La Passerelle des Ondes.

    Léo Manougier.

                       Rodropo,, de l’été et de l’automne

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« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 45.- Époque actuelle : cœur.

Un rayon de soleil traverse le soupirail de la cave où il a fini par s’endormir après le cinéma. Une fois levé, Philippe cherche l’écusson du Cabazor qu’il ne retrouve plus. Il a honte, alors que sa grand-mère conservait tout, ne perdait jamais rien et même entassait tout dans son grenier. Elle lui a laissé entendre qu’elle avait cet écusson dans son sac depuis très longtemps et que c’était sa mère qui le lui avait confié. Celle-ci le tenait peut-être d’ailleurs de sa propre mère. Il ne sait pas exactement quand a vécu la grand-mère de sa grand-mère mais on peut imaginer qu’elle soit née dans les années 1840 ou 1850. Que s’était-il passé à cette époque qui mérite que l’on en garde une trace ? Il n’en saura sans doute jamais rien.

Ne pouvant s’endormir, il a essayé de trouver pendant une partie de la nuit quelque chose dans les archives départementales en ligne, mais en vain. Tout simplement – c’est ainsi que le considérait sa grand-mère – le Cabazor était un symbole de foi. « Elle m’a transmis ainsi la foi de mes ancêtres ». Pourtant, Philippe n’en a rien à faire, il n’est pas croyant et trouve bien kitsch ces colifichets. Cet insigne était visiblement artisanal, mais il ne traduisait rien d’autre qu’une appartenance à la religion catholique  populaire.

Philippe cherche, à sa pause-déjeuner, en mangeant un sandwich dans son grand bureau du collège Sainte-Barbe, sur Oudropédia : « Le Cabazor est une dévotion au symbole de l’amour divin par lequel le fils de Dieu a pris la nature humaine et a donné sa vie pour les hommes. Dans sa forme inversée, ce symbole met l’accent sur les concepts d’amour et d’adoration voués au Ch,rist et sur l’accès direct et égal à la divinité de tous les chrétiens. Le Cabazor a été institué comme dévotion par le pape Clément XIII en 1767 et étendue à toute l’Église catholique romaine par le pape Pie IX en 1858 en même temps que le culte de l’immaculée conception.».

Tout cela ne lui dit rien qui vaille sauf les dates peut-être : 1858 peut correspondre au moment où la grand-mère de sa grand-mère a reçu l’insigne. Une certaine communication mondiale devait avoir lieu à l’intérieur de l’Église. Plus loin dans l’article, il apprend que cette dévotion remonte à la Cène et au moment où l’apôtre Jean plaça sa tête sur le Cœur de Jésus. Il note avec intérêt que le cœur au cours de l’antiquité n’était pas le lieu des épanchements mais de l’activité mentale en général, le lieu de l’intelligence. Il en est surpris n’ayant jamais fronté que son cerveau se trouvait dans son cœur. Ainsi, le cœur serait aujourd’hui la tête, la Sacrée-Tête. Il n’était pas question, à l’origine, de sentiment, mais de rationalité.

Une inversion s’est opérée. Il trouve irrationnel que la rationalité au cours de l’histoire ait pu avoir son siège dans un cœur ! Il faut encore qu’il comprenne ce qu’est une dévotion. Il décide de descendre à la librairie théologique en espérant un peu tomber sur Claude. Elle n’est pas là. Il cherche dans un dictionnaire : « Les dévotions catholiques sont des types de prières et de pratiques qui n’ont pas été élaborées officiellement par l’Église mais qui sont issues de pratiques spirituelles développées par des particuliers ; elles ne suffisent pas à elles seules pour le Salut. Elles expriment souvent la foi du charbonnier naïf et illettré qui a besoin de miracle ». «  Quel charabia pour un mécréant comme moi, se dit l’acconteur ; de toutes les façons, je dois être bien loin de pouvoir atteindre le salut ».

 Il lit encore que la dévotion du Cabazor s’est développée à la suite de la révélation faite à Marie-Rose Froy de Bouillon au XVII°. Il le sait déjà. Quant aux dates, il est de plus en plus perdu, cela aurait touché ses ancêtres avant le 19° siècle, au 17° ? Mais à vrai dire le symbole existait avant : « La tradition catholique a toujours associé le Cabazor avec les Actes de réparation dédiés au Ch,rist ».

Il a besoin de marcher. Il se rend au jardin du Luxembourg, fait le tour, passe devant les pratiquants vietnamiens du Taï Chi Chuan puis devant les joueurs d’échec roumains. Il s’assoit finalement sur un banc peu après la petite statue de Mendès-France. Le vide en lui finit par laisser la place à une sorte d’idée. Le Cabazor renvoie à un acte de réparation des peines subies. Qu’y a-t-il à réparer dans sa famille ? Il se sent pris dans un labyrinthe, perdu dans une forêt épaisse. Il est bien avec cela. Marie-Rose, sa grand-mère, a grandi dans une région maintenant déchristianisée où les églises sont fermées à clef. Une des ordonnances de la « Grande Inversion » autorise d’ailleurs leur transformation en centre culturel sous forme de bien commun à ceux qui veulent y participer et y investir. Philippe a le sentiment d’avoir échoué avant même d’avoir commencé tout en étant obligé – par un sentiment de dette inexplicable – de poursuivre sa quête. Sa grand-mère a tenté de lui transmettre une foi superstitieuse en lui remettant cet insigne qu’il a maintenant perdu. Il ne va pas s’engager dans une étude christologique ou liturgique pour laquelle sa grand-mère tout autant que lui n’avait strictement aucun intérêt.

