La Passerelle des Ondes.

    Léo Manougier.

                       Rodropo,, de l’été et de l’automne

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« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 48.- A l’époque : puritains.

 La duchesse d’York me mandait souvent de venir en début d’après-midi avant que son salon ne s’ouvre à la bonne société. Dans ses appartements donnant sur les jardins, elle me faisait asseoir sur une causeuse en forme de huit. Nous nous tournions ainsi le dos, tout en devisant. Les têtes proches l’une de l’autre nous pouvions chuchoter. Elle était particulièrement intéressée par le culte du Cabazor et ce que j’avais vécu avec Marie-Rose Froy de Bouillon :

– Monsieur l’abbé, je dirais qu’elle fut une sainte visionnaire, conclut-elle, après m’avoir écoutée – pour ne pas risquer d’impair au cas où l’un de ses invités arriverait en avance, elle avait décidé de m’appeler « Monsieur l’abbé » quand nous étions seules.

– Au début j’ai songé en effet qu’il s’agissait d’une personne inspirée et profondément pieuse.

– Et par après ?

– Quand elle a commencé à mélèyer le culte du Cabazor et le roi de France, j’avoue m’être sentie perplexe. Elle en causait tout le temps. Elle disait que le roi de France devait être averti, que J,ésus lui avait parlé, que le roi de France devait lier son règne à celui du Cabazor.

– C’est tout ce qui vous a gêné ?

– Non, c’était par-dessus tout, ses mortifications quotidiennes. Elle dormait sur le sol, se mettait une ceinture de ronce, se fouettait elle-même avec des branches d’épine. Tout cela parce qu’un jour, jeune femme, elle s’était amusée à mettre un masque d’homme pour une soirée et fréquenter deux hommes comme s’il s’agissait de femmes.

– A vrai dire ce n’est peut-être pas tant le fait de mettre un masque et de fréquenter des hommes que le fait de vouloir changer de personnalité qui l’a hantait, songea tout haut la princesse.

– Et puis elle se réveillait au milieu de la nuit en hurlant de joie, je vous jure, elle disait des choses que je peux à peine répéter (mais je me souvenais du Père la Chaize qui m’avait recommandé de ne rien cacher) : « Je visite ton Cabazor, je m’en vais au plus profond de ton cœur, qui remplace le mien et je fais le vide en moi pour te laisser la place».

– C’est plutôt fort.

– Vous trouvez ?

– Oui j’aime la sensualité dans la religion, c’est mon côté italien. C’est un peu comme si, Monsieur l’abbé, je vous admettais dans mon lit.

– C’est chrétien cela ?

– En France et en Italie oui ; point le fait de vous coucher dans mon lit, elle s’empourpra quelque peu, la sensualité, veux-je dire, néanmoins ce n’est point très chrétien ici en Angleterre, surtout chez les Puritains. Ce sont des protestants austères qui veulent purifier l’Angleterre des catholiques. Ils veulent pour cela retirer toute sensualité à la religion, être totalement dans l’intellectualité et les affaires. Ils me glacent. Les hommes avec leur costume sombre trois pièces deviennent comme des femelles pigeonnes. Pour moi, les hommes doivent se comporter et s’habiller comme des coqs.

Je n’étais pas certaine de compréhendre les enjeux mais je m’y connaissais en volailles et la référence aux pigeonnes me parlaient.

– Mon Mari le duc d’York hésite entre les deux religions pour des raisons stratégiques, d’autant qu’il est le prétendant au trône si jamais le roi Charles II disparaît. Mon mari a un secrétaire, Coleman, qui ne veut point être appelé confesseur comme on le dirait dans le monde catholique. C’est un protestant proche des puritains. Ce conseiller, Coleman, est influencé par un professeur d’Oxford nommé Baldwin qui a été le premier, comme vous le savez, à vouloir porter un culte au Cabazor, le cœur inversé de J,ésus. Dans son esprit, il ne s’agit pas du cœur au sens charnel mais de l’amour de tous les hommes au sens abstrait, un amour-charité plutôt qu’un amour-passion. Je n’ai aucune confiance dans ce Coleman. Il est hautain, faussement sympathique, tordu.

J’étais un peu perdu avec ces distinctions. Mais comme j’étais en confiance, je demandais :

– Mais qu’est-ce qu’il y a d’actuellement nouveau avec le Cabazor ?

– Ce qui est nouveau est d’en faire une dévotion, c’est-à-dire un rite provenant de la base des croyants. Avant, il s’agissait d’une façon de parler des mystiques. Là il s’agit de la foi individuelle, sensuelle et émotionnelle de chaque croyant, du plus simple au plus érudit. C’est pourquoi d’ailleurs le Cabazor représente un cœur à l’envers : il part du bas, bottom up, comme on dit ici, même s’il paraît que cela sonne un peu grossier comme expression pour un anglais. A cette heure, cela devient le fil rouge des messes de Monsieur la Colombière dans la chapelle de la Reine, Sommerset House. C’est une foi régénérée.

– Comment cela ?

– Par avant on croyait aux reliques des saints, par exemple à l’abbaye de Saint-Orsan, d’où vous provenez vous conservez le cœur de Robert de Moussé, le fondateur de l’ordre des Fondevides. Vous priez son cœur comme si le saint était encore là. Or, on sait bien qu’il n’est plus là. On n’a plus besoin aujourd’hui de ces reliques, d’autant qu’il y a eu des abus et des escroqueries que les protestants ont eu raison de dénoncer. Baldwin a voulu opposer à la culture des reliques un culte du cœur de Jésus sans relique, le culte du Cabazor. Le problème est que son rationalisme est mâtinée de nationalisme, il veut en profiter pour maintenir l’Angleterre indépendante et détachée de la papauté.

– Je comprends un peu mieux, n’est-ce point justement ce que propose Jean Eudes avec le culte du Cabazor de J,ésus et de M;arie ? Pourquoi mettre en avant Marie-Rose Froy de Bouillon ?

– Jean Eudes s’est fourvoyé avec une guérisseuse, Marie of the Valley, une irlandaise passablement païenne. C’est une sorte de sorcière. Elle soigne tout en utilisant une médaille croisant les deux cœurs de M;arie et J,ésus à l’envers comme des spirales celtiques. C’est autant de la superstition que les reliques. Tôt ou tard les protestants feront des critiques à ce culte, ce qui ruinera à nouveau la religion catholique.

Je n’étais pas certaine de tout comprendre. Je songeais que protestants et catholiques pouvaient bien avoir des cultes différents du Cabazor. Je pensais que mon rôle était terminé puisque j’avais rapporté tout ce que je savais sur cette Marie-Rose Froy de Bouillon. C’était avant que j’assiste au procès du sieur Hobbes.

Voir Cabazor 49, 50