La Passerelle des Ondes.

    Léo Manougier.

                Rodropo,, de l’été et de l’automne

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 ; 14 ; 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 33.- Oudropoque.

«  La Sorbonne venait de condamner les idées de Luther. Je m’occupais des intérêts d’un duc qui voyageait beaucoup. Quand il décida de s’exiler car il pensait que cela allait mal tourner en France, je le suivis. Le royaume du B. nous faisait les yeux doux. Nous avons mis plus d’un mois pour arriver à notre destination, une ville située au bord du fleuve O. Je quittai, comme Luther, mon statut d’abbé pour ma nouvelle vie de converti. Puis, au temple je rencontrai Eva, la fille d’un officier. Je n’avais jamais rencontré une telle femme. Autonome, elle repensait tout par elle-même, sans rien prendre pour argent comptant. Elle avait lu, avec son frère, la bible en latin, grec, hébreux tout comme en allemand. Sa liberté me grisait ; nous allions faire des promenades dans les forêts alentour.

Une fois au milieu des arbres la tempête s’est levée, un couple de chevreuil tournait autour de nous et chaque fois qu’il nous voyait se mettait à nous regarder drôlement et à déguerpir. Nous écoutions le vent dans les arbres profond, violent, libre. Elle me prit la main et me fit traverser un épais bosquet de houx. Une étendue d’eau limpide et chaude dormait au milieu des fougères. C’était une source chaude qu’elle seule connaissait. A notre contact l’eau noire devint blanche comme du lait.

Le vent s’atténuait par moment puis reprenait violemment couchant presque les fougères autour de nous. Sous la capuche qu’elle avait conservée dans la source, le visage d’Eva ressembla un instant à celui d’une tortue : elle avait les yeux un peu sortis de leur orbite et une fine rangée de dents en fer à cheval. J’étais  serein au milieu de cette forêt en furie profonde. Le couple de chevreuil est réapparu en se frayant un chemin dans le bosquet de houx. Lui, le mâle, nous a regardés longuement entre les branches, intéressé comme s’il allait venir vers nous, elle derrière plus timide. Puis il s’est détourné, soudain, et à sauter au-dessus des branches suivi de sa compagne et ils ont disparu. La tempête s’accéléra encore.

Un arbre à cinquante mètres s’est écroulé d’un coup. De tout son long, sans craquement annonciateur. Eva me souffla qu’il nous fallait sortir de la forêt, rejoindre les berges de l’Oder, avant de nous faire écraser. Nous avons presque couru. Tous les vieux arbres s’effondraient les uns à la suite des autres. Une cime termina sa course à quelques centimètres de nous. Enfin, nous sommes parvenus à l’orée de la forêt, le long du fleuve au milieu des joncs longs et épais qui se penchaient de tout côté comme des cheveux sous un séchoir. Nous restâmes quelques instants à reprendre notre souffle, regardant l’eau du fleuve contourner une langue de terre et entrer dans une sorte de petite mer formant des vagues successives, virant ensuite dans ce port naturel jusqu’à s’échouer avec force sur la berge. Eva sortit un couteau de sa manche. Nous étions protégés par un jeune et vigoureux tronc d’arbre qui ne risquait pas de céder.

Elle arracha avec précision des morceaux de peau d’un chêne je crois. J’avais toujours trouvé ridicule de dessiner des petits cœurs sur les troncs d’arbre. Mais elle dessina un cœur inversé, la pointe en haut. Elle le coupa en deux de deux coups secs qui laissèrent intact une bande d’écorce».

Quand Philippe achève de raconter son rêve, le psy est encore en train de tailler ses crayons. Après avoir regardé le plafond, il se met à écrire consciencieusement. Le shrink relève la tête :

– A qui ressemble cet Eva dans votre rêve ?

– Je n’y ai pas fronté avant, mais, oui, il s’agit du visage d’une chercheuse en théologie que j’ai meeté il y a quelque temps.

Ce rêve semble tout à fait incompréhensible à Philippe. Les griffures des photos qu’on lui a montrées la veille au soir, à peine arrivé dans le labo de Birmingham après un voyage en train depuis Paris via Londres, étaient pourtant profondes et claires. Le psy parait un peu embêté. Quelque chose cloche, il ne sait pas exactement quoi. L’expérience ne parait pas avoir été vraiment concluante mais elle n’est pas sans intérêt. Il faudrait peut-être augmenter la dose de drogue. Il conduit tout de même Philippe dans la salle de projection où se trouvent déjà la directrice de recherche et son adjoint.

Voir chapitre 34, 35