La Passerelle des Ondes.

    Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne 2017.

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11 ; 12 ; 13 ; 14

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

 

 

Chapitre 15.- Époque actuelle : Grande Inversion.

Philippe a redemandé son courriel à Claude au cas où, mais au cas où quoi ? Il remonte au 4° étage et entre dans son bureau donnant sur la cour intérieure du collège sainte-Barbe. La chaleur est montée de plusieurs degrés et il sait qu’il aura du mal à se remettre à vérifier des accontes.

Il réfléchit à cette étrange rencontre dans les rayons de la librairie. Claude est le genre de femme, féminine physiquement mais masculine dans la manière de s’exprimer qui ne permet pas d’être tout à fait à l’aise tout en le mettant étrangement en confiance. Elle fait partie de cette génération de femmes à l’origine de la « Grande Inversion », ce mouvement à la mode qui a donné lieu à une nouvelle loi au milieu de l’été (loi n° 6775-106000 du 28 juillet dernier). On s’est aperçu qu’il ne fallait plus opposer raison et émotion, qu’il existait une véritable raison émotionnelle et relationnelle. Une séparation entre raison et émotion s’était produite sans doute à la fin de la préhistoire, confirmée – là encore c’est très controversé -, à la Renaissance.

Les femmes, passant des heures côte-à-côte dans le fond des grottes à travailler en discutant, étaient passées maîtresses dans la gestion rationnelle des relations tandis que les hommes avaient plutôt développé  l’instinct du chasseur et le sens de l’orientation. La raison analytique était plutôt du côté des femmes d’un point de vue culturelle, quand l’intuition et le sens du territoire était du côté des hommes. Avec l’invention de l’écriture et de l’agriculture, les hommes se sont emparés de la raison mais ils ne l’ont pas associé à l’émotion et à la relation. Ayant conquis une terre et l’ayant mise en valeur, ils voulait la transmettre à leur fils aîné qu’ils ont donc privilégié. Il leur fallait aussi développer des instruments techniques pour l’agriculture.

C’est ainsi que le monde ultra rationnel et mécaniste de l’occident s’est construit sur une séparation radicale entre raison et émotion. Il n’a cessé depuis lors d’étendre son empire. Le mouvement contemporain dit de la Grande Inversion consiste à reconnaître l’existence d’une raison émotionnelle et relationnelle. Claude est visiblement une thuriféraire de ce mouvement. On en est encore à tirer toutes les conséquences, positives et négatives, de cette sorte de retour à la préhistoire, qui prend maintenant toute son ampleur.

La politique et les élections demeurent pour satisfaire la soif plutôt masculine de pouvoir et d’appropriation de fiefs. Les postes obtenus sont bien payés mais ne servent plus à transformer les choses. Ce qui a été mis en place est une démarche bottom up. On a repéré au niveau des familles, des copropriétés et des petites institutions, la personne – pas toujours une femme – générant de l’harmonie dans la plus grande rigueur. Il s’agit souvent de personnes prenant soin des autres. On l’a placée dans un réseau plus large – quand elle ne l’était pas naturellement déjà -, d’une partie de la ville ou de l’entreprise pour lui donner une légitimité au plan local et pour faire profiter de ses aptitudes. Ces activités jusque-là bénévoles ont été rémunérées confortablement pour éviter toute tentative de corruption et pour une période de quatre ans non renouvelable. Un système de garantie et de contrôle a été mis en place. Un regroupement des personnes remarquables capables de fonctionner dans ce cadre élargi a été opéré au plan de la commune puis de l’État et du sous-continent. Chaque personnalité peut effectuer quatre années à chaque niveau, puis redescendre doucement les degrés si elle le souhaite.

Le vote a été maintenu pour ces personnes mais seulement pour s’assurer qu’elles n’ont pas versé dans le matriarcat ou le patriarcat en ne demandant plus l’avis de quiconque et en infantilisant leurs subordonnés. Le vote ne sert plus à dire oui mais à dire non au cas où il serait nécessaire d’empêcher une personne de continuer à exercer le pouvoir. Les écoles d’ingénieurs doivent maintenant recruter au moins 50 % de femmes et privilégier l’association de la technique avec les relations humaines, en mettant au point les inventions qui aident à développer son autonomie.

Philippe n’est pas complètement à l’aise avec le mouvement de la Grande Inversion car il craint qu’au fond il soit plus négatif que positif. Il se dit cependant qu’il se trouve, en tant qu’homme, dans une position partiale.

Pour couronner le tout une ordonnance du 27 août dernier (n° 6776-106001) a fixé la limite maximale du temps de travail à 30 heures par semaine en imposant par ailleurs 10 heures minimum de contribution aux services à la personne soit au sein de sa famille soit dans une association ou une institution. La règle vaut aussi bien pour les hommes que pour les femmes et tend à la revalorisation de ce que l’on appelle en anglais le care. Un tel service apporte tout autant à la personne autonome qui approfondit ainsi son aptitude à créer des relations juridiques qu’à la personne dépendante.

Philippe lit en diagonale le livre du père Verkynden que Claude lui a conseillé, en n’y voyant qu’une suite indigeste de fous à lier s’éprenant chacun à leur tour pour une idée, un symbole, un double symbole monté l’un sur l’autre, un cœur, des épines et une croix, à l’endroit et à l’envers. Il n’y voit qu’une sorte de pornographie religieuse, d’autant plus obscène qu’elle ne dit pas son nom. Rien ne lui est destiné, rien ne lui parle.

Il forwarde un email à Claude :

– Que faire de ce fatras kitsch, de phrases devenues vides de sens ? Par exemple : « Je vénère le Cabazor comme un grenade ardente». Que faire de ces délires ? Quel est ce mystérieux Cabazor ?

Il regarde son écran d’ordinateur. Il est temps qu’il se rende à la réunion organisée par le président Saint M’Hervé.

 

voir chapitre 16, 17.