Le Cabazor ou la grande Inversion.

    Léo Manougier.

                     Rodropo,, de l’été et de l’automne

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« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 54.- A l’époque.

Le pauvre Thomas Hobbes fut amené avec un respect rude par deux gardes. Il était enfermé depuis plusieurs mois à la tour de Londres et ne payait pas de mine. Sans perruque, il était complètement chauve. Les mouches venaient se coller en permanence sur son crâne et surtout il tremblait de partout. Il paraît que certaines maladies font cet effet même si la personne n’est point nerveuse. J’eus aussitôt pitié de ce vieil homme a l’air intelligent et un peu vaniteux. Je reconnus sur le banc de l’accusation l’évêque de Drexham. Je l’avais connu quand il n’était encore que vicaire, il était avec moi dans la diligence qui s’était fait attaqué par les Miss.

Nous attendîmes encore dans le silence quelques minutes puis le juge Godfrey fit son entrée depuis la porte du fond et monta sur son siège situé en hauteur. Avec sa longue perruque brillante et sa tenue parfaite, il marchait avec majesté et aisance. Il frappait par son nez long et puissant tandis que ses yeux paraissaient renfoncés derrière d’épais sourcil. Il s’installa lentement puis regarda tranquillement l’assistance paraissant passer en revue chaque visage un à un. Nous nous sentions en visite dans sa pièce de réception.

L’affaire Hobbes avait en réalité commencé depuis plusieurs semaines. L’évêque de Drexham avait accusé le philosophe Thomas Hobbes de blasphème, d’athéisme et aussi de porter atteinte à l’église anglicane en lui retirant tout pouvoir au bénéfice du roi. On avait même fait venir de France, un évêque catholique qui avait été sur le point d’engager un procès dans son propre pays pour des raisons similaires contre Hobbes. Ce dernier avait d’ailleurs du quitter la France pour l’Angleterre afin d’éviter ce procès. C’est finalement chez lui en Angleterre qu’il allait devoir s’expliquer. De nombreux autres témoins avaient été entendus par le juge Godfrey. Il ne restait qu’à entendre la plaidoirie du barrister de Hobbes.

Celui-ci s’avança pour l’ultime plaidoirie. J’ai oublié son nom car son discours fut le plus court de l’histoire. Il a commencé par dire :

Le père de Hobbes était vicaire de sa paroisse. Anglican, il s’est embrouillé avec des protestants qui lui demandait d’abandonner les croyances superstitieuses des catholiques envers les saints, les fantômes et les esprits. Il s’est battu pour ses idées. Plutôt que d’être condamné par la justice, il a abandonné sa famille et particulièrement son fils de 3 ans. Vous comprenez pourquoi Monsieur Hobbes a passé toute sa vie à fuir et à chercher une autorité absolue qui soit au-dessus des lois ?

Hobbes prit la parole sèchement et lui fit savoir qu’il n’était pas son avocat pour dire des fadaises pareilles :

– On n’explique pas la pensée d’un grand philosophe par sa biographie, je me défendrai donc tout seul, fit la voix tremblotante du vieux sage imbu de lui-même.

C’est votre droit, mais c’est à vos risques et périls, lui expliqua avec bienveillance le juge Godfrey.

Je vais résumer la pensée que j’ai développée dans mes livres et spécialement dans le Leviathan. On dit de moi que je suis athée car j’ai écrit que D.ieu était une fiction. On dit de moi qu’il n’y a qu’un souverain qui est le roi et non pas D.ieu ou ses représentants. On m’a reproché d’ignorer l’importance du pape et parfois celle des évêques anglicans. On m’a aussi reproché d’ignorer les pouvoirs du parlement, de dire qu’un député ne représentait point le peuple, que le peuple n’était en rien souverain.

Oui Monsieur Hobbes, nous savons ce que l’on vous reproche, lui confirma un peu plus sec le juge Godfrey.

