Le Cabazor ou la grande Inversion.

    Léo Manougier.

                Rodropo,, de l’été et de l’automne

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 ; 14 ; 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32, 33, 34,

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 35.- Époque actuelle.

A son arrivée à Birmingham trois jours plus tôt, il a reçu une carte magnétique et un code. Ils servaient à ouvrir la porte de l’appartement où il a été installé dans l’immeuble du labo. Un infirmier en blouse blanche lui a administré une drogue et proposé de regarder des photos bizarres sans rien lui expliquer. L’opération a été répétée chaque soir depuis lors et, chaque matin, il a acconté ses rêves sans qu’il ne se passe rien. Le seul incident est survenu la veille en fin d’après-midi quand il  a voulu rentrer dans son appartement et que la carte magnétique n’a pas voulu fonctionner. Il a appelé le numéro d’urgence sur la carte et deux techniciens sont venus lui ouvrir. Avant de lui ouvrir, avec son propre passe-partout magnétique, le leader des deux techniciens lui a demandé une carte d’identité et de bien vouloir lui indiquer par avance une preuve qu’il trouverait dans l’appartement qui établirait son identité. Il n’avait malheureusement pas d’autres papiers à l’intérieur établissant son identité. Il a fini par dire qu’il devait y avoir des livres en français à l’intérieur. Magnanime, l’homme de la sécurité, a paru se satisfaire de cette réponse même s’il n’a finalement pas regardé le livre que Philippe a voulu lui montrer. L’homme n’était pas en charge du changement des cartes magnétiques et lui a conseillé de s’adresser à l’administration du labo quand elle serait ouverte le lendemain.   Philippe lui a redemandé :

– Je ne peux donc pas ressortir ce soir, si je veux ?

– Quelque chose sur vous, peut-être votre credit card a démagnétisé the key. No vous ne pourrez pas ressortir. Vous ne pourriez pas rentrer, mais si vous have to alors vous pourrez nous rappeler, mais don’t call us several times, OK ?

Philippe se sentit coupable d’être un démagnétiseur et as a consequence accepta son sort de prisonnier d’un soir.

La bonne nouvelle est que cette fois, il semble qu’il y ait un résultat. Le psy le conduit jusqu’à un ascenseur et de là jusqu’au troisième sous-sol. Au bout d’un long couloir, ils entrent dans une salle de projection. Une femme d’un certain âge parlant français avec un accent américain, qu’on lui présente comme étant la directrice de recherche, lui indique un siège au milieu de la salle au 3° rang :

– Actually, c’est de là que vous verrez le mieux.

La directrice de recherche et le psy s’installent de part et d’autre de Philippe. Celui qui paraît être l’adjoint de la directrice se place à sa droite.

Le noir se fait et l’écran s’allume. Apparait aussitôt la double hélice caractéristique d’un ADN.

– Est-ce que je vais assister à un doc sur la génétique ? fait Philippe un peu décalé.

– En un sens oui. Pour pouvoir vérifier l’étude bulgare et en particulier la transmission de la maladie d’Alzheimer aux générations suivantes via la molécule d’Oudrozine, nous avons voulu travailler sur tout ce qui semble sans aucun sens sur un ADN, des scories, des griffures, des poussières de poussières, ce que l’on appelle souvent des pseudogènes, etc. Nous avons fait les poubelles de l’ADN en quelque sorte.

– Et qu’avez-vous trouvé ?

– Rien de très précis, mais nous avons quand même une hypothèse et c’est pour la vérifier que vous êtes là.

La focale se met à grossir et l’image de l’ADN se transforme. La caméra se plonge dans les méandres infinitésimaux de l’ADN en trois dimensions. Des milliers de boucles s’entortillent dans toutes les directions. De temps à autre, la caméra s’arrête sur des choses bizarres, à la forme visiblement due au hasard comme si une tasse de café avait été renversée.

– Voilà un exemple de ces objets non identifiés, l’adjoint pointe avec une flèche infra-rouge une partie d’une image du film qui vient d’être stoppé. Bien sûr ils sont dus au hasard, mais n’y a-t-il rien d’autre à trouver dans ces traces sans apparente logique ou symétrie ? Philippe reconnait la photo qu’on lui a montré la veille au soir en lui disant qu’il valait mieux qu’ils ne comprennent pas l’expérience pour éviter de la fausser.

– Est-ce un ADN spécial que vous me montrez ? il se doute un peu de la réponse.

– C’est le vôtre, provenant de la parcelle de peau qui vous a été enlevée à votre arrivée et, celui-ci – une photo est projetée sur la partie de l’écran laissée jusque-là dans l’ombre – est celui de votre grand-mère. Avec votre autorisation nous avons prélevé son ADN sur un cheveu resté dans sa chambre à la maison de retraite.

– Alors dites-moi, maintenant, je peux savoir quelle est votre hypothèse de recherche, si tant est que je puisse la comprendre ?

– Well, nous pensons que ce sont des traces phylogénétiques. Un romancier hongrois du milieu du XX° siècle avait fait l’hypothèse de l’existence de ces traces dans l’ADN mais personne ne l’a pris au sérieux car nous pensions tous qu’il n’existait que de très anciens gènes, parfois millénaires et des croisements parfois heureux parfois malheureux de ces différents gènes. Mais comment alors expliquer ces griffures tracées sur ces anciens gènes, comme vous pouvez le constater, sans logique, sans symétrie, sans rationalité évidente ?

