La Passerelle des Ondes.

  Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne 2017.

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10 ; 11

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

 

Chapitre 12.- A l’époque : imprimerie.

Quand la Colombière et moi avons quitté Saint-Orsan, j’ignorai encore notre première destination, tout en supposant que ce serait l’Angleterre. Au début, la trahison de John – quoique j’aie vécu notre relation de manière sans doute trop imaginaire – me laissa fiévreuse puis déprimée. Je n’ai point demandé où nous allions. Le ventre me brûlait comme si j’avais avalé des litres de vin aigre alors que, par ailleurs, je ne pouvais plus rien manger. Puis, je me sentis en colère contre tout le monde : John, la Colombière et même la sœur-supérieure. Je retrouvai un peu d’appétit. Mes envies de les trucider comme des lapins trahissaient mon regain de volonté.

J’avais réussi à emporter plusieurs tomes des amours d’Astrée et Céladon de Monsieur Urfé. Ces livres me sauvaient la vie. L’invention de l’imprimerie avait tant changé nos comportements que j’avais peine à imaginer  comment cela pouvait être avant. Sans doute en réalité les gens se racontaient-ils des histoires, comme mon père le faisait, quand j’étais petite au Pays-de-Galles. J’avais déjà lu une première fois l’œuvre d’Urfé au convent, en cachette, aussi les cahots de la route ne me gênaient guère pour relire l’histoire. Céladon avait cru, à tort, que son amour, Astrée, l’avait trompée avec un berger. Il avait pourtant appris par un témoin qu’il y avait eu un quiproquo et qu’au contraire son amoureuse avait résisté à un baiser. Cependant, Astrée lui ayant à jamais interdit de reparaître devant elle car il avait douté d’elle, il décida de passer pour mort et de disparaître de sa vie. Je songeais moi aussi que l’histoire de la paysanne dans la cuisine de l’abbaye n’était qu’un quiproquo et peut-être même un mensonge de la mère supérieure pour provoquer ma décision. J’eus la forte intuition, à la suite d’un songe, que je retrouverai John sur ma route pour creuser dans « nos terres inconnues », comme le disait la mère-supérieure Rochechouart.

Je finis par comprendre que nous ne nous rendions point en Angleterre car nous nous dirigions vers le nord-est. Le voyage devint monotone. L’automne était arrivé et les jours de pluie se succédaient. Nous protégions les fenêtres de notre voiture avec de grandes toiles. Pour autant, l’eau parvenait par endroit à s’immiscer. A chaque auberge, nos chevaux dés-attelés paraissaient maigres et penauds avec leur robe mouillée. C’est un de ces soirs pluvieux qu’un homme en noir, assis au fond de la salle sombre et dont je ne percevais clairement que les yeux intenses me regarda comme s’il voyait mon destin à travers moi. Je ne sais pas s’il avait vu la religieuse sous la bure de moine mais cela ne changeait rien. Il paraissait voir en moi un destin qu’il approuvait. Pourtant nous n’échangeâmes point un seul mot et je n’appris point non plus son nom. Le lendemain matin, quand nous nous sommes levés, il était déjà parti.

La Colombière, quant à lui, exigeait tous les jours que je lui donnasse des leçons d’anglais. Je lui racontai que c’était une langue facile à apprendre construite à partir du franco-normand importé en Grande-Bretagne par Guillaume le Conquérant. Au lieu de lui apprendre « I don’t understand » je lui ai appris « I don’t comprehend », plus proche du français ; au lieu de « this man is nice », « this man is sympathetic ». Sans jamais rien lui enseigner de complètement absurde, je lui pavai la route à de futurs malentendus ! J’espérai ainsi prendre ma revanche sans qu’il s’en aperçoive. C’était assez puéril, mais cela me fit du bien.

Il me manda de lui traduire un ouvrage protestant qu’il cachait dans un double fond de sa malle. Il s’agissait, drôle de coïncidence, du livre écrit par ce protestant professeur à Oxford, Baldwin, le même livre que John avait dû traduire pour le père Eudes. Je songeai que c’était là le signe que nous avions des destins croisés et que nous nous reverrions prochainement. Dommage que John ne m’ait point donné un exemplaire de sa traduction.  Je supposai que la Colombière n’était pas en situation de la demander directement à Jean Eudes si tant est qu’il connut son existence. Ce n’était point moi qui le lui dirait. 

Repenser à John ramenait une douleur qui me donnait envie de crier contre ces groupes de corbeaux qui nous suivaient de temps à autre. J’avais connu des douleurs physiques – un poignet cassé, une dysenterie, une dent gâtée – mais ces douleurs violentes ne laissaient guère de souvenir et ne revenaient point pendant des mois. Soit l’on en défuntait, soit on les dépassait. Cette fois, je ne dépassai rien, je tournai ma douleur en boucle. Quand la voiture passait au-dessus d’une gorge, je devais m’accrocher aux bordures pour ne pas être tentée de sauter. Les battements de mon cœur s’emballaient et la panique montait. La lenteur de notre véhicule me démancyclait. Je me retrouvais en sueur sans avoir rien fait. Je craignais qu’un embouteillage ne nous bloque au bord du précipice. Un tel embarras pouvait survenir quand nous arrivions à proximité des villes où se tenait un marché. Je fus guérie de mes angoisses le jour où nous connûmes un véritable danger.

Chapitre 13, 14.