La Passerelle des Ondes.

    Léo Manougier.

 Rodropo,, de l’été et de l’automne

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 ; 14 ; 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 24.- A l’époque : un nouveau culte.

Marie-Rose suivait de près, grâce au réseau des convents des Fondevides, les débats parfois violents qui opposaient l’Armée des Pères et les jansénistes, les crypto-protestants français, disait-elle. Elle considérait qu’il y avait du bon dans l’approche janséniste développée à l’abbaye de Port-Royal. Leur grammaire rédigée en deux parties était, selon elle, une merveille.

Un soir où la grêle tombait par intermittence, elle me conta l’origine de son projet. Après des semaines de privation, elle eut un matin au réveil la révélation qu’il fallait créer un véritable culte du Cabazor. Elle exposa son idée à sa hiérarchie : à la sœur supérieure du convent qui en référa au père la Chaize, le confesseur du roi et le général secrétaire de l’Armée des Pères en France.

« Il m’envoya cet homme ambitieux, dit-elle, le père la Colombière avec lequel tu es venue. Je suis bien certaine qu’il ne t’a rien expliqué.

Elle leva la tête vers moi et je notais des cernes bleus sous ses grands yeux vifs et tourmentés. Étant confirmée dans son intuition par mon silence, elle continua :

– Il y a un thème récurrent dont personne n’a  tiré de conséquence valable en terme de culte.  Il s’agit du Cabazor. Il me semble nécessaire d’en faire un thème politique et gallican. Il faut le lier à l’autonomie religieuse de la France, à la royauté mais aussi à une mise en commun des biens royaux. Les fidèles ont besoin d’une foi simple, émotionnelle et individuelle pour ne pas succomber à la Réforme. Ils ont besoin tout autant d’images et de statues que d’une meilleure répartition des terres. Notre cœur du bas, plein d’erreurs, doit être remplacé par un autre cœur en sens inverse – le Cabazor – susceptible d’accueillir la lumière d’en haut. Marie-Rose traça dans la poussière un cœur inversé pointe en l’air pour montrer qu’il était propulsé vers le haut.

J’émis une réserve en me ressouvenant de ce que m’avait dit John :

– Il y a déjà ce protestant en Angleterre, Baldwin, qui veut en faire un culte anglican pour tirer l’église de son roi vers le puritanisme. Et il y a aussi, ce Jean Eudes qui a inventé un culte croisé aux Cabazors de Marie et de J,ésus. Cela fait beaucoup de monde.

– J’ai rencontré Jean Eudes il y a de nombreuses années. Il est venu à Puyssanfond pour tenter de nous convaincre d’adopter son culte. Son approche mêlant J,ésus et Marie est trop superstitieuse, trop païenne, elle maintient en enfance. C’est un nouveau culte des reliques à travers les cœurs réels d’une mère et son fils. Ce que je propose est une interprétation symbolique mais non abstraite. Eudes avait vaguement cité Baldwin à l’époque. Mais j’avais compris le danger. Il faut réussir à neutraliser et contourner Baldwin en développant mon idée de culte du Cabazor en Angleterre avant qu’il n’ait réussi à y imposer son culte puritain à l’église anglicane. Pendant ce temps, en France, j’irai annoncer avoir reçu des révélations mandant au roi de développer ce nouveau culte.

En l’écoutant, je compris que j’avais affaire à une visionnaire, certes fragile, mais visionnaire quand même.

– J’ai exposé mon projet au père la Colombière qui a envoyé son rapport au confesseur du roi, le père la Chaize. Il paraît qu’il s’est montré intéressé par mon idée qui se combine avec un autre projet beaucoup plus prosaïque qu’il a à l’esprit. Je n’en sais point davantage. Je suppose que tu as été placée ici par le père la Colombière pour vérifier que je ne délirais point.

Je lui racontais partiellement comment j’étais arrivée à Puyssanfond avec la Colombière et qu’effectivement on ne m’avait point expliqué les choses comme elle le faisait. Néanmoins je n’avais toujours point envie de lui causer de John. J’aurais peut-être dû après tout.

Voir chapitre 25, 26