Le Cabazor ou la grande Inversion.

    Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 ; 14 ; 15, 16, 17, 18, 19, 20, 21

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

Chapitre 22.- A l’époque.

Marie-Rose se tourna sur le coté du lit, lança un trognon de poire dans un seau et me regarda droit dans les yeux. Son père avait été juge au parlement de Dijon. Il fut assassiné par un criminel qu’il avait pourtant gracié mais qui lui reprochait de lui avoir fait perdre son honneur. Elle n’avait alors que trois ans. Elle fut recueillie par des parents éloignés qui en voulaient à ses biens. Ils l’ignorèrent totalement en ne lui laissant qu’une écuelle par jour de soupe sans goût.

Elle pratiqua elle-même des mortifications tellement violentes qu’elle se retrouva paralysée à l’âge de 9 ans, incapable de marcher pendant 4 ans. Le jour où à 13 ans, à la suite d’un rêve de vol au-dessus des montagnes qui lui avait procuré une jouissance extrême, elle décida qu’elle consacrerait sa vie à J,ésus, elle fut guérie.

Pourtant, ayant recouvré la santé, elle s’empressa d’oublier son vœu, se rendit à une fête avec des amies où elle porta un masque d’homme. Elle a toujours pleuré les deux fautes qu’elle avait commises : avoir porté quelques ornements et mis un masque d’homme au carnaval. Il faut dire qu’elle prit un fort grand plaisir ce soir-là à séduire deux hommes déguisés, à l’inverse, en femmes. Elle s’approcha d’eux à tour de rôle sans l’avouer ni à l’un ni à l’autre : un jeune homme déguisée en jeune femme qui se laissa faire avec une réticence toute calculée et un grand quadragénaire qui fut séduit par son masque d’homme mais moins par son corps de femme.

Elle grandit avec d’autres bâtards et bâtardes. Pendant toutes ses années, elle ne vit jamais sa mère, la duchesse de Montmorency, une cousine du roi. Heureusement à l’âge de 12 ans, elle eut avec ses camarades un précepteur passionnant, un gascon, qu’ils appelaient père Charles. Il n’expliquait jamais que ce qu’il avait profondément compris et rendait toute leçon passionnante. Dés qu’il ressentait un doute, il se mettait à échafauder des hypothèses. Par forme d’exemple, on dit que l’intérieur de notre tête ressemble à une noix et qu’il faut donc soigner les maux de tête avec de l’alcool de noix. Il ne voyait point le rapport. Vous vous entaillez le doigt avec un couteau et la forme de la plaie est une demi-lune. Vous allez soigner votre plaie en regardant la lune ? Tout se devait, affirmait-il, d’être rationnel. Tout avait une explication même si on ne pouvait point encore la connaître. Nous lui mandions ce qu’il faisait de D.ieu et de J,ésus. Son débit ralentissait, on sentait qu’il faisait attention. « Je mets le mot de D.ieu sur tout ce que je ne comprends point ». Il disait aussi, ce qui avait beaucoup marqué Marie-Rose : « Je mets le mot de J,ésus sur tous les émotionnements que je ne comprends point ».

– Je suis mal à l’aise avec cette phrase, avouais-je à Marie-Rose.

Elle ajouta comme pour faire écho à ma remarque que le père Charles ne pouvait point parler de J,ésus sans se serrer contre elle. Cela l’embarrassait. Marie-Rose s’assombrit. Elle en avait à conter sur le moulin où elle avait grandi. Je n’aimai point tellement entendre cela. C’est peut-être pour cela que j’ai commencé à prendre quelques distances avec Marie-Rose, jusqu’à ce que les choses se mettent à prendre un tour plus éprouvant encore.

Voir chapitre 23, 24.