– J’avais raison de craindre que je ne comprendrai rien, c’est quoi ces traces phylogénétiques, des ajouts récents ? redemande Philippe.

– En un sens oui, fait la directrice indulgente, qu’est-ce qui pourrait expliquer ces gribouillages en dehors de détériorations locales ?

– Désolé mais cela ne fait aucun sens pour moi, qu’est-ce que vous voulez dire ? En vivant j’abime mon ADN ?

– Vous et vos immédiats ancêtres. Chaque gribouillage finit par recouvrir de plus anciens qui deviennent illisibles et qui peut-être à la longue se mêlent aux anciens gènes et les transforment.

– Dites moi alors avec quel crayon je fais ces graffitis sur mon ADN, est-ce que je devrai être poursuivi par la police pour abimer les murs de ma ville intérieure ? Philippe sent que son ironie cache un malaise profond en la présence de sa grand-mère sous forme d’ADN.

– Pour être précis nous pensons que certains évènements parviennent par leur particulière force à laisser une trace sur l’ADN.

– Comme un traumatisme par exemple ou une maladie ? redemande, tout à coup sérieux, Philippe qui commence à percevoir l’intérêt de ces choses sans noms.

– Exactement, soit les traumatismes soit même des bonheurs prolongés comme une passion amoureuse. Nous n’en savons pas plus pour le moment, c’est comme une pierre de Rosette.

– OK, alors qu’attendez-vous de moi, vous croyez que je peux vous aider à déchiffrer ces pattes de mouches ?

– Oui peut-être, nous pensons qu’en mettant en contact une personne avec ses griffures, il peut reconnaître la trace laissée par une ancienne blessure comme une cicatrice. Nous avons photographié ces formes sous différents angles, les avons comparées avec ceux de votre grand-mère et nous vous avons montré depuis trois jours les griffures communes. Il faut dire que l’étude bulgare paraît bien avoir établi que la fissuration de l’ADN dans certaine maladie d’Alzheimer était due à la présence de molécules d’Oudrozine. Mais, la corrélation qu’ils ont prétendu avoir établie entre l’Oudrozine et la maladie d’Alzheimer n’est que statistique. Leur étude montre que dans 85 % des cas les deux phénomènes sont présents en même temps. Cela ne veut pas dire que pour votre grand-mère précisément, l’Oudrozine a été la cause de sa maladie. Nous vous avons montré des photos impliquant des résidus d’Oudrozine et les griffures voisines sur l’ADN. Nous espérions que vous reconnaitriez quelque chose à l’état de veille ou peut-être, mieux à l’état de sommeil. Nous pensons qu’il peut y avoir une rencontre entre votre inconscient et ces traces car il se peut qu’elles soient le résultat d’un processus inconscient.

– Ce qui me conduit à vous posez une question : j’ai plusieurs cicatrices sur le corps, elles ont des formes bizarres, non voulues, genre ! si on me montre la forme d’une de ces cicatrices, je ne vais pas me souvenir de l’accident qui l’a causé.

– En êtes-vous bien certain ?

– Il faudrait que je sache où se trouve cette cicatrice sur mon corps. A part une patte d’oie que j’ai sur le pouce gauche je ne vois pas les autres en permanence et je ne pourrai pas les reconnaître.

– Et comment vous êtes vous fait cette patte-d’oie ? interroge la directrice de recherche.

– Je me souviens très bien: je montais le berceau de ma fille avant sa naissance et je me suis donné un coup de cutter. Nous avons du aller aux urgences.

– Vous voyez bien, on met bien en relation ses cicatrices avec des faits.

L’adjoint français reprend la parole  :

– Je crois que vous soulevez là un point important, nous avons une image intérieure de notre corps. Il nous faut mettre en relation des traces sur l’ADN avec des parties du corps pour remonter au traumatisme ou plus généralement à l’évènement marquant. Si nous parvenons à montrer qu’un autre traumatisme que l’Oudrozine est à l’origine de la maladie alors nous pourrons commencer à montrer que contrairement à ce qu’avance l’étude bulgare il n’y a pas de corrélation – ou plutôt il n’y a pas de corrélation nécessaire – entre l’Oudrozine et cette forme de la maladie d’Alzheimer. Sinon nous pourrons au moins corroborer l’étude bulgare et peut-être mettre au point un test de dépistage pour les descendants de ceux qui ont cette maladie.

– As a mattter of fact – commence La directrice  peut-être agacée par l’intervention de son adjoint qui révélait par trop leur intention –   nous avons recruté un psychanalyste pour vous écouter acconter vos rêves. Basically, il regarde vos traces d’ADN et peut par le jeu du transfert interpréter certaines griffures.

– Cela pose quand mêle un problème de confidentialité ?

– Non, je vous rassure nous n’avons accès qu’au rapport du psy.

– Crarie ! C’est un peu ce que je viens de dire !

– Il faut savoir ce qu’on veut, tranche la directrice.

– Comment pouvons nous faire une recherche sinon ? ajoute le psy qui prend la parole à son tour.

Voir chapitre 36, 37