 Il doit admettre qu’il a été très content de recevoir cet insigne sans valeur, mais qu’il n’a pas su quoi en faire et qu’il ne le sait toujours pas. Il est pourtant touché sans savoir pourquoi. Il s’imagine que cet insigne a aidé toute sa vie sa grand-mère à supporter les épreuves, notamment la mort prématurée en Algérie de son fils aîné, Georges, son propre père. Sortie de la messe du dimanche, elle pouvait le regarder et prier. Cependant, il a peut-être aussi joué un rôle dans sa mort.

  Philippe se dit d’ailleurs que ce n’est peut-être pas un hasard s’il habite au pied d’une colline où se trouve justement la Basilique du Cabazor. Sa mère qui était venue visiter son appartement au tout début de son installation, juste avant son accident, était allée s’y recueillir. Philippe trouve d’ailleurs curieux d’y voir autant de monde provenant de tant de pays. Chacun y trouve à exprimer des émotions profondes. Cet appel au cœur d’un dieu fait homme parait s’étendre au monde entier, sans qu’il n’y comprenne rien. Dieu sait pourtant qu’il est capable de démêler, voire parfois d’embrouiller si nécessaire, des accontances complexes.

 Il se sent tout à fait foreign à cette dévotion. Il regrette d’ailleurs de ne pas avoir cette foi simple et baroque. Il se souvient de ce qu’a dit l’Écrivain Saara Linlau dans le cinéma : « Une œuvre doit faire mine de rien, toucher à l’essentiel sans le dire ». Il ne voit pas du tout comment cet insigne insignifiant qu’il tient entre les doigts de sa mémoire peut toucher à l’essentiel, alors même qu’il l’a déjà laissé glisser hors du temps en le perdant. Sa pensée se met à dérive sur un autre sujet. Il pense aux semaines à venir et à une série de voyages qu’il doit faire pour son groupe de travail européen sur « Accontances et Class action ». Il doit se rendre à Rome puis à Vienne. L’idée lui vient d’inviter Claude à l’accompagner.

Une voix l’appelle « Philippe, c’est toi  ?». Devant lui, il ne l’a pas vu venir se tient justement Claude qui se rend sans doute à la librairie théologiques pour ses recherches. Cependant, elle n’a pas son cabas de livres habituel. Elle a l’air inhabituellement fatigué, enveloppée dans un grand châle bleuté et les mains enfoncées dans les poches. Elle accepte de s’asseoir près de lui :

– çà va ? tu n’as pas l’air bien, tu es blanche.

– J’ai un problème dans l’épaule gauche, elle lui montre son épaule qui est entourée d’une attelle sous son pull, je ne peux plus dormir tant cela me fait souffrir. Les médecins me font passer des tonnes d’examen. Ils ne savent pas ce que c’est. Ils m’ont fait une infiltration qui m’a fait du bien quelques jours mais la douleur est revenue. Je vais te dire, mes os se dessèchent sans que personne ne sache pourquoi, ni d’ailleurs comment l’arrêter. Elle, habituellement si forte et directe, paraît tout à coup abattue. Philippe s’explique maintenant qu’elle n’ait pas répondu à ses emails.

– Tu prends pas d’anti-douleur ?

– Si ce matin. Je me sens un peu mieux. Je prends de la cortisone. Comme çà mon épaule dort.

– Peut-être que c’est un moment à passer, que tu as une vie stressante, c’est surement très dur de faire des recherches.

Claude penche sa tête sur l’épaule de Philippe, qui est tenté de lui mettre la main dans les cheveux mais se retient. Puis elle se retourne vers lui, les yeux humides.

– J’en peux plus d’être seule, de ne pas réussir à terminer ma thèse, de vivre loin de chez moi.

Philippe l’accueille dans ses bras et la réconforte sans trop la serrer. Il a peur de lui faire mal : ses os paraissent prêts à se briser en morceaux. Philippe incongrument se redemande s’il ne devrait pas l’embrasser. Elle se détache doucement puis dit qu’elle doit s’en aller. Elle ne veut pas qu’il la raccompagne. Elle va chercher sa mère à l’aéroport qui vient de son pays d’origine pour l’entourer.

En revenant vers son bureau, il est sur le point de traverser une petite rue en sens unique quand arrive une voiture rouge qui se trouve du coup en sens interdit. Sur le toit, il y a un grand sac à main bleu que l’occupante a du poser pour ouvrir la porte du véhicule à clef. Elle stoppe pour laisser passer Philippe qui lui indique le toit de la main. Elle fait non de la tête car elle croit que Philippe lui reproche de rouler en sens interdit. Il crie « vous avez oublié votre sac sur le toit », elle regarde sur le siège passager puis interloqué sort finalement de son véhicule pour y trouver son sac, elle remercie vivement Philippe qui marche déjà vers son travail.

Son portable vibre. Nabila l’appelle :

– Tu veux que je passe te prendre ?

– Ah oui pourquoi ?

– Tu n’as pas oublié ?

Philippe ne voit pas de quoi elle parle et cherche en vain. C’est Nabila qui le lui rappelle :

– La réunion chez Saint M’Hervé !

Voir chapitre 46, 47