The Crown is a stream at dawn.

La couronne est un ruisseau au petit jour.

La littérature est la poursuite de la  non-littérature selon Blanchot (Le livre à venir, 1959, Gallimard, Folio Essais, p. 272, 273), la recherche d’un lieu neutre : « écrire sans « écriture » amener la littérature à ce point d’absence où elle disparaît, où nous n’avons plus à redouter ses secrets qui sont des mensonges, c’est là « le degré zéro de l’écriture » (Barthes), la neutralité que tout écrivain recherche délibérément ou à son insu et qui conduit quelques-uns au silence » (p. 282) et Blanchot définit ce lieu neutre, cet espace vide, cet endroit du manque : « l’expérience de la littérature est l’épreuve même de la dispersion, elle est l’approche de ce qui échappe à l’unité, expérience de ce qui est sans entente, sans accord, sans droit – l’erreur et le dehors, l’insaisissable et l’irrégulier » (p.279).

Or, si l’on fait de la relation juridique la brique première du droit et que l’on définit ce rapport comme un espace entre deux personnes autonomes dans leur interdépendance sous l’égide d’un tiers, nous avons affaire à deux espaces: l’espace neutre, vide, irrégulier, insaisissable de la non-littérature et l’espace juridique du rapport humain. Comment articuler les deux ? En droit les contours sont les normes et les couleurs sont la vie des rapports juridiques entre entités avec des évènements juridiques. En non-littérature, la description, la métaphore, les sentiments, les saveurs sont les couleurs tandis qu’un Robbe-Grillet décide de dessiner les contours, en décrivant les choses, plus exactement leur distance entre elles. Il fait un montage de rapports par analogie (dans la jalousie) pour parvenir à traduire le vide ou la neutralité des rapports humains. La description des expériences est le positivisme en littérature ; la phénoménologie et l’existentialisme ont finalement été un néo-positivisme (v. JP Faye in Foucault, Dit et écrits, I, quarto, p. 374 Débat sur le roman). Dans le Talmud il y a deux genres entremêlés le droit jamais fermé, infini dans ses solutions, et le récit sous forme de rapports entre savants, de courtes histoires. Les kabbalistes étaient aussi des grands juges. Kafka est un grand juriste sans solution juridique, qui expose l’avenir du droit dans sa dérive administrative et fermée. Quel est le rapport entre l’espace neutre de la littérature non-littéraire hors droit (et donc subversive jusque vers 1950 avec les scandales suscités par Flaubert, Baudelaire, etc.) et l’espace du rapport de droit sous l’égide du tiers ? La non-littérature raconte ce qui se passe dans l’espace neutre sans tiers, dans la première symbolisation avant le langage ? L’oudropo,, serait alors un atelier qui dégage des espaces de littérature, des lieux neutres, subversifs par essence par rapport au droit. Un autre problème est qu’en droit le moule, le contours est plutôt la norme, le contenu serait la relation, les évènements produits par des droits. Le rapport de droit serait un contenu comme espace vide avec des cordes invisibles, comme couleur et oscillation (ma et giri dans la pensée japonaise). OU alors justement le normativisme n’a pas seulement opéré un réductionnisme du droit aux normes mais fait croire que la norme est le contenant d’un contenu juridique factuel, hors théorie pure du droit. Kelsen est né à quelques pas de Kafka un ou deux ans avant, ils ont pu se croiser tout petit avant que Kelsen ne déménage. Mais justement Kafka n’a pas déménagé, il est resté de l’autre côté de la rive du château. Kelsen est l’homme des déménagements, ses contours qui lui permettent de voyager sont ses normes. Mais Kafka est lui dans l’espace de ses relations familiales et urbaines, les normes sont le contenu de cet espace. Le cadre est bien l’ensemble des rapports de droit et les normes un élément du récit. Inversion entre les deux auteurs.

