Le Cabazor ou la grande Inversion.

    Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne 2017.

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

 

Chapitre 9.-Époque actuelle.

La chercheuse en théologie fait un petit signe de  tête à Philippe et se rend au comptoir commander un café. Il en profite pour forwarder le message de Jacques de Saint M’Hervé à Nabila en écrivant rapidement : « URGENT : peux-tu jeter un œil au message et aux documents joints ? Je t’appelle dans 30 minutes, bises ».

– Je m’appelle Claude, fait-elle, s’asseyant sur la banquette en laissant glisser une espèce de grand cabas plein de livres le long de son bras droit et en posant un grand café qu’elle tenait de sa main gauche. Sans ses lunettes, elle est souriante et rayonnante.

Pris au dépourvu par son entrée en matière, il met quelques secondes avant de se présenter.

– Ah oui ! Moi c’est Philippe…

– OK, Philippe, j’ai 15 minutes, expliquez-moi votre problème.

Malgré ses 50 ans, il est intimidé par cette chercheuse qui n’a guère dépassé la trentaine et des manières un peu brusques.

– L’histoire est plutôt simple, je suis allé rendre une visite à ma grand-mère il y a une semaine environ dans sa maison de retraite en Bretagne pour ses 101 ans.

– 101 ans pas mal !

– Oui ! Quand elle m’a vu entrer, elle a cru que j’étais son fils, « Georges mon fils », a-t-elle dit. Elle m’a confondu avec mon père qui s’est tué avant ma naissance dans un accident de jeep à la fin de la guerre d’Algérie. Je lui ai dit que j’étais son petit fils et elle m’a resitué – du moins je crois – elle est sortie de son monde. Nous avons un peu parlé. Son repas est arrivé. Elle a mangé ce qu’il y avait sur son plateau très lentement et consciencieusement en paraissant oublier ma présence. Puis, l’assistante de service est venue récupérée le plateau, toujours très polie avec ma grand-mère. Celle-ci s’est tournée vers moi, de nouveau disponible. Je lui ai posé une question sur ses darons car je voulais savoir comment ils avaient vécu.

Claude l’interrompt :

– Vous êtes obligé de raconter tous ces détails ?

– Désolé, je vais essayer de faire court. Ma grand-mère a pris son sac à main sur un guéridon près du fauteuil où elle passe ses journées depuis que les douleurs dans ses hanches l’empêchent de se rendre dans le parc pour faire sa promenade. Elle en a sorti un petit insigne qu’elle m’a tendu : « Tiens il est pour toi, ma mère me l’avait donné, il te revient ». C’était une pièce de tissu ronde et épaisse, assez ferme, de la taille de la moitié de la main. Sur la surface avait été brodé un cœur à l’envers, pointe vers le haut, surmonté d’une croix entourée d’une couronne d’épine. Je ne sus pas quoi dire, je n’ai pas posé de question. En fait, j’ai fronté qu’elle me refilait une bondieuserie provenant de je ne sais quel haut lieu religieux. Toute cette génération s’était rendu plusieurs fois en pèlerinage à Lourdes. J’aurais du l’apporter avec moi pour vous le montrer, il est resté à la maison.

– OK et tu veux savoir ce que ce signifie ce signe ? redemanda-t-elle un peu étonnée.

– Je le sais c’est un Cœur de J.ésus, tout le monde le sait.

– Oui mais ce n’est pas un simple Cœur de J.ésus, d’après ce que tu dis, il est inversé car la croix est posée sur la pointe. C’est un Cabazor.

– Qu’est-ce que çà veut dire ?

– Cela dépend de ce que tu cherches.

– Justement à comprendre ce que cela veut dire.

– Ta grand-mère t’a rien dit d’autre ?

Philippe essaie de se souvenir de son dernier meeting à la maison de retraite avec sa grand-mère et de le raconter avec précision à Claude :

– Sauf l’affaire des saucisses, non, mais c’est un peu du délire.

– C’est quoi cette histoire ?

– Une histoire de Cabazor en effet, j’ai cru que c’était un mot patois pour dire Sacré-Cœur. Ma grand-mère farfouilla encore dans sa table de nuit et me lut un texte qu’elle avait écrit dans une belle écriture scolaire faite de pleins et de déliés. Le titre en était : Le Prince des saucisses. Je vais vous la lire car elle me l’a donné aussi (pourquoi a-t-il ce texte et pas l’insigne ? Il ne saurait le dire). C’est la seule histoire que le père de Marie-Rose qu’on appelait le père Nieul, avait racontée de la guerre.

– C’est qui Marie-Rose ?

– Ben, ma grand-mère, c’est comme çà qu’on l’appelle, c’est affectueux si on veut.

– Donc le père Nieul est ton arrière grand-père, c’est bien çà ?

– Oui, exactement, admet Philippe se sentant placé dans la position d’un écolier.

– OK continue.

Voir chapitre 10, 11.