Le Cabazor ou la grande Inversion.

    Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne 2017.

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

 

Chapitre 8.- A l’époque.

Ce n’est que la troisième nuit suivant mon entrevue avec la mère-supérieure que John refit son apparition. Je lui causai du père la Colombière et de mon éventuelle départance. Il garda le silence sans bouger avant de me parler un peu de lui-même.

– Au prieuré de Londres, je reçus comme cela, la visite d’un moine normand autoritaire, presque cassant, le père Eudes, qui voulait que je lui traduise un livre d’un professeur protestant à Oxford, nommé Goodwin. Il était question du cœur sacré de J,ésus. Le texte de Goodwin était sec et aride, fort ennuyeux. J’étais jeune, je traduisis littéralement sans me poser de questions. Je pris cela pour une corvée. Il s’arrêta de causer, il avait entendu un bruit, un craquement. Puis il reprit :

– Tu es encore là ?

– Oui, mon cher John, je t’écoute.

– Deux ou trois années plus tard, j’appris que le père Eudes avait fondé l’ordre du Cabazor de Marie et J,ésus en Normandie. Il avait aussi publié un livre où je retrouvais des passages de ma traduction. Par Cabazor, il entendait à la fois les cœurs réels et éternels de J,ésus et de Marie. Il affirmait que leurs cœurs de mère et de fils étaient transfigurés en un Cabazor unique. Il représentait celui-ci sous la forme d’un cœur inversé – la pointe vers le haut – comme pour montrer la direction à suivre vers le ciel. Il s’était visiblement inspiré de Goodwin même s’il n’employait point comme lui le terme de Sacré-Cœur et qu’il faisait référence à Marie, ce que ne faisait nulle part Goodwin qui était, comme je te l’ai dit, protestant. Personne ne sait d’où provient ce mot de Cabazor. Eudes était un homme ambitieux et fanatique. Ton histoire me fait penser à la mienne. Je songe que ton Colombière, étant donné sa manière de s’habiller et de causer, est un membre de l’Armée des Pères, une organisation papiste très hiérarchisée créée il y a quelques années à Paris dans le collège Sainte-Barbe. Il se prépare quelque chose, peut-être contre les puritains qui pullulent à Londres.

Je fus surpris qu’il sache tant de choses car il vivait au monastère depuis plusieurs années. Je lui en fis la remarque.

– Tu sais comme moi que même reclus nous percevons clairement les bruits du monde à partir des nouvelles que nous recevons.

– Est-ce que je dois accepter d’y aller ? Ils me donnent le choix.

– Je ne sais point s’ils te donnent vraiment le choix. Ce n’est pas leur genre. Ils veulent sans doute que tu te décides toi-même. Cela risque d’être dangereux.

Il garda longuement le silence  dans le noir. Je passais aux aveux :

– Il faut que tu saches que j’ai du sentiment pour toi, même si notre relation est sans doute impossible.

Il eut une voix triste et résignée presque gênée :

– Rien en effet n’est possible pour nous en ce monde.

Je répondais du tac au tac :

– Ou tout est possible, au contraire.

J’aurais sans doute mieux fait d’avoir admis que rien n’était possible pour nous en ce monde.

Voir chapitre 9 et 10.