La Passerelle des Ondes.

    Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne 2017.

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 ; 14 ; 15, 16, 17, 18, 19

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

 Chapitre 20.- A l’époque : Glébert, le loup.

Avec Marie-Rose, nous discutions longuement avant de nous endormir. J’eus l’impression d’avoir trouvé une véritable amie autant, voire plus, que Danielle ma précédente compagne de cellule. Je lui racontai mon enfance au Pays-de-Galles. Elle voulut tout savoir dans le détail quoiqu’il n’y eut rien d’extraordinaire à conter.

Nous parlions en étant allongées à un mètre d’intervalle sur nos deux couches avec cette voix qu’ont les enfants lorsqu’ils parlent de leurs camarades. Elle m’écoutait en mangeant des poires encore  vertes, comme elle les aimait disait-elle, les unes à la suite des autres. Notre cellule donnait à l’Ouest et nos discussions suivaient parfois le rythme des après couchers de soleil imprévisibles qui réussissaient à me rendre parfois triste, effrayée, en colère – à cause de John –  et joyeuse en même temps – sans que je sache pourquoi.

Je confiais à sœur Marie-Rose les remembrances de mon enfance. Nous formions une famille heureuse quoique assez pauvre. Nous vivions de quelques impôts, la taille et le cens, sur des terres agricoles au bord de la mer et nous cultivions nous-mêmes quelques champs. On riait beaucoup à table. Le vieux gallois est une langue terreuse et rigolote. Mon père, Gwinned, était un grand bonhomme à la barbe généreuse mélangée de roux et de brun. Il contait des histoires à dormir debout qui se passaient du temps des guerres entre le Pays-de-Galles (qui veut dire pays des étrangers du point de vue des anglais, Wales voulant dire étranger) et l’Angleterre. Mon héros préféré était Glyndwr (prononcer Gloyndour), un formidable guerrier qui après des études de droit à Londres s’était engagé contre l’occupant. Avec une troupe réduite, il réussit à protéger le Pays-de-Galles des envahisseurs Anglais pendant des décennies. Il se mussa dans les bois, dans des trous sous des feuilles. Avec ses guerriers, ils surgissaient de nulle part en arrière des troupes du roi d’Angleterre.

Mon père s’adressait aux plus jeunes sans paraître s’intéresser aux plus âgés de ses six enfants. En réalité, il savait parfaitement mettre en scène des histoires ayant plusieurs niveaux de lecture, tout en donnant l’impression de parler d’oiseaux ou de poissons. Un jour par exemple, il raconta que déguisés en oiseaux géants avec de vrais plumes de faucon, Glyndwr (Gloyndour) et sa troupe avaient fondu du haut des arbres avec des cordes sur une escouade de chevaliers anglais. Les chevaux avaient eu tellement peur que tous les chevaliers s’étaient retrouvés par terre, défaits de leur armure et presque nus comme des vers. Ils s’étaient mis à courir à travers la forêt en hurlant. Glyndwr s’en revint dans son palais de bois construit en haut des chênes de la forêt et sa bonne amie mit toute une nuit à lui retirer délicatement ses longues plumes.

Mon histoire préférée était celle du loup Gledert. Le bébé de Glyndwr avait disparu de son berceau et un loup à moitié mort gisait à proximité. Glyndwr l’acheva et partit à la recherche du nourrisson qu’il trouva indemne près de son chien mort. Il en conclut qu’en réalité, le loup avait voulu sauver le bébé du chien jaloux de l’arrivée de cet héritier qui lui enlevait l’affection de ses maîtres. Le chien avait dû vouloir se débarrasser du bébé qu’il prenait pour son concurrent. Le loup avait dû vouloir l’en empêcher. Le chien avait survécu quelque temps avec le bébé dans la gueule et s’était finalement effondré à retardement sous les coups du loup. Le comprenant Glyndwr attribua un nom au loup qui avait sauvé son enfant mais qu’il avait tué par ignorance. Ce loup devint ainsi Gledert. Un tombeau lui fut dressé. Je finis par réaliser que le loup représentait nos ancêtres sauvages et généreux et le chien, nos faux amis anglais.

En revanche, les histoires de dragons, le rouge et le blanc, me faisaient peur. Ce fut un déchirement quand mes parents furent obligés de m’envoyer au convent. Cependant, j’avais eu une enfance si heureuse que j’avais envie de découvrir de nouveaux lieux. C’est ce qui explique que cette séparation ne me pesa point trop, du moins dans ses commencements. Je lui contais aussi mon premier convent à Llangolen au pays de Galles. J’aimais beaucoup aller me promener au fond du parc près du pilier d’Essylt, une très haute pierre plantée dans le sol. Le roi Marc l’avait planté à la mémoire d’Essylt (prononcer Esseult) sa femme qui n’avait pu s’empêcher d’aimer son neveu Trestan à cause d’une sorte de philtre magique.

Marie-Rose réciproquement me conta une enfance malheureuse de bâtarde de duchesse et aussi, sans doute, d’élève surdouée.

Voir chapitre 21, 22