Le Cabazor ou la grande Inversion.

    Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne 2017.

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 ; 14 ; 15, 16, 17

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

 

Chapitre 18.- A l’époque.

Nous entrâmes dans une zone occupée par les Espagnols. Je fus inquiète car on les disait cruels et sanguinaires. La Colombière garda fort bien son calme. Les papiers qu’il montra à une troupe qui barrait la route, nous permirent de passer sans difficulté. J’en fus d’ailleurs toute étonnée ! Les soldats lui marquèrent même une certaine déférence en lui donnant du « mon père ». Je n’avais point encore appris que les Espagnols étaient les exécutants séculiers de l’Armée spirituelle des Pères à laquelle appartenait la Colombière. Au reste, Ignace de Loyola, le fondateur de cette armée, fut d’abord un bon soldat au service d’un prince espagnol jusqu’à qu’il soit blessé.

Au bout de deux semaines de voyage, nous arrivâmes dans une ville de Bourgogne nommée, d’après un habitant à qui je posai la question par la fenêtre alors que nous progressions très lentement à travers les vieilles rues, Puyssanfond. Colombière demanda, de la même manière, notre chemin dans la vieille ville et nous parvînmes devant une abbaye mixte de l’ordre des Fondevides dirigée par une veuve d’origine roturière, Bénédicte Orvières, et où les hommes et les femmes, comme à Saint-Orsan, étaient nettement séparés.

Notre fondateur Robert de Moussé l’avait voulu ainsi au XII° siècle. Quoiqu’il eut passé du bon temps, comme on racontait sous cape, avec des filles de la forêt de Craon, il avait évolué et inventé cette disposition géniale pour l’affinement du désir et la torture du plaisir impossible. Les femmes dirigeaient ; les hommes travaillaient et priaient. Le souci d’encadrer le temps du matériel industrieux permettait de libérer des périodes de contemplation. Cependant, impossible de ne point imaginer ce qu’ils firent réellement en forêt.  J’eus fort aimé connaître ce Robert de Moussé, il devait être pardi compliqué. Je ne connus de lui qu’une châsse à l’abbaye de Saint-Orsan, près de l’autel de l’abbatiale, contenant son cœur bien aimé.

Les nonnes, comme dans tous les convents de l’ordre Fondevide, vivaient à deux dans des cellules, sans doute pour se surveiller mutuellement. A peine arrivée, on me fournit des habits neufs et je fus séparée du père la Colombière. On me présenta à celle avec laquelle je partagerai ma chambre pendant mon séjour. Elle s’appelait Marie-Rose et m’apparut au départ fort sympathique et avenante. Elle était maigre et avait les yeux un petit cas exorbités. Il devait y avoir une bonne raison pour laquelle elle avait été laissée seule dans sa cellule. Je mis des semaines à me figurer laquelle, car, au commencement, je fus, je dois le dire, sous son charme.

Voir Chapitre 19, 20