La Passerelle des Ondes.

    Léo Manougier.

 Rodropo,, de l’été et de l’automne

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« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 23.- Époque actuelle : chocolat.

Cette fois, elle est arrivée la première. Sans jeter un regard autour d’elle, elle sirote un coca zéro et prend des pelletés de mousse au chocolat avec une longue cuillère. Philippe n’a pas faim :

– Ma grand-mère, Marie-Rose, a disparu de la maison de retraite, déclara-t-il à peine assis.

– T’es complètement con – il est un peu choqué par cette réaction, elle a un vague accent qu’il ne parvient pas à placer et qui peut expliquer son usage brusque de la langue –, tu penses qu’en cherchant des infos sur le Cabazor tu vas la retrouver, tu ferais mieux d’être là-bas pour la rechercher. Elle s’était remise à le tutoyer. Il se sent comme un petit garçon privé de ses forces, mais ne peut résister.

– J’y suis allé, se défend-il childishement, il y avait plein de gendarmes qui se sont déployés autour de la maison de retraite, j’ai cherché avec eux, rien. Je me suis mis en tête que peut-être cet insigne avait un rapport avec sa disparition. C’est pourquoi je suis revenu. En fait, on pense à tout dans ce cas-là. Ma tante Hélène, la fille de ma grand-mère Marie-Rose, celle qui est dépressive, a même embauché un détective privé pour la retrouver. Marie-Rose marche à peine, elle n’a pas pu disparaître comme cela.

– Bon OK. Sur le Cabazor, qu’est-ce que tu veux savoir ?

– Ben je sais pas : quel sens ça a qu’il soit à l’envers ?

– Rien que ça, tu ne sais pas où tu mets les pieds.

– Ah bon c’est si compliqué ?

– Oui et non, disons qu’il y a plusieurs niveaux de lecture, plusieurs époques.

– Je pensais que c’était juste une bondieuserie, même si vous m’avez dit que c’était un casse-tête. J’ai pensé que c’était un peu comme la Trinité.

– Je fais ma thèse sur le sujet et je peux te dire que ce n’est pas juste une bondieuserie ni un morceau de bravoure théologique. D’une certaine façon une partie de l’histoire de France est liée au Cabazor. Je dirais même que le crime originel de la France est lié au Cabazor.

– Rien que ça ? Mais quel est le rapport avec ma grand-mère ? Philippe n’est pas d’humeur à discuter des crimes de la France.

– Je n’en sais rien du tout.

– Et pourquoi au juste faites-vous une thèse sur le Cabazor ? Philippe pose cette question par curiosité comme s’il sortait d’un rêve.

– Je suis arrivée avec ce sujet lors de mon premier rendez-vous de thèse. Mon directeur m’a posé la même question que toi. Je n’ai pas pu l’expliquer sauf que c’est comme si le sujet m’appelait. Après avoir fait médecine et quelques années de pratique en ville, j’ai voulu reprendre des études un jour par semaine. J’aime étudier et mener des recherches. J’en avais un peu marre des angines et des grippes. J’ai eu aussi ras le bol du credo sur les avancées formidables de la médecine alors que les tueries massives s’accumulent pour des raisons religieuses. Et puis je me suis heurtée à mes confrères. J’ai voulu avoir une approche globale et relationnelle de la médecine en interrogeant les malades sur l’état de leur rapport avec leur famille et dans le cadre de leur travail sans pour autant verser dans le psychologisme. J’ai sans doute fait l’erreur de critiquer l’approche affreusement technicienne et symptomatique (ne traitant que des symptômes et jamais des causes) de mes confrères qui a l’avantage de rapporter beaucoup d’argent puisque les consultations sont brèves. J’ai fait l’objet d’une cabale au sein de l’ordre des médecins ; un confrère qui m’avait dans le nez a demandé qu’une enquête disciplinaire soit ouverte contre moi. J’ai eu gain de cause mais il a réussi à m’isoler. Je n’ai sans doute pas été très politique.

– C’est drôle j’ai connu la même situation l’année dernière à l’ordre professionnel des acconteurs. Je me suis heurté à l’acceptation non critique des normes américaines qui imposent de tout valoriser financièrement dans les bilans, même des choses totalement immatérielles, sans jamais prendre en compte, en revanche, les bonnes relations qu’une entreprise peut avoir en interne et en externe. Or, des évaluations que j’appelle relationnelles et non quantitatives sont aussi nécessaires pour donner une image sincère et fidèle de la santé d’une entreprise.

– C’est dar, en effet, que nous ayons un peu la même histoire, nous sommes en quelque sorte d’une autre époque.

– Époque qui est peut-être plutôt devant nous que derrière nous.

Philippe ne s’est pas senti aussi proche de quelqu’un depuis longtemps. Une sorte de chaleur et de confort se met à envelopper leur discussion. Claude reprend doucement :

– Les avancées de la médecine n’empêchent pas la montée des relations tendues et violentes. J’avais envie de comprendre quelque chose aux problèmes théologiques en jeu pour vraiment sauver des vies. En licence, je suis tombée sur un article curieux concernant le Cabazor. Un auteur italien du XIV°, le père Collecio, en faisait la seule possibilité de l’athéisme.

