La Passerelle des Ondes.

    Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne 2017.

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« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

 

 Chapitre 17.- Époque actuelle : première réunion.

L’équipe de Robbs and Hume est assise en face de Philippe. Elle est composée de trois personnes, un anglais très longiligne, Michael Walzer, le chef, et ses collaborateurs dont Philippe n’a pas retenu les noms au moment des présentations, apparemment un jeune avocat franco-marocain et une stagiaire franco-allemande. Michael Walzer porte le col de sa chemise blanche ouvert vers le haut entouré d’un foulard rouge retenu par une broche. Il donne l’impression d’avoir une tête planant loin au-dessus de son corps et sa voix haut perchée renforce ce sentiment. Monsieur Hauteville, le directeur juridique et secrétaire général de la holding Saint M’Hervé, est à la droite du président qui se tient lui-même en bout de table. Il y a aussi Vic You que le président vient de lui présenter. Il est surpris par l’impossibilité qu’il y a à lui donner un genre. Il/elle est habillé(e) tout en noir avec un chemisier plutôt féminin et des cheveux de jais. Son teint parcheminé est autant masculin que féminin, ou aucun des deux. Il/elle est la/le chargé (e) de com de M. de Saint M’Hervé.

Ils sont réunis au huitième étage dans une salle  standard, sans fenêtre. Chacun est allé se servir en boisson. Michael Walzer enlève le sachet de thé de son mug, très à l’aise. Le président prend la parole rapidement pour résumer ce qu’il appelle un problème : la mise en demeure reçue la veille au soir de l’association de défense des victimes des produits non médicamenteux.

– Nous avons un problème qui est d’abord technique. Quel que soit la validité de l’étude bulgare, elle est parue dans une revue internationale sérieuse. Nous devons donc en tenir compte. Nous avons pu aujourd’hui avec les équipes mettre en place un process de remplacement en urgence de l’Oudrozine.

Vic You approuve de la tête laissant entendre qu’elle/il pourrait communiquer à la presse cette information. Il/elle ajoute :

– Il faudrait aussi pouvoir annoncer le rappel des produits actuellement dans le commerce.

Impossible au son de sa voix de trancher la question de son genre.

– Oui c’est aussi prévu, vous avez raison, fait le président. Maintenant que faisons-nous de la mise en demeure ?

Michael Walzer explique qu’il ne faut pas s’affoler, que la loi ayant créé l’action de groupe en matière d’environnement ne s’applique que si le fait générateur a eu lieu après son entrée en vigueur. Il parle assez longuement pour expliquer que ce n’est pas l’action de groupe en matière de santé qui s’applique car l’Oudrozine n’est pas le composant d’un médicament, « ce n’est pas une nouvelle affaire du Mediator !».

– Donc il n’y a pas grand risque ? le coupe le président.

– Je ne dirais pas cela, il y a déjà les maladies qui se sont déclarées cette année, mais aussi celles qui pourraient se déclarer dans les mois et les années à venir. Il peut aussi y avoir de nombreuses personnes qui ont contracté la maladie avant l’entrée en vigueur de la loi qui pourraient se greffer à l’action de groupe pour éviter tous les tracas d’un procès.

– Oui mais ils seront irrecevables, avance Nabila.

– Oui sans doute mais on ne le saura que dans un ou deux ans, la procédure peut être longue et la négociation pourra continuer pendant ce temps-là. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que le tribunal pourrait décider d’utiliser la nouvelle e-procédure. Le risque serait alors que cela aille trop vite et que ça nous échappe.

Le président reprend la parole :

– Donc ce n’est pas sans risque ?

– En fait non, conclut Michael Walzer, un peu raide comme si l’on avait porté atteinte à son honneur.

– Faut-il provisionner alors  pour organiser la perte future et éviter le gros coup de bambou lorsque nous perdrons si jamais nous sommes condamnés ? fait le président en se tournant vers Philippe. Ce dernier réfléchit rapidement :

– On peut provisionner si le risque est avéré, ce qui semble être le cas ; il faut aussi pouvoir chiffrer le risque, ce qui me paraît bien délicat. Il vaudrait mieux ajouter une note au bilan que je prépare en ce moment.

– De toute façon, ajoute Nabila, quelque soit le montant soustrait au résultat imposable de cette année, il faudra le réintégrer si finalement on n’a pas à le payer ou si le montant est moindre.

– OK, OK, à vrai dire il y a un élément un peu nouveau, fait le président en se tournant vers le directeur juridique, Sacha Hauteville qui doit être au courant : l’avocate de l’association des victimes, Maître Taha, vient de nous envoyer une offre de transaction.

– Combien ? s’enquiert l’anglais, l’esprit pratique.

– 843 millions d’euros tout compris, si je puis dire, à la fois pour les malades actuels et les malades futurs et même pour les familles de personnes décédées pour compenser leur préjudice moral.

– Gosh !

– Je ne vais pas pouvoir provisionner cette somme comme ça, fait Philippe.

– C’est le début d’une négociation, on est loin du bargain, précise le directeur juridique s’en sentant visiblement responsable.

– Oui mais cela part de bien haut, fit la/le chargé(e) de com la voix, elle-même, un peu haut placée, surtout – redevenant plus posé(e) – on ne peut pas provisionner sans que cela se sache et il faudra expliquer la somme retenue à la presse, ce sera pris comme une reconnaissance de culpabilité.

– Il ne s’agit que d’une réunion informelle pour faire le point, l’arrête le président, je voudrais que chacun précise les questions qui le concernent et que l’on parvienne rapidement à mesurer les risques et à prendre des décisions. Nous nous retrouverons dans deux jours ici à la même heure.

Tout le monde prend congé. Philippe va saluer le président qui lui dit d’attendre. Quand tout le monde est parti, ils se rendent tous deux dans son bureau, grand mais sobre. Il y a deux fauteuils, le président s’assoit sans manière, montrant un peu de fatigue et Philippe prend place en face de lui. Le président a besoin de comprendre les véritables enjeux de cette action de groupe.

Chapitre 18, 19