Le Cabazor ou la grande Inversion.

    Léo Manougier.

                Rodropo,, de l’été et de l’automne

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 ; 14 ; 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29, 30, 31, 32

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 33.- Oudropoque.

« En 1521, La Sorbonne condamna les idées de Luther. Le duc voyageait beaucoup et je m’occupais de ses intérêts. Sa famille avait fait fortune dans le commerce des toiles de lin pour la fabrication des voiles de navires. Il possédait des terres et des paysans auxquels il avait enjoint de se convertir. Plus tard, quand le duc décida de s’exiler car il pensait que cela allait mal tourner en France, je l’ai suivi. Le royaume du Brandebourg nous faisait les yeux doux. Nous avons mis plus d’un mois à traverser l’Europe, non sans risque. Nous sommes arrivés dans une ville située au bord du fleuve Oder. Nous nous y sommes installés même si la toute nouvelle université était catholique. Je quittais comme Luther mon statut d’abbé pour ma nouvelle vie de converti. Puis, au temple je rencontrais une jeune protestante, Eva, fille de général. Je n’avais jamais rencontré une femme comme elle. Autonome, elle repensait tout par elle-même, sans rien prendre pour argent content. Elle avait lu, avec son frère, la bible en latin, grec, hébreux tout comme en allemand. Sa liberté me grisait ; nous allions faire des promenades dans les forêts alentour.

Une fois au milieu des arbres la tempête s’est levée, un couple de chevreuil paraissait tourner autour de nous et chaque fois qu’il nous voyait se mettait à nous regarder drôlement et à déguerpir. Nous écoutions le vent dans les arbres profond, violent, libre. Elle me prit la main et me fit traverser un épais bosquet de houx. Une étendue d’eau limpide et chaude dormait au milieu des fougères. C’était une source chaude qu’elle seule connaissait. A notre contact l’eau noire devint blanche comme du lait.

Le vent s’atténuait par moment puis reprenait violemment couchant presque les fougères autour de nous. Sous la capuche qu’elle avait conservée dans la source, le visage d’Eva ressembla un instant à celui d’une tortue, les yeux un peu ressortis et une belle rangée de dent en fer à cheval étroit. Je me sentais serein au milieu de cette forêt en furie profonde. Le couple de chevreuil est réapparu en se frayant un chemin dans le bosquet de houx. Lui, le mâle, nous a regardé longuement entre les branches, intéressé comme s’il allait venir vers nous, elle derrière plus timide. Puis il s’est détourné, soudain, et à sauter au-dessus des branches suivie de sa compagne et ils ont disparu. La tempête s’accéléra encore.

Un arbre à 50 mètres s’est écroulé d’un coup. De tout son long, sans craquement annonciateur. Eva me souffla qu’il nous fallait sortir de la forêt, rejoindre les berges de l’Oder, avant de nous faire écraser. Nous avons presque couru. Tous les vieux arbres s’effondraient les uns à la suite des autres. Une cime termina sa course à quelques centimètres de nous. Enfin, nous sommes parvenus à l’orée de la forêt, le long du fleuve au milieu des joncs longs et épais qui se penchaient de tout côté comme des cheveux dans l’ouragan. Nous restâmes quelques instants à reprendre notre souffle, regardant l’eau du fleuve contourner une langue de terre et entrer dans une sorte de petit lac en se soulevant en vagues successives, virant ensuite dans ce port naturel jusqu’à s’échouer avec force sur la berge. Eva sortit un couteau de sa manche. Nous étions protégés par un jeune et vigoureux tronc d’arbre qui ne risquait pas de céder.

Elle arrachait avec précision des morceaux de peau de ce bel arbre, un chêne je crois. J’avais toujours trouvé ridicule de dessiner des petits cœurs sur les troncs d’arbre. Mais elle dessina un cœur inversé, la pointe en haut. Elle le coupa en deux de deux coups secs qui laissèrent intact une bande d’écorce».

Le psy est encore en train de tailler ses crayons en papier quand Philippe achève de raconter son rêve. Après avoir regardé le plafond, le psy se met à écrire consciencieusement le rêve. Il relève la tête :

– A qui ressemble cet Eva dans votre rêve ?

– Je n’y ai pas fronté avant, mais, oui, il s’agit du visage d’une chercheuse en théologie que j’ai meeté il y a quelques temps.

Ce rêve paraît tout à fait incompréhensible à Philippe. Les griffures des photos qu’on lui a montrées la veille au soir, à peine arrivé dans la labo de Birmingham après un voyage en train depuis Paris via Londres, étaient pourtant profondes et claires. Le psy parait un peu embêté. Quelque chose cloche, il ne sait pas quoi exactement. L’expérience ne parait pas avoir été concluante mais elle n’est pas sans intérêt. Il faudrait peut-être augmenter la dose de drogue. Il conduit Philippe dans la salle de projection où ils vont meeter la directrice de recherche et son adjoint.

Voir chapitre 34, 35