La Passerelle des Ondes.

    Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 ; 14 ; 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 42, 43, 44, 45, 46, 47, 48, 49, 50

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 51.- Époque actuelle.

Le Maharadja, c’est le nom que tout le monde lui donne dans l’immeuble, a été égorgé, chez lui, la nuit du 24 au 25 décembre, à son domicile. Les lettres « K.a.b.a.z.o.r» ont été inscrites à l’emplacement de son cœur. La police a interrogé Philippe comme tous les voisins. Lui plus longuement que les autres puisqu’il avait eu un différend avec ce Monsieur Shomashakar, à propos d’une verrière.

L’immeuble est composé de quatre ailes de 5 étages formant un grand rectangle qui entourent en son centre un entrepôt au premier étage et sur plusieurs niveaux de sous-sols. Le Maharadjah a voulu remplacer le toit de tuiles par une verrière. En fin de compte, il s’agit plutôt de multiples clochetons de verre entourant une coupole tout aussi transparente. Il avait promis lors du vote de l’assemblée générale de la copropriété de rendre opaque ce palais la nuit. Il brille au contraire de tous ses feux jusqu’au petit jour. Sa mort tragique le rachète quelque peu.

Le Maharadjah était né en Inde quoiqu’il prétendait être venu au monde dans le 20° arrondissement de Paris. Au départ et pendant près de 10 ans ses locaux dans les sous-sols et au premier étage ne lui ont servi que d’entrepôt pour son entreprise de peinture et de bricolage. Il se montrait avenant, souriant, sympathique, même s’il payait toujours au dernier moment ses charges.

Un jour, il a redemandé à la copropriété, le droit de faire une verrière sur la terrasse à la place du toit de tuiles. Il prétendait qu’il y avait des problèmes d’infiltration. Il avait recruté une architecte qui était venue voir Philippe comme tous les autres inhabitants avant la réunion de syndic en lui expliquant le projet. L’architecte avait reconnu qu’il n’y avait : « Crarie, aucun problème d’infiltration mais que c’était un bon projet ». Lors de la réunion, Philippe a obtenu que cette verrière devienne opaque la nuit et non un bulbe géant de lumière.

Deux ans plus tard les travaux ont commencé, la première tranche a duré elles-mêmes deux ans, deux ans de marteau piqueur. Puis, divers travaux plus ou moins bruyants se sont poursuivis pendant des années, jour, nuit, samedi et dimanche compris. Jamais le Maharadjah n’a précisé quelle était la destination de ces nouveaux locaux et jamais la verrière n’est devenue opaque la nuit. Les inhabitants virent apparaître des clochetons et des coupoles transparentes, particulièrement éclairés durant la nuit.

Philippe eut l’impression que l’on construisait un palais souterrain sur les anciennes carrières de gypse de Paris. Or, l’immeuble avait déjà bougé et comportait plusieurs longues fissures. Il frontait que ces travaux risquaient de l’endommager.

Au final, le nouvel espace fait près de 10000 m2 et s’étage sur trois niveaux organisés autour de plusieurs patios de plus de 12 mètres de profondeur construit sous la coupole et les clochetons. C’est le voisin du deuxième étage d’origine pakistanaise qui lui a expliqué, avec admiration, ce que le maharadjah avait réalisé : « Un Taj Mahal au cœur de Paris ».

Quand Philippe a réclamé une certaine opacité la nuit, le Maharadjah lui a dit vaguement qu’il comptait le faire, qu’il ferait poser des filtres. Il n’en a jamais rien fait. Il faut dire que ce point n’avait pas été repris dans le compte rendu écrit de l’assemblée générale. Philippe n’avait aucun recours.

A la dernière réunion, il y a quelques semaines, une nouvelle copropriétaire portant en permanence une capuche  laissa entendre qu’il fallait mieux laisser courir. Elle était statisticienne dans une autorité de régulation, la Commission Bancaire, et aimait à ses heures perdues faire des roulades au-dessus des clochetons du palais du Maharadjah. Elle était ce que l’on appelle une yamakoussi amateure pendant ses heures de loisir. La statisticienne au comportement assez furtif, portant le nom assez masculin de Léo Scalviel, finit par convaincre tout le monde qu’il fallait mieux laisser les choses en l’état. Elle déclara à Philippe que la nuit ses mille lumières ne la gênaient pas et qu’elle trouvait le spectacle plutôt beau.

Il y a quelques jours, le Maharadjah a construit une nouvelle entrée à son palais entrainant l’obstruction du soupirail qui éclairait pauvrement la cave où dort Philippe. Ce dernier s’énerva auprès de Léo Scalviel qui lui répondit qu’il aurait fallu qu’il soit présent à l’assemblée extraordinaire (AGE) ayant décidé de ce point. Le hic est qu’il n’était pas au courant de cette assemblée. Elle lui dit pourtant avoir vu l’accusé de réception qu’il avait renvoyé signé de la convocation à l’AGE. Or, il n’avait rien signé. Il soupçonnait le Maharadjah d’avoir signé à sa place en récupérant le papillon de convocation dans les boîtes aux lettres qui ne fermaient plus guère. Il redemanda à Nabila s’il pouvait s’engager dans un procès. Elle lui dit qu’il gagnerait peut-être, s’il parvenait à établir les faits, mais que ce serait violent et qu’il se fâcherait avec tout le monde.

Puis, monsieur Shomashakar dit le Maharadjah fut égorgé dans son palais. Philippe de son balcon le voyait tous les soirs avant de descendre sous l’escalier de la cave pour dormir, il l’apercevait dans son fauteuil, 25 mètres plus bas sous sa coupole en verre, pratiquant le yoga. Il l’avait encore vu hier soir avant de lui-même partir dans le 16° arrondissement passer  le réveillon de noël avec le président Saint M’Hervé.

Avec le président, ils s’étaient promis de ne pas parler boulot. Ils avaient bu et raconter leur vie de couple. Philippe n’était rentré que dans la journée du 25. Il passa récupérer la clef de la cave où il dormait. Du troisième étage, regardant négligemment la coupole, il ne vit qu’une forme longue, avachie et rougeâtre, la tête bizarrement en arrière, les yeux grands ouverts semblant l’appeler au secours à travers la coupole non dépolie.

Voir chapitre 52, 53