Le Cabazor ou la grande Inversion.

 Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne 2017.

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ; 6 ; 7; 8 ; 9

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme

 

 

Chapitre 10.- A l’époque.

Je fus de nouveau mandée par la mère-supérieure qui désirait entendre ma réponse. Je me rendis dans son salon. Le père la Colombière était  là, lui aussi. Je leur dis que je ne souhaitais point partir. Je vis leur visage se durcir.

C’est la mère supérieure qui reprit la parole :

– La nouvelle ne te concerne point directement, néanmoins il importe que tu saches qu’un moine nommé John a été placé ce matin à l’isolement. Il a été pris dans les cuisines derrière un pilier avec une paysanne. Nous attendons ta réponse pour demain matin.

Je ressortis des appartements de la mère supérieure avec une tête de céleri rave. Sans trop savoir où j’allais. Je me dirigeais presque malgré moi vers les cuisines communes de l’abbaye. Elles dataient du temps de Robert de Moussé, le fondateur. Elles avaient été construites avec un toit pointu couvert de pierres plates pour se détériorer le plus lentement possible. Ayant une forme octogonale, elles pouvaient fonctionner avec huit feux en même temps. La fumée était dense et montait plus haut que la tête, là où l’on pendait les aliments, essentiellement de la charcuterie. Ce procédé permettait de les fumer lentement et de les conserver. C’était là que finissaient les cochons que je saignais. Chaque feu était installé dans une sorte d’abside surmontée d’une cheminée. L’entrée de cette mini-chapelle était encadrée par deux piliers. Derrière ceux-ci, suffisamment d’espace permettait de se musser, d’autant que la fumée gênait la visibilité.

J’imaginai John derrière un pilier avec sa paysanne. Je me sentis comme un passager clandestin découvert et éjecté d’un bateau en pleine mer. L’image idéale d’un John en ange chaste et protecteur, quasi christique avait vécu. Je me l’étais fabriqué pendant ces longues après-midis insupportables où le temps n’avance plus et où le mal du pays, venu dont ne sait où, remontait en moi comme une humidité guerouante. Je parvins à me calmer en songeant que Mme de Rochechouart avait cherché à me blesser tout en me menaçant. Je soupçonnai qu’elles (les sœurs-surveillantes et la mère supérieure) avaient mis à jour mon attirance pour John et qu’elles attendaient le moment opportun pour employer cette information à leur dessein. Je me demandais même, dans mes moments de plus grande méfiance, si John n’avait point été chargé de me séduire discrètement afin que je puisse ensuite devenir leur marionnette. Je fus partagée entre une colère contre lui qui aurait pu me conduire à refuser de partir pour prolonger son isolement – on peut penser que, pour me punir d’avoir refuser, les dirigeantes de l’abbaye n’auraient pas été tendres avec lui, à moins qu’il n’ait été aux ordres – et la crainte que je ne fus enfermée moi-même et peut-être torturée. Je sentais John assez extrême et libre pour s’être attachée à cette fille. Je comprenais ses absences prolongées. Je le sentais aussi capable de toutes les compromissions. Je ne pu m’empêcher de me rendre aux cuisines. Le regard d’une jeune paysanne qui se retourna sur mon passage ne me laissa guère de doute. Son regard disait qu’elle estimait avoir l’exclusivité et sans doute l’antériorité sur John. Je devais me désengager de son chemin. La blessure de mon amour propre d’aristocrate – quoique pauvre – me fit autant souffrir que la « rupture » – même s’il ne s’était à vrai dire rien passé entre nous et qu’il ne m’avait rien promis. Je me sentis aussi idiote que les grandes andouilles et saucisses qui pendaient au-dessus des cheminées de la cuisine monacale pour être fumées. L’idée de ramasser sur une table un gros couteau de cuisine et de la faire saigner comme une pintade me traversa l’esprit.

Seule dans ma cellule en l’absence de Danielle qui était encore – elle aussi – à l’isolement dans un autre bâtiment que celui de John, je pensai dépasser facilement ce cap. Tout me parut irréel mais il suffisait, pensai-je, de prier pour retrouver un sentiment de réalité. Cependant, John se substituait dans mon imagination à toute tentative de mobiliser la figure de J,ésus, celle-ci restant désespérément absente. Les mains jointes devant moi ou allonger face contre sol, rien n’y faisait. Je n’allai pas à Matines, je restai seule dans ma cellule. Je sentis monter la panique. Je m’appelai moi-même pour me calmer : « Eva, Eva, Eva, c’est toi ? ». Je tournai en rond de plus en plus vite dans la cellule comme une poule à laquelle on aurait bander les yeux. J’avais opéré une sorte de jonction spirituelle avec John, j’en étais certaine, mais sa disparition à un bout de la chaîne invisible faisait de moi un fantôme. Je crus expérimenter la nuit mystique dont parlait Thérèse d’Avila : l’absence de D.ieu et la totale solitude. Ma famille était trop loin et je ne pouvais faire confiance à personne ici, en dehors de Danielle. Je m’arrachai la peau avec mes ongles sur le dessus de la main. Le ventre complètement à l’envers, vide car je n’avais rien pu manger, je vomis ma bile dans mon seau de chambre. Puis, je restai assise espérant me sentir un peu mieux, vacillante au bord de l’évanouissement  telle un cochon vidé de son sang. La lucidité revint doucement sans que je puisse parvenir à faire fuir la douleur intense sous mon nombril. Je me rendis aux Laudes, à la levée du jour. La lecture des psaumes me fit du bien. D’autres que moi avaient connu la solitude de celui qui ne se sent plus relier à rien et ils avaient survécu. Le nom de J,ésus qui me paru vide de sens au milieu de la nuit, servait peut-être en fin de compte à dévier une émouvance envers un objet réel auquel on accordait une exclusivité folle vers une source imaginaire partagée. Quelques-uns peut-être pouvaient faire de cet attachement un but de plaisir et même de béatitude, mais cela me fit peur. Bien qu’ayant  pris un coup sur la tête, je pensai pouvoir remonter la pente. Je mandais à la sœur supérieure via la sœur surveillante qui passa dans le couloir que j’étais prête pour la départance.

voir chapitre 11, 12.