poser de questions. Je pris cela pour une corvée. Il s’arrêta de causer, il avait entendu un bruit, un craquement. Puis il reprit :

— Tu es encore là ?

— Oui, John, je t’écoute.

— Deux ou trois années plus tard, j’appris que le père Eudes avait fondé l’ordre du Cabazor de Ma ;rie et J,ésus en Normandie. Il avait aussi publié un livre où je retrouvais des passages de ma traduction. Par Cabazor, il entendait la fusion des cœurs réels et éternels de J,ésus et de Ma ;rie. Il affirmait que leur pompe sanguine respective était transfigurée en un Cabazor unique. Il représentait celui-ci sous la forme d’un cœur inversé — la pointe vers le haut — comme pour montrer la direction à suivre vers le ciel. Il s’était visiblement inspiré de Baldwin même si, contrairement à lui, il faisait référence à Ma ;rie. Personne ne sait d’où provient ce mot de Cabazor. Jean Eudes était un homme ambitieux et fanatique. Ton histoire me fait penser à la mienne. Je songe que ton Colombière, étant donné sa manière de s’habiller et de causer, est un membre de l’Armée des Pères, une organisation papiste fort hiérarchisée, créée il y a quelques années à Paris, dans le collège Saint-Arbre. Il se prépare quelque chose, peut-être contre les puritains qui pullulent à Londres.

Je fus surprise qu’il sache autant de choses car il vivait au monastère depuis plusieurs années. Je lui en fis la remarque.

— Tu sais comme moi que, même reclus, nous percevons clairement les bruits du monde à partir des bribes de nouvelles que nous recevons.

— Est-ce que je dois accepter d’y aller ? Ils me donnent le choix.

— Je ne sais pas s’ils te donnent vraiment le choix. Ce n’est point leur genre. Ils veulent sans doute que tu te décides toi-même. Cela risque d’être dangereux, les catholiques ne sont point les bienvenus à Londres depuis le grand incendie.

Il garda longuement le silence dans le noir. Je me jetais à l’eau :

— Il faut que tu saches que j’ai du sentiment pour toi, même si notre relation est sans doute impossible.

Il eut une voix étouffée et résignée presque gênée :

— Rien en effet n’est possible pour nous en ce monde.

Je répondais du tac au tac :

— Ou tout est possible, au contraire.

J’aurais sans doute mieux fait d’avoir approuvé la sentence de John.