La Passerelle des Ondes.

   Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne 2017.

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9 ; 10

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

 

Chapitre 11.- Époque actuelle : flambeur de dragons.

– Le père Nieul ayant été blessé dans les tranchées avait passé des mois à l’hôpital militaire. Après quoi, il avait été affecté comme mécanicien d’aviation. Son chef, un lieutenant, prétendait être l’as des abbés-pilotes, il était surnommé le grand flambeur de dragons.

– Trop dar son blase, fait Claude.

Philippe, qui n’est pas certain d’avoir capté l’info, continue son histoire.

– L’as des dragons avait eu une maladie à l’âge de 6 ans qui le rendait distrait, il s’était mis à parler aux mouches. A 18 ans il a traversé la frontière espagnole pour entrer dans la mission du Cabazor, interdite en France à cette époque. Un peu plus tard, pendant la 1re Guerre Mondiale, il a distribué des médailles du Cabazor aux soldats qu’il rencontrait et se rendait volontaire pour des postes exposés. Il a choisi finalement l’aviation car, disait-il, « Les religieux sont les aviateurs de la vie spirituelle ». Cependant, en raison du règlement, on lui interdit d’accrocher le fanion du Cabazor sur son avion. Affecté à l’escadron des Crocodiles, il réussit à abattre des ballons d’observation que l’on appelait des dragons. En 1922 pour un almanach, il écrit son seul texte intitulé « Mon premier dragon » : « Pour soutenir mon courage j’avais ma confiance en D.ieu, en Notre Dame du Cabazor que je rendais responsable de ce qui pouvait m’arriver. J’attendais donc une occasion. Elle se présenta bientôt… un superbe ballon ennemi faisait le guet en bas. Assez loin, à 10 km environ. J’étais en queue de troupe et ruminais mon attaque. Vite un coup sur la commande du moteur. L’altimètre descend mais trop lentement à mon gré. Et le dragon ? Il est bien là en dessous, j’approche, il grossit très vite. Attention ! Zut, ma mitrailleuse n’est pas embrayée : V’lan ça y est d’un grand coup de poing. Ta ca Ta, Ta ca Ta. Sans viser je tire… A l’atterrissage mon premier mot se devine : « j’ai brûlé un dragon ». Aussitôt comme un écho, Nieul, mon brave mécano de s’écrier « il a brûlé un dragon » – « un dragon ? » – « ah, zut dit un autre ça c’est épatant » ». Du coup le règlement militaire céda à la gloire et il put arborer le fanion du Cabazor sur son avion. Après la guerre, ce lieutenant – l’as des dragons – est redevenu abbé à temps plein  dans une petite île des Papou. En 1924, âgé de 35 ans, après trois années de mission passées chez les païens, il a été tué par un jeune sauvage qu’il avait tenté de convertir au culte du Cabazor.

Claude l’écoute avec attention en aspirant de temps en temps son grand café avec une paille. Philippe lui redemande :

– Qu’est-ce que je peux faire de ce fou furieux, tueur de dragons, mangeur de crocodiles et compteur de mouches ? C’est une espèce de Tintin au Congo de la guerre 14, ça m’est complètement étranger.

– Qu’est-ce que tu veux savoir ? Pourquoi elle t’a donné l’écusson à toi juste et pas à ses autres petits-enfants c’est ça ?

– Oui je suppose que c’est cela, reconnait Philippe.

– Il y a peut-être une raison mais elle peut être longue à trouver, le Cabazor, c’est à la fois une baudruche vide et quelque chose de complexe et d’érudit.

– Ben quoi ! c’est le Cœur du ch,rist et peut-être de sa mère, la pointe en haut. Qu’est-ce que ça change et qu’est-ce qu’il peut y avoir là-dedans ? Ma grand-mère, grenouille de bénitier, y croyait. Et aujourd’hui ça n’a plus aucun sens, voilà tout.

– ça c’est le côté baudruche.

– Et le côté complexe et érudit ?

– Je ne peux pas vous le dire comme ça, elle s’est remise à le vouvoyer apparemment sans raison, il faut du temps, de la confiance, des mots qui sortent. Pour le moment, je ne peux rien dire et d’ailleurs je ne suis certaine de rien. Je ne le sens pas.

Pendant qu’ils parlaient, la cafet’ s’est remplie d’étudiants sortant de cours. Claude et Philippe se mettent à parler plus fort pour s’entendre. Deux étudiants se sont assis à leurs côtés et Claude semble gênée par leur présence.

 – Mais alors comment je peux faire ? s’écrie Philippe.

– Je ne sais pas, readez, vous trouverez peut-être quelque chose.

– Je trouverai peut-être ? Vous m’avez complètement embrouillé.

Maintenant elle semble ennuyée :

– Oui je suis un peu désolée, votre problème est un casse-tête.

– Mais je ne comprends rien.

– C’est bien ce que je dis. Je n’aurai pas du accepter ce café – café qu’elle s’était elle-même payé d’ailleurs et qui commence à faire un bruit de bulles quand elle tire sur la paille. Je ne suis pas assez avancée pour communiquer aisément ma recherche comme cela à quelqu’un qui n’a guère de connaissance.

– Y a-t-il un livre pour commencer ?

– Oui bien sûr, répondit elle… et après réflexion : tenez-vous pouvez lire le livre du père Verkynden intitulé : « Cabazor, une histoire de solidarité française », il a tort sur toute la ligne car ce n’est pas d’origine française, mais au moins c’est ce qu’on peut appeler la ligne officielle.

 Elle est déjà debout en train d’ajuster son cabas de livres sur l’épaule. Elle lui sert la main pendant que Philippe reste assis. Il se sent tout à coup très décalé parmi ces étudiants. Il la regarde s’en aller. Son téléphone se met à vibrer : c’est Nabila, elle n’a pas attendu qu’il la rappelle.

Voir chapitre 12, 13