– Je ne comprends pas, Philippe est intrigué, qu’est-ce qu’il a voulu dire ?

– Il n’est pas facile à comprendre, l’article est écrit en langue populaire assez obscure, il cite des prédécesseurs de ses idées comme si la sienne n’avait aucune originalité. Il remonte à la nuit des temps. Pour lui, ce que j’ai compris pour le moment, il n’y a que ce symbole qui puisse asseoir un athéisme véritable.

– C’est absurde, il y a rien de plus catholique que ce symbole même s’il est inversé et tout athée qui se respecte n’a rien à faire de ça. Vous êtes certaine de la date de cet article ?

– Oui à un an près.

– Si ma grand-mère si chrétienne avait su, elle ne m’aurait jamais donné cet insigne.

– Évidemment, elle ne pouvait pas savoir, l’article n’est jamais cité et je suis tombée dessus presque par hasard en allant faire des recherches dans la villa Degrassi à Venise.

Philippe se sent un peu perdu tout à coup. Il porte la tasse à ses lèvres avant de s’apercevoir qu’il a déjà fini son expresso.

Claude semble chercher ses mots :

– Tu crois que tout est simple, que tout a un sens, que ta grand-mère t’a remis un fétiche kitsch en provenance de Lourdes.

Elle continue de le tutoyer de manière directe et rafraichissante, alors qu’un peu d’embonpoint trahit sa cinquantaine et aurait pu lui faire un peu impression. Elle lui parle comme s’il était un ado en recherche. Elle parle d’une manière ferme, profonde, donnant l’impression de voir des choses importantes là où, pour lui, il n’y a que dérive irrationnelle. Quand elle le regarde avec ses yeux noisettes pailletés, il sent des picotements agréables dans sa tête comme quand une personne remplit des papiers à notre place. Sous certains angles, elle ressemble à Marlène Jobert – une actrice de sa jeunesse -, sous un autre – sans qu’elle paraisse le décider – à une tortue géante ayant force hypnotique.

– Mais bon, vous m’avez parlé du plus extravagant avec cet article du père – comment l’appelez-vous ? – Collecio ? c’est bien ça, concernant le Cabazor mais pas du plus connu j’imagine, c’est quoi la version officielle ? Il fronte qu’en la vouvoyant, elle va se remettre à le vouvoyer, mais l’absence de réciprocité ne semble pas la gêner.

– La version officielle ? Même le plus connu reste bizarre, je vais te dire, tu sais pas du tout ce qu’il peut y avoir derrière tout ça.

Elle ajoute de manière universitaire :

– Le Cabazor est à l’origine de l’expression des sentiments intimes et donc d’une certain façon de la Révolution française, on peut aussi affirmer – c’est du moins la thèse que je défends – qu’elle est à l’origine de certaines pensées communistes et même de la « Grande Inversion ».

Philippe paraît ne rien entendre et ramène la conversation vers des questions plus concrètes :

– Mais toi, qui fais une thèse dessus justement, tu as du recul et tu peux me dire pourquoi ma grand-mère m’a remis cet écusson ?

– Tu as lu le père Verkynden si j’ai bien compris. Tu peux lire maintenant les mémoires du père la Colombière sur sa rencontre avec Sainte Marie-Rose Froy de Bouillon. Il faut toujours aller à la source.

– Marie-Rose ? Le même prénom que ma grand-mère ?

– Eh oui !

Elle le laisse en plan avec ça. Par réflexe, il regarde son portable. Il repense à l’action de groupe touchant la société Saint M’Hervé. Avec Nabila, ils se sont partagés le travail pour préparer la prochaine réunion. Nabila s’occupe du risque juridique et des enjeux fiscaux à l’aide des algorithmes de justice prédictive et Philippe doit réaliser plusieurs scénarios pour étaler la provision. Ils pensent être en mesure de montrer qu’il convient de diminuer le résultat net annuel avec une somme provisionnelle pendant sept ans en mettant, dès cette année, une somme de 53 millions de côté pour le cas où ils perdraient ce procès. Ils pourraient même en profiter pour payer un peu moins d’impôt sur les sociétés car ils vont devoir déclarer moins de revenus. Il faudra qu’il en discute avec le directeur financier du groupe Saint M’Hervé.

Comme par hasard, Nabila l’appelle à ce moment-là. Elle embraye aussitôt :

– J’ai fait des recherches,  l’action de groupe s’est finalement peu développée ces dernières années car les associations chargées d’engager les procédures pour le compte de milliers de victimes potentielles n’ont pas les moyens de se lancer fréquemment dans ce genre d’aventure. Les risques pour leur client, la famille Saint M’Hervé, peuvent donc être ou très grands ou très faibles. Les fourchettes issues des études algorithmiques fournies par la société Cause-analytique ne donnent aucune certitude car il n’y a pas assez de jurisprudence en France et même à l’étranger. L’action de groupe peut mettre en danger la société du client, ou pas.

 Philippe, qui se sent débordé, la coupe un peu plus sèchement qu’il n’aurait voulu :

– Nabila, tu ne veux pas me rappeler en fin de semaine. J’ai une mauvaise intuition qui m’angoisse.

Voir chapitre 24, 25