Ce qu’il faut comprendre est que je ne suis point athée et que je ne suis point non plus contre le pape ou les évêques anglicans et je n’ai rien contre le partement, la voix du philosophe se faisait de plus en plus ferme. Ce que j’avance et démontre est que le pouvoir ne se partage pas, il est unique et rare, seul le souverain détient le pouvoir absolu.

Il parlait avec hauteur sous un nuage de mouche vrombissant au-dessus de sa tête et en tremblant de tous ses membres. Mais ces tremblements ne paraissaient en rien connectés à ses paroles qui tombaient comme des arguments implacables. Le juge Godfrey paraissait un peu décontenancé par cette entrée en matière théorique, mais ne se laissa point embrouillé par ce raisonnement :

Est-ce que cela veut dire que moi, votre juge, je ne suis pas souverain dans votre affaire ?

Un murmure se fit entendre dans l’assemblée, le juge Godfrey mettait son autorité en danger, mais Hobbes l’était tout autant. Les mains d’Hobbes tremblaient comme des feuilles mais il ne paraissait point si frail que cela.

Revenons au point de départ du raisonnement, intima-t-il : la multitude des hommes ne peut connaître que le chaos et la guerre civile si elle ne s’organise point. Cependantn en elle-même la multitude n’est point une personne, n’est point une entité. Elle ne peut point être représentée puisqu’elle n’est point une personne même fictionnelle. Un député ne peut donc pas représenter le peuple qui n’est point une personne. Il peut seulement être choisi par un grand nombre de personnes pour décider à leur place de ce que doit être une loi.

Continuez, je vous en prie, tout en répondant à ma question.

J’y viens, le philosophe paraissait avoir oublié qu’il parlait à un juge, eh bien, il faut comprendre que le représentant précède le peuple. C’est parce qu’il y a un souverain que le peuple s’organise comme société et non l’inverse. Le souverain incorpore les caractéristiques communes à tout son monde. Chaque membre du peuple est en quelque sorte compris dans le souverain qui est une personne commune à tous, l’image de chacun qui accepte a posteriori son autorité et son pouvoir de représentation. Le souverain n’est pas simplement un homme, il est tous les hommes par voie de représentation. Il peut supporter chacun et agir en son nom. Chacun est ainsi inclut dans le souverain et représenté a posteriori, c’est-à-dire sans donner un accord a priori.

Je restais interloquée par cette phrase qui était mot pour mot celle qui avait été rédigée par Goodwin à propos du Cabazor de J,ésus. J,ésus et Adam sont selon Goodwin des personnes communes représentantes de l’humanité. Les représentants précèdent l’organisation de l’humanité. Se pouvait-il que Hobbes, le philosophe anglican voire athée ait lu les livres de Goodwin sur le Cabazor et sur la représentation de tous les croyants par le Ch,rist ? C’est dans ce dernier livre qu’il écrit que les croyants sont représentés par le Chr,ist sans qu’ils aient à donner leur accord car c’est l’existence d’un représentant qui les constitue a posteriori en groupe organisé. Hobbes expliqua encore autrement sa position :

Le souverain est l’auteur de la société, il n’est point institué par la société, celle-ci est organisé grâce à l’existence d’un représentant, puis elle passe une convention avec le souverain qui lui préexiste. Les traits de la multitude représentés par le souverain monarque sont communs à chacun et peut concerner aussi bien les hommes que les femmes. La multitude peut donc tout aussi bien être représentée par un roi que par une reine. Le souverain personnifie le monstre qu’est la société organisée, le Leviathan, l’État, pour nous permettre de vivre ensemble en sécurité et en paix.

Vous ne répondez toujours point à ma question, s’irrita le juge Godfrey sans être impressionné outre mesure par ces phrases formidables.