La littérature a été institutionnelle jusqu’au 19° siècle, un auteur écrivait avec l’argent ou la pension du roi, pour le divertir. Il était dans la société et à une place donnée. S’il est question de droit, c’est pour critiquer ses acteurs (les plaideurs, Racine, Corneille). Puis la littérature devient subversive avec Sade. Le droit y est critiqué comme tel contre l’ordre juridique tout entier (idem Baudelaire, Flaubert, Kafka). Puis autour de 1950, la littérature est elle-même intégrée à l’ordre bourgeois. Le lieu neutre, vide devient un lieu d’expression de l’individu isolé, trié par les éditeurs qui ont des visées institutionnelles et commerciales. Le besoin d’atelier d’écriture s’explique peut-être par l’envie de reconstruire du relationnel faiblement institutionnalisé, un groupe de relations pour s’écouter dans le lieu neutre, peut-être pour préparer la transformation de la société effondrée qui vient. Alors, le droit qui en sort peut être un droit coordonné, un droit relationnel en idiorythmie (Barthes), un droit comme construction d’espace symbolique pouvant générer des lieux neutres, la part du feu (Foucault citant Blanchot, p. 991, Dit et écrits, 1970 in Folie, littérature, société conférence au Japon) de chacun (folie, orientation sexuelle, identité, etc.), la part de la folie intime. Un atelier d’écriture du droit peut servir à préparer la période de collapsus à venir, le droit lui-même devient subversif dans une société technique et consumériste qui ne peut suspendre son mouvement destructeur. Alors, au fond, la non-littérature concerne la recherche d’un espace vide à deux avant même que le petit tiers s’en mêle, le creusement par le langage dans le langage d’avant le langage d’un creux personnel avec son premier objet peut-être sous la coupe invisible d’un premier petit tiers errant. La non-littérature serait donc là où se tient aussi l’origine synchronique du droit comme dans le contrat de Jacob et Laban, premier symbole du tas de pierre, analogie pour rendre compte de ce premier rapport, premier roman, car le déplacement du rapport au symbole fait le récit, déplacement par l’angoisse, pas par la causalité. L’oudropo,, est donc une recherche littéraire tout autant que juridique, c’est un atelier de création de droit et de non-littérature, pas de récit au « il » ou au « je », juste des expériences de langage à la recherche de quelque chose que nous ignorons, la source du droit et de la non-littérature.

Nous sommes tous, d’une certaine manière, compromis car addicts aux images sans langage (Blanchot « l’indigence de ce monde sans langage », 276 et « c’est que le monde où seulement il nous est donné d’user des choses se soit d’abord effondré, c’est que les choses ne soient éloignées infiniment d’elles-mêmes, soient revenues le lointain indisponible de l’image » 283), au langage qui ne parle pas (« le langage devenu les profondeur désœuvrée de l’être », 283). Robbe-Grillet avait-il raison de s’intéresser aux contours à travers les objets ? Peut-être qu’il prenait la place du droit ignoré. Et si malgré tout le droit étaient bien les contours et les rapports de droit ces contours à la place des normes comme dans le cadre judiciaire (lien d’instance, lien statutaire, lien judiciaire). Il y aurait eu une inversion des normes et des rapports de droit, de la raison et de l’émotion, ce qui a rendu impossible le contact entre le droit et la non-littérature. Mais alors le récit est bien un contenu, mais alors la norme est dans le contenu, pas dans le contenant. La norme est juste la contrainte qui se découvre au fur et à mesure qui fait se déployer le récit. C’est la norme interne au récit, la norme qui se découvre  en avançant à l’aide de petites contraintes qu’on prévoit à l’avance pour habiter le vide (« on protège la poésie contre elle-même en la fixant fortement, en lui prêtant des règles si déterminées que l’indéfini poétique s’en trouve désarmé », 277). Mais alors, il faut ce cadre des rapports de droit pour retrouver un vide. L’occident aussi a son lieu vide qu’il habite avec le droit et la démocratie. Ce qui repose le problème de l’émotion. Si le roman est le lieu de l’émotion, alors l’émotion se forge en ce lieu vide, pas par une histoire mais par des mots qui déclenchent ce mouvement intérieur.