Le Cabazor ou la grande Inversion.

    Léo Manougier.

                Rodropo,, de l’été et de l’automne

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« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 37.- Époque actuelle.

Avoir accepté d’être un cobaye dans une telle expérience peut porter atteinte à son intimité, beaucoup plus que s’il avait du tester des médicaments contre le psoriasis.

Le psy a pris la télécommande et montre avec la flèche infra-rouge une zone précise de la photo de son ADN :

– On voit visiblement que les taches à cet endroit-là forment une sorte de paquet confus d’allumettes, comme un enchevêtrement de bâtonnets qui fait fronter à un vieux bateau de bois échoué sur la grève après une tempête.

– Oui, crarie, je ne vois pas du tout comment cela a pu éveiller quoi que ce soit en moi.

– Vous savez quand on fait une recherche, explique le psy, on n’est jamais certain de trouver, si nous ne trouvons rien ce sera déjà un résultat de recherche.

– On gagne à tous les coups alors, si on trouve ou si on ne trouve pas on trouve quand même ?

– A moins, dit le psy d’un ton mystérieux, que l’on trouve quelque chose que nous ne voulions pas trouver, comme une sorte d’anti-Graal.

Philippe ne peut s’empêcher de s’étonner :

– Je vous trouve bien littéraire tout à coup !

– A vrai dire l’épistémologie récente, explique le psy, a intégré dans la recherche scientifique les pensées dites littéraires du chercheur et ses émotions, la littérature est une manière de faire parler la singularité qui est ce qui intéresse le plus la science de nos jours. On nomme ce mouvement « Science and Litterature« , d’où d’ailleurs ma position dans ce laboratoire.

Philippe n’est pas vraiment tranquillisé par cette remarque. Il est entré dans un monde qu’il ne maîtrise pas. Il sent la présence de forces économiques, financières et théoriques derrière tout cela, une sorte de pensée puissante à l’œuvre et qu’il ne parvient pas à déchiffrer. Ne s’est-il pas laissé dépouiller un tout petit peu de son âme ? Il se dit qu’il vaut mieux être dans ce genre d’aventure que dehors.

Depuis le début de l’expérience, il a fait des rêves qui n’étaient pas parus particulièrement intéressants à l’équipe de recherche. Cette fois son rêve leur paraît susceptible de réflexion. Le psy continue son propos :

– Vous ne le savez sans doute pas mais vous avez un ADN très particulier, c’est un ADN d’homme avec un supplément de femme, vous êtes homme juridiquement mais votre ADN est aussi partiellement femme. On appelle cela le syndrome du tueur. Pour le dire techniquement, vous avez un cariotype XYX alors que les femmes ont normalement un cariotype XX et les hommes un cariotype XY. Ce qui est surprenant d’ailleurs est que chez vous cela n’a quasiment pas eu de conséquences, même sur la fertilité.

– Je serai une femme ? interroge Philippe.

– Une femme et un homme. Mais ne vous inquiétez pas ce qui compte est le genre non le sexe biologique, cela ne vous empêche pas d’être pleinement homme du point de vue du genre.

– Je ne suis pas certain de savoir quoi faire de cette information.

– Nous ne pouvons que vous renvoyer à votre médecin traitant en France. Nous ne sommes pas un centre de care. Une des choses qui est intéressante dans votre rêve est cette chute d’arbres les uns à la suite des autres causée par une tempête comme quand on bouge plusieurs bâtonnets d’un mikado en même temps.

– Cela traduirait une sorte de traumatisme c’est bien cela ?

– Oui peut-être, ce qui compte n’est pas la réalité de ce qui est arrivé mais l’effet que cela vous fait aujourd’hui.

– OK mais cela arrive à la fin de mon rêve, que faire du reste ?

– C’est encore plus intéressant, vous paraissez faite allusion à une sorte de crypte comme s’il y avait quelque chose de cachée dans votre ADN, une source cachée entourée de fougères et derrière une haie de houes. Cette crypte paraît remonter à un lointain passé car vous situez votre rêve il y a plusieurs siècles. Je me demande d’ailleurs si la capuche et la vision de la tortue ayant des dents disposés en forme de fer à cheval ne renvoient pas au conte du petit chaperon rouge et à la grand-mère qui devient un loup.

– Certes, mais dans mon rêve, précisément, c’est une tortue !

– Oui, il y a une grosse différence en effet. En fait, continue le psy, votre rêve est de nature à révéler – et mon propre sentiment lié au phénomène du transfert paraît me le confirmer – que vous portez en vous une crypte qui s’est créée à la suite d’un traumatisme, c’est ce que l’on appelle depuis un livre écrit par deux psychanalystes, Abraham et Torok, un fantôme et cela pourrait remonter à votre grand-mère.

– Du coup, ajoute l’adjoint, vous êtes un cas intéressant car ce n’est peut-être pas l’Oudrozine, pourtant présente également, qui est à l’origine de la fissuration de l’ADN chez votre grand-mère et on ne peut donc pas prédire de ce qu’il en sera du développement de la maladie chez vous. Il faut que vous recherchiez dans l’histoire de votre famille un autre type de traumatisme.

Philippe se perd en réflexion. Sa grand-mère lui a transmis une griffure d’ADN comme elle lui a transmis un écusson du Cabazor et il a rêvé d’un Cabazor gravé sur un arbre par cet Eva – ce qu’il a préféré garder pour lui, enfreignant ainsi la première loi de l’analyse . Est-ce que le Cabazor pourrait symboliser cette griffure, cette blessure ? Il n’a pas très envie d’exposer devant ces savants cet aspect de son rêve.

Philippe sort dans la lumière de l’entrée du bâtiment de recherche. Apparemment il peut rentrer à Paris mais il ressort de ce laboratoire avec davantage de questions que de réponses. Il se demande même si, pour le coup, il ne devrait pas faire partie des victimes par anticipation de l’Oudrozine et s’il ne devrait pas se joindre à l’action de groupe engagée contre la société de son ami. Sauf si effectivement la fissuration de l’ADN était due à un autre traumatisme. Mais alors il faut qu’il détermine cet autre traumatisme pour peut-être comprendre par avance sa future maladie, s’il va la déclencher ou même s’il peut l’éviter. Il n’est pas certain d’avoir envie de savoir qu’il développera à coup sûr la maladie d’Alzheimer. Il se sent aussi en plein conflit d’intérêt et d’amitié avec le président Jacques de Saint M’Hervé.

Vérifiant ses emails, il s’aperçoit que Claude lui a écrit un mot très bref : « J’espère que cette photo te plaira, rdv demain à la même heure au Zigzag ». Il clique sur le fichier contenant la photo pour l’ouvrir. Il s’agit d’un cliché d’une peinture représentant une Marie-Rose Froy de Bouillon minuscule entrant dans un Cabazor géant et blanc comme une fontaine de lait. Une sorte d’Alice au pays des merveilles d’un ancien siècle. Il est frappé par la coïncidence avec son rêve. Il ne peut s’empêcher d’y voir aussi une sorte d’invite amoureuse. Mais il doit se faire des idées.

Voir chapitre 38, 39