Hobbes imperturbable continuait son raisonnement. Le nuage de mouches au-dessus de sa tête m’apparut en un éclair comme formant une sorte d’auréole ou de couronne :

En ce sens, D.ieu aussi est une fiction écrite par le souverain en ce qu’il existe avant celui qui le représente.

Quoi vous voulez répéter, vous avouez que D.ieu n’existe point ?

Hobbes reprit patiemment sans paraître se soucier des conséquences de ce qu’il avançait publiquement :

Le pouvoir étant unique et entre les mains du souverain, celui-ci représente à la fois D.ieu et la multitude des sujets, mais autant D.ieu que les sujets du roi, ne sont organisés que parce qu’il y a quelqu’un pour les représenter. C’est en ce sens que D.ieu est logiquement une fiction qui vient après le souverain.

Un murmure parcourut la salle devant ce qui apparaissait être un blasphème passible de la peine de mort :

Surveillez bien votre langage, je préfère vous mettre en garde, le nez du juge Godfrey bougeait de haut en bas et de bas en haut comme l’aurait fait un marteau.

Le mot fiction ne signifie point que D.ieu n’existe pas et que je suis athée, recommença Hobbes qui prenait le ton d’un percepteur confronté à un élève ne comprenant rien à son cours. Cela signifie que le souverain précède le peuple qui n’est point sans lui un corps unifié et précède de la même manière D.ieu que l’on dit tout puissant. C’est pourquoi le roi ou la reine personnifiant le Léviathan, namely le pouvoir souverain, doit rester le chef de l’église anglicane et que nous devons être les sujets obéissants du roi, ce qui nous empêche point d’avoir des droits à son égard issus de la liberté que  nous avions à l’état de nature. Je n’ai d’ailleurs point inventé tout cela. Je reconnais avoir été influencé par notre grand théologien d’Oxford, sir Goodwin.

Un murmure se fit dans la salle à l’invocation du nom de cet universitaire protestant fort influent. Je ne m’étais donc point tromper.

– Nous ne faisons point le procès des religions, ici, rappela le juge Godfrey, en revanche vous n’avez toujours point répondu à ma question concernant mon propre pouvoir de juger.

Un juge est aussi un représentant du pouvoir absolu qui précède le justiciable. Vous êtes une image du souverain. Représenter c’est avoir l’apparence de ce que l’on rend présent. Vous êtes le représentant particulier du souverain  Leviathan dans cette affaire,  tandis que le roi est le représentant du souverain en général.

Le juge Godfrey parut se perdre dans sa réflexion. Puis il releva la tête et ne contrôla sans doute point le léger sourire qui lui monta au visage, le sourire de celui qui pense pouvoir rapidement annoncer « échec et mat » :

Monsieur Hobbes, pourriez vous me dire qui vous êtes en tant qu’auteur ? N’êtes vous point aussi un souverain ?

Hobbes parut tout à coup exalté par la question et ne mesura point les dangers qu’ils couraient en répondant à brûle-pourpoint :

Je suis comme le souverain celui qui est l’image des autres, mais je ne les dirige point, je les justifie en quelque sorte, je justifie le détenteur de la souveraineté.

Pouvez-vous être plus précis, moins abstrait peut-être ?

Je suis celui qui prend la place en imagination du souverain, celui qui prend la place des autres dans la réalité.

Et donc ?

Donc je précède la fiction qui construit la réalité de la société qui n’est autre que le droit.

Et D.ieu aussi est une fiction, selon vous ? interposa le juge qui sentait qu’il pourrait bientôt ferrer son poisson.

Oui je l’ai déjà affirmé et si c’est cela que vous voulez me faire dire, Hobbes était plus rapide que le juge Godfrey mais aussi plus exalté, je précède D.ieu et le souverain en tant qu’auteur de fiction théorique.

Un fort murmure parcourut la salle et le le juge Godfrey, maintenant satisfait des réponses apportées à ses questions, mis fin à l’audience.

Voir chapitre 55, 56.