La Passerelle des Ondes.

    Léo Manougier.

                Rodropo,, de l’été et de l’automne

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 ; 14 ; 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34, 35,

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

 Chapitre 36.- A l’époque : la mort tue.

Nous roulâmes plein nord et je supposai que nous étions en route pour l’Angleterre. Nous sortîmes de la zone occupée par les Espagnols. A partir de là, la Colombière paru plus nerveux que d´habitude. Des bandes de croquants pouvaient nous attaquer à tout moment. Je ne voyais pas comment lui poser des questions sur Marie-Rose. Il était distant, passant son temps à lire des lettres et des livres dans le fond de la voiture. Surtout, malgré les cahots de la route, il écrivait beaucoup. Je ne parvenais point à lire ce qu’il inscrivait avec sa plume tersautante. Il continua d’exiger son cours d’anglais tous les jours. J’avais épuisé mes idées pour lui présenter l’anglais comme un composé de mots français ou latins mal prononcés.

Je pris le risque, par vengeance, frustration et un peu d’espièglerie – j’étais encore fort jeune – d’opérer quelques inversions. Avec du recul, je m’aperçois que je n’avais rien compris au discours de sœur Bénédicte sur le Cabazor. Ce n’est que des années plus tard dans mes relations avec les ermites de la forêt de Crannon que je finis par comprendre et vivre ce qu’elle m’avait expliqué.

Restée un peu gamine, j’expliquais à La Colombière qu’en anglais, « esprit » se traduit par « spirit » et non par « mind » de telle sorte que ses auditeurs penseront qu’il parle des esprits invisibles quand il croira parler de sa conscience. Et puis, comme un joueur qui ne peut plus s’arrêter, je misai une somme encore plus élevée. Je lui dis que D.ieu, dans cette langue païenne qu’est l’anglais, se traduit par un mot proche de déesse : c’est-à-dire Death prononcé Desse. J’inversais ainsi dieu et la mort, death. Enfin, j’eus l’idée saugrenue de lui enseigner que tuer se disait Heal tandis que soigner se disait Kill.

Il alla lui-même plus loin en construisant la phrase suivante : « the death kills many people» autrement dit, selon lui, en retraduisant littéralement : Dieu guérit de nombreuses personnes. En réalité, il avait exprimer une idée bizarre : « la mort tue de nombreuses personnes ».

J’eus aussi besoin le soir, dans les auberges où nous dormions, d’inscrire mon histoire dans un cahier pour ne point tourner folle. Je me tendais ainsi un miroir qui me maintenait entière. C’est comme cela que je commençai à prendre des notes sur notre voyage. C’était encore une façon de m’appeler moi-même « Eva, Eva » pour ne pas disparaître. Nous mîmes une semaine pour rejoindre une grande ville. En fin de compte, ce n’était point Londres, mais tout bonnement Paris.

Voir chapitre 37, 38