Le Cabazor ou la grande  Inversion.

Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne 2017.

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 ;  4 ;  5 ;

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

 

Chapitre 6.- A l’époque

Depuis quelques temps, je m’étais aperçu que derrière un rideau de lierre, un des merisiers qui longeaient ce mur était creux. En me mettant à l’intérieur, je pouvais me placer sans être vue à la hauteur d’une fissure du mur qui avait été générée par le développement de l’arbre.

C’était plus dangereux pour John qui était à découvert de l’autre côté, au milieu des vignes. C’était néanmoins un endroit du parc assez éloigné des bâtiments, en contrebas proche du fleuve. La sœur-surveillante qui passait du convent au monastère faisait sa ronde de nuit. Il y avait en réalité deux sœurs-surveillantes, mais nous ne les distinguions guère et ne leur donnions pas de nom différent. Elles se relayaient dans leur tâche. La sœur-surveillante suivait le même parcours en égrenant des Ave Maria. Nous savions que nous avions un peu de temps entre chaque passage. J’avais repéré John dans la masse des moines au cours de la messe dominicale au cours de laquelle nous étions tous rassemblés dans l’abbatiale. Les autres jours nous étions strictement séparés. Je l’avais fixé longuement et, un jour, il m’avait remarquée. Depuis, nous passions une partie de la messe à nous mirer sans nous connaître. Il avait des traits fins presque féminins et un regard doux et intelligent.

Il avait eu la même idée que moi et cherchait une encoignure dans ce mur de séparation pourtant très surveillé. Je m’étais mussée plusieurs fois au cours de l’été dans ce tronc en espérant le voir passer seul. Plusieurs fois, je l’aperçus au loin sur le chemin qu’empruntaient les moines qui ne souhaitaient point retourner se coucher après Matines.

Une nuit, il quitta son groupe de frères pour venir fourgoter dans le mur, sans doute à la recherche d’une fissure, dans le noir, à quelques mètres de moi. J’ai espéré en silence, avant de l’appeler doucement. Je ne connaissais pas encore son nom.

– Frère, m’ouis-tu ? il se figea, peut-être un peu effrayé.

Je répétais : – Frère, je t’ai vu dans l’église, j’aimerais connaître ton nom.

Il s’approcha de l’encoignure du mur, je crois qu’il savait que j’étais celle qui le fixait dans l’église et dont il ne pouvait détourner le regard, quoique nous le faisions de manière discrète en ayant la tête presque baissée.

– John … et toi ? il parla tout doucement en tournant la tête. Le « toi » avait déjà quelque chose d’intime qui me troubla.

– Eva.

Je ne peux point rester.

– Reviens demain si tu veux bien.

– D’accord.

Quelques jours plus tard après nous être revus nous convînmes que nous laisserions une pierre ronde dans la fissure du mur quand nous souhaiterions et pourrions nous rencontrer au milieu de la nuit. Le temps et les activités ne le permettaient point toujours. John ressemblait au Jésus humain et assez féminin que je m’étais figuré et je n’avais guère le sentiment de tromper le fond de ma religion en le rencontrant, même si je contournais les règles.

Nous ne nous voyions pas longtemps et ne pouvions guère nous toucher. Il m’avoua un peu curieusement qu’il aurait aimé être dans la peau de la Marie-Madeleine du Ch,rist. Nous n’avions que peu de temps avant le retour de la sœur-surveillante. Souvent, pendant plusieurs jours, je craignais de retourner dans ce que je considérais être « mon » tronc de crainte d’être prise sur le fait. Nous aurions pu être torturés pour cela.

Puis, le désir de le voir me ressaisissait et je replaçais une pierre ronde dans l’encoignure. Parfois, il ne venait pas ; je l’attendais quelques temps puis reprenais ma position la nuit suivante. Les jours passant mon inquiétude augmentait. Il fut parfois plusieurs semaines sans venir. Le moindre bruit me faisait tersauter. Pourtant, il finissait toujours par réapparraître et je n’arrivais jamais à lui demander ce qui l’avait empêché d’apparaître plus tôt. Il m’échappait. Hélas ! c’était plus commode de désirer un J,ésus mort des siècles plus tôt. Il m’arrivait parfois de rester à attendre dans mon tronc sec en imaginant sa main invisible traverser le mur et venir me caresser. Je restais ensuite longuement en improvisant des prières afin que John aille bien et revienne. Danielle, mon amie, savait et me protégeait.

Et puis il revenait, j’oubliais alors toutes mes inquiétudes. En discutant dans le noir, John et moi nous nous rendîmes compte que nous provenions de la même île. Il était le fils bâtard d’un noble irlandais et d’une baronne anglaise et avait grandi à Londres. Attiré par les études, il était entré dans un prieuré de la région de Londres avant, comme moi, d’être envoyé au siège de l’ordre des Fondevides, à Saint-Orsan.

Au bout de quelques semaines de cette « relation » interdite, je perdis toute concentration. Je passais mes journées dans mes songes, incapable même de suivre les conversations de Danielle. Je m’imaginais avec lui marchant sur des landes celtiques sous un grand ciel océanique parcouru de trouée de lumière et de grands cubes d’averse. Maintenant j’avais d’urgence besoin de lui.

 

Voir chapitre 7, chapitre 8.