La Passerelle des Ondes.

    Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 ; 14 ; 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37, 38, 39, 40, 41

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 42.- A l’époque : diligence.

 Je fus heureuse de retraverser la Manche. Trois ans auparavant, quand j’avais fait le chemin inverse, je voyageais vers l’inconnu, le vaste continent. Je comprenais ce qu’avaient dû ressentir les découvreurs de l’Amérique. Cette fois, je retournais dans mon île même si je ne connaissais guère Londres, n’y étant passée qu’une fois rapidement lors de mon voyage aller. La mer était plate et je ne fus point même malade. A Douvres, nous montâmes dans une énorme diligence peinte en noir tirée par six chevaux. Elle était pleine à craquer et son toit était couvert de valises. Cela ne l’empêcha pas de nous emmener très rapidement vers Londres. Un homme habillé de noir, assis tout au fond, me disait quelque chose. Il me regarda avec bienveillance sans me parler mais je ne parvins pas à me souvenir où nous nous étions déjà rencontrés. Je n’osais le lui demander.

Je commençais à espérer avec impatience les premières maisons de la capitale anglaise quand notre diligence fût arrêtée en pleine forêt de Westminster  par des broussailles tombées sur la voie. Aussitôt après, une cinquantaine de femmes nous entourèrent. Elles portaient des foulards et des robes. Elles étaient armées de haches et de fourches à trois dents.

Je compris à la réaction des autres passagers chuchotant tout bas qu’il s’agissait du gang des Miss. Cinq d’entre elles descendirent les bagages du haut de la diligence pendant que les autres nous tenaient en respect. Les cinq femmes ouvrirent rapidement les malles. Elles placèrent tous les objets de valeur dans un coffre de petite taille. Quand l’opération fut terminée l’une d’elles se tourna vers une femme de grande taille qui paraissait être la chef. La grande femme fit un signe de la tête sans causer. Aussitôt les cinq femmes qui étaient chargées de remplenir le coffre se départirent derrière les arbres de la forêt épaisse. Les autres nous tinrent encore en joue quelques minutes, puis la chef abaissa son trident. C’était, semble-t-il, le signe du départ, la dispersion fut immédiate, tel un nuage d’étourneaux, plus ou moins dans la même direction. La scène en son entier fut fort brève et me parut irréelle. Je n’étais pas certaine de l’avoir vraiment vécue. J’ai observé ces femmes comme si j’avais été transportée dans une histoire racontée par mon père.

Le silence revint. Nous étions saufs. Un homme, un prêtre, je crois, se sentit mal, il s’allongea sur le sol et nous manda à boire. Nous vérifiâmes et refermâmes nos bagages. Mon sac était intact. Il faut dire qu’à part les amours d’Astrée et Céladon, je n’avais guère qu’un habit de rechange et un livre de prière. Certains autres passagers avaient perdu des bijoux et des pièces de monnaie. Je tentais d’en consoler quelques-uns. Une troupe royale arriva – avertie je ne sais comment – mais trop tardivement. Nous ne pûmes donner la moindre description utile de ces assaillants qui étaient en réalité, je le compris enfin, des hommes qui se déguisaient en femmes pour ne pas être reconnus. Quoique cette partie de la forêt se trouvait aux abords de la ville, il serait sans doute impossible de les retrouver.

La diligence repartit finalement. La nuit était tombée. Le conducteur alluma des lampes à huile qui me rassurèrent quelque peu. Chacun garda le silence. Je trouvais ces personnes plutôt stoïques. C’était sans doute ce que l’on appelle le flegme anglais. Puis, elles se mirent à causer et je pris ainsi conscience  de quelques-unes des tensions profondes de ce pays.

Voir chapitre 43, 44