Le Cabazor ou la grande Inversion.

 Léo Manougier.

Rodropo,, de l’été et de l’automne 2017.

voir Prologue O ; chapitre 1chapitre 2 chapitre 3.

« Quand je mange un légume, j’ai besoin qu’il provienne d’une chaîne d’amour ». Anonyme.

 

Chapitre 4.- A l’époque

Je fus reçue par la mère supérieure à l’étage dans un grand salon rempli de banquettes et de fauteuils en bois recouverts de coussins colorés. Les volets avaient été crouyés pour conserver la fraicheur de la pièce. De grands aristocrates par le statut et, la plupart – c’était sans doute un hasard – petits par la taille et le nez en trompette tourné vers le haut, causaient à voix basse sans regarder autour d’eux. J’eus l’impression de rentrer sous terre dans un repère de souris géantes. Je craignis d’être sanctionnée publiquement devant ces hurlubrelus ! La sœur-surveillante me désigna une banquette derrière le fauteuil où se tenait la mère supérieure, tournée vers une cheminée éteinte, en discussion avec un prêtre qui tenait la tête courbée. Ils discutaient d’une lettre écrite par une certaine Dame Sévigné à propos des convents de coton.

« – Nous traiter de « convent de coton » ! Sa grand-mère, elle-même fondatrice d’un ordre conventuel, a du se retourner dans son tombeau, s’offusqua la mère supérieure. Le prêtre à côté d’elle ajouta, avec l’expression de celui qui rapporte un mot d’esprit d’une personne illustre :

– Le père la Chaize m’a dit à propos de la Sévigné : « Elle adore par trop sa fille et point assez son d.ieu »*. 

J’attendais qu’elle m’adresse la parole. La sœur-supérieure fut avertie de ma présence par un regard appuyé de la surveillante. Lentement, elle se tourna vers moi en approchant son fauteuil et proposa au prêtre de participer à la conversation. Je songeai qu’elle avait fait venir une sorte d’inquisiteur pour me passer à la question et me juger froidement.

– Sœur Eva, je te présente le père la Colombière, il est venu spécialement de Paris pour te mander quelque chose.

Il me salua avec un « bonjour Eva » un peu condescendant qui ne me dit rien qui vaille. Je fis un petit geste de la tête, me demandant bien ce que ce jeune père d’une trentaine d’années pouvait espérer de moi. J’étais encore une toute fraiche religieuse et n’avais prononcé mes vœux perpétuels que récemment. J’avais grandi au Pays-de-Galles dans une vieille famille aristocratique trop pauvre pour me garder. Étant la plus jeune des filles, j’étais vouée à la religion. J’étais d’abord allée à Llangoven, un petit convent dépendant de l’ordre des Fondevides qui subsistait secrètement malgré la fermeture de tous les monastères au Pays-de-Galles depuis la réforme anglicane. Puis j’avais été envoyée sur le continent, à la maison mère, ici à Saint-Orsan.

Le prêtre se mit à me causer d’une voix suave et légèrement fausse et voilée. Ses mots donnaient l’impression de traverser un tamis.

– Sœur Eva, la mère-supérieure est une de mes amies et m’a fort causé de vous. Vous correspondez à la personne que je recherche. Vous parlez la langue anglaise ?

– Oui enfin je l’ai appris très jeune mais ma langue maternelle était le vieux gallois.

– Vous pouvez traduire et interpréter des livres et des conversations en anglais ?

– Oui, je n’hésitai point.

– Dans ce cas, j’aimerais bien que vous m’accompagniez dans ma mission. Cela vous changera de votre activité de sœur-tueuse qui ne doit pas être agréable tous les jours !

Je ne répondais rien et il ne dit rien de plus sur sa mission. Je crus ouïr cependant, au cours de la messe basse entre eux qui suivit, une expression que je ne connaissais point, celle de Cabazor. Je n’osais demander ce que cela signifiait. Je ne sus point s’ils me donnaient vraiment le choix. Cela posait un problème vis-à-vis des vœux que j’avais prononcés. Devinant mes pensées la mère supérieure, posant une main sur celle du père, prit la parole :

– Ce n’est point commun, mais il est possible d’être mis en disponibilité de ses vœux de réclusion perpétuelle pour une raison religieuse impérative.

– La raison est-elle religieuse et impérative  ? demandais-je, primesautière.

Ils se regardèrent un peu gênés. Mme de Rochechouart reprit la parole :

– Nous ne pouvons vous l’imposer et vous pouvez refuser, et comme on dit : dussions-nous en souffrir dans nos terres inconnues.**

Je demandais des précisions, le voyage allait durer plusieurs mois, voire plusieurs années. Je devrais affronter les dangers des routes et des grandes villes. Je demandai à réfléchir, ce qui visiblement froissa le prêtre que je devinai – alors qu’il se tenait assis – fort grand et dont la robe de lin était bordée de fil d’or.

La mère-supérieure plus compréhensive ou plus maline ne laissa rien apparaître. Maternelle et magnanime, elle me laissa le temps qu’il me faudrait pour me prononcer. J’hésitais : j’avais une bonne raison de rester. Par ailleurs, les voyages seraient certainement dangereux et ce père la Colombière ne me revenait point. Il était trop fort aimable pour être honnête ; point vraiment un homme de paix malgré son nom et les airs qu’il se donnait. Les deux côtés de son visage paraissaient autonomes et lui donnaient un visage tordu. C’est comme s’il n’avait point encore choisi sa tête. Autant dire qu’il ne regardait jamais dans les yeux.

J’avais besoin de réfléchir. Ma confidente favorite, sœur Danielle, était à l’isolement depuis plusieurs jours car la sœur-surveillante avait estimé qu’elle causait trop. Je cherchais des réponses dans les psaumes, en vain.

Cette nuit là après Matines, en faisant ma promenade, je plaçai un caillou rond dans un endroit du mur qui nous séparait du monastère qui avait été déformé par les racines d’un vieux châtaigner. C’était le signe convenu avec John.

*Mon ami, Menaché Abenazer, m’a conseillé de mettre un point au milieu du mot d.ieu pour gêner sa lecture et éviter, par sa prononciation, une vaine tentative d’appropriation.

**expression provenant du mouvement dites des Précieuses signifiant cœur.

Voir chapitre 5 ; chapitre 6.