Le Cabazor ou la grande Inversion.

    Léo Manougier.

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                Rodropo,, de l’été et de l’automne

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 ; 14 ; 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35, 36, 37

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 38.- A l’époque.

Nous entrâmes très tôt dans la ville, avant, m’expliqua-t-on, l’heure des bouchons. La Colombière, soudainement motionné de revenir dans sa ville natale, conta que dans quelques heures les carrioles de poissons s’agglutineraient sur toute la longueur de la rue des Poissonniers ; les carrioles de légume s’entasserait dans la rue saint-Jacques et les voitures transportant des barriques de vin serait bloquées rue saint-Antoine. Étant justement entrés par la rue Saint-Jacques, m’expliqua-t-il comme si j’existais tout à coup, nous prîmes ce qu’il appela la rue Sainte Geneviève – du nom de la sainte qui avait autrefois sauvé la ville – avant de redescendre dans la rue des Carmes. Nous nous rendîmes au Collège sainte Barbe où l’on me trouva une chambre au deuxième étage. J’y restais plusieurs jours à espérer qu’un évènement survienne. J’aurais bien aimé en profiter pour aller visiter la ville mais l’on m’avait fait interdiction de sortir.

On m’apporta des repas frustres. Je regardais par le fenêtre une cour intérieure où il ne se passait jamais rien. Enfin, un frère du collège vint me chercher. Il me manda de remonter jusqu’au nez le bas de mon foulard. Il me conduisit à pied dans un hôtel particulier situé en bas de la rue Saint-Jacques qui à cette heure était effectivement encombrée de charrettes et de carrosses enchevêtrés. Il m’expliqua que les petits carrosses à louer bon marché avait pris la place des lourdes diligences qui ne gagnaient plus d’argent. Du coup, elles roulaient au ralenti dans les rues en cherchant les clients, ce qui entraînait des ralentissements. Nous arrivâmes rapidement devant un bâtiment neuf et pimpant.

Je n’avais jamais vu autant de faste, de domestiques en livrée, d’ors et de moulures. On me conduisit dans un somptueux salon empli de banquettes et de grands de ce monde dans leur plus bel apparat. Je portais ma tenue de religieuse, le visage presque cachée, et je sentis les autres visiteurs me regarder de travers. Les hommes étaient bien plus gringaillés et déguisés que les femmes. Ils étaient grimés et portaient d’énormes perruques imitant des cheveux longs. Ils étaient couverts d’étoffes aux couleurs clinquantes et de bijoux aux doigts. Ils portaient  des jupes bouffantes, des grands manteaux évasés en forme de robe et des collants qui leur moulaient le bas ventre. Ils marchaient enveloppés d’une effluence de lavande et de chèvrefeuille. Les femmes se contentaient de robes simples et sombres, riaient avec des voies flûtées et me faisaient plutôt penser à de jeunes abbés se racontant des balauderies. Le spectacle se résumait pour moi à de gros pigeons arc-en-ciel frottant leurs ailes au sol en direction de pigeonnes à peine effrayées. J’espérais là plusieurs heures errant dans les couloirs et les escaliers, aussi à ma place que l’eut été Glyndwr à la cour du roi d’Angleterre.

Je fus surprise de voir passer Mme de Rochechouart habillée en grande dame et non plus en sœur supérieure. Il était rare qu’elle quitte Saint-Orsan, l’abbaye mère. Elle parvenait à faire venir le monde à elle, elle n’avait point le besoin d’aller vers le monde. Elle ne me jeta point même un regard de biais.

Pour me délasser, j’écoutais une conversation entre dames du monde à propos d’une pièce de Molière, un auteur controversé récemment décédé si j’ai bien compris. Sa pièce intitulée le festin de Pierre ou Don Juan,  venait d’être mise en vers par Thomas Corneille:

La version de Thomas est bien meilleur que l’original, fit la plus petite qui causait de ce dramaturge comme si elle le connaissait personnellement. Il y a mis beaucoup plus de sentiments et nous touche dans nos territoires inconnues.

– Molière était par trop feignant pour mettre ses pièces en vers, ajouta la plus élégante.

Thomas Corneille, un juriste qui vit dans l’ombre de son frère Pierre, était tout indiqué pour mettre en vers une pièce concernant un personnage nommé Pierre, tacha de dire avec esprit la plus grande qui avait un rire de cheval.

– C’est stupide ce que tu dis, Thomas est maintenant plus célèbre que son frère, le défendit la plus petite. 

– Ce n’est pas comme ce bourrin de Racine, lâche la plus élégante, qui avec son Phèdre, veut nous imposer la règle des trois unités, d’action, de temps et de lieu. Il faudrait jeter ses pièces dans le feu avec la Brinvilliers ou les envoyer au Canada avec Jacques Cartier.

– Tu nous empoisonnes, fis la plus grande qui goutait particulièrement les jeux de mots et qui partit dans un grand rire équestre.

Un grand silence se fit quand entra un prêtre paraissant flotté au dessus de la mêlée. Il était habillé sobrement mais fit un fort effet aux dames. Elle cessèrent brutalement de balosser et lui firent les yeux d’Astrée. J’entendis qu’il s’agissait de Philippedepierre, le célèbre confesseur de la reine qui venait en visite. Il fut reçu aussitôt et ressortit moins d’une heure plus tard, toujours le pas rapide, laissant derrière lui une traine d’admiration. Je me demandais bien ce qu’il venait faire auprès du confesseur du roi. Était il bien indiqué que les confesseurs du roi et de la reine s’échangent des aveux entre eux ? Et que venait faire Mme de Rochechouart dans ce paysage-là ?

Personne ne m’adressa la parole. J’étais invisible. Ces belles personnes du monde ne savaient encore rien du Cabazor et ignoraient tout comme pareil que j’allais peut-être participer à quelque évènement à Londres. Personne ne pouvait deviner non plus ce qui se tramait derrière les portes avec Mme de Rochechouart. Je n’en étais point spécialement fière mais je trouvais les gens de cette cour plutôt vains.

Finalement, un domestique vint m’avertir que j’allais être reçue. Je ne savais même point par qui.

Voir chapitre 39, 40