Le Cabazor ou la grande Inversion.

    Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 ; 14 ; 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41, 42, 43, 44, 45, 46, 47, 48

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 49.- Époque actuelle.

Philippe ne connaît ni son nom, ni son prénom. Il a repris la boutique il y a 5 ans environ. Il vient des îles mais il ne sait pas exactement laquelle, la Guadeloupe probablement. Il a vécu aux États-Unis où il a tenu une boulangerie. Il est revenu à Paris où il a souvent l’occasion de parler anglais avec ses clients. Son pain est bon sans être exceptionnel, mais il n’est pas pâtissier et ses repas du midi n’attirent pas les foules. Il se lève à 4 heures du matin et ferme entre 14 h et 15 h pour faire la sieste. Son frère le remplace à la caisse le midi pendant qu’il prépare les sandwichs.

Philippe et ce boulanger échangent toujours une phrase ou deux. Ils ont toujours la même conversation même s’il s’agit d’une variation continue sur le même thème. Certains soirs l’un et l’autre ou l’un ou l’autre n’ont pas envie de parler et ils se contentent des phrases usuelles de politesse. Lui, le client-accontable a un jour prétendu, par boutade, qu’il faisait beau quand il pleuvait ; le patron de la boulangerie s’en est amusé mais a maintenu avec fermeté l’usage qui veut qu’il fasse beau quand il y a du soleil. Son origine guadeloupéenne avait sans doute parlé pour lui. De là, s’est trigguée une conversation ininterrompue.

« Les nuages ne sont-ils pas aussi beau que le soleil ? », lui avait rétorqué Philippe.

Puis un autre jour :

Le patron : – Vous devez être content, aujourd’hui il pleut.

Philippe : – Oui enfin du beau temps ! on respire un peu mieux, à demain.

Autre jour : le patron – Vous n’avez pas pris votre parapluie, malgré ce temps ?

J’en profite un maximum pour bien me mouiller.

Un petit rire du patron, presque un gloussement, cela suffit pour qu’ils se disent bonsoir, jamais rien d’intime n’est dit.

Et encore : le patron :  – On arrive enfin à l’été.

Philippe : – Oui malheureusement on sort de la belle saison !

A une autre occasion : le patron : – vous devez être content il a encore plu aujourd’hui.

Philippe : – Ah bon j’ai rien vu, j’ai trop travaillé, j’ai pas pu profiter du beau temps !

Un matin : Philippe : – Enfin un peu de pluie.

Le patron : – Oui, mais moi je préfère le soleil, on peut aller à la plage, faire du surf.

C’est curieux ce que vous dites il y a des sports que l’on fait quand il y a du soleil, les bains de mer par exemple ; des jeux que l’on fait quand il y a de la neige, le ski, par exemple ; des jeux que l’on fait quand il y a du vent, du surf ou le char à voile, mais il n’y a pas de sport que l’on fait quand il pleut.

Ah non tiens ! Ceci-dit j’ai vu l’autre fois quand il pleuvait si fort un gamin dans la cour d’une école qui jouait, avec son tricycle, à se jeter dans les flaques d’eau! 

OK mais c’était un jeu pas un sport !

Et Enfin : Philippe : – C’est horrible vous avez le soleil dans les yeux à cette heure-là (le soleil en se couchant envahissait la rue dans toute sa longueur et pénétrait en effet directement à travers la vitrine).

Patron : – Ah non j’adore ! ce serait encore mieux si c’était un appartement.

Et ainsi de suite pendant des années sur un air de Brassens, mais pas plus de deux fois par semaine et la question de la pluie n’affleurait qu’une fois, tous les 3 ou 4 fois, car soit le temps ne s’y prêtait pas, soit l’un ou l’autre était pressé ou préoccupé. Ils ne connaissaient pas les opinions de l’un et de l’autre en dehors du temps ; ils ne connaissaient pas leur nom respectif. Un jour, le patron revendra sa boutique, ou bien un jour le client déménagera et ils n’auront jamais su qui ils étaient.

Ce jour-là avant de ressortir, Philippe a vu passer sur le trottoir à travers la vitrine celui qu’il appelle « le Maharadjah » en compagnie de sa femme, la main dans la main. Il ne peut s’empêcher de fronter en les voyant au bonheur des gagnants dont parle la Bible. Est-il vraiment un gagnant  ? Il n’arrive pas à en être certain. En tous les cas, l’homme ne jette pas un regard vers le magasin. Claude lui a laissé une réponse laconique à sa proposition de l’accompagner à Rome ou à Vienne : « non, désolé ».

Voir Cabazor 50, 51