Le Cabazor ou la grande Inversion.

    Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 ; 14 ; 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 28, 29,

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 30.- A l’époque.

Pendant quelques jours, Marie-Rose garda le lit, désespérée. La lumière du Cabazor lui avait fait faux bond. Elle n’était plus visitée. Elle faisait au contraire des cauchemars : elle s’enfonçait dans un tas de fumier jusqu’à en être ensevelie, elle ne pouvait plus en sortir. Parfois, elle me réveillait en hurlant qu’elle ne pouvait plus bouger, que son cœur allait s’arrêter, puis elle finissait par comprendre qu’il ne s’agissait que d’un mauvais rêve. J’étais tout de même désarçonnée de la voir ainsi débeler. J’osai lui demander où toutes ses idées allaient bien pouvoir la conduire. Comme perditionnée, elle me répondit d’un ton mystique et guerrier à la fois : « C’est la Grande Inversion du cœur qui conduit à la mise en commun du tout ! Je pars de mon cœur de simple mortel et je me plonge dans une lumière supérieure».

Je ne sus plus comment m’y prendre avec elle. Elle ne paraissait avoir aucune limite. J’admirais aussi sa passion. Je continuai de critiquer intérieurement Goodwin dans son approche glaciale du Cabazor. On ne pouvait point ne point critiquer un protestant. A dire vrai, je trouvais son approche plus calme et rassurante. S’il devait y avoir un culte du cœur inversé de J,ésus, ce dont je doutais, au moins devait-il être simple et doux, mais non furieux. Marie-Rose n’avait aucune attirance pour le Cabazor de Marie et J,ésus dont causait le père Eudes. Elle ne cessait de prétendre que ce n’était plus du christianisme mais du paganisme, le culte de la mère archaïque. Elle me manda encore de lui faire un rapport sur le livre de Goodwin dont la simplicité paraissait lui plaire.

Il faut dire qu’elle ne se ménageait point. Dans les périodes où J,ésus ne la visitait plus dans ses songes, elle pensait que c’était de sa propre faute. Alors elle s’imposait de véritables séances de torture. Elle ne dormait plus dans son lit mais sur le sol de pierre, habillée seulement d’une ceinture de ronces. Elle se lavait avec des orties fraichement cueillie. Toute rouge de douleur, elle se griffait partout sur le corps avec des branches de rosier : « il faut dompter son corps, disait-elle, pour qu’il puisse accueillir la lumière ».

Elle continuait d’écrire des lettres à son cousin le roi qu’elle fermait en priant longuement. Elle les donnait au père la Colombière pour être transmis via le père la Chaize, le confesseur royal, le Général secrétaire de l’armée des Pères. Je me souviens encore de ce qu’elle disait de la Colombière : « Il est très gentil la Colombière, il trouve tout normal, je lui dis que je mange mon vomis et mes excréments, il me comprend très bien. Il me regarde, prend son air de celui qui écoute et note la phrase dans son petit carnet ».

Puis l’exaltation retomba, elle se plaignit de douleurs multiples et passa ses journées au lit. Elle eut mal à la tête, au dos, au cou. Ses os se desséchèrent – selon elle – et elle ne pu plus lever un bras. Elle n’avalait même plus des poires vertes ou ses plâtrées de châtaignes. Elle n’acceptait que de l’eau bouillie. Elle avait l’obsession de la propreté et faisait changer ses draps deux fois par jour.

Mon séjour à l’abbaye du Puyssanfond me donnait bien du deu. Le monde me parut devenir mou, irréel et inconsistant. Le temps s’accéléra sans raison. L’espace se déformait dans mes cauchemars. Je perdis mes repères. Finalement, je mandai à être entendue en confession par le père la Colombière car c’était le seul moyen de le voir et de pouvoir lui causer.

A peine mandé, la confession eut lieu comme s’il m’espérait. Dans l’abbatiale, j’entrais dans un confessionnal glacial tout en pierre. Je lui fis part des difficultés que j’encontrais à cohabiter avec Marie-Rose Froy de Bouillon ainsi que de ses transes. Il m’ouït sans rien deviser au début, puis garda un long silence derrière la porte du confessionnal. Je crus bien qu’il dormait. Enfin, je le sentis bouger :

– Tout ce que vous me contez là est utile, vous n’avez rien fait de mal à son égard. Le temps est venu pour nous de départir. Surtout ne causer à personne de sa vision concernant le partage des biens, cela pourrait avoir de fâcheuses conséquences.

Il n’en dit pas plus. Quand je revins à la cellule que je partageais avec Marie-Rose pour lui dire au revoir, je n’étais pas préparée à ce que j’allais voir. Marie-Rose Froy de Bouillon gisait morte, entourlillée dans les draps, le visage violacé et tordu. A travers ce masque de douleur, je suis encore certaine d’avoir aperçu un niveau de sérénité plus profond.

Voir chapitre 31, 32